A Jouy, sous le pont de l’Eure, au centre du village, coulent des eaux vertes et agitées. Vers l’amont, un ancien moulin retient, de ses vannes à jamais fermées, le flux qui descend de Saint-Prest. Le courant emporte le bouillonnement occasionné par la chute du trop plein vers Saint-Piat.
— T’habites à Jouy, entre deux saints ?
Oui, le petit Papistache a été nourri aux blagues grasses, étonnez-vous de son goût pour les jeux de mots laids, alors que les coureurs du Tour de France 2009 escaladent le mont Ventoux.
A Jouy, sous le pont de la rivière, au centre du village, coulent des eaux vertes et agitées. Le vieux Papistache, quand l’occasion lui est donnée de franchir l’antique pont du village de son enfance, ne peut empêcher sa mémoire de faire remonter les souvenirs indéfectiblement attachés à ce lieu.
Le petit Papistache ne parle pas beaucoup, il ouvre ses oreilles et capte tout ce qui peut se capter à l’époque. A l’école, Toto est un héros. Le petit Papistache ne le connait pas, il doit être grand maintenant et aller au Lycée, loin, à dix kilomètres, au chef-lieu, à Chartres. Mais Toto a laissé son empreinte dans la cour de récréation, on parle encore de ses aventures.
Cette fois où il avait laissé tomber son panier à provisions dans le cours de la rivière et où il pleurait à chaudes larmes. Madame Mounir tenait l’épicerie, de l’autre côté du pont. Comment Toto avait-il bien pu laisser choir son panier dans la rivière ? Le parapet arrivait à la hauteur de l’épaule du petit Papistache !
Le fait état là. Les grands racontaient que Toto pleurait sur le pont quand Monsieur le curé et Sœur Françoise étaient passés. Monsieur le curé et Sœur Françoise, le petit Papistache les connaissait bien, il avait commencé sa première année de catéchisme. Il était très studieux : il découvrait que Dieu avait créé les arbres, les nuages, les rivières. Les ponts, il ne savait pas encore.
Monsieur le curé s’était déshabillé et Sœur Françoise également. Tout nus. Les grands disaient : « tout nus ». Ils avaient plongés dans l’eau verte. Toto, du haut du pont, les remerciait de leur dévouement. Des oranges et des bananes. Oui, la maman de Toto lui avait demandé d’acheter des oranges et des bananes. Elles étaient tombées dans l’eau. Le petit Papistache s’étonnait que les fruits n’aient pas été emportés par le courant. Le moulin, en amont, générait une furieuse agitation.
Monsieur le curé insistait. Il plongeait la tête sous l’eau, disaient les grands, et Sœur Françoise également. Enfin, Monsieur le curé avait senti les oranges sous ses doigts, il les avait emprisonnées entre ses mains et sœur Françoise avait senti dans sa paume les bananes perdues, une seule parait-il !
Les grands riaient. Pensez, ils avaient bien raison. Toto ne serait pas grondé. Monsieur le curé, les deux oranges fermement maintenues entre ses deux mains, sortait de l’eau et Sœur Françoise ne lâchait pas la banane.
— Toto, on a retrouvé les oranges et une banane.
Et les grands riaient et Petit Papistache riait également. Quelle chance, le courant n’avait pas emporté les fruits jusqu’à Saint-Piat. Les grands ne disaient pas si Monsieur le curé s’était séché ni si Sœur Françoise avait pris froid. Ils riaient et c’était bon d’entendre leurs rires sains d’enfants qui se réjouissent de petits miracles, car, le petit Papistache s’était persuadé que c’était le bon Dieu qui avait permis de sauver une banane et deux oranges — bien fermes, riaient les grands — de la rivière.
Longtemps, à sa prière du soir, le petit Papistache avait ajouté une phrase personnelle, au petit Jésus, pour lui rendre grâce d’avoir évité à Toto de se prendre une « avoinée ». Imaginez, s’il était rentré le panier vide à la maison !
En dépit de sa peur de l’eau, le petit Papistache a voulu apprendre à nager, précisément dans cette même rivière, un peu plus en aval, aux « deux passerelles », si ! vous voyez... l'eau y est moins profonde, on y attrape des épinoches avec des vers de sable....
L’une des lectrices de ces défis du samedi disait, un jour, au vieux Papistache, qu’il ne parlait pas assez de lui, voilà, vous en savez désormais un peu plus. Qu’ajouter ? Que le vieux Papistache est peut-être le seul maitre-nageur-sauveteur de l’hexagone qui doive sa vocation à une histoire de Toto ? C’est fait et perroquet violet sur la pointe de son pied.