9 mai 2009
Les oiseaux de nuit (Berthoise)
- Vous buvez un café ?
Pourquoi faut-il toujours qu'on me propose un café, je peux boire un
verre. Un café à cette heure-ci, faut être barge. Et puis en plus,
j'aime pas le café.
- Oui. Je boirais bien quelque chose. Il y a un bar ouvert, un peu plus
loin au coin de la rue.
J'ai eu raison de mettre ma robe rouge. Elle les attire comme un pot de
miel. C'est bon de se sentir désirée. J'ai bien fait d'aller danser ce
soir. Mes cavaliers m'ont fait tourner et moi, je leur ai fait tourner
la tête. J'ai eu raison de sortir, ce soir. Et l'autre coco qui me couve
du regard, les yeux rivés à mon balcon. Rêve pas, Pépère, c'est pas ce
soir que je la retire pour toi, ma robe rouge.
/Vous avez vu comment je l'ai emballée, la rouquine. Pourtant, il y
avait du monde à lui tourner autour. Mais, c'est moi qui l'ai eue. J'ai
bien fait de m'accrocher. Elle est mignonne, un peu aguicheuse,
peut-être, mais de toute façon, moi, les saintes Nitouches, ça me fait
pas bander. Maintenant, il va falloir jouer finement pour l'emmener au
plume. Parce qu'avec celle-là, au plume, on ne doit pas s'ennuyer./
C'est la nuit.
Dehors, personne ne passe.
C'est la nuit et pourtant dans ce bar, on y voit comme en plein jour.
Ils ont installé des néons, ça vous arrache les yeux, mais il paraît que
c'est moderne. Il y a un tube qui grésille et clignote. Ça m'agace. Si
c'est ça la modernité, vous filer la migraine, moi je préférais les
vieux lustres ; quand j'avais mal au crâne, au moins je savais pourquoi,
c'est que j'avais trop bu et qu'il fallait que j'arrête le gin.
Maintenant avec ce fichu néon, je ne sais plus où j'en suis, si ce qui
me vrille la tempe, c'est un verre de trop ou un signal en morse que je
n'arrive pas à décrypter.
Je crois quand même qu'il faut que j'y aille. Passer ses nuits dans un
bar, c'est bon quand tu as vingt ans. Quand tu en as quarante, tout le
monde se demande ce que tu fais là. Il faut que j'y aille.
/Allez, encore une heure et je tire le rideau. J'en ai plein les bottes.
Encore une heure et je te fous tout ce beau monde dehors. Des oiseaux de
nuit, qu'ils appellent ça. Une bande de paumés, oui. D'abord, qu'est-ce
qu'ils ont à être encore debout, qu'est-ce qu'ils attendent pour se
pager ? C'est vrai quoi, moi, c'est mon boulot, d'être encore là mais
eux, _qu'est-ce qu'ils attendent._ L'autre qui se cuite
consciencieusement. C'est plus de ton âge, mon petit gars, demain, tu
auras le casque, et une haleine de chacal. Allez, va te coucher./
- Je vous remets la même chose ?
/Me dis pas oui, me dis pas oui./
- Non, ça ira, je crois que je vais rentrer. Dites, faudrait le changer
votre néon.
/Ben, t'es plus raisonnable que je croyais. C'est ça, file au pieu,
c'est ce que t'as de mieux à faire./
/Bon, maintenant les tourtereaux. Elle l'a bien accroché, le lascar. Il
la regarde comme du pain bénit. Te fais pas d'illusion, Coco, c'est pas
ce soir que tu tireras ta crampe. Je les connais les filles comme ça, ça
vous promet monts et merveilles et ça vous laisse la queue sous le bras,
au pied du lit. Allez, tu lui claques un bécot, on se dit au revoir et
on s'en va. J'en ai plein les bottes, moi./
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