Si une gentille fée m’offrait une heure d’invisibilité, que ferai-je ?
J’ai bien pensé à toutes ces choses peu catholiques, et puis finalement non ! Je culpabiliserais (hé, j’sais mieux que vous ! J’me connais !). Alors, j’en profiterais certainement pour me divertir. Je choisirai un truc fou, qui me donnerait un plaisir gratuit et désintéressé. Oui ! C’est pas mal, ça !
J’ai tout d’abord pensé à un parc d’attractions… ou je pourrais monter dans les manèges pour enfants … et puis non ! Je préférerais m’adonner à un plaisir bien plus inaccessible. Une chose que je ne pourrais faire qu’en étant invisible . C’est à dire jamais !
Et j’ai trouvé ! Le divertissement le plus immotivé qui soit… Une petite méchanceté fourbe, rien que pour en savourer les petits effets.
Attention ! Val casse son image de fille gentille ! Elle est, en réalité, très cruelle (hou ! la méchante !). Donnez lui l’invisibilité et vous verrez !
J’ai repensé à Claudine P, ma prof de communication et de dactylo, en BTS. Attention, pas n’importe quelle prof de dactylo ! Le caviar des profs de dactylo et de communication ! Ouais, rien que ça ! L’élite des profs de l’enseignement technique. D’ailleurs, elle n’enseigne qu’à de futures assistantes trilingues. Les classes d’assistantes de direction, c’est pas assez bien. Le poste serait largement en dessous de ses aptitudes. Elle préfère le laisser aux autres…moins compétents…
Claudine P était exécrable. C’était pas chronique. Elle était imbuvable en continu. Elle était aussi très étriquée, aussi bien dans ses tailleurs que dans sa caboche. Tout le monde détestait assister à ses cours.. sauf moi !
Moi, elle me passionnait, la Claudine ! Ses cours ? De vraies leçons de comédie humaine. Je m’en délectais. Plus d’étroitesse d’esprit, tu meurs ! Ses discours étaient de vrais régals, pour moi qui m’ennuyait en BTS. Plus elle débitait de conneries, et plus je lui souriais. Elle m’aimait bien…
« Les filles, E VI TEZ à tout prix de fréquenter les syndicats ! ça ne vous causera que des soucis. Si vous avez du temps libre, prenez des cours de couture, faite du tricot, lisez un guide sur l’art de recevoir… Faites des choses qui vous seront utiles, quoi ! »
« Souriez, les filles ! Ne soyez pas forcement des assistantes très pointues, mais arborez votre plus beau sourire, et par pitié, soignez votre toilette ! C’est tout ce qu’on vous demande ! ».
Elle même avait exercé le métier de secrétaire et avait épousé son patron.
« Comme quoi, les filles, un tailleur impeccable, un maquillage discret et un décolleté correct, mais flatteur, ça paye ».
Claudine s’indignait de voir une jeune fille en pantalon. Elle en aurait pleuré ! Oh… elle avait bon cœur … ah ça oui… Son regard en disait long sur toute l’empathie qu’elle ressentait envers les filles au physique ingrat. J’ai l’impression qu’elle les faisait plus bosser que les autres (Toi, ma pauvre fille, tu ne pourras compter que sur tes qualifications ! ). Par contre, elle regardait les ongles rongés avec mépris.
Sa vision profonde des choses s’arrêtait là.
Bon ! revenons à nos moutons ! Claudine, je pourrais en parler pendant cent cinquante pages, que ça nous vous éclairerait pas sur mes vilaines intentions.
Si j’étais invisible, j’attendrais le midi que les élèves de Claudine aient quitté sa salle de classe. A l’époque, qu’elle y restait pour bosser ses cours et arranger son maquillage.
Pendant qu’elle serait en train de taper frénétiquement sur son clavier azerti (« sans regarder, les filles, et avec tous les doigts ! Je vous regarde ! Gare si j’en vois une qui ne se sert que de son index ! Et si en plus il n’est pas manucuré, par dessus le marché, là c’est la porte !), je taperais aussi et ferais apparaitre sur son écran.
T’as pas fait mai 68, Claudine !
T’as pas fait mai 68, Claudine !
T’as pas fait mai 68, Claudine !
Déjà là, elle serait effrayée (certainement autant que quand elle a croisé une jeune fille voilée à l’arrêt de bus). C’est que c’est une petite nature, Claudine !
J’avais pensé à lui dire qu’elle était la reine des cruches mais finalement non. Je pense que ça ne l’atteindrait pas. Je lui dirais plutôt (d’une voix sardonique) :
Tu vieillis, Claudine ! Gare aux ride, ou ton époux va te remplacer par sa secrétaire. Ça serait ballot, c’est toi qui l’as formée, la p’tite !
Bientôt, Claudine, même tes « filles » les plus moches te regarderont avec pitié… C’est triste, de vieillir. Hein, Claudine ? C’est triste… HA HA HA HA !
Regarde un peu comme tes ongles sont cassant… et puis tes tailleurs te boudinent de plus en plus. C’est pas très joli, tu sais… Tu n’es plus aussi irréprochable qu’avant, Claudine ! T’as de la chance, d’enseigner, parce qu’aucun patron ne voudrait plus de toi, à présent…
Ça, ça la toucherait ! Comprendre ça, c’est dans ses cordes ! Après j’arrêterais là pour éviter que son cœur ne lâche. J’voudrais pas la tuer, mais juste rigoler cinq minutes…
Je sais, j’suis grave !