Qui ose me déranger ? (Prudence Petitpas)
Lorsque la sonnette retentit soudainement, je tressaillis, mon corps alangui se déplia d’une petite sieste au soleil. Qui pouvait bien oser me déranger dans un moment pareil ? Les mains en casquette devant mes prunelles, j’essayai d’apercevoir le vaurien qui contrariait mon programme, mais je savais bien que le mur d’enceinte du jardin ne me laisserait pas même voir son crâne. Je finis donc par accepter de léviter de ce bain de soleil et la position verticale me rappela le désordre qui régnait sur ma petite personne : non seulement mes cheveux en bataille prouvaient mon laisser aller du moment, mais ma petite robe était bien froissée et son quadrillage vichy ressemblait plus à des vagues qu’à des petits carreaux bien sages.
Le carillon sonna à nouveau, mais que me voulait ce malfrat, il allait bien falloir que j’aille lui ouvrir, une main noyée dans mes cheveux, je remettais de l’ordre dans cette bataille d’épis, pendant que l’autre nerveusement passait et repassait sur le chiffon qui me tenait lieu d’habit… je criai alors « j’arrive, j’arrive… » Et avançais dans l’allée prête à houspiller l’empoisonneur de l’après midi douceur que j’avais prévue. Je répétais tout en marchant nonchalamment « j’arrive, j’arrive » ! Il ne fallait pas qu’en plus il s’impatiente ce brigand. Enfin devant la grille je me retrouvai la main sur la poignée, en train d’entrouvrir la lourde porte de l’entrée. Passant la tête pour voir qui osait m’importuner de la sorte, Je clignais des yeux, faisant face au soleil qui m’obligeait à voir, dans un flou artistique, la silhouette plantée devant moi. Un murmure me parvint de cet homme d’un âge incertain :
- Prudence Petitpas ?
- Oui, c’est pourquoi ?, répondis je un peu hargneuse, alors que petit à petit mes yeux s’habituaient à la vision plus nette et qu’il me semblait reconnaître un fantôme surgissant du passé.
Nous restions tous les deux bouches bées, nous dévisageant, n’osant interrompre le charme de cette rencontre impensable. Il fallut bien sortir de notre torpeur, et c’est en reconnaissant son sourire enjôleur que je l’embrassai sur les deux joues et laissai petit à petit mes esprits revenir doucement à moi.
- Que fais-tu là ? je ne te savais pas dans le coin, je ne suis pas très présentable, mais entre !
Et joignant le geste à la parole, j’ouvris en grand la porte afin de faire entrer dans mon jardin l’homme qui avait vingt ans plus tôt bouleversé ma vie. Allait-il par son intrusion envahir à nouveau mon présent et refleurir un peu mon jardin secret qui ces derniers temps, était plutôt en friche… ?
Je pense qu’à cet instant je n’en évaluais pas le risque mais je sais depuis, que je ne regrette pas d’avoir pour mon verger caché, le meilleur des jardiniers….
























