Le bruit de l’acier est glacé sur ma peau. (Caro_Carito)
Sans doute le champagne. Je n’ai rien entendu ; pas même un bruit de pas. J’avais cette gueule de bois d’après les mots de trop. Cela me prenait de plus en plus souvent, ce mal de crâne quand je le voyais. Paul. Il fallait que cela cesse ; seulement après, il me faisait le coup des yeux de chien battu. Je n’ai jamais sur résister à la peine d’un homme. Je revenais, il me demandait pardon et puis…
Pas ce soir. Mes tempes étaient brûlantes et les nuages d’orage avaient, dans leur maraude, avalé lune et étoiles. J’aurais voulu qu’il garde sa jalousie dans sa poche, qu’il ne me suive pas comme si il était le gardien de mon corps. A défaut de régner sur mon âme.
Sans doute le champagne. J’avais trop ri avec les cousins de la mariée. Et son frère dont je gardais encore le souvenir violent d’une peau d’épice. Fine. Paul, en me voyant si gaie, si lointaine, avait eu ce mouvement violent malgré le costume et la cravate de soie. J’oubliais le rire de ce Guillaume qui voulait me raccompagner, et la légèreté de la fête. J’avais lu sur le visage de mon amie, la plus belle ce soir en ivoire et roses pleines, sa peine et sa colère quand il m’avait presque arraché à eex. J’étais lasse. J’avais tourné les talons. Le DJ venait de mettre Nirvana. Je voulais glisser et tourner sur moi-même. Sur la piste, il y avait juste une fille qui dansait.
Après son coup d’éclat et les invectives, il avait disparu dans la nuit. Grand mal lui fasse.
Quelqu’un me tendit une coupe. Je la bus d’un trait et cela me rappela… elle. Isabelle. Nous avions sifflé quelques bières, c’étaient la dernière fois avant que je ne parte pour Londres. Nous avions passé un été de parlottes et de secrets idiots de filles, d’interrogations sans retour. Soudain, elle me montra sa peau blanche ; je ne voyais plus que ses yeux roux, ses boucles cuivrées, ses taches délicates sur son teint clair, cette marque rouge, tailladée : I / L.
J’aurais voulu toucher sa peau, la serrer contre moi. Ma renarde… Je lui ai souhaité bonne chance. Je n’ai pas voulu me souvenir de son visage.
Sans doute le champagne. Je ne l’ai pas entendue et je l’ai laissée s’accoudée à la barrière juste à côté de moi. J’ai soudain senti sa main sur la mienne. Une main fine, légère. Nue. Je n’ai tourné la tête qu’en sentant le froid du métal de sa montre. J’ai frissonné aussi. C’était elle, la fille mince qui tourbillonnait. Je l‘ai laissée prendre mes lèvres.
L’ivresse, peut-être. J’ai oublié l’homme jaloux. J’ai cru voir un instant ma Renarde, celle d’avant les initiales, le sang séché et les faux-fuyants. Je rêvais d’éclat chaud et velouté sous les paupières. Sauf que le regard était gris acier. Il a soudain pris une teinte liquide quand elle s’est à nouveau approcher de ma bouche ; mes mains ont trouvé sous sa tunique mince la rondeur des mamelons. J’ai senti ses doigts frêles glisser sur moi, le froid des anneaux de métal contre ma hanche. La vieille balancelle de nos jeux d’enfants grinçait non loin de là.
Je ne crois pas au verre de trop. Vers minuit, un rayon de lune s’est échappé et j’ai ouvert les yeux. Le tic tac de sa montre avait ce mordant d’acier qui m’avait fait gémir. J’ai alors saisi que cette vie s’était choisi un autre tempo. Que mon cœur n’avait jamais cessé de battre.