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Le défi du samedi
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5 juin 2021

Le rebelle (Pascal)


Soudain, on entendit des pas pressés martelant les marches de la descente du poste, des coups de gueule, aussi, comme des aboiements féroces, un grand remue-ménage, des objets qu’on bouscule, d’autres invectives encore, celles qui présagent une gravité hors de l’ordinaire. Willy venait de foutre son poing dans la figure au cipal du bureau machine et il fonçait se réfugier près de sa bannette. C’était le geste de trop, celui qui allait définitivement  clore son engagement avec la Marine, le bateau et ses potes. Sans doute, le patron avait sucré sa permission en la déchirant devant son nez. Lui qui ne remontait que rarement chez lui, lui qui passait son temps à remplacer les autres, lui qui ne réclamait jamais.
Il avait deux saccos dans son sillage ; pour le circonscrire, ils avaient envoyé les deux plus costauds…
Ha, si on pouvait changer le cours des choses, revenir en arrière, couper le montage de sa vie, là où tout déraille, où tout bascule, où tout « s’accidente » ; là où le fourbe hasard reprend ses droits sur l’artificieux destin…

Willy, c’était mon pote de la chaufferie arrière ; forte tête, inculte à toute sorte d’ordre, rebelle de la première heure, il était pourtant un as de la voltige devant les façades. Si ce n’est le carnet de collecteurs, il m’avait appris la couleur des flammes dans les chaudières, le maniement des lanternes, l’emplacement des vannes cachées sous les plaques de parquet. Il savait détecter le chuintement d’une purge, surveiller les montures de niveau, la pression et les auxiliaires, tout en discutant comme si de rien n’était. Quand il portait le cahier de quart, il redescendait toujours au trou avec cinq ou six bouteilles d’eau fraîche coincées dans les bras, sans jamais se casser la gueule dans la dangereuse descente.
La nuit, c’était le seul qui retournait au poste des mécanos, après le quart, en passant par le pont, et tant mieux si la mer était mauvaise, tant mieux s’il était interdit de s’y aventurer, tant mieux si des paquets d’embruns venaient gifler son visage. Accroché au bastingage, il tirait sur sa clope en défiant sa folie ; il se laissait bercer par la rudesse des éléments et par les roulis incessants. Quand il rentrait au poste, ses cheveux étaient en bataille, ses mains étaient glacées, ses yeux pleuraient, mais il avait un sourire de satisfaction extraordinaire. Tel un junky de grand large, il avait sa dose d’adrénaline, cette sensation extraordinaire d’exister parce qu’il avait remis sa vie en jeu, sur la piste de l’inconscience sidérale. Il était comme ça, Willy, d’un seul bloc, d’une seule parole, d’un seul tenant…

Il était à côté de moi ; il ne tremblait même pas. Il aurait pu arriver tous les saccos du monde ; comme un loup acculé au fond de sa tanière, il les aurait tous massacrés. Il a allumé une clope, a tiré dessus puis me l’a tendue, comme à l’habitude. Il semblait être en accord avec lui-même et son coup de poing n’avait été que le prolongement logique de ses pensées en colère. Il m’a regardé sans parler mais je pouvais facilement traduire tout ce silence d’amitié : « Ben, mon gars, maintenant, il va falloir te démerder seul devant les chaudières ; je t’ai appris tout ce que je savais mais les meilleures bêtises, je les ai gardées pour moi. T’embrasseras la jolie serveuse du Bon Coin, celle qu’on a connue ensemble et, d’une certaine façon, je te laisse la place avant qu’on se bagarre… »

Ça gueulait dans l’avant-poste ; les chiens de la meute avaient relevé sa trace. La bave aux lèvres, les manches retroussées et les rangers rutilantes, ils fonçaient dans la travée ; on entendait leurs pas décidés tambouriner la tôle du parquet…

Finis les discussions enflammées sur la plage arrière, les sorties mémorables à Toulon, l’échange de nos fringues, les compétitions devant les façades, les courses de cafards, ses imitations de Deep Purple, le partage des morceaux de pain rassis, du quart de pinard, du bol de café, d’un bout de clope, et toutes ces petites choses qui scellent une amitié inaltérable. Le vide de son absence allait tenir toute la place dans la rangée de nos couchettes…

Les saccos tirèrent violemment sur le rideau de notre mechta. Willy leva les poings comme un boxeur à sa dernière reprise ; je lui rendis sa clope, c’était notre calumet de la paix ; il baissa sa garde, il se laissa embastiller sans rechigner. Malgré le rudoiement inutile des deux flics, je me souviens de son clin d’œil espiègle avant qu’il ne disparaisse dans l’encoignure de la descente…
Il prit deux mois de prison ferme et fut définitivement chassé de la Marine. Le seul plaisir que j’avais, c’était quand le cipal du bureau machine passait son inspection devant nous, le matin, sur la plage arrière ; pendant quelque temps, on apprécia tous son œil au beurre noir virer en bleu, en rouge, en jaune…

Longtemps, j’ai vu son fantôme goguenard danser dans les flammes de la chaudière, j’ai vu son visage enjoué dans le reflet de mon bol de café, j’ai vu sa silhouette glisser en riant sur les flaques du pont, j’ai vu son spectre s’agrandir dans la fumée de mes clopes, j’ai vu son ombre intéressée accoudée au même zinc…




Quelques mois plus tard, je me mariais avec la belle serveuse…

PS : Pour honorer mon pote Willi, décédé il y a quelques jours, j’ai ressorti ce texte, et je l’ai « affiché » sur un site d’anciens marins.

 

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Commentaires
T
Désormais ex-lieutenant de réserve à Terre (passées 50...), quatre sur la tempe, marin.
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L
ouah!!!
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B
Quel bel hommage et que de belles aventures si bien contées comme toujours Merci cher Pascal et Bravo
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J
Le spécialiste des histoires d'hommes à encore (excellemment) frappé !
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V
Quel hommage chaleureux et émouvant, dans un univers si particulier. Sourire
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K
Bel hommage vibrant et émouvant, Pascal !
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L
Un vrai rebelle ! avec quelque chose de fort dans les tripes et dans le cœur !
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W
C'est bien d'avoir l'amitié chevillée à l'âme !
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