
Cranach l'ancien, Adam et Ève, 1526, Courtauld
Institute of Art Gallery, Londres
La
licorne, on le sait, est un animal merveilleux qui a disparu de nos
contrées. Certains vont même jusqu'à douter de son existence. Mais des
peintures témoignent de sa présence, contemporaine à celle du cerf, du
sanglier ou de la cigogne, dans les temps immémoriaux. Alors pourquoi,
me direz-vous, pourquoi la licorne a-t-elle disparu quand le cerf, le
sanglier et la cigogne sont encore parmi nous ? Il faut savoir, chers
amis, qu'on a raconté moult âneries sur le paradis perdu, sur la pomme,
le serpent, Ève et le jardin.
La licorne, que nous
appellerons Licorne était belle, blanche, toujours de bonne humeur et
douée d'empathie. Elle faisait partie du bestiaire du premier monde
comme ses acolytes le cerf, le sanglier et la cigogne. Elle accompagnait
souvent Adam et sa bonne amie dans leurs promenades. Elle était témoin
du profond ennui qui accablait ces deux malheureux, car enfin, à Éden,
bon sang de bois, il n'y avait vraiment rien à faire. Il faut donc ici
corriger une croyance parfaitement erronée : le jardin, ce n'était pas
le paradis. Parce que franchement, se balader à poil, au milieu de
bestioles toutes plus ou moins sauvages, en grignotant des fruits secs
et en mâchouillant des racines, et bien c'est une drôle conception du
paradis. Donc, Licorne était de toutes les balades et elle voyait bien
qu'Adam et Ève s'enquiquinaient ferme. Aussi dans sa grandeur d'âme,
elle décida de trouver quelque chose de nouveau qui pourrait les sortir
de leur train-train et apporter un rien d'inattendu à leur quotidien.
Chacun sait que l'oisiveté est mère de tous les vices. À force de
tourner comme ça, sans rien avoir à faire, c'était couru d'avance, ils
finiraient par virer frappa-dingues. Licorne savait qu'Adam n'était pas
bien futé. Il suffisait de regarder la façon qu'il avait parfois de se
tenir la tête comme pour vérifier qu'elle était toujours là, pour être
convaincu du peu d'usage qu'il faisait de son cerveau. Elle savait donc
qu'il ne fallait attendre aucune initiative ambitieuse de ce côté-là.
Ève était plus maligne mais terriblement timide. Licorne, malgré cette
inhibition quasi maladive, était bien décidée à se fier à elle pour
faire bouger les choses, parce que au train où elle allaient, dans 3000
ans, on serait encore à disputer son fourrage aux bestiaux et la
démographie aurait dangereusement stagné. Licorne avait un plan. Elle
commença par se rapprocher d'Ève, elle la suivit, l'invita à monter sur
son dos, l'emmena dans des galops exaltants qui changèrent du pas de
sénateur imposé par Adam à la pauvre fille. Au bout de quelques jours,
elles étaient devenues inséparables car il fut aisé de gagner le cœur
d'Ève. La mignonne n'en pouvait plus des fadaises que lui racontait son
compagnon. Répéter à longueur de journée qu'on a de la chance de vivre
dans tant de beauté et d'harmonie, ça finit par lasser. Et Ève avait
besoin de changement. Mais les courses folles, ça a un temps, si elles
reviennent trop souvent, c'est bien simple, on se barbe encore. Dans le
jardin, il y avait deux-trois trucs à ne pas faire sous peine expulsion
et la plus agaçante était qu'il était interdit de croquer la pomme.
Franchement, interdire les pommes quand on sait qu'en manger une par
jour éloigne le médecin, on se demande à quoi ils avaient le tête en
hauts lieux Et voilà la seconde méprise. Ce n'est pas le serpent qui
incita Ève à croquer la pomme et à l'offrir à Adam comme on le dit
souvent, comme il est rapporté dans de nombreux ouvrages, mais cet
animal attachant et fougueux. Licorne suggéra donc à Ève d'aller sous le
pommier et de cueillir un de ces magnifiques fruits si tentants. Elle
lui dit : « Tu verras, ça chasse la morosité. Ça éclate sous la dent,
le jus inonde le palais, c'est sucré, frais, inoubliable, indispensable.
». Ce en quoi, Licorne avait absolument raison, croquer la pomme est un
des plaisirs simples de la vie, un plaisir dont tout homme et toute
femme sensés ne sauraient se passer. Ève était bonne fille, et devant la
description de tant de délices, elle décida de partager l'expérience
avec Adam. Car, on pourra reprocher à Ève d'être crédule, gourmande mais
pas d'être égoïste. Elle aurait pu la boulotter toute seule, la pomme.
Et bien non, elle a voulu qu'Adam soit aussi de la partie. Bon, vous
connaissez la suite, l'esprit d'initiative n'a pas plu, les deux
chenapans ont été chassés du jardin comme de vulgaires voleurs de
pommes. Licorne a été tout simplement anéantie par la nouvelle, elle ne
pensait pas qu'on mettrait les menaces à exécution. Elle en est morte de
chagrin.
Et le serpent, me direz-vous, quid du
serpent. C'est une victime collatérale. Comme tous ceux qui sont au
mauvais endroit au mauvais moment. Il était là, en plus il était moche,
ça en a fait un coupable idéal. La condamnation du serpent montre
l'origine du premier délit de faciès de l'humanité. Franchement, vous y
auriez cru, vous, que Licorne si mignonne était dans le coup,une à qui
on donnerait le bon dieu sans confession ?