L'amour à la plage (Papistache)
“Jessica rejeta ses longs cheveux blonds en arrière d’un élégant mouvement de la main. Elle aimait le soleil et il le lui rendait bien. Cette petite plage à l’écart de la cohue des grandes cités balnéaires de la côte atlantique les avait séduits. Une journée à lézarder, sans se prendre le chou, comme aimait à répéter le bel éphèbe qui paressait à ses côtés, allongé sur une serviette d’un rose fuchsia assorti au vernis à ongles de la superbe femme dont la cinquantaine radieuse aimantait tous les regards masculins en cette matinée resplendissante.
Une voix chaude et caverneuse émergea des bras croisés sur lesquels reposait la tête brune et bouclée de David.
— Darling ! Tu me passes de la crème ; tu fais ça si bien !
Jessica sourit. Elle aimait qu’il l’appelle Darling. Elle dévissa le capuchon du tube, acheté la veille au drugstore, et déposa de petites meringues de pâte odorante sur le dos bronzé de son amant.
Le jeune homme gémit :
— Hummmm !
Jessica s’appliqua à faire pénétrer le produit dans l’épiderme souple. Ses ongles traçaient de nombreuses volutes compliquées qu’elle imaginait comme autant d’arabesques de plaisir. David jouissait du moment en forçant un peu ses feulements. Sa compagne irradiait. Elle ferma les yeux et poursuivit son lent massage. Sa main droite descendit vers les reins du garçon quand, soudain, la colonne vertébrale fléchit sous la caresse. Déséquilibrée, la pulpeuse quinquagénaire tenta de se redresser en appuyant son coude droit sur les fesses musclées qu’enserrait un maillot de bain de couturier. Son bras s’enfonça sans rencontrer plus de résistance que s’il avait plongé dans un flan aux œufs. Elle ouvrit les yeux et lança sa main gauche vers les omoplates du garçon pour enrayer sa chute. Sa main disparut dans le corps couleur miel de châtaignier. Elle tomba le buste en avant. Affolée, elle battit des bras, cherchant vainement une prise ferme à laquelle se retenir. Elle pataugeait dans une mélasse chaude. Ses épaules, sa tête s’enfouirent dans le magma. Elle retint sa respiration. Il lui semblait qu’un marécage putride l’engloutissait sans qu’elle ne puisse rien faire pour arrêter l’aspiration. Deux mains rugueuses se posèrent brutalement sur ses fesses, contractant ses abdominaux elle essaya de se redresser. L’inconnu qui l’avait saisie aux hanches la maintenait dans son humiliante prosternation. Elle imagina sa croupe rebondie offerte à tous les regards. Ses bras continuaient à brasser dans le corps de son amant. D’un coup sec, les mains étrangères lui arrachèrent son maillot. Jessica hurla. Sa bouche, sa gorge et sa trachée s’emplirent d‘une bouillie infecte et grouillante, une vive douleur lui ...”
— Mais qu’est-ce que c’est que ce bouquin que tu m’as pris ? C’est répugnant !
Sébastien se redressa sur les coudes. Bien qu’il ne soit encore que dix heures du matin, il transpirait abondamment sous le parasol prêté par Belle-Maman. La petite boutique au bord de la plage n’offrait pas un grand choix littéraire, il avait pensé que Monique aimerait ce livre à la couverture noire et rose. Un titre prometteur “ L'amour à la plage” dans la collection Frissons et Gargouillis.
Monique, d’un geste exaspéré, jeta le livre de poche qui acheva sa course entre un os de seiche et une pelote de posidonies. Sa mère avait acheté un petit appartement sur la Côte d’Azur et le partageait avec eux chaque été. Sébastien et elle venaient s’allonger sur la plage étroite, tous les jours, du 14 juillet au 15 août. Au moins, au retour des vacances, le bronzage de la standardiste lui permettait-il de soutenir la comparaison avec celui de Déborah, la secrétaire de direction : “Ah ! les Seychelles, Monique, c’est divin !”
La jeune femme se retourna sur le ventre. Sébastien, lui, détestait le soleil qui le lui rendait bien. “Mais, Chéri, tu peux faire un effort, un mois l’été, pour Maman !” Chéri consentait à tout, aux allergies au soleil, aux brûlures, aux mycoses, aux moqueries des collègues sur son nez rutilant, ses oreilles pelées, tout ...
— Moune, je cuis, tu me passerais de l’écran total ?
— ...
— S’il te plaît, Monique !
Monique détestait qu’il l’appelle Moune, elle se redressa et entreprit de tartiner le dos luisant et flasque de son mari. Il avait beaucoup grossi à l’approche de la quarantaine. Par malignité, elle évita soigneusement de protéger le bas des reins du malheureux. “La brûlure calmera ses ardeurs. Avec cette chaleur, je ne supporte plus le contact de sa peau !” Fugitive, l’image d’un morse albinos échoué sur une plage de sable fin lui provoqua un rictus de dégoût quand, soudain, au bout de la plage se profila une silhouette de rêve. Déborah ? Déborah, ici, à la Potinière ? Elle se dirigeait vers eux. Vite, il fallait trouver une solution. A l’agence, Monique s’était toujours présentée comme célibataire. Déborah ne devait pas rencontrer Sébastien. Trop tard pour l’enterrer ou l’envoyer se baigner. D’ailleurs, il ne savait même pas nager ! Une idée ! Une idée !
— Sébastien, viens sur moi !
— ... ?
— Si tu ne fais pas ce que je te dis, tu ne me toucheras plus jamais. Jamais !
Sébastien avait reconnu les intonations de son épouse, celles qui indiquaient qu’il devait se plier immédiatement et sans réfléchir au moindre désir. La dernière fois, elle avait dit : “Six mois sans me toucher !” et elle avait tenu six mois ! Alors, aujourd’hui ...
En soufflant, le garçon s’allongea sur le corps de son épouse.
— C’est Déborah ! Elle ne doit pas me reconnaître. Enlace-moi ! Ne bouge pas tant qu’elle est sur la plage.
Déborah, au bras d’un homme d’âge mûr à la peau cuivrée et aux cheveux argentés lança :
— Darling ! Regarde ces deux-là ! C’est d’un drôle ! Attends je vais les photographier.
Sous la masse de son époux, Monique frissonna. Ses cheveux ! Pourvu qu’elle ne reconnaisse pas sa couleur. Elle pensa qu’elle aurait dû en faire une nouvelle pour les vacances. Sébastien pesait une tonne.
— Appuie-toi sur tes coudes ! lui souffla-t-elle, tu m’écrases !
— Chutt ! chuinta-t-il.
Déborah déroula sa natte de plage à dix mètres du couple enlacé. La cata !
— Cache-moi, expira la standardiste avec difficulté.
Sébastien était ravi. Il avait toujours rêvé de faire l’amour sur la plage. Bon, là, c’était un simulacre mais...
— Arrête ... Obsédé ... Pense à autre chose ... haleta la prisonnière des cent-deux kilogrammes.
Penser à autre chose, elle avait de bonnes, elle. Sébastien essaya de visualiser ses collègues de travail l’accueillant avec les habituelles moqueries de rentrée mais, difficile d’oublier qu’il tenait sous lui le corps souple et chaud de son épouse. Son bassin esquissa une lente rotation. Monique lui tordit le gras du ventre. Il hurla. Déborah et son ami pouffèrent.
— Séb ... tu me... le... paie... ras !
Penser à autre chose. Penser à autre chose. Penser au travail. Au travail, il parvenait sans peine à s’endormir. Son corps se fit plus lourd. Monique respirait mal. Elle tenta :
— Séb... soulèv... Séb... je ...
Sébastien dormait depuis deux heures quand Belle-Maman vint les rejoindre avec Moumoune, son caniche blanc et arthritique. Le dos du garçon était écarlate. La vieille dame lui toucha l’épaule du bout d’un livre de poche qu’elle venait de ramasser entre un os de seiche et une pelote de posidonies :
— Sébastien ? Où est ma fille ? Elle se baigne ?