Quinze à la douzaine (Pascal) (102)
Par l’entremise de son métier, il était vérificateur des Tabacs, mon père avait ses entrées dans une ferme à la campagne, pas loin de chez nous. Directement chez le producteur, il y commandait ses poulets, ses pintades, ses lapins et ses salades, ses patates, ses asperges et ses carottes, tout ce qu’on pouvait mettre sur une table à l’époque pour manger sainement.
Parfois, le samedi après-midi, il m’emmenait avec lui ; quand on arrivait sur le chemin de la ferme, tous les volatiles s’enfuyaient à tire-d’aile devant nous.
A peine sortis de la voiture, avec les présentations, on se disait bonjour ; en enlevant mon bonnet, je tendais la main au monsieur et la dame m’embrassait chaudement sur les joues ; elle sentait sa cuisine, les fleurs séchées, les bûches de chêne du fourneau ; les taches sur son tablier étaient toutes les médailles de son travail journalier.
A l’intérieur, c’était rustique ; une petite ampoule éclairait la grande pièce, laissant des ombres épaisses endormies partout ; un vieux ruban anti-mouches déroulé se baladait au zéphyr des courants d’air paresseux. Auprès de la fenêtre, un fauteuil aux motifs effacés, aux ressorts écrasés, aux accoudoirs usés, semblait regarder obstinément dehors, comme pour prévenir la maison du temps, des saisons et des nuages.
La fermière sortait les tasses, le sucrier, et elle allait chercher sa cafetière au coin de la cuisinière à bois. Exercice de mon père, si je le demandais correctement, j’avais droit à un verre de sirop de menthe. Je me souviens quand ils m’observaient, tous les trois, pour voir si j’allais m’en sortir avec une si longue phrase de politesse. Petit, je tutoyais la dame ; en grandissant, je la vouvoyais mais elle m’embrassait toujours, et j’avais, depuis, droit au café. D’un placard ancestral, elle sortait sa boîte de biscuits ; j’avais intérêt à en prendre deux ou trois sous peine de la fâcher ! Selon le temps, ils étaient mous ou secs, ces petits gâteaux ; je les gardais dans la main, ne sachant pas trop quoi en faire. Au temps passant, je les grignotais, oubliant l’inconvénient de leur goût douteux.
Enfin, je donnais ma boîte de douze œufs mais, comme une malice habituelle, mon père en demandait toujours quinze ! Comment la fermière allait-elle faire entrer quinze œufs dans un emballage de douze ?!... Ils rigolaient tous devant mon air inquiet !...
En mission de notre approvisionnement, la fermière partait dans la basse-cour avec son panier et un bon couteau aiguisé. Pendant que mon père discutait technique avec le planteur de tabac, j’allais faire une balade dans les proches environs.
J’évitais soigneusement les travaux de dépeçage de la dame ; voir étriper un lapin, tordre le cou à un canard, plumer une pintade encore tiède, c’était tout juste bon à alimenter mes cauchemars.
A six, sept ans, c’est extraordinaire de découvrir une vraie basse-cour ; c’est un zoo avec toutes les bestioles de notre campagne. Elle est comme un aquarium ; les animaux tournent et retournent dans leur espace comme des poissons dans leur eau. Ils picorent d’un côté, ils grattent de l’autre, toujours à l’affût de la moindre pitance…
Ils s’enroulaient autour de la voiture de mon père comme si elle était un rocher dérangeant sur le chemin habituel de leur promenade ! Les canards donnaient des coups de bec dans les pneus ! Les pintades devaient se voir dans les reflets des chromes des pare-chocs car elles s’enfuyaient en s’envolant ! Et le chien de la ferme qui gueulait tout ce qu’il savait ! Avec des furieux allers et retours, de sa niche jusqu’au bout de sa chaîne, les crocs en devanture, il tentait de me bouffer ! J’en profitais pour lui balancer quelques morceaux de biscuits ; il était content, il reniflait partout, cherchant et léchant jusqu’à la dernière miette.
Pour m’inviter dans la ronde de la basse-cour, je devais éviter les dindes curieuses, ne pas écouter les cancaneries des canards, me détourner des sifflements belliqueux des oies et les coqueriques du coq hautain, me toisant avec son œil inquisiteur. Une fois dans la bande, si je gardais ma place, je pouvais visiter les lieux…
Le cheval était à l’écurie ; quand la trappe supérieure de sa porte était ouverte, sur la pointe des pieds, je pouvais le distinguer dans sa pénombre odorante. Au moindre coup de queue, au moindre hennissement, au moindre frottement de sabot, je m’écartais prestement de l’entrée. Las, le toutou-gardien éteignait ses aboiements de forcené ; il me regardait avec ses yeux de chien battu, en ayant l’air de dire « Il t’en reste, des bouts de gâteaux ?... » Le clapier des lapins. Qui regardait l’autre ? Tantôt ils tapaient de la patte arrière, tantôt ils tournaient en rond, comme pris du tournis de l’emprisonnement. En passant le doigt à travers le fin grillage, j’arrivais à toucher le pelage de leurs peluches sauvages. Parfois, la fermière me mettait un lapereau dans les bras et c’est comme si je tenais mon cadeau de Noël. Je le sentais palpiter ; le nez entre ses oreilles, je respirais son pelage lisse et tiède et je le serrais fort comme pour ne plus jamais m’en séparer.
Heureusement que mon père ne demandait pas un rôti de porc ou des saucisses parce qu’il y en avait deux ou trois qui grognaient dans leur enclos ! De par les interstices crasseux qui laissaient entrevoir une auge brunâtre, leurs groins dépassaient en reniflant le petit citadin que j’étais. Je leur balançais des graines de maïs que je glanais, ici et là, autour de leur trappe de ravitaillement. La fosse septique, je devais l’éviter. Elle n’était qu’une forte odeur de paille tiède et repoussante, un véritable marécage aux cloaques inquiétants. Bien sûr, il était défendu de tourner autour mais c’était enivrant de marcher sur son petit muret. A l’entrée de la grange, la chatte dormait d’un œil sur un ballot de paille ; je n’avais pas intérêt à l’approcher ; ses soufflements et ses crachements en étaient ses plus vives fortifications ! Je pouvais bien tenter de l’amadouer avec des restes de gâteaux, elle ne se laissait jamais caresser. Alors, les quelques dernières brisures, je les semais devant les poules en me frottant les mains et je les leur montrais, pour bien leur signifier que je n’avais plus rien à leur donner…
Loin de sa cage, voir un lapin écorché, vidé, avec ses yeux inquiets hors des orbites, ça fait quelque chose ! Celui-là, je n’avais pas envie de le caresser ! C’est ce que je me disais en détournant le regard, tandis que la fermière finissait de le préparer. Sur la table de la cuisine-salle à manger-salon, elle avait rempli l’étui avec sa douzaine d’œufs ; les trois en plus, elle les avait mis dans un papier journal qu’elle avait replié avec une grande précaution.
Au départ, j’eus droit aux fortes bises de l’au revoir affectueux et à quelques biscuits glissés d’autorité dans ma poche, que je dus emporter pour ne pas décevoir. Comme s’il nous connaissait, le chien n’aboyait plus quand nous remontâmes dans la voiture ; les poules, les canards et les oies nous firent une véritable haie d’honneur ! Sur la route, p’pa roulait doucement, même si c’est moi qui avais la responsabilité de tous les œufs posés sur mes genoux…








