Je n’ai pas allumé la
lumière en arrivant. Pourtant il faisait sombre. Si sombre que j’aurais pu
croire que la suie avait essuyé tous les murs. Ou la crasse. Au fond de ma
poche, il y avait ta lettre, pliée en deux. Je n’avais pas faim. Pas vraiment
soif non plus. J’étais crevée. Je n’avais jamais fait le voyage jusqu’à toi
qu’en pensée. Les rêves fatiguent moins que le train et le stop. Je suis allée
directement au placard que Fred m’avait indiqué au fond de la cuisine. J’ai
farfouillé à tâtons et j’ai pris la première bouteille venue. Ca devait être un
de ces trucs dégueu aromatisé au citron. Je me suis endormie sur le canapé. Je
crois que j’ai entendu le téléphone sonner.
J’ai mis la télé en marche.
Mais j’ai coupé le son. Il pleuvait dehors. J’ai fini les deux paquets de chips
rances : barbecue et paprika. Je sais pas pourquoi, j’ai pris trois verres
d’un alcool blanc et rêche. J’ai mis une pincée de poivre dedans. C’est ce que
tu m’avais dit de faire pour améliorer le goût. Sur la boîte, il y avait un
drôle de dessin.
J’ai tellement caressé ta
lettre qu’elle s’est couverte de fines rides douces. Je pense à ta peau. J’en
ai encore le goût en bouche, une saveur d’amande amère qui dure et qui apaise.
Je suis sortie. J’ai appelé
de la cabine. Il me restait trois unités mais la voix à mesure que je demandais
se faisait épaisse, lente. Au bout d’un moment, il n’y a plus eu qu’un grand
silence. Mon front a rencontré la vitre, j’ai senti le sang monter, cogner. Je
suis rentrée précipitamment au studio. J’ai cherché une tisane comme celle que
l’on me forçait à boire, enfant : racine d’angélique, réglisse et
violette. Il paraît que cela calmait mes colères. Je n’ai trouvé qu’un fond de
raki. Il m’a brûlé les veines. J’ai eu l’impression que tu étais là.
L’enveloppe avait glissé par
terre près de l’entrée. Du canapé, je pouvais voir les lignes irrégulières de
mon adresse. On s’est écrit un peu. Je ne pouvais pas te voir. Je ne suis pas
ta femme puisque la tienne élève ta fille. On n’a même pas vécu ensemble. Je
suis un nom, une nana qu’un jour on a convoquée pour déposition. Je suis ce
rien dans ta vie ; on m’a tendu un café tiède au lieu d’un livre sur
lequel j’aurais posé ma main et où j’aurais juré la vérité. J’ai menti et j’ai
signé. Pas de parloir donc, juste des cartes postales et des journaux couverts
de photos de bagnoles, avec des centaines de kilomètres entre nous deux.
L’avocat n’a pas prévenu pour ta sortie ou alors c’est cette salope de
secrétaire qui raccrochait trois secondes après que j’aie dit bonjour. C’est toi,
un matin dans ma boîte aux lettres, qui m’a tout résumé, l’heure, l’adresse, la
ligne de bus. J’ai dessoulé en trois heures. J’ai croqué ce mélange de graines
enrobées de sucre que l’on trouve chez Medhi. Il me sert toujours les
mêmes bobards celui-là, il me dit que c’est des graines de paradis, des
perles de coriandre qui viennent de chez lui, de l’écorce de cassier. Alors
qu’il pique ça chez l’indien du coin - Je m’en fiche du moment que ça fasse
passer l’haleine de rhum. Pour le stop c’est plus sain - je l’ai remercié
tandis que, cadeau de la maison, il m’en remplissait un petit sachet en papier
- il n’a pas vu mon signe de la main. J’ai fait mon sac
J’ai relu ta lettre six
fois, tu sors demain.
Ca n’aurait pas du se passer
comme ça. La porte en métal. Qui s’ouvre. Tu n’es pas là. D’autres si. J’ai
froid et je partirai si tu ne respirais pas là, derrière les hauts murs. Il
faut que je me retrouve seule pour que j’ose m’adresser à un gardien. Je lui
répète ton nom et il m’amène dans une pièce carrée. Je ne sais pas pourquoi il
m’offre un verre d’eau. « Soyez forte » me dit-il. Il prononce des
mots que je ne veux pas comprendre. Il sort une lettre mais je vois bien que ce
n’est pas ton écriture. Il y a une date et des adresses et des noms que je ne
connais pas. Il griffonne aussi un n° « Pour l’enterrement, c’est demain,
si vous voulez. » Sa phrase se casse juste après le verbe,
conduisant directement à une voie sans issue. Je me lève. Il ne tend pas
sa main. Je suis dehors. Il pleut, le bus arrive.
En fait, il n’a pas bougé
d’un cil derrière son bureau en métal. Peut-être a-t-il maté mes nichons ou mon
cul quand je me suis retournée. J’étais encore ce rien. J’étais pour toujours
cette femme qui t’aimait mais sur aucun registre. Je suis retournée dans la
piaule de Fred. Je n’ai pas allumé la lumière. J’ai fini par trouver sa
bouteille de genièvre. Au fond du placard. Il en a toujours une planquée, en
souvenir du temps chez son grand-père à Lens. Depuis… Tu m’excuseras, on
t’enterre et je ne tiens pas debout. Mais je m’en fous, j’ai pas pu te voir, je
sais juste que tu dors dans cette grande caisse en sapin et que je suis toute
seule derrière.
Ça pue le sapin. Tu me
disais ça en rigolant, le jour on est allé en chercher un pour ta fille, pour
Noël. Tu avais raison, c’est vrai, ça pue. J’irais boire un verre pour faire
passer l’odeur.