Instinct primaire (Papistache)
Mesdames et messieurs les jurés, ma cliente a commis un crime abominable, néanmoins je vais vous demander de l'acquitter pour les raisons suivantes :
Cette frêle créature, derrière ces vitres blindées qui la protègent tout en l’enfermant — d’ailleurs a-t-elle vraiment mérité ce traitement réservé d’ordinaire aux criminels de haute volée ? — a assassiné son mari. C’est exact. D’une manière qui vous a choqués au cours du procès.
Je vous rappelle qu’elle s’est présentée vierge au soir de ses noces et que précisément, c’est au petit matin que la parentèle abasourdie a découvert le forfait. Vierge, innocente. Chez ces gens-là, mesdames, messieurs, on ne connait du mariage que l’acte de procréation. Bestial.
Vierge. Innocente. Totalement remplie de son désir de maternité. Chez ces gens-là, que notre société trop souvent enferme, comme ce soir ma cliente en son bocal, on ne badine pas, mesdames, on copule pour l’avenir de l’espèce. Alors, cette jeune épousée, une fois ses ovaires comblés a ressenti une grande oppression. Un espace vital réduit, une chiche liberté... et là, offerte à ce mâle perforant, elle a mesuré, en une fraction de seconde, qu’il lui fallait impérativement éliminer celui qui allait lui disputer les maigres allocations que la société lui octroierait.
La société ? Vous, nous, mesdames, messieurs. Ma cliente a tué son époux parce qu’elle allait devenir mère et que le cri de ses entrailles le lui a enjoint.
Mais aussi songez que nous en sommes responsables et c’est pourquoi nous allons la libérer de cette cage de verre alors que son abdomen distendu montre à tous que la vie s’apprête à en sortir. Oui responsables, car qui, sinon, vous ou moi, l’avions soumise à cette ignoble alternative ? Assurer un avenir à sa progéniture ou risquer de le voir contrarié par la vorace attitude du mâle que nous avions introduit dans sa couche virginale.
Car, je soutiens que c’est nous, humains qu’on dit civilisés, qui avons —notre curiosité est si maladive et obscène — ourdi la situation qui a généré ce meurtre. Elever une vierge en la laissant tout ignorer de son milieu naturel et lui adjoindre de notre propre chef un géniteur à son côté, c’est nous qui devrions nous trouver sur le banc, à sa place.
Imaginons un état de grâce, loin du carcan de ce que la science a produit de pire. Croyez-vous que l’inimaginable se serait produit ? Non, mesdames, non messieurs, le galant aurait pris la fuite une fois son plaisir éprouvé, la belle se serait baissée pour cueillir à poignées son ordinaire et même son extra.
Mesdames, messieurs, nous avons voulu contraindre la jeunesse et la beauté et avons récolté le sang et l’horreur. Je vous assure que j’ai vu, de mes propres yeux, dans les buissons des sauvages garrigues de la Corse se perpétrer mille acrobaties copulatoires, et plus, sans que jamais la moindre victime ne soit à déplorer. Vierges ou presque, amants frénétiques ou patients, chacun repartait au soir vers de nouvelles aventures. Moi-même... mais ce n’est pas le sujet de ma plaidoirie.
Je vous demande d’acquitter ma cliente, mesdames et messieurs les jurés ; si la nature vous avait fait naître orthoptères plutôt que primates vous auriez agi comme elle. Ma cliente, Mantis religiosa, doit être acquittée et remise en liberté séance tenante. Comprenez-vous les enfants, que ce que vous avez pris pour un acte de cruauté n’était qu’un geste d’amour ? Relâchez cette mante religieuse et allongez-vous dans l’herbe — enduisez toutefois vos épaules de crème solaire — et prenez la loupe que je vous tends. Observez toujours les animaux dans leur milieu naturel. Croyez-vous que vous tireriez des enseignements sur les mœurs d’un lion encagé entre trois grilles et un mur de béton sale ?
Dévissez le couvercle et ouvrez vos yeux.
— Papa, pour la Corse, tout à l’heure, qu’est-ce que tu as voulu dire ?
— Une autre fois, mes enfants, une autre fois... je vous laisse à vos observations in naturalibus, je vous appellerai pour le goûter.