Soliloque (Vegas sur sarthe)
Comme m'avait susurré Jasmine, la jolie fleuriste qui tient boutique à l'angle de ma rue et philosophe le reste du temps « Le soliflore est aux bouquets ce que le soliloque est aux bonimenteurs et le solipède aux âniers unijambistes ».
Avant que j'aie fini de gamberger sur cette profonde réflexion à propos de la solitude, Jasmine avait réussi l'exploit de me refourguer un vase à cinquante cinq euros.
Certains aiment les fleurs, moi c'est les fleuristes, c'est comme ça.
Il faut dire que Jasmine avait une manière affriolante d'avancer de plantureux arguments de vente auxquels aucun homme ne saurait résister bien longtemps.
Tout à mon plaisir, je me remémorai une phrase du poète allemand Goethe qui disait «La femme est l'unique vase qui nous reste encore où verser notre idéalité ».
Toute philosophe que fut Jasmine je ne suis pas certain qu'elle ait compris cette citation que je lui susurrai en retour car elle me répondit en fronçant ses jolis sourcils « J'en ai de bien plus beaux dans l'arrière boutique ».
Ne voulant abuser ni de son temps ni de la situation, je me contentai d'ajouter une rose rouge à mon soliflore.
Elle semblait ravie car – ayant prestement remballé ses arguments de vente – elle m'offrit la rose de bon cœur.
Un colosse surgi de l'arrière boutique et qui ne pouvait être que son concubin me salua brièvement; je pris donc congé.
De retour à la maison, mon achat fut accueilli si fraîchement par Germaine trop occupée par une daube provençale à l'ancienne que je réservai mes citations de Goethe pour une occasion future et m'isolai pour un dialogue intérieur.
Finalement j'ai balancé la rose rouge et j'ai mis un hippocampe dans mon aquarium soliflore ; c'est bien le seul poisson qui nage debout.