LE NAVIRE (Lorraine)
Le navire somnole dans le crépuscule ; demain c’est son dernier voyage. Cesseront enfin les hasards du départ, le remue-ménage des hommes dont la fougue le fatigue si souvent, les musiques éclaboussant la nuit, les rires ou les pleurs qui depuis longtemps l’indiffèrent.
Il pourra retourner à ses rêves. Des rêves fous de pirogues balancées par les vagues, de galères primitives mais déjà efficaces ou de bateaux viking aux figures de proue sculpturales. Mais son rêve le plus beau, celui qui le berce comme la vague légère du soir tombant, c’est la jonque chinoise, petite, irrésistiblement évocatrice des chaudes soirées , des fines silhouettes en kimonos de soie, d’ombrelles et de paravents ouvragés qui dessinent un monde qu’il aime évoquer, quand la fatigue le terrasse.
Il est blasé des voyages, il a tout vu, il est temps pour lui d’arrêter le temps. Et de poursuivre, immobile, ce songe qui le poursuit : un soleil déclinant dans un ciel aux chaudes odeurs d’épices, et une jonque aux lampions allumés, bercée par l’étrange chanson d’un musicien invisible.