Incipit (Pascal)
Les chaussures à Maurice
Six heures du mat. La jugulaire au menton, le gros ceinturon à la taille, celui avec les deux crochets pour attraper les deux œilletons, et le pantalon bien rentré dans les guêtres, pas franchement les yeux en face des trous, j’assumais la faction nocturne, dans le dortoir endormi. D’aller en retours, le long des lits, je surveillais les ensommeillés et je faisais gaffe à ne surtout pas les réveiller. Aux ronflements des uns, j’avais une cadence ensuquée, aux toussotements des autres, j’en adoptais une nouvelle, un peu plus saccadée…
Parfois, un gémissement s’élevait ; parfois, une phrase entière se confessait dans le noir ; parfois, un cri d’épouvante transperçait le silence. Ha, si leurs rêves avaient fait jaillir dans ce présent nuiteux toutes les chimères qu’ils combattaient, je me serais retrouvé dans un zoo rempli de monstres, et du mauvais côté des barreaux…
L’Ecole de Danse
Degas, comme à son habitude, avait disposé son chevalet au bord de la piste de danse. Il était comme un pêcheur attentif aux moindres frémissements du miroir de l’étang. Aux pas chassés des petites nymphes s’exécutant sur l’onde, il reproduisait les moindres reflets, en laissant batifoler ses pinceaux les plus fins sur sa toile. D’abord spectateur, tel un apprenti voyeur constatant ses premiers émois, il s’était doucement immiscé dans le jeu de la séduction réciproque. Sur le chemin de l’École de danse, s’il baignait dans l’enthousiasme général, il se mouvait dans l’euphorie personnelle…
Les hirondelles
Quand arrivait le milieu de l’automne, il aimait bien me raconter les hirondelles, mon pote, celles qui se posaient sur les fils du téléphone, devant chez lui. Au baromètre de la Nature, pour lui, c’était l’étiolement de l’année, l’augure du repli, le début de l’hivernage ; il fallait ranger les chaises, plier les transats, rentrer les tuyaux d’arrosage, couvrir la piscine, refermer soigneusement le petit cabanon. Je crois que je suis le seul à qui, au travers de ces petits oiseaux, il expliquait humainement sa vision du déclin de l’année. Sans chichi, sans tralala, il avait rangé son ego et sa faconde de m’as-tu vu exubérant ; il me parlait à cœur ouvert, sans la crainte que je le juge sur ses intimes sensations bucoliques et sur le vague à l’âme latent qu’il laissait planer avec les hirondelles. Ses mots sonnaient juste, il y mettait la chaleur, la couleur, la profondeur et, quand il se taisait, au bout du téléphone, j’avais l’impression d’être avec lui en train de contempler les circonvolutions des hirondelles au rassemblement du départ…