« Je
tenais le match, je le sais. J’étais à l’aise dans mes baskets Niquele sans
lesquelles je ne ferais rien, mais tout a basculé à un moment donné… Il faisait
chaud, la sueur me coulait dans les yeux… J’ai cru que je voyais mal… J’ai
compris que je perdais le match quand j’ai vu la navette spatiale
atterrir… »
« Le
problème, c’est qu’eux et nous, nous avions les mêmes baskets Adadas. Alors
forcément, pour nous départager, c’était dur… L’amorti, la chambre à air
intégrée, le mini frigidaire, l’ABS, les lacets phosphorescents et le GPS vers
les buts, toutes ces options ne pouvaient nous départager. Mais la prochaine
fois, on aura un autre sponsor, c’est sûr ! Comment ? Nos performances
sportives ? Notre entrainement ? Euh… Je dois filer aux vestiaires, on
m’attend pour des photos, désolé ! »
« Tout
d’abord, je tiens à remercier mes sponsors sans qui rien n’aurait été possible,
le maire de cette si belle ville qui nous a ouvert le stade pour une somme
modique, ma grand-mère qui m’a donné le goût de l’effort, mon entraineur Joseph
qui est un ami et… Pardon ? Non, je n’ai pas changé d’entraineur récemment.
Euh, ah oui, c’est Jacques. Donc Jacques qui est mon ami depuis toujours, et mon
chien avec qui je cours quotidiennement. C’était un beau match, vraiment. Je
sortais d’une blessure au lobe d’oreille, et j’avais vraiment peur de ne pas
assurer aujourd’hui. J’ai puisé au plus profond de moi-même, j’ai bien lacé mes
chaussures Le Poulet sportif et j’ai foncé ! Non, vraiment, y’a pas à dire,
on court vite avec ça. J’ai bien pris appui sur mes cuisses et j’ai couvert les
ailes avant. Voilà, tout le secret est là. »
1/ Nous
avons bien joué, nous n’avons pas été mauvais ; ils n’ont pas bien
joué, ils ont été mauvais mais le vent était en leur faveur ; nous
avons porté plainte au ciel.
2/Nul,
oui mais que d’occasions ratées, que d’actions avortées, de buts
arrêtés, de passes non réussies ; bref, un match nullement terne
3/Nous avons mal joué mais ils étaient encore plus mauvais que nous.
Déclaration pour une victoire (de l’Olympique Lyonnais) en Ligue des Champions :
-Alors, cette victoire, ça vous fait quoi ?
-Y’a d’la joie, bonjour bonjour les demoiselles, y a d’la joie !
On a gagné, c’est officiel, le droit d’être les rois !
Bien sûr, c’n’est qu’un instant, c’n’est que du foot
Mais le bonheur, dit Lao-Tseu, est une route
Pavée de cris joyeux, ça c’est moi qui rajoute,
Lorsque l’on met un but ; ah, mon cœur est en émoi !
Déclaration pour un match nul :
-Comment expliquez-vous ce résultat ?
-N’avez-vous pas senti la vibration des supporters de chaque camp lorsque la balle s’approchait de l’une ou l’autre des cages ? Leurs acclamations formaient une pression sur l’air, impulsant au ballon un infime changement de trajectoire, modifiant l’angle d’entrée. Le nombre de supporters dans le stade étant exactement le même de chaque côté, voilà pourquoi nous nous retrouvons avec ce zéro-zéro malgré les multiples tentatives. Nous lançons donc un appel à de nouveaux supporters, ayant des voix puissantes !
Déclaration pour une défaite (pour les adversaires de l’Olympique Lyonnais) :
Cher Thierry, trois à zéro contre la modeste équipe de l’ile de Klebs, c’est la fin du rêve. L’équipe de France est éliminée de la sélection pour la coupe du monde. C’est une tragédie pour un capitaine de votre trempe.
Oooooh, cher ami, ne dramatisez pas. Ce n’est que du football, y’a pas mort d’homme. L’important, c’est que les meilleurs y soient à cette coupe du monde, Nous autres, les bleus, on n’a pas la carrure, faut se rendre à l’évidence, on n’a pas les...
Mais Thierry, quand même, tous les pays nous envient nos centres de formation, les ...
Attendez, mon bon, vous n’allez pas pleurer sur le sort d’une vingtaine de gamins en culotte courte qui cavalent derrière une baballe pendant une heure trente tous les huit jours. Ils vont vite se consoler les minots. Un volant de Ferrari entre les mains, cent-quatre-vingt sur les nationales, vitres baissées et sono à fond les gamelles, les larmes vont sécher fissa. Mais... Thierry, l’orgueil de la nation...
Enfin, vous plaisantez, vous croyez encore à ces conneries ? Vous êtes vraiment journaliste sportif ? Même en perdant trois à zéro contre les iles Klebs, le moins payé des joueurs palpera plus que la totalité des ministres du gouvernement pendant tout un quinquennat ; alors... le patriotisme... vous savez, les billets de mille ça fait un sacré isolant... et la coupe du monde on y s’ra... les sponsors paient l’hôtel**** à tout le staff officiel, plus les épouses, voisins, belles-mères et tout le toutim. Non, cool, l’ami, y’a pas mort d’homme.
***
Fleur Papadur, les chronomètres n’ont pas réussi à vous départager, votre adversaire et vous. 1 minute 123 millièmes, c’est unique dans les annales, vous allez partager la médaille d’or avec la nageuse autrichienne.
J’irai pas la chercher la demi-médaille. Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse d’une demi-médaille ? Elle peut la garder la Marie-Antoinette, sa médaille, de toutes façons, moi, j’sais plus quoi en faire des médailles, j’en ai partout, je les entasse dans des cartons que j’empile dans le garage de mes vieux. J’ai tout gagné. Qui c’est celle-là et puis d’ailleurs est-ce qu’on est sûr que c’est une femme ? Vous avez vu sa dégaine. Dans les vestiaires, elle garde son maillot pour prendre sa douche et puis, son sac, je veux pas balancer... mais c’est une pharmacie ambulante cette nana.
De toutes façons, mon entraîneur va déposer une réclamation. L’autre chienne, elle s’est fait un shampoing au silicone et moi, tout le monde le sait, le silicone ça me donne de l’urticaire intestinal. C’est pas très sport, même si ce n’est pas interdit par la fédération. C’est comme si moi j’utilisais un déodorant aux graines de bouleau sous prétexte qu’elle ferait de l‘asthme. De l’asthme ? Oui, une excuse pour sniffer de la Ventoline. Si elle était si allergique que ça, elle ne se s'rait pas alignée au départ après que je lui ai envoyé, courtoisie bien française, un bouquet de graminées champêtres dans sa chambre d’hôtel. Non, j’irai pas la chercher la demi-médaille...
***
Khader, les arbitres vous ont déclaré vainqueur aux points. Vous auriez pourtant pu gagner par K.O. dès le troisième round ?
Non,
vous savez... la boxe, c’est une chorégraphie intime. J’ai transformé
la douleur, la mienne, celle de mon adversaire en un spectacle. C’est
ce que je fais à chaque fois que je monte sur un ring. J’exprime ce qui
est fondateur dans mon travail. Ce qui me plaît, c’est d’être dans le
facétieux et la minute d’après d’être dans le sérieux le plus profond
du boxeur. J’alterne le swing charmant, l’upercut dilettante, puis
j’essaye de plonger les spectateurs dans l’œuvre. Souvent, ils sont
prêts à faire le saut. C’est un exercice d’assouplissement de la
pensée. Vous savez, Valéry disait : « La plupart des hommes ont une
idée si vague...
Euh... merci Khader Luchini, mais on doit rendre l’antenne.
Qui
de nous ne s'est jamais arrêté pour contempler avec curiosité une
de ces vénérable bâtisse toute rapiécée de fenêtres et de
porte, certaines murées, d'autres nouvellement ouverte, sans qu'on
se demande quelle volonté a guidé les anciens dans leur
raccommodage? Plus personne ne se souvient des mystérieux paysages
sur lesquels ces ouverture obturées pouvaient donner. Dans certains
cas, cette ignorance est une très précieuse bénédiction.
C'est
ce qu'apprit à ses dépens le petit Joseph. Lui et sa famille
avaient emménagé dans l'un de ces anciennes maisons fortes que l'on
trouve parfois dans les vieux quartiers de villages.
L'année
de ses sept ans, on lui offrit une belle chambre à coucher que son
père avait aménagé dans une pièce inusitée. Il avait réouvert
une grande fenêtre condamnée depuis, semblait-il, des temps fort
anciens.
Les
manifestation débutèrent la nuit venue.
Dès
l'extinction de sa lampe de chevet, Joseph ferma les yeux. Il lui
vint aux oreilles le bruit familier et rassurant des pas du vieux
Diplodocus, un chat aux mensurations étonnantes. Chaque soir avait
lieu ce même rituel. Diplo tournait autour du lit durant un petit
instant, ses pattes produisant de petits bruits sur le parquet. Puis
il se décidait à bondir sur le lit et venait se blottir contre
Joseph. Nos deux comparses s'endormaient alors tous deux du sommeil
du juste.
Mais
cette nuit là, Diplo mettait un peu trop de temps à monter sur le
lit. Il tournait et tournait. Joseph pouvait entendre que ses pas
hésitaient. Et puis il y avait ce bruit étrange, comme un
ronronnement électrique, une vibration. Inquiet, Joseph ouvrit
subitement les yeux, s'assit dans son lit et chercha dans la pénombre
la silouhette de Diplo.
Son
regard fut bien vite attiré par l'encadrement de pierre de la
fenêtre d'où semblait émaner une lueure bleutée. En dessous,
Diplo faisait les cent pas, le museau levé vers cette étrange
lumière diffuse.
Joseph
hurla si bien que tout la famille accourut autour de lui. Mais,
devant le phénomène chacun restait médusé. Aucun n'osa venir
chercher Diplo qui, à présent, miaulait sous la fenêtre. Mais qui pensait-il appeler ainsi?
Soudain,
dans un grand bruit, une sorte d'éclair jaillit et frappa le chat
qui fut comme happé à travers la vitre. Tout redevint alors calme
et on ne peut plus normal.
Dès
le lendemain, la fenêtre fut à nouveau comblée et jamais plus on
n'observa de semblables phénomènes. Joseph, lui, demeurait très
affecté par ces évènements et il pleurait tous les jours son cher
Diplodocus, jusqu'au jour où l'on reçut une bien étrange carte
postale...
Un appartement dans Rennes aux alentours de 22 heures un
soir de la semaine. Tandis que son épouse dort à ses côtés d’un sommeil qu’il
veut bien croire du juste, le professeur D. qui vient de se coucher tend l’oreille,
comme aux aguets du moindre petit bruit dans la maison. Ce soir, il va être
servi.
A l’étage au-dessus, cela ne tarde pas. Ce dragueur de
Ludovic a encore ramené une conquête dans son appartement. Elle a un rire perçant et des talons aiguilles du genre
pique-choux, la donzelle. Blong ! Blong ! Froutch !
Froutch ! Glousse ! Glousse ! Frétill ! Frétill !
Gliss ! Gliss ! Ils en sont à la phase jadis si bien chantée par
Juliette Gréco. Les éclats de voix ont cessé et le professeur pourrait presque
s’endormir mais il sait ce qui l’attend. Et voici donc les bruits familiers
qu’il écoute avec une imagination fertile et surtout la science étendue de ces
choses-là qui sont le fait de sa profession.
- Zboïnk ! Zboïnk ! Zboïnk !
- Le missionnaire du Zimbabawé ! Début on ne peut plus classique !
- Zbounk ! Zbounk ! Zbounk ! Ploïnk !
Han !
- L’entrée de Charles le Chauve en sa bonne ville de
Bures-sur-Yvette ! On n’y coupe pas ! C’est un enchaînement naturel.
On peu préférer celle de Gilles de Rais à Jouy-en-Josas mais c’est selon les
goûts, hein !
- Klipah ! Klipah ! Klipah ! Klipah !
Schlak !
- La brouette japonaise à la fleur de jasmin ?
Déjà ? Ah oui, c’est vrai, ça vient là ! Un peu voilée, la roue de la
brouette, on dirait !
- La levrette de Bergerac ! Mais qu’est-ce qu’il a
fichu ? Il a pratiqué trop près du mur, cet idiot !
Ludo le dragueur est vraiment un bon élève, sans doute le
meilleur de ceux à qui le professeur D. a enseigné son art. C’est très drôle
qu’il soit venu habiter dans l’appartement au-dessus du leur et c’est très
drôle de retrouver mise en pratique avec autant de fidélité la leçon n° 25. Le
professeur se demande s’il va oser pratiquer…
- Le diplodocus dans son pâturage du Marais poitevin !
Oui, il a osé le faire ! Alors, là, bravo Ludo !
Le professeur est à deux doigts d’applaudir la prestation et
il se retient à cause de son épouse mais celle-ci se tourne justement et
gromelle :
- Ils n’ont pas bientôt fini leurs cochonneries,
là-haut ? Il y a des gens qui ont envie de dormir, ici !
- Mais… Vous ne dormiez pas, Marie-Valérie ?
- Sigismond, mon ami, avec le boucan que font ces deux-là,
ce serait difficile d’y parvenir !
Effectivement, là-haut, la literie continue d’offrir un
festival.
- Chponk ! Chponk ! Zika ! Chlak ! Chpon !
Chpon Yon Yon !
Et bientôt la nouvelle compagne du jeune homme ne retient
plus ses soupirs de joie, ses fausses condidences ni ses cris d’aisance tandis
que le professeur, comme pris en faute par son épouse, ne commente même plus
intérieurement l’arrivée du dinosaure sur les bords du Nirvana inférieur. Puis
vient enfin le calme et le silence qui suit les prestations de Mozart et qui
est du Mozart aussi. Car Ludovic s’appelle Mozart.
- Eh bien ce n’est pas trop tôt ! » lâche
Marie-Valérie.
Chacun cherche alors le sommeil. Sigismond, le professeur,
se sent bientôt épuisé comme s’il s’était adonné lui-même à cette séance de
gymnastique vespérale autant qu’intense. Il songe que Ludovic a accompli une
prestation presque parfaite et il s’imagine en juge soviétique brandissant pour
une fois un superbe 10 quand soudainement les ongles taillés en pointe de sa
moitié viennent tranquillement se poser sur une partie stratégique de son
anatomie.
- Sigismond, mon ami. Savez-vous à quoi je pense ?
- …
- Je pense qu’il y a très longtemps que vous ne m’avez pas
fait le coup du diplodocus dans son lit de fleurs de jasmin !
- Oh, Bibiche, vous croyez que c’est bien le moment ?
- Allez, Sigismond, faites un effort pour moi ?
- C’est que… J’ai eu une journée très chargée aujourd’hui et
j’ai un peu de migraine. Demain matin au réveil, je vous le promets, Bibichette,
je m’exécuterai.
Bibichette pousse un gros soupir et bientôt, dans le silence
de la chambre, on n’entend plus que les respirations lourdes et
caractéristiques de l’Hôtel des culs tournés.
- Vous comprenez, se justifie encore le professeur Sigismond
Demange, être professeur de kama-soutra à l’université de Rennes 3, c’est un
boulot assez épuisant. Tous ces travaux pratiques avec les étudiantes, ces
élèves qu’il faut accompagner jusqu’à la soutenance de thèse, ces réunions du Conseil
scientifique… Je suis bien plus frais le matin, vous le savez bien, Bibiche.
- Taisez-vous, maintenant ! Vous devriez prendre
exemple sur votre élève là au-dessus ! Tous les soirs c’est radada chez
lui ! Et d’ailleurs, la prochaine fois que vous le croiserez dans l’escalier,
il serait bon que vous le sommiez d’en changer !
Des grattements. A gauche ? A droite ? Sous ma tête ? Pas très loin de moi, trop près, on émiette la nuit… Pourquoi ? Qui ? Les grattements s’éteignent. Dans le silence, je reconnais les vibrations du frigo, son ronronnement. Quelques pas glissent sur le parquet au-dessus. Les grattements reprennent. Deux ombres vives, furtives. Dans la lueur du lampadaire extérieur, dessinant, par le repli du rideau, un rai jauni sur le lino gris, se profilent deux silhouettes assombries. « Dis, Plodocus… c’est quoi, l’amour ? »
Tout à l’heure quand il était au dessus de la maison,
il a brisé violemment quelques cumulus et a bruyamment vomi ses trombes d’eau
claires sur le jardin.
Je n’ai rien vu de tout ça, j’ai juste entendu
son fracas qui m’a sortie de mes rêves nocturnes.
Emmitouflée dans la couette chaude et douce,
j’ai assisté à ce concert de la nature. Ses envolées lyriques, ses solos de
caisses claires, suivis de roulements de tambour et timbales gigantesques, son
chuintement de la pluie qui devient martèlement féroce sur toutes les surfaces
dures de la maison m’ont fait imaginer le spectacle du dehors : branches
ployées et secouées, cassées peut-être, ruisseaux et petites cascades qui
strient et griffent le jardin, torrent sur la route, terrasse inondée… Les yeux écarquillés dans le noir, j’ai
guetté la lueur de l’éclair qui file entre les volets et qui annonce
inexorablement le fracas du tonnerre. A chaque fois qu’ il s’est fait entendre
une légère crispation de tous mes muscles a traduit ce reste de crainte enfantine de
l’orage que je garde au fond de moi. Je suis pourtant bien, là, dans mon lit
douillet alors que le ciel s’écroule au dehors.
Maintenant le calme est revenu, la rumeur du
monstre grogne encore mais il a sauté les collines et il craque et rugit en
sourdine désormais. Au dehors j’entends
les derniers nuages qui s’essorent et puis la pluie s’arrête. La nuit redevient profonde et douce, la
maison et le jardin s’égoutte et la chanson de l’eau tintinnabule une toute
autre musique :
Dip,dip dip, dip …. Le coin du toit goutte sans doute sur le plat froid des
dalles de la terrasse.
Lod, lod, lod …. De grosse perles d’eau tombant du grand
cyprès doivent plonger dans la citerne débordante en formant de belles bulles
qui glissent à la surface.
Oc, oc, oc, … oc, oc, oc, oc….. A coup sûr, à
la moindre saute de l’air, les branches du murier pleurent sur la table en fer
qu’elles abritent du soleil de l’été d’habitude.
Ussssssss, ussssssssss, le vent, qui a
chassé l’orage au loin, chante encore dans les feuilles du laurier rose en les frottant les unes contre les autres.
Cette petite mélodie me berce et me replonge
doucement dans mon sommeil.
Demain le ciel sera clair comme du cristal, la
nuit aura lavé la nature, et le jardin sentira la terre mouillée…
Chez moi, la nuit,
dans mon appartement, le genre d’appartement refait à neuf où tout est blanc,
tout est calme. Il n’y a aucun bruit. Il arrive de temps à autre, lorsque je
suis couchée, que ma voisine fasse une machine après 22h, pendant les heures
creuses. Cela est un peu gênant car son essorage reste souvent bloqué. Mais
bon, ce n’est qu’un rendu pour un prêté !
Chez moi, il n’y a
pas de vieilles charpentes qui craquent ou d’escaliers en bois qui travaillent.
Enfin si, j’ai un escalier en bois, mais il ne travaille pas ! Ou alors il
travaille, mais comme j’entends rien quand je dors… bref !
Chez moi, il n’y a
pas de vieilles comtoises qui sonnent à chaque heure ou de réveils qui font
tic-tac. Et… heureusement car je trouve ce bruit impossible !
Chez moi, à
l’extérieur, il n’y a pas de branches effeuillées qui viennent taper les
carreaux de la fenêtre, ou de chouettes qui hululent dans l’arbre du voisin.
Non rien de tous ces bruits qui pourraient être effrayants et qui rendent
lugubres certaines demeures dès l’obscurité tombée.
Chez moi, quand je
me glisse entre les draps, que je retrouve avec délectation l’épaisseur de ma
couette, seul le ronronnement de ma chatte vient me bercer et m’aide à
m’endormir. Sauf quand elle a décidé en même temps de me pétrir la poitrine
avec ses pattes !
Chez moi, ma
minette est un peu spéciale. Après avoir ronronné, elle commence son rituel
pré-nocturne. D’abord elle va manger quelques croquettes : et crac et croc
et crac. Cela dure toujours quelques minutes, mais en général, je commence à
sombrer dans les bras de Morphée avant qu’elle n’ait fini.
Ensuite, elle
revient d’un pas feutré dans la chambre et là, l’insupportable se
produit : elle commence à gratter le coin de la porte du placard pour la
faire coulisser. Juste pour m’embêter parce qu’elle y est rentrée plein de fois
et qu’il n’y a rien de plus ni de moins.
Alors, comme tous
les soirs, attrapant ma peluche diplodocus par la queue, devenue
professionnelle du vol plané en direction du placard, j’hurle : « Cléo !
Maintenant ça suffit, j’en ai marre de toi ! »
Je me rendors
aussitôt.
Chez moi,
finalement, il n’y a pas de bruit la nuit.
Epuisé par un voyage de plusieurs jours sur des chemins escarpés et mal
entretenus, j’étais heureux de pouvoir faire étape au château du comte Dragmzk.
Je l’avais rencontré par hasard, alors qu’il venait de faire une mauvaise
chute de cheval qui lui avait fait perdre pratiquement toutes les voyelles de
son nom. Je tenais à l’époque une officine, et dans ces cas-là, c’est toujours
là qu’on sonne.
Le château du comte Dragmzk
était particulièrement lugubre. Perdu au fin fond du temps, il fallait
traverser une terrifiante et fabuleuse forêt peuplée de monstres et de
diplodocus, pour le trouver enfin au milieu de marécages nauséeux desquels
émergeaient, ça et là, quelques pierres tombales oubliées des dieux.
Après un frugal repas devant une gigantesque cheminée qui dégorgeait
plus de vent et de fumée que de chaleur, un gnome bossu et unijambiste me
conduisit à la lumière d’un chandelier et à travers un dédale de corridors et de
galeries jusqu’à ma chambre aux dimensions de cathédrale. Elle était tapissée
d’armures et de trophées de chasse qui semblaient me surveiller de leurs yeux
morts.
De l’extérieur me parvenait le chuintement des arbres sépulcraux seulement
interrompu par le hurlement caractéristique du loup affamé avant qu’il vienne
vous déchiqueter les chairs et vous énucléer les orbites.
Je ne sais pourquoi, mais je ne parvenais pas à trouver le sommeil dans ce
lit à cinq places et à baldaquin, qui, d’après la légende, avait déjà bercé les
rêves de Barbe-Bleue et de quelques unes de ses femmes. J’essayais de
rassembler mes esprits tout en surveillant les ombres mouvantes dessinées par
les pâles clartés de la lune qui rendaient les objets vivants autour de moi.
Je n’ai pas honte d’avouer que je broyais déjà une quantité assez
considérable de noir lorsque j’entendis un bruit de pas dans le couloir.
Mon
cœur fit un bond spectaculaire comme seuls savent en bondir les plus grands danseurs
de ballets russes. J’avais la gorge plus sèche que le désert de Gobi et je me
mis à trembler et chair-de-pouler de tous mes membres.
Un
homme marchait dans le couloir. Il semblait qu’il peinait et s’essoufflait. Il s’arrêtait
par intermittences puis repartait en trainant la jambe. Le bruit de son pas
s’éloignait et s’amplifiait de nouveau.
Un instant,
il s’arrêta devant ma porte. Il s’agissait fort heureusement d’une porte
massive renforcée de ferrures et munie d’énormes verrous que j’avais tirés avec
soin comme me l’avait demandé Dragmzk.
D’un air mystérieux, il m’avait d’ailleurs formellement
interdit de quitter ma chambre après onze heures et de pénétrer dans la tour
carrée.
Alors que j’étais moi-même en état d’apnée depuis plusieurs minutes, me
parvenait distinctement le bruit d’un soufflet de forge ou d’une locomotive à
vapeur qui devait être la respiration asthmatique du monstre.
Une bulle d’épouvante remonta les sables mouvants de mon estomac et
vint crever au fond de ma gorge. Bien que tous les poils de mon corps fussent
au garde à vous, je me recroquevillais comme une plume qui prend feu sous mes
draps qui prenaient des allures de linceul.
Je regrettais de ne pas avoir emporté avec moi un poison asiatique ou tout
autre objet pouvant enrichir les pompes funèbres afin de mettre rapidement un
terme à mes tourments.
Finalement, je ne sais si je me suis endormi ou évanoui.
Le lendemain, les yeux bouffis de mauvais sommeil et pochés de fatigue,
je rapportai les faits au comte Dragmzk.
Il partit d’un rire indélébile - sans doute un rire de Chine - qui me
fit l’effet du crissement de la craie sur un tableau noir.
Je vais vous présenter l’homme
qui marche, dit-il enfin, lorsque le tableau fut entièrement recouvert.
« Igor, ici immédiatement » hurla-t-il d’une voix noire stabilotée de jaune.
Igor surgit dans l’instant et dans un bruit de locomotive essoufflée.
Il
y avait dans son regard quelque chose de l’hyène, du tigre, du cochon, du
cobra, de la sole frite et de la limace qui faisait songer
à Jack l’Eventreur mettant au point les détails de son prochain crime.
Il tenait au bout d’une chaine un chien de couleur jaune, qui avait à
peu près la taille d’un jeune éléphant. Sans doute un croisement entre la bête
du Gévaudan et le chien des Baskerville.
Igor est chargé de la surveillance du château. Son compagnon se nourrit
des voyageurs égarés qui se réfugient dans la tour carrée.
Je n’ai jamais revu le comte Dragmzk
depuis ce jour-là.
Après un samedi bien rempli de jeux en tout genre, les jumeaux ont veillé jusqu’à minuit pour accompagner les douze coups de l’horloge du salon avec la comptine qu’ils ont eux-mêmes inventée.
Dimanche, c’est leur anniversaire et ils se sont promis de ne pas s’endormir avant minuit. Nous les entendons de notre chambre sans intervenir pour une fois.
Nous-mêmes prenons plaisir à écouter leur rire, leur joie de vivre, leur connivence …
La légèreté de ton pas, à celui du diplodocus pareil, m’arrache immanquablement à mes songes quand, enfin, au milieu de la nuit, tu vas te brosser les dents. Le bruit de ton urine directement dans le fond de la cuvette, que j’entends par la porte que tu laisses soigneusement ouverte - ce même bruit qui te fait dire « tu vois bien qu’c’est pas moi qu’en mets partout ! je vise direct au fond ! » - m’agace toujours au plus haut point. La porte de la chambre que tu n’as toujours pas réussi à fermer sans la faire claquer ne manque pas de me faire sursauter. Et pour finir cette façon que tu as, invariablement, de toussoter, te racler la gorge et te moucher sitôt que tu t’allonges près de moi achève de me tirer du sommeil dans lequel il m’est pourtant toujours tellement difficile de plonger.
Mais si tu pouvais seulement imaginer comme j’aime entendre ton souffle qui ralentit pour devenir ronflement… parce quand je l’entends, amour, ça veut dire que tu es là, tout près de moi, apaisé, enfin.
Elle se couche
tôt. Elle aime se coucher tôt. Elle monte l'escalier alors que la
maison vit encore. Son fils, dans sa chambre, écoute sa musique en
sourdine. Dans la salle de bain, sa fille se douche, elle entend le
bruit de l'eau qui tape sur les parois et la voix qui fredonne.
En refermant la porte de sa chambre, elle a
l'impression de s'éloigner de sa famille. À travers le plancher,
lui parvient le ronron de la télé. Il regarde une émission sur la
disparition des dinosaures et lui a dit qu'il la rejoindrait vite
quand il saurait pourquoi les diplodocus n'ont pas survécu. Les
dinosaures, hier c'était
« Les
invasions des Huns », demain « La longue marche de Mao ».
Se dévêtir
vite et se glisser dans le lit froid. Oser prendre un livre et le
poser sans avoir fini une seule page. Et sombrer dans le sommeil, les
oreilles cachées. L'entendre vaguement ouvrir la porte, sentir son
corps contre le sien. Dormir. Dormir dans le silence. Dormir.
Et puis elle
se réveille, entend le bourdonnement de l'homme qui ronflote. Elle se
tourne, essaie de retrouver le fil de son rêve. C'est fini, elle le
sait. Elle ne dormira plus ou alors au matin. Elle se lève, prend
son livre à tâtons, quitte la chambre. Dans le couloir, elle
guette. Ses enfants ont un sommeil silencieux. Le réfrigérateur vrombit
dans la cuisine et les canalisations lui disent qu'il est
plus de trois heures. Elle le sait, c'est elle qui a programmé le
lave-linge. Elle essaye un autre lit en vain, dans une pièce qui ne
soit pas
transformée en forge. Elle l'entend maintenant ronfler comme un
sonneur. Inutile de rejoindre la chambre conjugale, le tonnerre y
fait rage. Dans le bureau, en bas, elle s'installe avec le livre
abandonné plus tôt. Mais à présent, ce n'est pas le sommeil qui
l'empêche de lire, ce sont les rêveries et aussi les tracas. Une
chouette ulule dans le parc voisin. C'est son amie, la chouette, elle
l'aime comme une amie. Ils dorment tous dans la maison. Mais son amie
la chouette ulule dans le jardin. Elle l'appelle. Elle enfile un
vêtement et sort
pour prendre l'air. La chouette s'est tue. Ses pas sur le gravier
crissent dans le silence. Elle fait le tour de la maison, frissonne un
peu,
resserre sur son cou, le col de son lainage. L'air frais remonte le
long de ses jambes et caresse le bas de son dos. Elle a froid et ça la
rassure. Elle se sent enfin prête.
Rejoindre leur
chambre, silencieuse maintenant. Dans le lit rassurant, chercher la
chaleur familière. L'entendre grommeler qu'elle est froide. Se nicher
dans ses bras, se coller contre lui, la tête contre son souffle
discret. Dormir. Dormir jusqu'au matin.
Mais bien avant ça, nous avions visité cette maison de village et nous avions tout de suite eu pour cette bâtisse ancienne un coup de foudre comme dans les émissions de M6. Le cachet de ces maisons qui ont connu des générations d'hôtes et dont les murs pourraient raconter bien des histoires intéressantes pour peu qu'on leur tende le micro.
Nous l'avions aménagée avec goût, du moins avec le nôtre, comme on dit à Versailles. Comme toutes les vieilles demeures, elle souffrait de nyctalopie sonore et se réveillait la nuit, nous offrant une sérénade de bruits plus flippants les uns qu'incongrus les autres. Les anciens propriétaires l'avaient quittée après que le mari avait tenté de se pendre, et nous plaisantions sur le triste sort qui nous était promis si nous ne mettions pas fin à tout ce barouf nocturne. Nous avons donc dératisé les combles, changé les volets grinçants, graissé le portail rouillé ou encore remplacé le vieux parquet. Et quelques mois plus tard nous avions retrouvé le calme d'un logis ronronnant comme un félin apaisé.
Lorsque nos troubles du sommeil sont apparus, j'ai d'abord mis ça sur le compte évident du stress au travail. Ma femme a mis les siens au crédit de ses difficultés à tomber enceinte. Et plus nous essayions en vain, plus nous étions anxieux et énervés de l'échec, et plus nous nous déchirions. Et plus nous nous éloignions, plus nous avions besoin d'avoir cet enfant pour nous rapprocher et retrouver la sérénité. Que ne nous offrait pas la nuit.
Refusant les somnifères, je me suis acoquiné avec l'alcool qui vous brûle la gorge et vous aide à trouver facilement le sommeil, mais mes cauchemars persistaient malgré le goulot.
Puis une nuit d'insomnies, je les ai entendues. Les voix.
Lointaines, très lointaines, car sourdes. Des gémissements, des complaintes, les litanies de quelque voisin névrosé. Pour en avoir parlé aux plus proches, j'ai appris que personne ne s'en plaignait et qu'au contraire le calme noctambule du quartier n'était troublé que par de rares mobylettes pétaradantes ou d'excitées grenouilles aux périodes de frai. Je n'en ai pas été convaincu pour autant car qui viendrait se plaindre de ses propres plaintes ?
Et pourtant…
Partout je les entendais, je n'entendais même plus que ça. Elles se faisaient angoissantes car difficilement perceptibles et impossibles à identifier. Ma femme souffrait aussi d'un sommeil léger mais semblait sourde à cette gêne là.
Pourtant je les entendais, moi.
Toutes ces voix à l'unisson qui semblaient appeler à l'aide et m'avaient choisi comme unique auditoire à leurs souffrances. Oui, j'avais cette impression que ces voix perdues m'adressaient leur agonie et m'attiraient à elles.
J'avais fini par les attendre, ne parvenant pas à m'endormir tant qu'elles ne s'étaient pas manifestées. Les boules Quiès s'étaient avérées inefficaces : elles brisaient mon rituel et me privaient de la manifestation latente de mon angoisse, renforçant la réalité de celle-ci. Les voix étaient là et ne plus les entendre ne les faisait pas taire pour autant.
J'avais remplacé la bouteille d'eau au pied du lit par celle de whisky et les voix s'étaient installées dans les champs de houblon que faisaient pousser mes angoisses éthyliques. Si l'alcool était un placebo efficace aux souffrances humaines, ça se saurait et sa vente se ferait sur ordonnance.
Lorsque je me concentrais suffisamment, j'avais l'impression de pouvoir saisir des mots, des expressions. Elles cherchaient à me dire quelque chose que je ne pouvais saisir du fait de leur éloignement et de leur volume étouffé, comme lorsque l'on écoute les bruits ambiants en plongeant la tête dans son bain. Alors je m'inventais des sonorités, je me pensais capable de différencier les émetteurs, je m'imaginais des talents de télépathe… De psychopathe, oui ! La vérité c'est que je devenais zinzin.
Une nuit d'agitation comme les autres, je choisis d'aller les traquer. Je me levai et entrepris de supprimer méthodiquement toutes les sources de pollution sonore qui m'empêcheraient de localiser les voix : je débranchai le frigo et l'aquarium, fis sortir le vieux chien ronflant et arrêtai la chaudière et ses cliquetis métalliques et irréguliers.
Je fermai alors les yeux et mis ma respiration en suspens dans une apnée concentrée. Les voix venaient d'en dessous, d'en bas. De la cave.
J'allumai l'ampoule souterraine et descendis les marches, accompagné seulement de ma trouille enfantine.
Les voix se firent plus pressantes, plus appelantes que jamais. Je venais à elles et elles s'empressaient vers moi. J'étais au milieu de la cave et elles m'entouraient, me transperçaient de part en part. Et pourtant, elles étaient encore ailleurs. Sous mes pieds.
N'écoutant que mon inconscience plus que mon courage, je m'agenouillai et collai mon oreille au sol tel l'homme préhistorique traquant le diplodocus ou que sais-je avec un nom en latin.
Et les voix étaient bel et bien là, sous l'humidité du parterre. Je me relevai d'un seul homme, moi.
Puis la lumière s'est tue…
Depuis, j'appelle toutes les nuits, je crie ma détresse à qui veut bien la croire, je hurle en chœur avec les voix de mes colocataires.
Mais essayez de vous faire entendre, vous, avec de la terre plein les poumons…
Dieu qu’elle est gentille, MAP. Il faut le dire, c’est vrai, je l’aime bien. Pourquoi ? L’amie-MAP me semble parée de l’étoffe qui couvre ceux qui reviennent de loin. Oui, elle est gentille MAP, cependant elle voudrait m’obliger à veiller afin de saisir les bruits de ma maison. D’où tenez-vous, MAP, que ma maison serait emplie de bruits et de fureur ; ma maison est muette... ou je suis sourd. Oyez, chère MAP, que je m’endors dès que je prends la position horizontale. C‘est si vrai que je fais l’amour debout. Une chambre à l’hôtel du Lion d’Or, chaque soir, j’y goute le sommeil du juste, ou du niais... mais j’y loge. Sûr, je vous trouve gentille, MAP ; c’est vrai, je vous aime bien, mais comment voulez-vous, amie-MAP, qu’à l’intérieur d’un si petit texte, je parvienne à glisser un si gros animal que ce terrible lézard herbivore ? son nom peut-être — je crois qu’il y est— mais le saurien, non, c’est trop... et plus que de la moitié.