Allez, je me lance !... Et pourquoi, moi aussi, je n’aurais pas droit aux éloges pompeux qu’on attribue naturellement aux grands auteurs ?... C’est décidé ! Mon précieux manuscrit ira se nicher dans toutes les boîtes aux lettres des grandes Maisons d’Editions parisiennes ! Enfin, je serai reconnu pour ce que je suis ! On dira de moi que je suis un grand écrivain ! Que dis-je : un poète ! Un dramaturge ! Un versificateur ! On dira que mes tournures de phrases d’épître sont des soleils brillants à chaque fin de chapitre !...
Mais oui, j’ai usé de métaphores, d’adjectifs multicolores et d’épithètes tout en or. Ils sont comme des fleurs épanouies dans les sillons de mon vocabulaire. Je n’ai pas écrit un seul mot difficile, de ces mots abscons, de ces mots hermétiques, qu’on ne trouve que dans des bouquins indigestes ou scientifiques, qui font croire à ceux qui les lisent qu’ils sont instruits et à ceux qui les écrivent qu’ils sont l’élite de l’écriture.
Déroulez le tapis rouge, faites sonner les trompettes de la Renommée ! On me lira dans toutes les grandes bibliothèques ! Je serai une référence, comme on consulte les oracles, je serai compulsé, on demandera mon avis ! De moi, on fera des sujets de dissertation, des compositions de philosophie, d’épiques discussions dans les Grandes Ecoles !
Allez, faites de la place sur les étagères de vos bibliothèques !... Avant, il y avait Platon, La Bruyère, Victor Hugo et maintenant, il y aura moi ! Poussez la Fontaine, Diderot, Pascal et ses Pensées ! Lisez les miennes ! Au zénith de vos rayonnages, je serai comme un guide, une illusion réelle, un soleil de bienfaits ; vous bronzerez pendant votre évasion de littérature…
Je serai adulé ; à chaque coin de rue, je signerai des autographes ! Je ferai des télés ! On me demandera sur tous les plateaux ! La Grande Librairie me réclamera ! Magnanime, je m’assoirai entre Amélie Nothomb et Jean d’Ormesson ! On demandera mon avis ! A l’antenne, les grands de ce monde m’écouteront et quand je me tairai, mes silences rapporteront encore mes aventures d’Armageddon ! Ce sera mon heure de gloire ; avec mon meilleur profil, je sourirai aux caméras et mes frissons seront mes plus belles décorations !...
Je leur raconterai les arcs-en-ciel tendus, la façon de danser dessus ; je leur raconterai les étoiles filantes et comment accrocher ses vœux contre ; je leur raconterai les abysses profonds, les sirènes qui s’y baignent et comment écouter leurs chansons sans réellement se noyer. Avec des mots de tous les jours, je leur parlerai d’Ivresse, d’Amour, de Solitude et de Rencontre. Sur la palette infinie d’impressions verbales, je leur dirai comment j’ai côtoyé des grands peintres et leur déluge d’émotions picturales ; dans des paragraphes bleutés, un instant d’apothéose, comment j’ai capturé les ressacs de la mer, la musique de leurs chuchotements, la couleur de leurs dentelles d’écume et le parfum de leurs friselis salins.
J’ai tout compris de la perversité de l’enivrement, des fourbes étincelles de l’ivresse et de la noirceur du fond du puits. J’ai brisé tant d’anathèmes, consolidé tant de châteaux de sable, tué tant de cauchemars. J’ai traduit les échos des cavernes, les sourires des statues, les courses d’étoiles filantes. J’ai décrypté les danses amusées des flammes des bougies, les ricochets des pierres de lac, les murmures de la source ! J’ai déchiffré les chimères lointaines, les éblouissements des flaques de pluie sur des vérandas pudibondes et les enchantements des grands vitraux enluminés ; contre ces vitres de tintamarre aveuglant, dans mes livres éperdus, j’ai effeuillé tant de marguerites, j’ai volé sur tant d’ailes d’oiseaux…
C’est certain, avec mes livres, j’inonderai toutes les librairies, tous les tourniquets des gares, toutes les bibliothèques municipales de toutes les villes ! Je serai traduit dans le monde entier et même l’Univers ! Des monuments porteront mon nom ! Des rues ! Non ! Des grands boulevards ! Mieux ! Des écoles ! Sous les platanes des cours de récré, on récitera mes poèmes ; devant l’âtre des cheminées, entre les flammes de l’exaltation souveraine, on lira mes pléiades de mots crépitant d’intense Félicité…
Quand on ouvrira un de mes livres, on ressentira aussitôt une grande poussée de bien-être ! Je serai le pansement des afflictions de ce terrible monde moderne, la bouffée de Liberté qu’il nous manque tant ; je serai le Rêve qu’on a tous perdu. Ici, vous lirez des confidences d’une lettre au père Noël ; là, vous suivrez la trace d’une goutte de pluie effarouchée. Ici, vous écouterez une troublante sonate avec ses dièses, ses bémols et ses soupirs ; là, vous supposerez l’écroulement tumultueux d’une vague d’équinoxe sur des récifs énamourés. Ici et là, on ne parlera que d’Amour, de tous ses pouvoirs, de tous ses beaux dégâts, de la Séduction et de tous ses mécanismes aveuglants de poudre aux yeux…
Chez moi, les causes perdues sont encore secourables, les naufragés retrouvent toujours une plage ; les désespérés, une main tendue ; les damnés, le Pardon ; les moribonds, une bouffée d’oxygène. Chez moi, il n’y a pas de Paradis parce qu’il n’y a pas d’Enfer ; les démons sont tous des anges repentants. Chez moi, les faits divers sont des éclosions de printemps. Je suis le sucre des réalités amères, mes accents ne sont jamais graves, mes majuscules sont des révérences de début de phrase et mes points de suspension sont d’intimes branches d’envol à votre imagination. Allez, je me lance !...
Ces éditeurs parisiens, blasés de toutes les turpitudes humaines, ils verront bien comment j’ai apprivoisé les nuages, comment j’ai traduit les mirages, comment j’ai peint les visages ! Avec mille palpitations, on me lira en fermant les yeux ; on ne voit bien qu’avec le cœur…