« J’ai bien envie de m’inscrire à ce cours de dessin… Tu vois, tout ce qu’on va apprendre ? Ça m’a l’air d’être vraiment intéressant ! Et ce n’est pas trop cher… » Mais l’homme-sans-cœur ricane doucement : le temps lui manque déjà… et puis rester assise tout le temps, ce ne sera pas bon pour son dos…
Aujourd’hui Adrienne ne consulte plus personne et n’en fait qu’à sa tête. Elle adore laisser son esprit battre la campagne, elle n’arrête pas de bâtir des châteaux en Espagne.
Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ?
« Moi quand je serai grande, dit la petite fille, j’aurai six enfants ! Trois garçons et trois filles. » Et puis elle épouse un homme qui ne veut ab-so-lu-ment pas entendre parler de progéniture.
« Moi ce que je voudrais faire l’été prochain, c’est une grande randonnée dans le Gers, tu vois c’est eux qui s’occupent des bagages et chaque soir tu loges dans un endroit différent. » Mais l’homme de sa vie ne veut pas quitter son volant.
Quand ce papier froissé et griffonné est tombé dans ma boîte aux lettres, j’étais justement en train de vider les greniers en vue d’un déménagement tout proche. Le travail était déjà bien avancé et j’avais déjà fait profiter pas mal de gens de mes pieuses reliques.
Ainsi par exemple, les ronflements de l’ogre, je les avais offerts de bon cœur à celle qui était devenue la nouvelle femme de l’homme-de-ma-vie. Ils lui revenaient de droit, n’est-ce pas. Alors que me restait-il ? Un vieux rat, mais il refuse obstinément de refaire le cocher, et d’ailleurs la dernière citrouille a été transformée en confiture juste avant l’hiver.
J’ai brûlé le balai de Blanche-Neige quand on a fait les travaux de rénovation et installé le système d’aspirateur centralisé et j’ai jeté hier les dernières cendres sur le tas de compost.
Ma mère a vendu la quenouille à un brocanteur. C’est de justesse que j’ai pu sauver de la vente le miroir-dis-moi-qui-est-la-plus-belle, c’est Francis, mon coiffeur, qui en profite.
Il y a bien longtemps que mon père a mangé les dernières tranches de pain d’épices envoyées par tonton Grimm et j’ai égaré la recette du cake d’amour. Ma robe couleur du temps ? Elle a pris un peu de patine et n’intéresse sûrement plus personne. D’ailleurs, la fermeture éclair est cassée.
Tous les crapauds du voisinage sont en train de frayer en ce moment et n’ont vraiment pas la tête à jouer au prince charmant. C’est pourtant l’époque où ils se laissent prendre avec le plus de facilité, j’en ai aidé une bonne vingtaine à traverser la route, dans la nuit de vendredi à samedi.
Il me reste bien la clé de la chambre de Barbe-Bleue, mais je ne voudrais créer d’ennuis à personne. Vous comprenez que de nos jours, avec l’ADN et la police scientifique, il vaut mieux ne pas laisser traîner ce genre de pièce à conviction.
Ah ben oui ! comment n’y ai-je pas songé plus tôt ! Je vous offre mes cailloux, vu que je compte m’acheter un GPS pour aller voir mon amie Marie l’été prochain !
Il est dans un lit d’hôpital. Il sait que ses heures sont comptées. Mais il ne veut pas le savoir. Il se crispe, il se bat, il refuse. Il est fâché contre la terre entière. Contre ceux qui viennent de l’amener ici alors qu’il suppliait qu’on le laisse chez lui, dans son lit aux odeurs familières. Contre celle qui a laissé faire. Contre le médecin qui l’a ordonné. Contre les infirmières, qui vont, qui viennent, qui ne peuvent pas le soulager. Personne ne peut rien pour lui.
« Mais Madame, a dit l’oncologue, savez-vous bien quelle est l’espérance de vie d’un homme, dans notre pays ? - … ? - 78 ans ! Et lui, quel âge a-t-il ? 80 ! Ce qui veut dire que vous avez déjà eu deux ans de bonus ! Alors de quoi vous plaignez-vous ! »
***
Samedi matin.
Elle est à la piscine. Elle compte les longueurs et elle compte les minutes, sur la grande horloge accrochée au mur du fond. Ça lui occupe l’esprit et ça l’empêche de penser à autre chose. Pourtant elle y pense quand même. Que fait-il en ce moment? Il doit être arrivé à Amsterdam hier soir. Ce matin ils auront fait la grasse matinée. Peut-être sont-ils en train de prendre un bon petit déjeuner. Puis ils iront faire une balade, main dans la main. Elle essaie de ne pas voir la scène et ferme les yeux, se remet à calculer sa moyenne. Trente longueurs en vingt minutes, c’est bien, pour quelqu’un qui n’a plus nagé depuis vingt-cinq ans.
« Je n’y peux rien, lui a-t-il dit. Dès que je l’ai vue j’ai eu le coup de foudre. - … - Et je serai de retour lundi soir. »
***
Dimanche midi.
La petite fille s’impatiente. Encore tant de jours à attendre que ce soit la kermesse ! Elle recompte les richesses de son petit porte-monnaie. Combien de tours de manège pourra-t-elle s’offrir ? Et pourvu qu’on aille tous ensemble manger des frites ! Oh ! comme on s’amusera !
- Je voudrais tant qu’on soit déjà dimanche prochain ! dit-elle à sa grand-mère. - Tu es donc bien pressée de vieillir ? répond grand-mère.
***
Il y a d’éminents médecins qui vous considèrent comme un yaourt périmé. Il y a des quinquagénaires qui refont une crise de puberté. Il y a des grands-mères qui vous apprennent la valeur du temps qui passe.
Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus incroyable, la plus ridicule, la plus absconse, la plus banale, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus débile, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus bête, la plus new-yorkaise : enfin une chose dont on ne trouve qu’une telle dans les siècles passés, encore cet exemple n’est-il pas juste ; une chose que l’on ne peut pas croire dans votre petite Belgique (comment la pourrait-on croire dans votre village perdu ?) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie la presse à deux sous qui est grande croqueuse d’argousins ; une chose enfin qui a eu lieu ce lundi 28 décembre, jour des Saints-Innocents, et ceux qui l’ont vue ont cru avoir la berlue ; une chose qui s’est faite à grand renfort de moyens policiers, et pour laquelle on a même fait appel au service de déminage. Je ne puis me résoudre à la dire ; devinez-la, je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : savez-vous ce que nous avons trouvé devant la porte de notre bureau de police, ce lundi matin en arrivant au travail? Vous devinez quoi ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Ma concierge me dit : Voilà qui est bien difficile à deviner ; c’est un cadavre coupé en morceaux. — Point du tout, Madame. — C’est donc un enfant trouvé ? — Point du tout, vous êtes bien provinciale. — Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c’est un sac poubelle contenant des dossiers secrets? — Point du tout. — C’est assurément une voiture de police brûlée ? — Vous n’y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire ; nous avons trouvé ce lundi, devant la porte de l’immeuble, en présence de tous les employés, un ours… un ours…, un ours… devinez: un ours en peluche, ma foi ! par ma foi ! Ma foi jurée ! Un ours en peluche, un véritable, un authentique, un inoffensif, un pauvre, un malheureux petit ours abandonné, un ours perdu, un ours en peluche, bourré de paille, avec des boutons de nacre à la place des yeux, un sourire dessiné au fil de laine brune, les pattes un peu usées et décousues, le seul ours en peluche qui pût se vanter d’avoir mobilisé tous les services de sécurité du district ainsi que le laboratoire de radiologie et fait évacuer tout l’immeuble et le parking souterrain. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu’on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer, si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison, nous en avons fait autant que vous. Adieu, les articles et les photos que je vous ferai parvenir par la Toile vous feront voir si nous disons vrai ou non.
Elle est debout devant le grand miroir en pied du magasin de son grand-père. Elle s’observe, se rapproche doucement, s’éloigne à reculons sans quitter son image des yeux.
Tiens ! Elle pensait qu’elle portait sa raie à gauche ? Comment se fait-il que l’image ait une raie à droite ? Peut-être que grand-mère s’est trompée ce matin en la coiffant ? Elle bouge le bras droit, pose la main sur ses cheveux, mais en face c’est le côté gauche qu’elle voit se mouvoir.
Elle ferme un œil. L’image ferme l’œil d’en face. C’est un phénomène qu’elle ne s’explique pas. Elle soupire. Elle voudrait comprendre, elle voudrait tout savoir. Lire et écrire, par exemple. Comme ça elle pourrait impressionner grand-père. Pas comme avec cette tentative malheureuse de tout à l’heure, quand elle avait recopié les lettres du pot de confiture du goûter pour lui faire croire qu’elle savait écrire, et que grand-père s’était un peu moqué d’elle en lisant Fraises De Betuwe. Elle en a encore honte.
La vie n’est pas simple, quand on a cinq ans. Elle voudrait vraiment savoir les pourquoi et les comment des choses. Pourquoi elle porte le prénom de cette petite fille morte qui lui ressemble tant. Pourquoi les gens meurent. Et ce qu’il y a derrière le miroir. Qui sait quel monde étrange et merveilleux se cache là ? Ou tout simplement l’autre moitié du magasin ?
Elle se rapproche de nouveau, doucement, essaie de former un tout avec son image. Le froid de la glace la saisit, un peu de buée se forme au niveau de son nez.
Pourvu que ça ne laisse pas de traces, se dit-elle, grand-mère me gronderait.
Olivier commençait à
trouver le temps un peu long.
Il était arrivé en début d’après-midi dans la petite ville de R***. Tout y
paraissait endormi, un peu figé, d’un autre siècle, en quelque sorte.
Il avait rendez-vous avec Yann qui devait l’aider à se trouver un chapeau. Un
chapeau ! Lui qui ne portait même pas de bonnet au plus fort de l’hiver
allait devoir s’exhiber en chapeau haut-de-forme au mariage de sa sœur. Il
s’était fait piéger.
Et pourquoi ce
rendez-vous dans cette petite ville de nulle part ? N’y avait-il donc plus
de chapeliers à Bruxelles ? Gillis, rue du Lombard ?
- Non, gros bêta, il ne fait que les dames !
- Christophe Coppens ?
- Tu rigoles ! Je veux du classique, un bel et authentique haut-de-forme,
avait dit Sarah.
Une petite sœur qui se marie, peut-on lui refuser ses quatre volontés ?
D’ailleurs, personne ne résistait à Sarah.
- Alors Lemesre, rue de l’Ecuyer ? fit-il dans une dernière tentative de
s’éviter ce voyage à R***
Mais non, elle avait arrangé ce rendez-vous pour lui avec Yann, fin connaisseur
(parce que Breton ? ils ont des chapeaux ronds ? ha ha ha, ne me
faites pas rire !) mais qui n’arrivait pas.
Olivier en avait assez
de poireauter devant le numéro 17 de la rue au Vin. Une chapellerie, en effet.
Trois grandes baies vitrées un peu désuètes et une rue où personne ne
passait. Où étaient donc les habitants
de cette ville ?
Des chapeaux, des casquettes, exposés sobrement, certains accrochés au plafond,
d’autres à une sorte de porte-manteaux ou sur des présentoirs.
Il entra seul. Tant pis pour les avis experts de Yann, il s’en passerait.
A l’intérieur, le
magasin se composait d’une vaste salle avec deux longs comptoirs. Au fond et
sur toute la longueur à droite, des rayonnages avec des cartons à chapeaux. A
côté de l’entrée, un grand miroir où on pouvait se voir en pied.
La porte de l’arrière-boutique s’ouvrit sur un homme petit, rond, chauve.
Affable et souriant.
L’affaire fut vite
conclue. Le chapelier avait tout de suite déterminé d’un œil averti qu’Olivier
avait une taille 56 et qu’il était pressé d’en finir.
- Le mieux, dit le brave homme, ce serait qu’on assouplisse un peu le tour de
tête. Ce sera plus confortable, surtout si vous n’avez jamais porté de chapeau.
Si vous le désirez, je vous montrerai comment nous autres artisans procédons
pour détendre un peu le feutre à la vapeur. C’est tout simple et ça ne durera
pas longtemps, j’ai la bouilloire toute prête sur le feu. Si vous voulez bien
me suivre…
C’est seulement alors
qu’Olivier aperçut Yann, sa moustache à la Maupassant et son chapeau rond.
Piégé, lui aussi. Dans la main de l’affable chapelier brillait un scalpel.
A noir comme les
cheveux d’Adrienne.
Passé soixante ans, l’aile de corbeau sortait d’un petit pot couleur d’encre.
Mais – disait-elle avec fierté – je n’en ai que quelques gris à camoufler à
hauteur des tempes.
E blanc comme la peau
d’Adrienne.
D’une époque où l’on se baignait tout habillé.
Blanc laiteux de sa gorge, blanc moelleux où j’enfouissais le nez.
Tiédeur et odeur du bien-être de ma petite enfance.
I rouge baiser comme
les lèvres d’Adrienne.
Pour sortir le dimanche après-midi.
Même après quarante ans de mariage, Adrienne se faisait belle pour son mari. Et
le surveillait du coin de l’œil. Mais une fois le rouge baiser savamment posé
sur les lèvres, on ne peut plus embrasser sa petite-fille. Déchirement du
« Tu reviens quand ? »
U vert comme les yeux
d’Adrienne.
Vert douceur des prés et de la mousse en automne. Vert poire, vert pomme,
plaisir des papilles.
Tout est bon dans la cuisine d’Adrienne. Le sucré, le salé et le café au lait
qu’on boit le mardi après-midi au coin du feu avec les voisines et les
cousines.
O bleu comme les rêves
d’Adrienne.
Rêves de bonheur tranquille et familier.
Ne rêver que l’accessible, pour ne pas être déçu.
Et ajouter un « s’il plaît à Dieu » pour conjurer le mauvais sort.
Ainsi allait la vie
d’Adrienne.
Entre le gris du cimetière et le rose de la layette.
Peut-être trop de gris et pas assez de rose… mais Adrienne, sans avoir jamais
suivi de cours de philosophie, savait bien que telle était la condition humaine
et qu’il fallait mettre soi-même un peu de couleurs dans sa vie. Un peu de noir
et un peu de rouge pour garder un mari. Un peu de blanc et un peu de vert pour
le bonheur d’une petite-fille.