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h 58. Elle voit le soleil qui pointe, sang sur le sable et les pierres. L’enfant
se fait lourd dans ses bras. Il est pourtant si frêle. Il ouvre et ferme ses
yeux pâles. Devant elle, le groupe a grossi à chaque baraque, à chaque village.
Le vent leur amène le bruit de la mer. La file de bus, de camions, de
fourgonnettes cahote. La ville est proche. La ville et ce centre de soins dont
le nom lui a été glissé dans la main par le Padre Lucio. Il lui a aussi indiqué
le nom de son frère, qui a quitté le village pour conduire un taxi et qui habite
une masure de terre dans les barriadas du haut de San
Cristobal.
6
h 30. Alan est en maraude dans sa vieille Chrysler. Dernière course avant le
retour à la maison Il entend la course des collectivos les plus matinaux qui
arpentent encore silencieusement les grandes artères. Le soleil darde quelques
rayons au dessus de la frange de montagnes. Mais déjà une barre jaune et épaisse
se dresse au dessus des quartiers sud et des cheminées des fabriques.
L’autoradio grésille une cumbia puis se tait. Il cherche distraitement une
station. Sans succès. Il va rentrer bientôt, apercevoir Rosario et les jumeaux
derrière son bol de café en poudre et le grand sommeil. Une ombre blanche sur
l’esplanade debout devant l’hôpital central. Sa dernière course ? L’homme
écrase une cigarette et s’éloigne.
Javier
a franchi le sas translucide. Il a déjà chaud sous sa blouse d’infirmier. Les
volutes de poussières qui décorent les parois forment une œuvre d’art mouvante
et volatile. Il ne la voit pas, se dirigeant avec précipitation vers le bureau
12 A où on lui donnera son affectation pour la semaine. Les lampes crachotent
dangereusement sans qu’il y prête attention. Ce n’est qu’au moment exact où Mme
Lupe lui tend le papier bleu que les lumières s’éteignent définitivement. Ils
attendent. Rien. Noir total. Il sent dans la pénombre le bruit métallique d’un
briquet. Une flamme et la voix douce qui répond à son interrogation muette.
« Le groupe électrogène, le fournisseur refuse de se déplacer tant que les
factures ne sont pas payées.» La ville endormie tait encore l’écho des
manifestations du mois passé, les morts laissés en tas sur les trottoirs et les
blessés qui affluaient et encombraient le hall d’entrée. Sur le bureau, il
entrevoit la Une du diario nacional.
La photo est mauvaise mais il reconnaît sans peine le visage figé de Vincente
Loyola, chef de l’opposition et disparu depuis trois semaines et
demie.
6
h 31. L’homme remue à peine. La geôle est humide et obscure. Il entend les sons
étouffés d’une conversation, des rires gras. Et des jurons soudains. Une heure
après, le judas s’entrouvre. Il ne distingue pas le visage du garde, juste le
faisceau puissant de sa torche qui furète dans tous les coins, caresse le fil
électrique qui pend au plafond et finit par se poser sur son corps douloureux. Une pensée de
haine le transperce. Le tyran a osé encore une fois ; priver la population
de courant, condamnant bon nombre à la faim, à la ruine, à la mort peut-être. Le
judas se referme dans un claquement. Il sent une larme couler sur sa joue
recouverte de crasse. Qui ? Qui se lèvera maintenant qu’il n’est plus qu’un
demi-mort. Un visage du
passé s’esquisse sur les parois qui suintent la peur et la
mort.
Armando
a deviné depuis longtemps que la nuit recelait quelques complots. Le bruit a
transpercé son sommeil léger aux environs de 2 heures. Il a gravi l’escalier en
silence et observé l’agitation qui filtrait derrière les minces persiennes. Des
gardes ceinturaient sa maison. Il sut instantanément que son téléphone était sur
écoute. Depuis combien de jours déjà. 3, 4. Toute communication lui était
désormais interdite, net, fax. Il ne pouvait même plus sortir. Il était devenu
inutile pour la cause. C’est plus tard, dans son bureau, alors qui écrivait
boulimiquement, que la lumière cessa. Vers 8 heures, le téléphone sonne. Sa mère
sans doute. Il ne prend pas la peine de répondre, elle peut toujours joindre son
frère. Lui, ne peut plus rien faire pour quiconque. Juste attendre que l’étau se
resserre sur lui et qu’il rejoigne dans une prison inconnue le chef de file du
syndicat. Dans l’oubli que le président et la junte ont creusé méthodiquement
pour les opposants.
9h27.
Le capitaine Orlando a enfilé ses gants immaculés. La voix fatiguée de sa mère
l’assaille encore. Elle est inquiète et sans nouvelles de son frère. Il a tu ce
que le bon sens lui soufflait. Armando sera bientôt, à moins d’un miracle, un
homme mort. Il l’a laissée s’abandonner à un flot de paroles apaisant. Long
filet de gémissements, de plaintes qui apaise et draine tous les malheurs que la
rue rapporte. Derrière la tension et la vieillesse mêlées de cette voix, il
perçoit en sourdine un concert de sons mats ; les voisins sont aux fenêtres
tapant sur leurs casseroles. Il perçoit les portes qui claquent et le
rassemblement qui enfle et monte jusqu’au palais où va se tenir le discours
présidentiel. Ultime provocation pour saluer une victoire truquée. Les paroles
de sa mère semble ne plus se tarir, se gonflant des morts qui se déverse des
portes de l’hôpital, tabernacle des mots tus de ce peuple qui l’a vu grandir et
qu’il a quitté pour une solde, un travail, un repas. Cette voix l’enveloppe,
comme lors des jours d’enfance, sans répit. Il est l’heure de rejoindre son
poste, derrière l’homme fort, en deçà des gardes du corps. Son revolver
d’ordonnance ne bougera pas. Il caresse dans sa poche intérieure droite un
browning de femme, joujou qu’il a dérobé en vue d’un crime sans signature. Il ne
sent pas la morsure froide de l’acier.
9h45.
Devant un micro, un homme s’écroule. Juste avant le chaos, cet instant irréel.
Miracle ou délivrance. Dans la masse qui gronde au bas du balcon présidentiel,
au sein des gardes prêts à faire feu ou dans le maintien brusquement relâché des
officiels, tous sentent, en un moment fugitif, le poids du temps qui bat, qui
marche, qui obère. Sous l’épais brouillard sale, quelques rayons
percent.
Barriadas :
bidonvilles - Collectivos :
minibus qui servent de taxis.