White Spirit (EnlumériA)
Damien mâchonnait son casse-croûte sans conviction aucune. Il ne savait pas trop ce qu’il y avait sur sa tartine de pain – d’ailleurs était-ce vraiment du pain – mais c’était mangeable. Disons pour faire simple que cela ressemblait à une sorte de viande reconstituée avec un arrière goût de fromage d’écume accompagné de beurre de bigorneau. Il poussa la dernière bouchée laborieusement mastiquée avec un verre de vin d’orage. C’est comme ça que Sandalphon avait appelé ce breuvage. Bon ! C’était buvable.
Il regarda d’un air absent le yack bleu qui ruminait à quelques mètres. L’animal semblait l’observer du coin de l’œil avec on ne sait quoi de narquois dans le regard. Un peu plus loin les deux comiques qui lui servait d’escorte jusqu’à Kitej se perdaient dans d’interminables palabres avec le Sayedh el Khâfila*. De quoi parlaient-ils ? Damien s’en moquait. Il se sentait bourdonneux, sous l’emprise d’un vague à l’âme sirupeux qui collait à l’esprit comme un vieux chewing-gum sous la semelle d’un brodequin. Il tenta d’occuper son esprit en observant les déambulations ondoyantes d’une chaise rose qui transbahutait de-ci de-là un jubilant escogriffe. Juste derrière un attelage improbable couplant un dromaludaire avec un tamanoir, un homme aux allures de conspirateur enfournait à intervalles régulier un paquet dans une boîte à lettre sur laquelle un chat était perché. Le manège du type était assez déconcertant. Il ouvrait la boîte, mettait le paquet, refermait la boîte et attendait quelques instants. Le chat accomplissait alors trois tours sur lui-même, posait sa patte sur l’épaule de l’homme qui, aussitôt, prenait un autre paquet dans un grand sac, ouvrait la boîte à lettres qui était de nouveau vide et remettait un paquet. Et ainsi de suite mais quelle importance. Damien ne s’étonnait plus de grand-chose, désormais. Ils étaient arrivés au caravansérail en fin d’après-midi. Orphaniel s’était encore moqué de lui au sujet de Kaelia. L’après-midi entier avait été ponctué par les sarcasmes du nain jaune. Bon, c’était vrai qu’il ne s’était guère préoccupé du sort de la jeune femme, il avait eu bien trop peur pour lui-même, mais de là à le harceler.
Damien se resservit un verre de vin d’orage. On aurait dit qu’il y prenait goût. Mais bordel, il ne la connaissait pas plus que ça, cette fille. Il ne savait même pas d’où elle venait. En plus, il n’était peut-être qu’un jean-foutre comme l’avait répété ad nauseam cet abruti d’Orphaniel, mais il n’était pas con. Il avait bien compris que Kaelia était un nom bidon dont cette fille s’était affublée pour éviter quoi… des questions gênantes ?
Un peu mon neveu !
Qu’elle se les garde, ses petits secrets mesquins
Mesquins, mesquins
Bah ! Oui, quoi.
Poil au brodequin !
Damien contempla son verre presque vide avec acrimonie. Il ne savait pas de quelle sorte de vigne venait ce vin, mais voilà qu’il avait l’impression d’entendre des voix.
Ce vin n’a rien à voir avec moi !
Bien ! Il entendait des voix. Pas grave. Depuis deux jours, il gambadait dans ce qui était l’équivalent onirique de charybde et scylla et
Tu ne vas pas me faire le coup ?
Ce qu’il avait vécu après la disparition de Marjorie
Et si, il l’a fait !
Au seuil de l’agacement, Damien reporta son attention vers le gars qui s’acharnait toujours à gaver cette stupide boîte à lettres qui, elle, s’évertuait à digérer d’une manière stakhanoviste les paquets qu’il sortait du sac sans fond. Ah ! Tiens. Le chat n’était plus là. Il vida son verre. Le yack bleu l’observait toujours, mais cette fois, il crut lire une mise en garde dans le regard crémeux du bovin.
Ton pote a raison !
Quoi ?
Ton pote déguisé en citron, il n’a pas tort.
Le jeune homme sentait des vagues d’irritation fourmiller à hauteur de son plexus solaire. Il était crevé, ce vin lui tournait la tête et pour ce qui était des railleries, il avait eu sa dose pour aujourd’hui. L’avantage – si on pouvait parler d’avantage – c’était que ces railleries avaient été proférées par quelqu’un de chair et d’os, pas par une petite voix à l’intérieur de sa tête suscitée par un vin au nom bizarre.
Eh ! Mec ! Je ne suis pas une voix dans ta tête de pioche !
Alors t’es qui ?
Regarde en bas, sagouin, maringouin, pâte à pingouin !
Damien, somme toute pas contrariant, laissa tomber son regard à ses pieds. Cela ne fit pas grand bruit et pourtant, ça l’aurait bien mérité. Une sorte de signal d’alarme retentit dans le lobe frontal de son cerveau un peu comme un carillon fêlé au fond d’une mare à canards. Légèrement décontenancé, il releva la tête et constata qu’autour de lui, le monde semblait à peu près normal, à supposer que normal soit bien le terme qui convienne. Le type au sac continuait de charger sa boîte à lettres, ses deux gardes du corps jacassaient toujours avec le Sayedh el Khâfila et le yack bleu le regardait cette fois bien droit dans les yeux semblant dire : « Je t’avais prévenu. » Donc…
Bah, non, l’arsouille, tu ne rêves pas. Eh ! Tu vas te réveiller un peu.
Et vlan ! Damien se prit un solide coup de pied dans le tibia. Donc…
Il ne rêvait pas. L’homoncule blanchâtre qui se tenait bien droit dans ses bottes juste à côté de celles de Damien n’était pas une création délétère généré par son esprit mortifié.
— Mais t’es qui, toi ?
Je suis le White Spirit.
— Le quoi ???
Je vois. Monsieur ne pratique pas la langue de Shakespeare. Je suis l’Esprit Blanc, si tu préfères, Prosper.
— Oui, merci pour la leçon. – En prononçant ces mots, Damien sentit que ses lèvres se contractaient en un imperceptible sentiment d’amertume – Là d’où je viens, le White Spirit, on s’en serre pour nettoyer les pinceaux et les taches de peinture…
Je suis aussi cela pour toi.
Le petit bonhomme blanc exécuta un petit pas de danse qui aurait pu passer pour une figure de tai-chi, puis il se mit à glousser comme une perceronnelle.
Eh ! Toi, là-haut, le Narrateur, c’est quoi, une perceronnelle ?
« Arrête, bougre d’idiot ! Tu n’as pas le droit de m’adresser la parole. Je ne suis pas censé être présent. »
Oui, mais c’est quoi dit, hein, c’est quoi ? continuait le White Spirit en trépignant comme un marmouset des marais.
Temps mort !
« Une perceronnelle, c’est un perce-oreille femelle qui se comporte comme une péronnelle. Bon, ça y est. Je peux reprendre le cours de mon récit ? »
Vas-y Georges ! Reçu 5 sur 5. Tu reprends ton job et moi le mien.
De son côté Damien s’emporta.
— Quand t’auras fini tes pitreries, petit enfariné, tu pourras peut-être me dire ce que tu me veux.
Ton cœur est noir comme la suie, il ne brasse pas du sang, mais du bitume. Je suis là pour nettoyer toute cette boue.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Quelle boue ?
Je discerne tes pensées comme la chauve-souris discerne les obstacles dans la nuit profonde, Cunégonde. Elles dégoulinent de toi comme de la poix sur une muraille prise d’assaut. Ton personnage de tragédien pathétique ne dupe personne. Si tu veux que ton monde change, prépare-toi à changer toi-même, Philomène.
Un ricanement amer secoua Damien. Quelle ironie. Non content de supporter les lazzis d’une banane sur pattes chevauchant un cheval de bois, voilà qu’il se façonnait un Gemini Criquet personnel.
Bougre de hérisson mou des steppes de Lampedusa ! Je ne suis pas plus Gemini Criquet que tu n’es un pantin de bois. D’ailleurs, t’es qui toi, hein ? Quand on fait le bilan, t’es qui au juste ?
— Je suis Damien Dexter et…
Je ne te demande pas quel est ton état-civil, banane de cirque. Je te demande qui tu es vraiment.
— Je suis quelqu’un qui…
T’es rien mec. T’es qu’un guignol qui passe son temps à se lamenter sur son sort. Un clampin qui fuit ses responsabilités. Et Marjorie par-ci et Marjorie par-là. Gnah, gnah gnah ! Tu étais où quand elle avait mal ? Tu peux me le dire ? Tu n’étais même pas à travailler sur ce foutu roman que tu n’écriras jamais. Tu te crois important parce que tu sais jouer trois accords sur cette vieille guitare que tu trimballes partout comme si le poids de ta propre misère ne suffisait pas. Tu ne sais même pas pourquoi tu t’es assis au beau milieu de ce maudit triangle, là-bas, aux Bermudes. Le capitaine Ward, tu ne le connaissais que par ouï-dire. Sa baraque, tu ne l’as acceptée que parce que tu cherchais un trou où te cacher, cochon casher.
Assommé par cette admonestation, Damien ravala sa rancœur et sa rancune avec une petite pincée d’aigreur pour faire bonne mesure. Le White Spirit, bien campé sur ses petites jambes, les mains sur les hanches, le regardait sévèrement du bas de ses trente centimètres et des poussières.
— Qu’est-ce que tu veux que ça me foute, tes réprimandes à la con ? Tu ne sais pas ce que j’ai vécu ? J’ai…
Et re-vlan ! Un grand coup de ganache dans le tibia. Le petit bonhomme blanc frappait vite et fort.
Arrête de pleurnicher et réveille-toi, je te dis.
Damien tenta une fois encore de proférer une de ces jérémiades dont il avait à la longue peaufiné la recette. Mais rien de voulait franchir le seuil de ses lèvres. L’homoncule posa son doigt sur sa bouche et fit :
Schhhh ! One a minute, please !
Et alors, le White Spirit se mit à dansoter sur place un quadrille meringué du genre drolatique et burlesque. Ça évoquait à la fois la danse de la pluie et la biguine ; l’agacement oblique et la frilosité morbide. C’était aussi bien risible que triste à pleurer et c’était destiné à provoquer un choc mental qui ne tarda pas à débusquer du cœur sombre de Damien une bestiole noire armée de pattes griffues et tranchantes comme des rasoirs. Cela se tortillait en tous sens comme sous l’effet d’une décharge électrique en poussant un horrible cri de craie furibonde sur un tableau noir.
Damien fut pris de nausées. Il expulsa son vin d’orage dans le caniveau et vit que sa vomissure charriait une myriade d’aiguilles et d’éclats de verre. Il se laissa tomber sur les genoux, groggy, anéanti, mais soudain léger comme un échantillon de barbe-à-papa dans une brise d’été.
Par terre, le petit bonhomme blanc se tenait tout droit campé, les bras croisés et la tête insolente.
On se sent mieux, hein ! La vilaine bête est partie et le cœur de suie a cédé la place à cette petite étincelle divine que tu as reçue à l’aube du monde.
Damien reprenait tant bien que mal ses esprits. Il se sentait tout mollasson mais aussi tout bonheur et limpidité. Un arrière-goût sucré avait chassé l’amertume insistante qui chargeait depuis longtemps son haleine. Son esprit était clair, son regard lumineux. Une tonicité nouvelle embrasait sa poitrine, apaisait son souffle, revigorait son être tout entier. Il avait l’impression de se défroisser et de s’épanouir comme les pétales d’une fleur d’or dans l’astral.
— Mais qu’est-ce que tu m’as fait ?
Moi, rien. Je ne suis que le White Spirit, le vecteur au service du Tout. Je t’ai nettoyé, décapé, débourbé de fond en comble.
Une ombre s’interposa entre Damien et le soleil couchant.
— Avec qui tu parles ? demandant Sandalphon.
Damien se redressa.
— Je parle avec… Le White Spirit ?
À ses pieds, il voyait une petite silhouette blanche peinte sur le bord du trottoir.
— Tu parles avec un tag ? Holà ! Bonhomme. C’est le soleil rose ou le bleu qui t’a tapé sur le cabochon ? Allez viens. Je vais te montrer où dormir.
Damien suivit Sandalphon d’un pas encore mal assuré.
— Euh ! Dites-moi, Kaelia, vous croyez qu’on va la retrouver ?
Sandalphon se retourna. Un sourire malicieux éclairait son visage.
— Ah, quand même ! Tu y auras mis le temps.
* Meneur de caravane, cf. défi 309 Slave Transportation