Le bon esprit de l'escalier et de Picasa réunis (Joe Krapov)
Dans un sens ou dans un autre, « meilleur moment de l’amour » ou pas, l’escalier mène au Paradis. Mais avant de philosopher, faisons donc un peu d’histoire.
Tout commence le mercredi 20 octobre 2010 vers huit heures vingt. Le bus n° 56 en provenance de Mordelles me reconduit, sans que je m’en doute, vers le bordel ! Lui déjà s’est pointé avec cinq minutes ou six de retard (c’est normal, c’est un 5-6 !). Sur la place de la République il débarque le plus gros de son troupeau, dont je suis, et je fais quelques pas pour rejoindre le quai d’embarquement où d’habitude m’attendent les 4 et les 40 (je suis très bien accoté aux 4-40 !).
Mais aujourd’hui, m’annonce-t-on, ils sont absents. Ce n’est pas une énième grève des chauffeurs, c’est que le dépôt des bus est bloqué par d’autres manifestants. Allons bon, pas d’autre solution que de marcher vers le beau lieu où je travaille. La perspective n’a du reste rien de déplaisant : le ciel est bleu, le soleil point là-bas au bout, mon appareil photo est dans mon sac et M. Hajtyla, mon vénéré patron, ne m’attend pas depuis l’aurore en buvant café sur café. Il est absent pour trois jours, parti rendre visite à son ami William Blake à Oxford. Well, well, well !
Je commence donc par longer ma chère Vilaine, ai une pensée émue pour Isaure Chassériau en passant devant le Musée des Beaux-Arts et récolte ma première moisson sur le trottoir d’en face : une pancarte oubliée ou jetée là la veille par un manifestant dont l’humour limite graveleux est quand même supérieur à celui des membres de l’Union pour un Monde Psycho-rigide (j’espère qu’elle n’existe pas, cette union-là !).
Je bifurque à gauche au pont Pasteur, passe devant l’ancienne Faculté dentaire et m’enfile dans les jardins du Palais Saint-Georges. Mon « école buissonnière » me permet d'admirer une sculpture de Cyrille André installée là temporairement. Elle doit s’intituler « Tarzan vétérinaire » ou quelque chose comme ça ! Tout cela me rappelle Rennes-en-Délires !
Puis me voilà bientôt face à ces escaliers qui mènent au Paradis. Thabor que jamais je n’abhorre, jardin qui me tends tes gradins, je repars à ta découverte puisque la porte est grande ouverte !
Des feuilles déjà rouges, couvertes de rosée font avant-plan miraculeux à la volière. Le kiosque à musique plus loin a été démonté pour être révisé. Je délaisse Eurydice encore aux prises avec cet imbécile d’Hermès pour aller trouver (la) grâce aux pieds de Diane chasseresse où des fleurs épanouies se sèchent au soleil.
Par le petit chemin qui longe Palestine je descends à la Roseraie pour y trouver mon deuxième gag : la dame Pensée fume, gratifiée d’un mégot et d’un bouton de rose entre ses doigts de pierre par quelque plaisantin pas plus âgé que moi. Au fur et à mesure que j’avance, je rajeunis.
Saint-Vincent nous rejoue Florence à volonté. Des fruits rouges s’égouttent comme je m’écoute écrire et le soleil fait tache. Puis c’est l’alignement des rampes transversales et déjà l’escalier qui mène à la bibliothèque où j’ai mes habitudes. Après il y aura le monogramme de Sylvie Vartan : 2 mn 35 de bonheur nous rapprochent des 1 mn 51 que je vous destine en bas de ce billet. Suivront le parc Oberthür, l’école Marcel Pagnol dont les enfants parfois se montrent aussi grossiers que les marins du Guilvinec, le sympathique Diapason où j’ai vu la veille un orchestre d’insectes et une belle exposition de papillons et de fossiles (mais non, madame Chèvrefeuille, je déconne !). J’arrive enfin dans mon enfer, ce rez-de-jardin où je m’occupe de la Gestion Krapovienne des Absurdités pour des boutonneux dans mon genre qui ne savent répondre à mes informations précieuses que « Stop flood merci ». ;-((
Car tout cela m’a rajeuni à un point qu’on n’imagine pas. Pour un peu, d’être allé faire un tour d’interdit dans l’Eden, je remonterais bien la rampe à l’envers ! A part la promenade du rêveur solitaire, qu'est-ce qui pourrait nous restituer l’enfantine jovialité liée au rembobinage des films super-8 Kodak (bien caduques) ?
Car dans un sens ou dans un autre, un escalier bien descendu, la plume dans le derrière ou le stylo courant dans des imaginaires, il faudra bien le remonter. C’est ce que semble aussi me dire monsieur Picasa-Film. Ce bonheur matinal d’un paradis négligé livré à un homme seul tandis que tout le monde court vers les pompes à essence, les pompes à phynance ou les pompes de cirque de Constance pendant qu’elle gare, ce bonheur en images, j’ai voulu vous l’offrir sous forme d’une autre soirée diapos sans commentaires du voyageur.
Las ! Le logiciel gratuit, contrariant et pourtant très logique, a lu dans l’ordre inverse mes belles diapositives et il vous fait refaire le chemin à l’envers !
Peut-être croit-il lui aussi que « ce sera mieux hier » ! En tout cas, après le « Chelsea hotel » de Léonard Cohen, le « Natalia » de Georges Moustaki ne le contredit pas vraiment.
Cela dit, le lendemain, pas plus de bus que la veille ! « Les escaliers de la lutte étant durs aux misérables » j’ai pris mon vélo pour aller bosser. Je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit mais dans les descentes, j’adore rétropédaler.



