« La jeune fille s’était levée pour saluer sous les bravos et les vivats. Le concert était fini. Debout, les auditeurs applaudissaient à tout rompre, criaient «bis », « encore » et refusaient de partir ».
J’observe le public en me racontant mon histoire. J’observe ces gens qui m’acclament, inconscients de mes tromperies.
Je suis devant eux, souriant à l’excès et rendu fébrile par l’adrénaline. Comme toujours le concert a été parfait. Ma voix n’a pas failli, j’ai atteint les notes les plus difficiles, j’ai su jouer tantôt de la basse, tantôt du piano et reproduire les chorégraphies. J’avais encore une fois démontré le plein potentiel de Cassie Jones. Sans aucune fausse note.
Je vais leur dire la vérité. Je suis décidée. J’ai fait tant de mal à ceux qui m’aiment vraiment.
Je prends ma respiration et réclame le silence. Les musiciens me regardent interloqués : je n’avais jamais fait cela. D’habitude, je suis plutôt pressée de faire couler le champagne en coulisse.
Voilà, la bombe est lâchée. Il n’y a aucun bruit dans la salle. En fait, non : c’est moi qui suit sourde aux huées du public. Je m’enfuis lâchement tandis que mon manager de père accoure pour … pourquoi au juste ? Leur dire que lui aussi a toujours menti ?
Peu importe. Je me réfugie dans ma loge et m’observe longuement dans le miroir. Cette fois, nous y sommes : plus personne ne m’attendra sur scène, ni nulle part ailleurs. Les milliers de personnes, qui voulaient être moi hier, ne voudront plus me connaître. C’est à ma sœur d’être leur idole, cela aurait dû toujours être elle.
J’ai toujours envié Hannah, dès l’enfance. Elle pouvait faire ce qu’elle voulait. Moi, je devais toujours être« comme il faut » : toujours être polie, agréable, parfois même séductrice pour que mon père obtienne des contrats. Souvent, j’ai jalousé Hannah jusqu’à en devenir folle : elle avait un physique banal, ce qui la rendait libre vis-à-vis de mon père. Moi, avec mes atouts, je devais être son appât, comme il disait. J’ai fait des choses dont je ne suis pas fière. La pire fut de prendre la place d’Hannah. A l’époque, ça ne me semblait pas si compliqué : moi, la jolie sœur, je devais être la chanteuse qui faisaient fantasmer les hommes et qui inspiraient les femmes. Je devais chanter sur scène en play back, tandis qu’Hannah, celle qui avait le vrai talent, chantait en coulisse. J’ai profité du prestige, des lumières, des cadeaux, des amants et de tout le reste, alors qu’Hannah n’était que ma grande sœur que la presse me félicitait d’avoir généreusement employée malgré son physique disgracieux.
Je devrais être heureuse pour Hannah, elle va enfin pouvoir vivre dans la lumière et profiter de ce qui lui revient de droit. Mais je suis malheureuse. On pourrait penser que j’ai eu suffisamment de bénéfices depuis toutes ces années, mais cela représentait avant tout des sacrifices. Et puis… comment profiter de ce que je volais à ma propre sœur ? Je mérite d’être seule et montrée du doigt comme la vilaine usurpatrice que je suis.
Que faire à présent ?
Je suis toujours devant mon miroir, je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Tout ce que je vois, ce sont mes souvenirs : les bons, les mauvais. J’aimais être acclamée puis après je pensais à mon Hannah, dans l’ombre, et je m’en voulais.
Je voudrais qu’elle me pardonne, mais comment faire ?
J’ai une chanson dans ma tête, une chanson que je voudrais chanter, moi. Mais je sais que je ne suis pas une chanteuse et ça me fait mal de n’être rien.
Une lettre ? Non, Hannah ne la lirait même pas et je crains d’oublier des choses importantes.
Un livre ? Oui, un livre, voilà ce que je vais faire, écrire! Ecrire le livre de nos vies, écrire la vie d’une chanteuse merveilleuse, de son père machiavélique et de sa sœur déplorable. Et dans ce livre, j’y mettrai les mots de ma chanson à moi, des mots sincères, des mots d’amour, des mots pour obtenir le pardon d’Hannah.