chocolat amer (Poupoune)
Le temps a changé brusquement. Le ciel s’est couvert, on se serait subitement cru en pleine nuit et les premières grosses gouttes ont commencé à tomber.
Les rires des enfants se sont changés en pleurs inquiets et mêlés aux cris des mamans. Le parc s’est vidé en un rien de temps. A l’abri du feuillage dense de l’arbre sous lequel j’avais trouvé refuge, j’observais l’aire de jeu désormais vide et sombre, la balançoire qui grinçait au rythme du vent et le bac à sable qui devenait gadoueux.
J’ai mécaniquement serré la main qui s’est glissée dans la mienne, sans détourner mon attention du spectacle de quasi-désolation qui s’offrait à moi. Au premier coup de tonnerre j’ai resserré ma prise et je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé ainsi, cette main dans la mienne sous un ciel noir et déchaîné. J’ai pris conscience de l’incongruité de la situation quand une petite voix que je ne connaissais pas a dit dans mon dos : « J’ai faim maintenant. »
Je me suis retournée pour découvrir, au bout du bras qui prolongeait la main que je serrais depuis un temps incertain, une toute jeune enfant suçotant un doudou.
Pas d’autre adulte en vue, du moins pas dans le mince rayon que le lourd rideau de pluie permettait de voir. La petite ne semblait pas perturbée, mais elle avait faim et me le fit savoir une nouvelle fois. Je lui ai cédé ma barre de chocolat et, n’écoutant que mon courage et les gargouillis de mon ventre, j’ai couvert sa petite tête de mon blouson, l’ai prise dans mes bras et, bravant la tempête, me suis lancée à la recherche du ou des parents qui l’avaient perdue. Il n’a pas fallu cinq minutes avant que je sois trempée jusqu’à l’os. Il m’a fallu en revanche près de deux heures et un paquet de biscuits au chocolat pour me débarrasser enfin de l’enfant affamée et la remettre à une maman déconfite et reconnaissante. Une demi-heure de plus pour assurer que non, vraiment, ce n’était rien, que ça arrivait à tout le monde et que tout allait bien. Un quart d’heure encore pour enfin regagner mon appartement, me débarrasser de mes fringues détrempées et me préparer un chocolat chaud pour me réchauffer.
C’est en sortant les deux bols pour y verser le breuvage que ça m’est venu d’un coup : qu’est-ce que j’avais bien pu faire de la mienne, de môme ?