Rebelle (Lecrilibriste)
Il jouait du violon triste, je préférais de loin jouer de l’harmonica, car les sanglots longs du violon tiraient chaque fois des larmes à trois enfants qui semblaient si mal dans leur peau dans cette colonie de vacances ...
Et je les comprenais ces petits qui pleuraient ! Alors, avec l’harmonica, je les entrainais dans une farandole endiablée et leur « cafard »se transformait en cabrioles …
C’était il y a longtemps, mais je m’en souviens comme si c’était hier. J’avais 7 ans, et j’étais loin de ma mère pour deux fois quarante jours car elle attendait un bébé et celui d’avant était mort. Alors, il fallait beaucoup de repos … Deux fois quarante jours, une éternité ! une éternité à avoir le cafard et à essuyer mes pleurs - à rester tranquille sans bouger pendant les deux heures de sieste dans le grand dortoir aux dessus de lits uniformément blancs - à aller soi-disant faire pipi plusieurs fois pour passer le temps et regarder un moment par le petit fenestron, cascader le torrent libre de toute entrave sur les cailloux et les rochers - à passer tous les jours à l’infirmerie pour soigner un impétigo indéboulonnable, sans le moindre signe de régression - à rêver de la maison au soleil de l’été - des poules dans la cour - de l’exhalaison des œillets de Mémé et des roses du jardin et de l’ombre du grand tilleul sous laquelle nous jouions au « pot » avec Charlot.
Malgré la bonté si tendre de Mademoiselle Pa. qui savait caresser ma joue, passer sa main dans mes cheveux, descendre avec moi au réfectoire, la main dans la main à l’heure du courrier, m’occuper à mille petits travaux de la colonie, faveur que les autres n’avaient pas..
Pas la peine de couper les cheveux en quatre, Autant dire tout de suite qu’il m’était difficile de la quitter ma Mère. Rien à faire, j’étais par tous les pores de ma peau, rebelle à cette vie communautaire, sans elle.
Et pourtant, c’est Mademoiselle Pa qui m’a montré le chemin de la liberté. Son petit doigt semble-t-il lui disait tout. Peut-être avait-elle été rebelle à cette vie, elle aussi ?
Avec elle, j’avais fait alliance instantanément, puisant dans la bonté de son regard la force de combler ce manque, l’acceptation de cet apprentissage de vie collective, de débrouille, de partage, de dynamisme, au son rythmé des chants de marche et des kilomètres à pieds qui usent les souliers.
Serment d’un jeu de nos paumes réunies, jeu d’alliance d’une ligne de vie qu’elle avait consacrée aux enfants qu’elle comprenait si bien et de ma ligne de chance à un carrefour d’enfance.