Avec des si... (Célestine)
Dans la forêt de Brocéliande,
En écrasant d’un pied léger
De belles bogues de châtaignes
Avec un craquement exquis
Je me suis dit :
« Si j’étais sourde,
Je n’entendrais pas ce silence
Qui fait crépiter la forêt.»
Sur la dune de l’Espiguette,
En étourdissant mes poumons
D’un air fulgurant et salé,
Je me suis dit :
« Si je n’avais
Plus d’odorat, je pleurerais,
Je pleurerais sur cette plage
L'odeur des algues oubliées. »
A la table de tante Agathe,
En laissant fondre dans ma bouche
Des noix de Saint Jacques grillées,
Emmêlant leur sublime arôme
À celui d’un vin de Gamay,
Je me suis dit :
« Si tout à coup,
J’étais affligée d’agueusie,
Je ne saurais plus le plaisir
De ces alliances de gourmet,
Et tout aurait pour moi le goût
D’un vieux bout de carton poché. »
En regardant deux écureuils
S’épousseter de leurs panaches
À l’ombre, flammes sur le vert,
Le vert brillant d’un haut sapin,
Je me suis dit :
« Si mes yeux morts
Ne reflétaient plus que le fond
D’un sombre puits d’obscurité,
Je ne verrais plus les couleurs,
La lumière de ton regard,
Toutes les fenêtres du monde
Et le sourire des bébés. »
En caressant le fin velours
Des oreilles de mon doux chat,
Et le froissement de guipure
De la robe choisie pour toi,
Je me suis dit :
« Si je n’avais,
Au bout des doigts, ce frôlement,
Cette vibration de mon être
Faite d’antennes érectiles
Me rendant avide et tremblante,
Ma peau serait comme un carcan,
Comme un carcan d’argile sèche
Et mes mains de marbre gelé
Ne sauraient même plus le vent. »
Alors j’ai déplié mon corps
Comme une corolle qui s’ouvre,
Et j’ai dit merci au soleil,
A la pluie, à la mer,au vent,
Et à l’univers tout entier
De me dispenser sans compter
Tant de somptueuses merveilles.