Participation d'Emma
Spéciale dédicace pour Joe le troubadour.
La nuit est tombée depuis plus de trois heures quand le carrousel esquisse timidement un premier tour. Encore engourdis par le froid d'octobre, les chevaux restent immobiles, seul le manège tourne. Ils se réveillent peu à peu, condamnés depuis des lustres à passer leurs nuits à la belle étoile. Comme ils aimeraient la chaleur rassurante d'une écurie avec de la paille et une pleine écuelle d'avoine...Après avoir amusé les enfants une partie de la journée, les voilà contraints de suivre le mouvement de la plate-forme ronde qui les entraine, sous peine de chuter. Dans ce cas, le Patron les achèverait, ils le savent. De la fumée blanche s'échappe de leurs naseaux. Leurs paupières s'ouvrent et se referment plusieurs fois avant de s'habituer à l'obscurité et enfin d'y voir plus clair. Ils s'interpellent pour se rassurer et s'encouragent, encore fatigués. La Noiraude fait une oeillade à son amie de galère, Crinière-Blonde :
"-C'est reparti pour un tour, ma poule !"
"-J'aimerais mieux en être une, j'te jure !"
"-Essaye de pondre un oeuf pour le "p'tit dèj" du boss !"
"-Chut ! Il va t'entendre, on va avoir des ennuis !"
Le Maître des lieux a pris place aux commandes du manège. Ses mains osseuses manipulent les manettes. Les cheveaux commencent une série d'envolées forcées. Une musique les accompagne, semblant venir d'un orgue torturé aux notes inquiétantes. Attirés par l'ambiance particulière de cette nuit aux deux lunes, arrivent les premiers clients noctambules. Un peu spéciaux, en guenilles puantes et avec des visages ravagés par les années, ils arrivent en poussant des grognements, se bousculant pour franchir au plus vite, les grilles du cimetière. Cela fait cent ans qu'ils attendaient cette semaine de fête au village. Certains trébuchent, soûls d'être au grand air et d'autres les piétinent, indifférents à leur cris, sans état d'âme...Il n'y aura pas de place pour tout le monde. Tous les coups son permis, croches-pieds, crânes enfoncés à pleine volées de pelles de fossoyeurs, fractures de fémurs et de tibias ou encore, jets d'eau bénite, aux portes de l'église...Les plus robustes ou plus dangereux, encerclent le manège. A la vision de leur bouches édentées et hurlantes, grouillantes de vers, pour certaines, Noiraude frémit et s'oblige à regarder droit devant elle en accomplissant sa tâche, docile comme si elle était faite de bois . L'orgue de l'église, réveillé par le vacarme dispense des blanches pointées, trainantes, entre deux soupirs, en direction des hôtes de la nuit.
Je comprends peu à peu ce qui se joue...Dans la pénombre de ma chambre, les ombres menaçantes de ces créatures d'outre tombes s'agrippent aux doubles rideaux pour une dernière danse. Je me lève et les épie en retenant mon souffle. Il reste une place libre sur le manège. Les regards dans les orbites creuses se tournent vers moi. Je referme le rideau et fais un pas en arrière, frissonnante.
-"Viens ! viens !..."Les créatures affammées m'attendent.
J'observe le manège à la dérobée, je veux gagner du temps, "le temps qu'il reste"... Ses occupants, qui changent d'aspect de tour en tour m'intriguent : J'aperçois une mariée. Elle est si jeune mais semble heureuse, confiante en la vie, en l'amour...Et voilà le marié, il a beaucoup de classe, il paraît heureux lui aussi, amoureux...
Le manège va vite.. Au tour suivant, des enfants ont pris place. Sous les regards inquiets des parents, ils courent sur le manège, ils montent et descendent des chevaux.
Encore un tour...Les mariés ont changé de place...Leurs regards, tristes, ne peuvent plus se croiser...Les enfants ont grandi et ont l'air triste aussi, bien qu'ils esquissent un sourire.
Le manège continue...Il y a des nouveaux occupants près des mariés désunis. Tous ont pourtant les yeux sans joie mais feignent de croire encore au bonheur. Les étoiles ont filé.
Au tour suivant, encore plus d'enfants, tout le monde semble joyeux. Les adultes donnent le change. On chante, on rit. Des taches rouges jonchent pourtant le parquet du manège. Les coeurs meurtris saignent en silence. Une odeur ferreuse s'élève jusqu'aux naseaux des bètes.
La fête continue. Les occupants se partagent l'espace en deux camps, deux niveaux : les jeunes prennent de la hauteur, emportés par leurs idéaux et les autres s'accrochent à leur monture, trops lourds de renoncements pour s'élever.
Ma peur s'est envolée. Je descends. La mariée du début est assise sur le banc et regarde les autres tourner. Je lui prends la main, fais un signe au Maître des lieux et elle se remet en selle pour poursuivre la ronde.
Au tour suivant, les occupants du manège sont redevenus laids, et leurs rires mauvais se font écho. Je suis avec eux. Je leur ressemble à présent. Mon coeur s'est asséché, plus aucune peine ne le trouble. Je ne pouvais pas rester sur le banc. Le monde intermédiaire n'existe pas. On est vivant ou on est mort, ou alors... mort-vivant...
Et la boucle est bouclée !

Carrousel ! Non, pas Cadet Roussel, non, pas trois chevaux, ni un, ni deux pour un manège !
Mais quatre : rouge, bleu, jaune, vert et on jouera aux Petits Chevaux, les "dadas", quoi.
Une course, un circuit, quoi de plus amusant ?
Un peu plus tard on jouera avec les chevaux blancs et noirs avec leur déplacement spécial qui n'est pas sans rappeler le cercle. Les deux armées face à face puis qui lentement se contourneront peu à peu par élimination, stratégie, pas de hasard, guerre en bataille rangée, tout un art difficile !
Et on lira des BD ensuite où Petit Tonnerre permettra à Yakari de poursuivre ses aventures qui peu à peu l'amèneront à jouer dans la cour des grands...
On apprendra aussi avec le couple Lucky Luke qui, en compagnie de Jolly Jumper

nous amèneront dans des lieux "Western"
plus fréquentés
par des humains de toute trempe que par les animaux des plaines sioux...
Evidemment, à quatre, on est plus fort, ce n'est pas les Trois Mousquetaires qui me contrediront ! N'est-ce-pas, fier d'Artagnan chevauchant Bouton d'Or ?
Enfin, puisqu'on aime les bandes dessinées, en voici une géante en "bonus", mais pour les plus grands car ces quatre cavaliers : vert, noir, rouge et blême sont terribles !
CHER Ami.
BOLOGNE, 8 juillet 1898
Je vous avais promis de vous écrire de Bologne.
Pourquoi perdre son temps à Bologne me disiez-vous dans votre précédente lettre comme si ce séjour était à vos yeux sans excuse.
Ne blâmez pas mes emballements pour BOLOGNE, j’ai retrouvé ici les bonnes gens de mon enfance, et je n’avais pas respiré ce bel air depuis longtemps .
La pluie tombe, le carrousel en bas de l’immeuble dort .
Mon existence est si tranquille ici vous ne sauriez l’imaginer. Cela me stupéfait l’immobilité des chevaux de bois au son des cloches qui sonnent les vêpres.
La sensation de lourdeur c’est à Deauville que je la ressentais, cette société de sauvage m’assomme.
Pourriez-vous enfin me comprendre un jour ?
Voilà des grappes d’enfants qui s’amusent autour du carrousel endormi . Ils l’ont pris d’assaut comme vous la première fois .
Je dors régulièrement une douzaine d’heures toutes les nuits et dans le jour je fume passablement ;
Je sais cela vous indispose

Le peu de travail que j’accomplis en peinture ; c’est dessiner ce gros manège de bois.
Qu’il me tarde de vous monter mon travail. Je songe faire un détour à Milan en fin de semaine, ma sœur y réside. Je ne vous ai jamais parlé de cette sœur jumelle dont la jambe fut broyée par un train. Je l’aime d’une affection toute fraternelle. C’est un grand soleil dont j’ai été privé tôt.
Hier j’ai eu des nouvelles de la galerie parisienne qui attend mes œuvres
. J’ai poussé un rugissement à l’idée de voir s’exposer mon grand carrousel d’or et de lumière.
Je viens de voir dans le calendrier que dimanche 15 juillet prochain c’est votre fête.
À cette occasion un bal est donné au château du comte de BOLOGNE . Votre présence à mes côtés me réjouirait.
Si vous saviez comme je vous aime plus encore ici. La tête me tourne comme si je descendais brutalement de ce manège quand je pense à vos étreintes si généreuses.
J’ai encore au moins pour six semaines avant de finir ce tableau et après j’accours à vos pieds.
LEOPOLDINE .