La maï capel – traduisez la mère chapeau – a fait partie des personnages insolites de mon enfance. C'est ainsi que les gens du village nommaient cette veuve de guerre un peu folle. Nous les enfants changions le « p » en « m » et l'appelions « la mère chameau » ou bien la sorcière. En toute saison elle portait un galurin informe sur la tête. Elle usait jusqu'à la corde les chapeaux – tout comme les vêtements - qu'on lui donnait ou qu'elle récupérait aux ordures. Je ne vous dis pas la tête de Madame, la femme du Maire le jour où elle découvrit avec stupeur l'un de ses couvre chef hardiment planté sur le chignon sale de la Léontine. En vrai, elle s'appelait Léontine. Quel scandale ! Le Maire en personne vint récupérer le bibi de son épouse chez la bonne femme. Elle pouvait prendre tout ce qu'elle voulait dans les affaires jetées mais surtout pas ce qui avait été porté par Madame. Enfin tout de même ! C'est à cet incident regrettable que Léontine dut son surnom.
Léontine se le tint pour dit. Et la vie reprit comme avant. La maï capel donc, vêtue en toute saison d'un manteau noir – le deuil de son Marcel mort pour la France oblige – qui lui battait les jambes, chaussée de bottes en hiver et de sabots en caoutchouc le reste du temps se trouvait toujours où on ne l'attendait pas. C'est ainsi qu'elle surprenait les conversations, les disputes et les secrets des familles. Elle entendait tout. Et savait en jouer le cas échéant. Elle adorait mettre son nez partout, donner des avis qu'on ne lui demandait pas. Léontine avait l'art d'apparaître brusquement sans que l'on détecte le moins du monde sa venue. On ne pouvait pas dire pourtant qu'elle était transparente. Ça non. Plutôt une rude gaillarde. Et forte en gueule. De plus une vraie poissonnière ! Si certains accueillaient ses grossièretés d'un rire gras d'autres, dont les mères, poussaient leurs enfants devant elles dans les maisons pour préserver leurs chastes oreilles. Les grands-mères se signaient à la va vite pour conjurer les maléfices quand Léontine s'en prenait au Ciel ou au curé en blasphémant tout son saoul. Sa façon à elle sans doute de dépenser son trop plein d'énergie et de jeter sa hargne.
De fait, Léontine se faisait une joie mauvaise de débiter des cochonneries devant les gamins. Tout simplement parce qu'elle ne les aimait pas. Peut être parce qu'elle n'avait pas eu le temps d'en avoir avec son Marcel décédé peu après leur mariage en 1939. Aigrie sans doute, elle se vengeait de cette façon. Nous les enfants le lui rendions bien. Un coup d'œil rapide pour s'assurer qu'elle était absente et nous voilà à investir son jardin auquel elle donnait tous ses soins. Un jour, elle me surprit à arracher consciencieusement ses poireaux fraîchement repiqués. Vous imaginez la suite...
Bref. La Léontine n'avait pas que des défauts. On pouvait compter sur elle pour rendre service. Comme elle était forte comme un bœuf on lui demandait son aide pour les gros travaux. En échange on laissait ses chèvres pâturer dans les terres en jachère. Ses chèvres. Elle aimait ses animaux plus que tout au monde. Sa petite maison, son jardin et son bétail. Toute sa vie. Elle possédait aussi une vilaine bête vicieuse, bien encornée, mauvaise comme une teigne, un bouc nommé – allez donc savoir pourquoi – Degaule. Nous nous gardions bien de nous en approcher et nous contentions de l'asticoter et l'invectiver de loin. Il nous observait et, vif comme l'éclair fonçait sur nous. Ce qui nous faisait fuir en hurlant. C'était un de nos jeux favoris qui déplaisait bien sûr à sa patronne. Une raison de plus de nous en vouloir.
Degaule était il paraît un excellent reproducteur dont la bonne femme vantait les mérites. Et on venait de loin pour que l'animal honore les biquettes qu'on lui présentait. Ce qu'il faisait sans se faire prier. Bizarrement c'était toujours les hommes qui amenaient les chèvres. Pendant le travail, Léontine et le propriétaire allaient déguster un petit remontant. Ce qui ne trompait personne. La maï capel avait peut être mis son cœur en jachère depuis la perte malheureuse de son Marcel. Pas son berlingot.
Le terme jachère pose un problème particulier : il a complètement changé de sens depuis deux siècles. Changement qui, lorsqu’il n’est pas pris explicitement en compte, entraîne les malentendus les plus graves. - Pierre Morlon et François Sigaut, Les Mots de l’Agronomie
Ah, ces maux de l’agronomie ! Ah ces mots de langue !
Ah, ces mauvaises langues !
Dans le langage courant aujourd’hui, « en jachère » est l’état d’une terre qui pourrait produire mais qu’on laisse temporairement à l’abandon. - Idem.
Alors, il a bien labouré le terrain, il a semé sa jactance partout, il a sarclé le tout manuellement et à l’aide des outils. Autrement dit, il a bossé dur.
Mais, pendant plus de 1000 ans et jusqu'en plein XXe siècle, les cultivateurs ont appelé jachère l'ensemble des façons culturales de printemps et d'été qui préparaient les semis d'automne, ainsi que les terres qui recevaient ces façons, et la période de temps qui leur était consacrée.- Idem.
Il fait alors son deuil, arrosant ces champs de ses larmes de dépit. Car ceux qui se croient les propriétaires fonciers foncent, et jalousent soigneusement leur othentique, ils manient vicieusement leurs pioches. Leurs charrues voraces ameublissent la confiance et retournent la joie de se cultiver.
Mèfi donc au pissenlit.
C’est le barbare à la porte.
Mais il mourra bien, tôt ou tard, surtout si l’on l’asperge bien de poison.
Autrefois, il y avait que de l’encre pour écrire les contes. Il n’y avait que le vent pour transporter les images du monde et nos rêves pour les mettre à l’abri . Puis vint l’image, et son cortège d’illusions. Mes yeux d’encre pouvaient encore discerner le mirage qu’elles portaient en elle jusqu’ à cette rencontre. Il était le bourgeon de presque rien , le souffle sur un désir éteint , une vaguelette à marais haute. Mon cœur s’est enflammé, son besoin d’aimer était aussi grand que le besoin d’un boxeur de frapper dans le vide. Rien ne voulait s’éveiller en moi, toute joie violente naissait au cœur de mes illusions chéries. Les autres vivants embourbés dans le réel passaient avec leur costume de marbre quand moi ma vie était aussi belle que ce chemin qui mène dans cette forêt où je veux me perdre. Quand j’ai vu mon troubadour je lui ai dit ne m’enlevez pas la poésie, c’est elle qui écrit la moitié du monde .je vous laisse l’autre moitie l’argent mesurant l’amour aux centimes près, ses excréments d’âme qui implorent le paradis. Comme une gitane j’avance dans ce siècle d’or finissant, je prends la main à blanche neige, je croque la pomme, elle m’a sauvé du désespoir d’entendre toujours parler d’argent.
Je m’appelle Lucien et je crois que j’ai perdu toutes mes illusions.
Je n’étais pourtant pas ce qu’on appelle un grand rêveur, j’avais les pieds sur terre mais maintenant que je ne suis plus un perdreau de l’année je dois avouer que le bilan n’est pas terrible. Dressons-le en même temps que le couvert pour le dîner – ce soir j’attends Madeleine - :
Parfois votre cousine est plus bête qu’on ne croit.
Parfois votre cousine est moins bête qu’on ne croit : pendant que le cousin ponce elle s’envoie Pylade qui ne demande pas mieux au reste. Pylade, mais pas vous ! Et vous ne dites rien au cousin pour préserver la paix du ménage.
Ce qui mirouëte dans le miroir d’Ursule n’est pas forcément votre beau minois de minet. Dans la maison du chat-qui-pelote il se peut qu’habite une fausse maîtresse à qui peu chaut votre animal : Ursule est la vieille fille-type qui range tous les soirs sa virginité dans le cabinet des antiques. Accident notoire : vous avez encore une fois envoyé une passion dans le désert !
Toutes les menteries, les hypocrisies, les carambouilles, les entourloupettes de la vie, il arrive qu’on les gobe sec. Et il y en a ! Le modeste mignon cache parfois un vaniteux m’as-tu vu moche.
Si vous êtes victime d’un jaloux, d’un maître-chanteur, d’un huissier, si vous poursuit une vendetta, vendez tout et barrez-vous par la porte de derrière !
Si vous allez au bal de Sceaux et que tout le monde y semble intelligent, méfiez vous : c’est peut-être vous qu’on a invité pour le dîner de cons.
La splendeur des thés chez Madame Verdurin lorsqu’on est en cour débouche quelquefois sur la misère des tisanes de Tante Léonie où l’on n’a même pas le droit de tremper sa madeleine pour cause d’hygiène : – Ca va pas non, Marcel, t’as un bol, trempe dedans, arrête de me chauffer !
A la bourse les actions de tante Yolande montent et descendent. Quel sera le montant de son héritage à Tata Yoyo ?
La princesse de Cadignan garde ses secrets pour elle. C’est d’autant plus égoïste qu’elle gagne au loto chaque semaine ! Je lui ai demandé si elle avait un truc pour abolir le hasard. Elle m’a répondu : « Pas un truc, un coup de main mais vous, Lucien, pour que vous ayez le génie, il faudrait un grand dé ». Je n’ai rien compris et je suis retourné danser avec Catherine, la duchesse de Langeais.
Ne tombez jamais amoureux de la fille aux yeux d’or, Marie Laforêt : il y a toujours un arbre qui la cache !
J’y suis allé dans la Vallée des larmes : y’a pas de lys hélas, c’est là qu’est l’os.
On veut rendre Esther heureuse, on croit savoir comment aiment les filles et paf, on se retrouve toujours là où mènent les mauvais chemins !
Même l’élixir de longue vie n’a plus les mérites qu’on lui prête. Ceux qui se croient immortels – j’en suis - voient, du fait des désillusions accumulées, leur optimisme se réduire comme de la peau de chagrin. Woody Allen n’a-t-il pas déclaré lui-même que « l’éternité, c’est long, surtout sur la fin » ?
Voilà, tout ça me déprime d’autant plus qu’on m’a toujours dit « Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, il va filer ». Quand j’y suis allé, moi, Lucien, dans le pré, je n’y ai trouvé que deux rubans.
Ce soir j’attends Madeleine pour les lui offrir mais j’ai l’impression qu’elle ne viendra pas.
Elle suit l'étroit sentier qui mène à la rivière. Elle en connaît par cœur toutes les embûches : monticules terreux parsemés de brindilles des fourmilières, cailloux affleurants, racines enchevêtrées, tortueuses et traîtresses. Elle les évite sans même y penser. Les buissons ébouriffés ploient sous leur opulente floraison d'or et s'inclinent sur son passage. Elle les écarte avec impatience. Chèvrefeuille et aubépine s'évertuent à inonder le chemin de leurs senteurs sucrées. Sur le pré, tout à côté, coquelicots, bleuets et marguerites se mêlent dans une magnifique harmonie champêtre. Un vent tiède berce doucement en des vagues océanes les hautes herbes d'où proviennent les stridulations des grillons assoiffés d'amour. Qu'importe. Toutes ces beautés ne la touchent plus. Elle ne les voit pas. Ne perçoit pas les parfums suaves et entêtants qui faisaient pourtant son bonheur. Elle aimait tellement écouter la brise légère taquinant les pins sylvestres et deviner dans les broussailles les oisillons encore au nid. Tout cela est oublié et ne la concerne plus. C'était avant.
Elle se hâte. Les rayons d'un soleil couchant jouent avec sa fragile silhouette et allument dans sa chevelure brune des éclats fuyants. C'est bientôt l'heure. Elle se hâte, tous les sens soudain en éveil. Elle s'arrête et tend l'oreille. Un sourire se dessine furtivement sur son visage et lui rend une jeunesse lointaine. Elle entend le bruissement de l'eau toute proche. Son cœur bat plus fort. Elle avance alors doucement, longe la berge jusqu'à la minuscule plage de galets. Elle est arrivée. Elle s'assoit et les fougères se couchent pour l'accueillir. Elle respire profondément. Ici et maintenant elle se sent étonnamment vivante.
Elle savoure ce moment. L'attente est délicieuse, elle est promesse. Elle contemple la cascade. Oh juste une cascatelle mais tellement vive et joyeuse ! Elle confie comme toujours son espoir au ruisseau. Elle partage tant de secrets avec lui. Il a emporté dans ses tourbillons les souvenirs tendres et lumineux. Elle désire si fort qu'un jour il les lui rende. Ce sera aujourd'hui. Elle le sait.
Une main douce se pose sur sa joue. Elle reconnaît ce parfum. Elle le reconnaîtrait n'importe où. Il la grise, l'obsède, l'ensorcelle. Soudain une ombre se penche sur elle. Elle ferme les yeux. Comme autrefois quand il caressait son visage en le dessinant. Elle devine son sourire enjôleur. Il murmure et sa voix l'envoûte. Ses lèvres se posent sur sa bouche et ses mains se font impatientes et coquines. Elle oublie tout alors jusqu'à la déraison, l'âme asservie. Son corps se tend à l'appel du désir. Il ploie, s'abandonne à ses feux et se donne enfin. C'est la plénitude, l'ivresse tant attendues.
Un choc. Une fulgurance. Elle se redresse brusquement. Soudain réapparaît, familière, la douleur de l'absence. Elle tremble. Elle a rêvé mais dans son inconscience n'est ce pas ce qu'elle est venue chercher. C'était une chimère, une illusion, un beau songe éveillé qui la laisse pantelante et inassouvie. La rançon d'un bonheur intense et éphémère . Le cœur en deuil, elle se lève et part à regret, jusqu'au prochain appel de l'amour, une prochaine espérance.
Je ne me rappelle pas avoir vécu cette crise de l'adolescence chère aux psys de tous bords, mais j'avoue avoir parfois déclaré à l'époque, à l'instar d'un héros de Saint-Exupéry : "Vivre, sans doute, c'est autre chose"...
À quatre-vingt berges, je me demande toujours parfois si cette vie dont on nous rabat les oreilles ne serait effectivement pas qu'une simple illusion...
Quand "IL" lut : Zion, des images d'horreur prirent d'assaut son cerveau meurtri. Assis dans la navette allant vers le maudit parc, il se laissait envelopper par ce nuage de pensées bicolores, lourdes de nostalgie. La pluie ne tarderait pas...
Il se repassait quand mème le film de leurs plus beaux jours. Il y avait déjà vingt ans, et pourtant... Il lui semblait encore sentir la chaleur de ses baisers. Pourquoi lui avoir offert ce stupide voyage pour leurs noces ? Jamais il ne guérirait de cette culpabilité destructrice.
Il haÏssait ces rôches rouges, bien que magnifiques, ainsi que ce cours d'eau qui, charriant à tout jamais les quelques effets emportés par "ELLE", le jour du drame, le narguaient.
Elle était jeune et brillante, il était devenu prématurément vieux et idiot. Que lui importait donc à présent ce panorama ? Il n'y aurait plus d'autre excursion, non, plus aucune autre, voilà ce qu'il ruminait. Il aurait le courage cette fois d'aller la rejoindre, le courage de sauter dans ce gouffre qui lui aura décidément tout pris. Il écraserait, insignifiante, dans sa chute, jusqu'à cette frêle illusion d'une vie possible sans (son) amour.
L'existence individuelle n'est qu'une illusion destinée à donner à l'homme, pendant le temps utile à l'espèce, le goût de la vie, afin qu'il la conserve et la transmette. Le plaisir de s'accoupler est une précaution élaborée par la vie pour assurer sa pérennité1…
Ainsi en a décidé le grand illusionniste ! qui se moque de l'individu mais protège l'espèce, Dieu sait pourquoi.
Dans ce pays de caillasse, les humains grattaient la terre depuis des siècles et des siècles (et même avant). Gris comme le sol sec, dont, les années fastes, ils tiraient une maigre subsistance, en plus du lait de quelques chèvres, qui ont toujours fait bon ménage avec l'aridité, et de quelques bestioles attrapées au collet.
Quand même ils savaient bien qu'il existait un autre monde. Une fois par an, des véhicules bariolés empruntaient le lit de l'ancienne rivière, et les saluaient à grands coups de klaxon. Ils ne raflaient plus d'esclaves, comme les cavaliers des anciens temps, mais parfois un garçon s'accrochait en fraude derrière un camion et disparaissait pour toujours.
Quand la désespérance était trop grande, les hommes battaient leur femme. Sous tous les cieux, ils savent faire, et ça leur fait du bien.
Car sous tous les cieux, les femmes sont bavardes et futiles. Elles ont besoin de guitares, de clairs de lune, de roses et de caresses, sinon elles s'étiolent.
Quand la vieille Baba vit que Marie filait vraiment un mauvais coton, après la fuite de son fils aîné accroché à un camion, elle lui apporta, en cachette de Joseph, de la poudre d'oubli, dont la recette, évidement secrète, était transmise de sorcière en sorcière, depuis… toujours. Elle lui tint à peu près ce langage : " Marie ma belle, la pleine lune arrive. À son zénith rends-toi près du puits. Je te déconseille de t'y jeter. C'est le seul point d'eau d'ici à l'horizon, tu ne voudrais pas empoisonner tous tes enfants ? assieds- toi dans l'ombre du puits, et mâche ces quelques herbes, tu te sentiras mieux".
Ainsi fit Marie. La nuit était douce, comme douces et encore un peu chaudes les pierres usées qui dessinaient une couronne autour du puits. Et tellement douce la solitude !
Alors elle entendit comme des grelots, et un âne apparut, monté par un mendiant qui n'avait pas d'ombre, et qu'elle trouva, ma foi, fort beau, lorsqu'il mit pied à terre. Il s'assit près d'elle, décrocha la guitare qu'il portait en bandoulière, et, s'accompagnant d'une étrange mélodie, se mit à chuchoter dans une langue inconnue.
Or Joseph avait suivi sa femme de loin, incrédule devant son audace. Arrivant près du puits, il la vit qui parlait avec un âne.
La punition pouvait attendre, pas l'âne qui valait de l'or. Il s'en approcha à pas de loup, mais l'animal s'éloigna, alors il partit à sa poursuite, au clair de lune, dans la caillasse, sur laquelle seuls ses propres pas résonnaient. Après un long trajet, l'âne sembla se dissoudre dans une vaste nappe d'eau qui miroitait sous la lune. Mais Joseph ne trouva pas d'eau. Seulement un vieil ermite crasseux dans une grotte, enthousiaste à la vue d'un visiteur. L'ermite avait fait le tour de lui-même depuis bien longtemps, mais heureusement il avait trouvé comment broyer et distiller les épines des alentours pour en tirer un nectar des plus roboratifs, qu'il fit goûter à son hôte inespéré ; et bientôt il n'y eut plus, dans la caillasse sous la lune, que deux pochards hilares, célébrant la grandeur de la création.
Au lever du soleil, Joseph et Marie avaient regagné leur humble masure, chacun avec des rêves plein la tête.
Mais une surprise les attendait. Le fils prodigue était de retour. De passage seulement, prévint-il, sans donner plus de détails. En vérité il comptait bien retourner au plus vite dans le squat obscur de la ville lumière où il habitait désormais, où l'attendaient des paradis multicolores. Il avait trouvé cette moto qui lui avait permis de remonter le lit de l'ancienne rivière. Car il voulait absolument montrer à tous ses frères et sœurs la merveille qu'il avait trouvée. Merveille qui tenait dans sa poche, et sur laquelle il pouvait faire apparaître des animaux et même des monstres, et des personnages minuscules qui s'accouplaient et se massacraient comme des humains, mais en mieux.
Car la vie est un songe, et le songe lui-même un songe2…
… une histoire contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur 3…
1, G. Bénichou, le chiffre de la vie. 2, P. Calderon de la Barca. 3, W. Shakespeare, Macbeth
Voir un mirage à l’horizon Avec ses rives impossibles ses espérances chimériques la berlue de ses tentations Souffle le vent de l’illusion Qui n’existe pas
Regarder un illusionniste Sortir un lapin du chapeau de sa manche un petit oiseau ou Truquer les cartes à gogo Alors qu’on n’y voit que du feu Rien compris,, on reste estomaqué !
Le cinéma est passé maître Des trucages bien orchestrés Réfléchissant des vérités Seulement imaginées Pour nous faire rêver Pour mieux nous embarquer …
Et les discours de nos ténors La voix forte, la main sur le cœur Qui inventent des modes d’emploi Ou des mots qu’ils élaborent Pour tourner les réalités Derrière des écrans de fumée
Dire collaborateur au lieu de salarié sauvegarder l’emploi au lieu de licencier pour se rendre invincible, escamoter Mais pour travestir les choses, Dans l’illusion d’un monde plus doux Qui n’est que de la poudre aux yeux
Dans tous les domaines de notre vie L’illusion est la grande égérie Comme un mirage à l’horizon Une espérance, un enchantement Qui n’existe pas, qui n’existe pas !
Sa mère faisait porter à Cannelle du long comme si elle voulait la cacher alors que les photos montrent une fille mince surtout quand elle arrivait se faire acheter du moulant et qu'elle le portait. Comment a t-elle pu croire cette chimère maternelle et la faire sienne?
L'étincelle de lucidité ne lui vint pas quand elle se mit à plaire aux hommes. Veuve aujourd'hui, elle songe avec mélancolie que cette lutte pour la confiance en elle lui a coûté bien cher: ses études et une carrière plus lucrative. Ses parents étaient prolixes en paroles blessantes. Longtemps, elle les écouta, même lorsqu'elle rencontra son mari, son attrape-rêves. Elle osa alors le rose vif et le court en courant vers la vague de l'amour guérisseur. Sa bouche l'encouragea à troquer les chimères parentales contre celles de Nerval[1]. Alors que l'attente de regrets se muait en “Illusions perdues” qu'elle avait dans sa collection balzacienne et dont elle avait vu la belle adaptation cinématographique.
Le rouleau compresseur de la vie avait emporté son amour et elle avait envie de fermer les volets et de partir le rejoindre mais le travail de sape fut suivi de lecture sans gâteau pour se réconforter. Le couteau coupa les crudités et la porte de sa troisième vie s'ouvrit.