« Extrait de la Correspondance de Monet à Venise. » (Venise)
Bref je me sers du blanc d’argent, du jaune cadmium, du vermillon, de la garance foncée, du bleu cobalt, du vert émeraude et c’est tout.
Rien ne m’avait préparée à la peinture, chère amie, et pourtant j’ai le sentiment de rester le dernier survivant.
J’espère vois tu que ma peinture tiendra sa craquelure, car je voudrai tant arriver à décliner l’ombre et la lumière d’une aile de papillon
Je barbouille du matin au soir, j’emporte avec moi ma boite de couleurs pleines de flots bleus et vertes pour capturer le vert foncé de l’herbe, le vert clair de l’étang, le jaune sable, et le bleu du ciel.
Tu sais je travaille d’arrache-pied pour me faire connaitre.
Entre le modèle que j’ai sous les yeux et celui que j’ai dans la tête, tu supposes toi qui me connais les couches successives qui tiendront de condensations des ombres et des lumières
Surtout ne peint jamais dans un salon !!
C’est là ma tranquille détermination. Non je n irai pas à Venise pas tout de suite en tout cas.
A Giverny je sais ce que je dois à la peinture.
Il y a ici de la lumière partout comme on n’en voit en songe .cette lumière est immense capable d’abriter une infinité de bleus d’ombre. Il faut que tu viennes jusqu’ici.
Il y a des bleus agressifs remuant comme la mer. Mon œil ce soir se prépare à capturer l’énigme des nymphéas.
Partout, crois-moi la couleur allège le cœur. Le soir venu si tu voyais ces bleus royaux pareil a des palais de Parthes .mon œuvre sera comme les statures akkadiennes plus claires que l’émail de la poterie des seldjoukide plus douces que les mosquées séfévides.
J’attaque demain dès l'aube les ocres sable et le vert doux et poussiéreux du feuillage.
Avec la nuit qui vient la mienne assurément je n’ai plus de temps à perdre l’ombre va bien gagner sur la lumière.
Alors mes nymphéas chanteront sous mes yeux malades.
Ton ami Monet. À venise.
