Les sandwichs (Pascal)
Toulon. Passé vingt heures. Sur la place Monsenergue, à l’emploi du temps d’une autre bière dans un bar ou d’une hypothétique future séance de cinéma, avec d’autres tafs, je faisais la queue devant une des baraques à sandwichs. Nonobstant notre présence, d’une échoppe à l’autre, les deux préposées, occupées à leur ouvrage de pan bagnat et autre saucisson-beurre, se partageaient des réflexions amusées sur leur condition, un peu comme des timoniers quand ils s’envoient leurs messages par pavillons interposés.
Saupoudrés d’argot, moitié en provençal, moitié en français, les dialogues de Lucette et Jeannine, ils étaient, comment dire, épiques. Leurs commérages égrillards accéléraient le temps ; nous n’en voyions plus le fastidieux interlude d’attente. Aussi, encore tout neuf des us et coutumes dans la région, je ne comprenais pas tout, parce qu’elles parlaient trop vite, ou bien parce qu’elles rajoutaient des mots gaulois, ou bien encore, parce que leurs subtilités et leurs allusions épicées m’échappaient. Filles du port, sans nul embarras, elles avaient des réflexions plus crues que la salade qui tapissait le fond de leurs casse-croûtes…
(Accent provençal) « Ho, ma Lucette !... Ils ne sont pas beaux, ce soir, tous nos marins, à la queue leu leu, devant nos vitrines ?... », « Tu as raison, ma Nine !... J’en profite !... Je n’en fais pas attendre un, j’en fais attendre dix !... », « Et ben, tu en as des prétendants !... », « Ha !... Ha !... Je me rince l’oeil !... », « C’est vrai qu’ils sont tous beaux !... », « Tu cherches ton fiancé ?... », « Je prends n’importe lequel !... », « Ha, ha !... », « Si on était des p…, on aurait déjà fait fortune !... », « Ha, ha !... », « Nous, on vend de la viande, mais ce n’est pas la nôtre !... », « Ha, ha !... On n’est plus de la première fraîcheur !... », « Ha, ha… ».
De temps en temps, pour reprendre leur souffle, elles se retournaient vers nous et elles nous balançaient des sourires édentés de sirènes alanguies, à tous nous faire fuir ! Surtout moi !... Derrière leurs tabliers, on sentait bien que plus rien ne pouvait les étonner. Princesses de la rue et des saucisses grillées, du puceau au teigneux, de l’amiral au nécessiteux, en passant par le mec bourré et le pressé, d’un seul coup d’œil, elles savaient à qui elles avaient affaire. Sur leur estrade, occupées ici et là, elles étaient les marionnettes, les vedettes du moment de notre passage. Devant la baraque de Jeannine, je regardais mes godasses pour ne pas qu’elle m’embarque dans la mire de son regard et qu’elle me prenne à témoin pour toutes les bêtises qu’elle débitait. Je me disais : Tu vas voir !... Elle va me proposer la botte !... J’étais tout au fond de mes petits souliers…
Femme de labeur, sous les crépitements de la barbaque aux feux de la cuisson et dans l’opacité de la fumée graisseuse, la sueur au front et les auréoles sous les bras, elle retournait les steaks sur le grilloir, comme un joueur de poker quand il montre ses cartes, au moment où le bluff n’a plus cours. À la regarder de plus près puisque, inexorablement, approchait mon tour, je voyais bien qu’elle avait morflé et qu’elle était passée par les douze métiers et les treize desserts à pépins, pour en arriver cloîtrée, là, dans cet aquarium. Mais non, elle conjurait son sort avec une bonne humeur sans faille qu’elle voulait typique, touristique, sinon, contagieuse…
« Nine ?... Tu as la monnaie sur un billet de cent ?... », « Ben non !... Dis-lui qu’il aille la faire au bar !... On n’est pas la Banque de France !... », « Ma caille* ?... Il te reste des œufs durs ?... Les miens sont tout bleus !... », « Oui ! Viens en chercher !... », « Et qu’est-ce qu’il veut, mon chéri ?... », me dit-elle… De toute façon, on était tous « son chéri ». C’était sa façon de se tenir à notre bras et de se frotter contre notre uniforme. Nous, les tafs, malgré nos débordements nocturnes, elle nous avait à la bonne.
J’étais un peu gêné, pas habitué à tant de familiarité. Elle portait des lunettes aux verres foncés qui cachaient un fort strabisme ; capable de s’occuper de plusieurs clients en même temps, quand elle ne les portait pas, à cause de la sueur, on ne savait plus vraiment à qui elle s’adressait. Jeannine, remplie de bonhomie, comme elle tutoyait tout le monde, c’était encore plus difficile de se situer dans son environnement. Ça faisait partie du folklore local…
« Mayo, moutarde, ketchup ou harissa ?... », c’était l’épitaphe du steak à l’incinérateur, réclamé à mon prédécesseur. Elle oignit copieusement le sandwich avec ses desideratas, elle l’enroba d’un papier, elle lui tendit pendant qu’il laissait des pièces sur son comptoir. Elle se retourna encore : « Et mon chéri, il a décidé de ce qu’il voulait ?... » J’avais les yeux occupés à loucher sur le tableau de ses spécialités. Je me faisais l’effet d’un micheton en train de monnayer le prix de la passe, avec une sirène de trottoir…
« Je voudrais un steak, s’il vous plaît !... », « Saignant, à point, grillé ?... », c’était sa réplique habituelle. « Grillé !... » Et elle repartait à son dur labeur de cuisinière. À la fois au four et au moulin, chacun de ses gestes était utile et précis ; avec le genou, elle refermait un buffet ; avec le pied, elle maintenait la porte du frigidaire ouverte ; avec le front, elle bloquait le battant d’un placard. En un tournemain, elle avait couché le pavé de viande sur le grill et découpé le pain qui allait le recevoir. Elle me faisait penser à un habile joueur de batterie qui tape juste, pour conserver le rythme effréné de son solo, à une patineuse, jouant la médaille d’or, sur son miroir de glace, à une maman-sacrifice qui fait tout son possible pour satisfaire son rejeton…
Le temps de quelques volutes de fumée bleue, de quelques jurons épais, en couleur locale, de quelques grattages sur sa plaque de cuisson, elle me demanda : « Mayo, moutarde, ketchup ou harissa ?... », « Moutarde !... », aussitôt dit, aussitôt fait. Le tout emballé, en échange de mes pièces, elle me tendit son ouvrage. Tel un affamé de basse ville, je croquai dans mon steak, avec une grande vigueur. Je crois que ça l’amusait, notre boulimie ; nourrir la flotte et tous ses pioupious piailleurs : mère poule, elle se sentait utile à l’effort de sa guerre, au fond de sa guérite…
Quand le coup de fusil de la fringale était passé, elle sortait de sa boutique et allait fumer la clope devant l’échoppe de sa collègue ; ce qu’elles se racontaient de près, personne ne le savait, mais à leurs éclats de rire, c’était naturellement des histoires de galéjades…