La vie de Jean
avait basculé
ce samedi-là. 10 heures, 23 minutes, 52 secondes. 74ème jour de l'année.
Salle
97. Il était
encore
un petit garçon. Yeux d'or pour la parole des grands. Yeux verts en
songeant aux
demains et en stockant des hiers. Il était en cours à l'école, ce samedi-là
et il apprit que l'heure était
en fait une convention. Une invention. Un rythme que l'homme avait
calculé un
jour et qui, ensuite, fut instauré. Il apprit qu'on s'arrangeait et
qu'on jouait
du fuseau, que parfois on enlevait une seconde pour équilibrer tout ça,
qu'on
pouvait aussi changer une heure si le temps venait à passer en mode
hiver, ou en
mode d'été. Le professeur avait eu un sourire en expliquant tout cela,
Jean
n'aima pas ce sourire, comme si le prof jouait un bon tour aux
certitudes les
plus absolues.
Jean ne riait
pas. Il
tremblait en quittant le bahut. Ebranlé. Retourné comme une crèpe. Il
regardait
sa montre d'un air furieux. Il l'avait mise dans sa poche.
Sa mère poussa
des grands
cris quand elle découvrit quelques jours plus tard qu'il avait jetée au
panier
sa seiko.
- Jean, ta
montre !
Qu'est-ce qu'elle fait dans la poubelle ? Qu'est-ce qu'elle va penser,
Tata,
quand elle saura ? Hein ? Elle te l'a offerte pour ta communion, quand
même.
C'est de l'argent !
- Elle était
foutue, bougonna Jean. Qui pensa autant à Tata qu'à la montre. Il
l'avait
tant désirée. Rêvée. La montre. Un sourire immense s'était dessiné sur
son
visage quand il l'avait reçue. Il posait sur elle des yeux velours.
L'affichait
fièrement. La donnait facilement, l'heure. Même sans qu'on la lui
demande.
Maintenant, elle ne valait plus rien. Il s'imprégnait de cette étrange
certitude. Il avait envie d'aller démonter la pendule de l'église du
village, de
faire taire les cloches, d'aller tuer la voix de l'horloge parlante. Il
l'appelait encore, mais pensait menteuse au lieu de noter les cinq ou
six
chiffres qu'elle égrenait.
- Mais non,
elle est à
la bonne heure, lui dit sa mère.
- Qu'est-ce
que tu en
sais ? bougonna en lui-même Jean. Tout devint relatif, pour
lui.
A l'époque, ça
lui trottait
dans la tête : il voulait devenir horloger. A la place, il devint
voleur. Voleur
de temps, ce serait son métier. Il avait retenu la leçon. Oui, il serait
voleur
d'argent, tout le monde n'arrêtait pas de le lui dire. Le temps c'est de
l'argent.
Au fils des
années, ses
poignets libres narguaient les polices du monde entier. On l'appelait
l'homme
rolex. Il s'en amusait. Fiché partout. Arrêté nulle part. La terreur des
magasins et des chambres fortes. Rôdé comme une pendule. Précis comme
une
trotteuse. Mécanique infernale. C'était toujours en douceur. Réglé comme
du
papier à musique.
Il avait un jour
expliqué à
l'un de ses adeptes que son secret, c'était le temps. Tout simplement.
Les
années avaient passé. C'est comme si le temps n'avait pas de prise sur
lui.
- Tu vois,
petit,
avait-il expliqué à l'air hagard qui le suivait des yeux. Le temps,
il est
là, il est à toi. Alors tu le prends. Et tu observes, tout. Tu notes,
tout. Tu
calcules, tout. Tu réfléchis, à tout. Et tu verras. A un moment, c'est
le
moment.
- Mais
comment on sait
Monsieur Jean ? Que c'est le moment ?
- On le
sait, c'est
tout.
Jean ne gardait
pas beaucoup
de centimes pour lui. Il offrait l'essentiel de ses prises à des
orphelinats. De
tous les continents. Il avait toujours cette curieuse exigence : que
l'on
supprime les montres et les pendules, que l'on se fie au soleil et à la
lune,
que l'on dorme quand on a sommeil, que l'on mange quand on a faim, que
l'on
boive quand on a soif.
Il précisait
toujours qu'il
viendrait vérifier si ses consignes étaient respectées. Et que si elles
ne
l'étaient pas, les établissements devraient lui rembourser les
sommes.
Tout était
écrit.
Personne ne
pipait
mot.
Après les
orphelinats, Jean
étendit son action aux écoles, intervint dans la formation des
enseignants,
s'adressa aux parents, se paya des publicités dans les médias. Mille et
une
rumeurs circulaient sur cet étrange Robin des bois. L'homme rolex. On
fit des
films. On anima des débats. On sortit des bouquins.
Jean ne voulait
plus se fier
au temps des hommes. Invention ! Foutaise ! Il voulait montrer que les
montres
mentaient, depuis la nuit des temps, et que la vie n'était pas la vie,
que la
dictature du temps, c'était bien assez. Les pendules n'étaient que des
arrangements tacites entre quelques uns.
Peu à peu, le
monde
changeait.
Un jour, Jean
fut avertit de
l'imminence du décès de sa mère. On lui demandait de venir. De veiller
sur
son dernier souffle. Il avait 74 ans, elle en avait 97.
Il promit qu'il
serait à
l'heure. Et il le fut. La porte grinça doucement quand il entra et elle
eut un
sourire chaud comme un oranger généreux lorsqu'elle le vit arriver.
- C'est toi,
enfin, j'ai
crains que tu ne viennes pas, murmura-t-elle. Tu en mis, du
temps
!
- Je suis
là, maman,
j'ai toujours été là, confia-t-il.
Dans sa poche,
il massait la
montre au verre brisé qu'il était allé rechercher en maugréant dans la
poubelle,
qu'il avait ensuite piétinée de rage. Se faisant promesse. Elle était
tout le
temps dans sa poche. Sans arrêt. Il ne la regardait jamais.
- Quel heure
est-il ?
demanda-t-elle, comme si elle avait un train à prendre, comme si
cela avait
de l'importance.
- Il est
temps, ne
t'inquiète pas, répondit-il, à peine étonné par la question.
C'était son
heure.
Sortant pour la
première
fois depuis 62 ans la montre de se poche, il se rendit compte qu'elle
était en
effet pile à l'heure, la même que celle indiquée sur l'un des écrans qui
entourait sa mère. Il en fut assez stupéfait, quand même. Alors il lui
donna
l'heure. Elle l'accepta.
- C'est bien,
dit-elle.
- Je t'aime,
maman.
- Je t'aime,
mon
fils.
Leurs mains se
serrèrent, la
montre passa de l'une à l'autre. Des doigts usés en firent le tour. Elle
sourit.
- Tata
serait
contente, estima-t-elle. Mais elle est cassée ?
- Quelle
importance, Il demanda. Ce n'était pas une question.
Elle ferma les
yeux.
- J'ai tout
mon
temps, dit Jean quand on les retrouva au petit matin main dans la
main unis
par une montre antique. Il demanda encore quelques minutes, qu'on le
laisse avec
elle, s'il vous plaît.
Cela faisait des
années
qu'il n'avait pas demandé de temps. Il s'en fit la remarque. On le lui accorda. C'était inutile. Il l'aurait pris. C'était son temps, après
tout.
Il quitta la
chambe 97 à 10
heures, 23 minutes, 53 secondes.