L’intellect de Naomi devint nomade longtemps avant la naissance de son dernier petit-fils.
Mais, comme tant de belle-filles, la jeune mère était trop occupée, trop stressée, trop chargée, pour se douter de ce départ.
Voilà pourquoi, en passant récuperer son fils ce soir-là, Caroline était surprise de retrouver Naomi, seule, muette, perchée sur un tabouret dans la cuisine obscure. La table n’était pas mise, il n’y avait rien sur le petit réchaud à gaz. Lorsque Caroline alluma, Naomi commença à fredonner une chanson sans mélodie.
- Naomi, il est où, notre Alain ? demanda la jeune femme.
- Alain, Alain, bambin, bambin, murmura Naomi.
- Naomi, il est où, notre Alain ? redemanda sa mère, qui commença à regarder partout dans l’appart’.
- Il est où, bambou, bambou l’est où, chantonna Naomi, immobile sur son tabouret. Dans sa tête, elle parcourait encore à cheval les steppes eurasiennes de naguère.
Caroline eut une envie sauvage de secouer la vieille absente devant elle, de la gifler, mais elle se retint. Il ne fallait pas paniquer. Cela ne servirait à rien.
Elle saisit son portable et fit le numéro de son mari. Ayant sa messagerie, elle arriva à expliquer la situation avant que les sanglots ne pussent écraser les mots qui voltigeaient bizarrement au bout de ses lèvres rouges et crispées.
Son message terminé, Caroline resta figée encore quelques secondes, ne sachant quoi faire après. Le réflexe de faire le 17 était repartie comme une grande rapace de passage, un oiseau rare dont les ailes battaient douleureusement dans sa poitrine.
Naomi répétait ses dernières syllabes ; les sons résonnaient dans la petite cuisine.
- Rappelle-moi, moi, moi, ra, pelle, moi…
Le visage blanchi, Caroline rattrapa ses clés et quitta le petit appartement en courant.
Avant d’arriver au bout de l’escalier, le talon de sa botte se cassa, et Caroline s’envola comme un petit faucon grisé par la vitesse d’une pourchasse violente.
Naomi, égarée par le bruit dans l’escalier, se leva lentement pour aller voir.
Caroline, atterie sur le palier, entendit à peine les vagues pépiements de sa belle-mère qui la fixait du haut dans les nuages sombres qui se rassemblaient, peu à peu.
- Cassa coucou le cou le cou, cassa le cou, pauvre coucou…