Juges 12: 4-6 (joye)

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C’était Jordan qui eut l’idée d’un mot de passe.  

Jordan, c’était notre lideur : grand, blond, stylé. On lui obéissait sans hésitation, nous sa petite bande de larbins. Il n’avait qu’indiquer un pauvre type en K-Way au coin à la récré et nous irions taper de ouf sur ledit cheum.  

- Ziva les gars, dressez-le ! et nous tomberions dessus, les poings fermés.  

Nous étions nombreux, personne n’osait nous dénoncer. Tout le monde savait qu’il ne fallait pas cafter. Les cafteurs, ça chopait pire, c’était bien connu. 

Bon, j’avoue que je tapais beaucoup moins que les autres, faut dire que ça me filait des reflux de voir un nez peté, une dent brisée ou du sang craché. 

Mais je cachais bien mon malaise. Si Jordan avait flairé ma trouille, il m’aurait cueilli et je serais devenu sa tête de Turc personnelle. Je faisais gaffe, je voulais rester le sous-chef de sa petite assoce. 

Donc, le jour  Jordan proposa un mot de passe afin qu’on prenne pitié sur les non- initiés, nous pensions tous que c’était hyper-génial, comme toutes les idées de Jordan.

- Alors, ce sera quoi ? murmura-t-on autour de lui. 

- Du calme, les gueux, du calme, répondait-il en allumant sa vape. D’ailleurs, c’est Gary qui vous le dira. 

Au son de mon prénom, jétais sous le choc, je  fus comme figé. Moi, je savais bien piquer les clops, filer des antisèches, lui dégoter une pouffe vraiment timpe, des trucs banals, du coup, mais là, prendre vraiment l’autorité de déterminer quoi que ce soit, j’étais traqué comme un con. 

- Euh, commençai-je, pour gagner du temps.

- Le mot de passe, c’est EUH ? cria la bande, tout de suite furax.

- Putain ! C’est quoi ??? 

- L’est taré, ce Gary ?  Hein, nul !  Les murmures se multipliaient. 

Finalement, ils n’osaient pas trop me charrier, sinon Jordan aurait vite fait un de ses appels à l’ordre dont personne ne sortait indemne, même pas Jordan. Je le surpris une fois, il pleurait dans l’allée après une bagarre particulièrement rude. Quand je lui tins la main, automatiquement, il me tourna le dos et partit. 

D’un coup, ce jour-là, je sentis que j’allais payer cette faute. Il me fixait de ses yeux bleu acier, et j’y vis l’étincelle d’une cruauté joyeuse juste avant de l’entendre crier d’une voix étrangement rauque : 

- Ziva, les gars, dressez-le ! 

 

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Schibboleth (petitmoulin)

 

Toi qui pleures sur ton ombre
Et accroches un souvenir
Au tremblement de tes mains
Pour quand il n'en restera plus
Connais-tu KakKaRente
Toi qui regardes tes enfants
En baissant les yeux
Parce que ta chemise
Sent la sueur ancienne
Et l'impayé
Et qui cent fois
Traversas la rue
N'y trouvant que le poids
Lourd
De l'amertume
Dans le cloaque de la spéculation
Connais-tu KakKaRente

KakKaRente
C'est le Schibboleth
Qui ouvre les portes
D'un monde
Qui vous est inconnu
Un empire où résonnent
Les trompettes du profit
Le grand orchestre des finances
Un monde qui vous est inconnu
Et se nourrit
De votre assiette
Vide

 

 

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Le Combat oublié du Titan anonyme - tiniak

 

à Joe Krapov,

Sa guerre avait pris fin à la mort de l'étoile
Elle aura tant duré qu'y ont passé des siècles
Ses débuts, contenus sous autant de couvercles
s'égaillent désormais en d'innombrables voiles

C'est à présent qu'il faudrait lui donner un nom
Lui, le dernier géant à s'être battu pour
quand des cris surhumains massacraient l'alentour
dans un règne d'oubli, de haine et d'abandon

Histrioniques orgues parcourant les astres
des forces sans pitié répandaient leurs nuisances
en dépit des raisons qui fondent l'existence
comme des sentiments, des rêves enthousiastes...

Il vint, parmi les siens, garants de l'univers
combattre ces fléaux de sinistre extraction
Anonymes, sans gloire, ils tombèrent au front
un à un, qui de l'air, du feu, de l'eau, la terre

Bien que faits de pur grès, au quartz immémoriel
ses pairs ont tous péri dans les âpres combats
Tant le fiel ennemi savourait leurs trépas
chaque ordre disparut à l'exception d'un seul

Boule-Feu s'assembla en un soleil, ailleurs
où l'Onde s'empara d'un proche satellite
que l'Ether protégea de son souffle, à sa suite
quand l'ultime combat revenait au Veilleur

Onde se prit alors, à l'abri de ce ciel
de lancer à nouveau la chaîne du Vivant

L'Ether s'étourdissait en de multiples vents
courant les océans, les plaines, les montagnes

Et le feu du soleil ordonna ce cheptel...

Tous avaient oublié le dernier combattant
(la vie était si douce en cet endroit des mondes)
Or, la fin de l'étoile et de sa Bête Immonde
survint dans les confins où naquirent les Temps

Hors ça ! Il fallut bien qu'il vienne et se raconte
le titan victorieux, après des millénaires...
Reconnaissant les siens, il plongea vers la Terre
où il fendit les airs... et se noya dans l'onde
Pauvre pierre sans nom, sur la terre oublieuse

krapov_géant-mer
crédit photo : ©Joe Krapov

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Historique du Schibboleth (Passion Culture)

 

L'histoire du schibboleth commence au XIIe siècle avant Jésus-Christ, au temps de Jephté, Juge à Galaad en Israël pendant six ans. Par manque de temps, je vous passe tout le contexte politico-militaire de l'époque.

Galaad occupa les gués du Jourdain. Chaque fois qu'un fuyard d'Ephraïm voulait passer, on lui demandait : "Es-tu d'Ephraïm ?" Il répondait "Non. " "Eh bien, disaient-ils alors, prononce : Shibboleth." Et l'homme disait "Sibbolet", sans parvenir à prononcer correctement. Ils l'appréhendaient alors et l'égorgeaient près des gués du Jourdain.

Juges 12, 5-6 (Bible de Maredsous)

Un schibboleth désigne depuis lors un signe de reconnaissance verbal.

Plusieurs schibboleths sont intervenus d'une manière similaire tout au long de l'histoire de l'humanité. Impossible de les évoquer tous, cela nous occuperait trop longtemps. Je voudrais juste en évoquer trois.

En 1301, le roi de France Philippe le Bel conquiert la Flandre. Le 18 mai 1302, les Brugeois se révoltent. Les « matines de Bruges » désignent le massacre survenu cette nuit là, dans leur chambre à coucher, d'un millier de partisans du roi de France, dont la garnison française logée chez l'habitant. Pour savoir qui massacrer les rebelles demandaient de prononcer correctement « schild en vriend » (bouclier et ami). Ceux qui n'y parvenaient pas furent égorgés.

Un autre exemple de schibboleth, plus proche de nous et surtout moins sanglant s'est déroulé vers la fin du mois de mars 2010. Un peu partout dans le monde, on voyait des centaines de touristes errer dans les aéroports. Lorsqu'ils se croisaient, l'un d'eux demandait "Eyjafjallajökull ?" , un autre répondait "Eyjafjallajökull ! " et, tombant dans les bras les uns des autres, ils se mettaient à pleurer leurs avions cloués au sol.

Le dernier exemple en date s'est produit pas plus tard qu'hier. Je voulais aller au restaurant, cela faisait longtemps que je n'y étais plus allé. A l'entrée, un cerbère au regard mauvais m'a baragouiné quelque chose que j'ai pas compris. Lui demandant de répéter, il m'a semblé entendre "Quo vadis ?" et j'ai aussitôt répondu "Henryk Sienkiewicz" . Mais ce ne devait pas être la bonne réponse, car il a refusé de me laisser entrer. Je suis resté quelque temps près de l'entrée et je crois que j'ai enfin compris le schibboleth de notre époque. Le cerbère demande "Quovidesaiffetiquette ?" et il suffit de répondre "Quovidesaiffetiquette !" Quand je dis qu'il suffit de répondre cela, je me trompe : il faut aussi montrer son smartphone, mais je n'ai toujours pas compris pourquoi. Bref je suis rentré chez moi manger la tartine de pain rassis qui me restait :-( .

 

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... sauf quand ils oublient leur mot de passe (Joe Krapov)

 

- Amalia ! Amalia ! Qu’est che qué ch’est tou as fichou avec lé carnet des mots dé pache ? Yé né lé trouvo plous !

- Ch’ai pas touché tes affaires, Pablito !

- Et ch’est quoi lé mot dé pache dé l’ordinator ? Ché mé souviens plous !

- Tou mé l’as chamais dite, qué tou dis cha doit rechter oune chécrète, même por bibi. Qué tou n’as pas bisouane del controule parentale. Qué yé té soupchonne dou coup d’aller chour des chites cochonnes !

- Qué cha commence par oune « sch » et qué cha ché manche, yé mé rappelle !

- Chauchiche ? Choucroute ? Chalchifi ?

- Qué ch’est vert auchi !

- Flageolets ? Espinaches ? La chalate ?

- Oui ! Qué ch’est les pétites cherbes qué tou mets dans la chalate !

- Yé vois pas ?

- Qué ch’est auchi lé titre d’oune opérette avec trois hommes nous chour la schène ? Qué ch’est lé compliche dé Marchel Proucht qui a écrit la mousique dé ché trouc ! Reynaldo Hahn !

- Hé Pablito, cha chouffit ton yeu des mille euros ! Qué y’ai ma couichine à préparar !

- Qu’est-che tou fais de bon ?

- Des « accras de morue à la ciboulette » !

- Shibboleth ! Lé voilà lé mot dé pache que yo cherchais ! D’ailleurs y’ai rétrouvé moun carnette.

- ...

- Qu’il était tellement bien ranché à cha plache qué yé lé voyais plous !
 

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Contribution de Clio101

 

La Garde royale, des hommes et femmes, vêtus de verts et or, qui avaient dédié leur vie et leur intelligence à la défense et au rayonnement de l'Empire. Quand ils se croisaient, ils échangeaient de mystérieux saluts faits de gestes de mains, chaque fois différents.

Varim les voyait tous les jours : sur le chemin de l'école, en allant faire une course pour sa famille ou en arpentant les rues d'Arménia avec ses amis.

Fasciné par la tranquille assurance qu'ils dégageaient et désireux de les rejoindre dès qu'il aurait l'âge de se présenter aux épreuves, Varim s'arrêtait souvent de longues minutes à les observer dès qu'il en croisait un et tentait de mémoriser leurs mouvements de mains. Une fois chez lui il s'entraînait à les reproduire, se croyant, l'espace d'un instant, un membre de la Garde à part entière.

Un jour qu'il se trouvait dans le parc des Milldors il s'amusa à réaliser certains gestes qui lui plaisaient plus que les autres.

            - Dis donc toi !

Varim se figea. Entièrement absorbé dans sa tâche, il n'avait pas remarqué l'homme qui était entré dans le parc et avançait vers lui à grandes enjambées. Le soldat le saisit par le col et le souleva, de façon à le placer à quelques centimètres de son visage.

            - Je vais t'y reprendre à réaliser notre schibboleth ! Pour la peine tu vas recevoir une bonne leçon et tu me feras le plaisir de ne plus croiser mon chemin à l'avenir ou tu auras de gros ennuis.

Varim devint blême. Ses jambes se mirent à trembler de façon incontrôlable et son visage se couvrit d'une sueur épaisse qui vint bientôt recouvrir tout son corps. Sans paraître le remarquer, l'homme leva la main et se prépara à flanquer la correction que méritait ce garçon indiscipliné.

            - Que se passe-t-il ici ?

L'homme suspendit son geste. Il se retourna lentement, sans lâcher sa proie. Son interlocuteur, grand, bien bâti et sans une once de graisse, habillé du même uniforme que lui à l'exception des trois bandes jaunes à son bras, vint à sa rencontre.

            - Capitaine de Tramines, se mit-il à dire d’une voix obséquieuse, ne vous souciez pas de cela. Ce n'est qu'une petite vermine qui a osé réaliser notre schibboleth. Je m'apprêtais à le punir pour qu'il ne recommence pas

            - Ce n'est qu'un enfant, asséna le capitaine. Il ne pensait sans doute pas à mal. Nos principes interdisent la violence gratuite et font de la protection des plus faibles une priorité. Repose ce petit sur-le-champ et laisse-nous.

            - Mais, mon capitaine....

            - Ton zèle t'aurait-il rendu sourd ? Pose ce garçon à terre et rejoins la caserne. Tu viendras me voir à mon retour.

L'agresseur de Varim le posa en ronchonnant puis s'éloigna d'un pas vif. Nul doute que l'enfant venait de gagner un ennemi pour le restant de ses jours.

Encore sous le coup d'une violente émotion Varim tenta de partir en courant mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Il serait tombé si le capitaine ne l'avait pas retenu. D'une main à la fois ferme et emplie d'une certaine douceur le capitaine de Tramine le guida vers un banc tout proche.

            - Ne pars pas si vite mon garçon. Il est des choses que nous devons discuter.

            - Oui mon seigneur, balbutia l'enfant d'une voix tremblante comme s'il allait se mettre à pleurer.

            - Ne t'affole pas, tu n'as presque pas fait de mal. Comment t'appelles-tu ?

            - Varim, mon seigneur. Je viens d'avoir 10 ans.

            - Varim, sais-tu quelle est ta faute ?

            - Non, mon seigneur.

            - Il est strictement interdit à quelqu'un qui n'est pas membre de la Garde royale d'en réaliser le schibboleth. Tes parents ne t'en ont pas averti ?

            - Non, mon seigneur.

            - Et pourquoi cela ?

            - Parce qu'ils ne savent pas que je sais réaliser les gestes, mon seigneur. Je me dissimulait à eux pour ne pas que quelqu'un se moque de moi.

            - Pourquoi réalisais-tu ces gestes ?

            - Parce que j'admire la Garde royale et qu'en faire partie est mon rêve, mon seigneur.

            - La première vertu d'un soldat de la Garde royale est l'obéissance. Tu ne dois exécuter ces gestes en aucun cas c'est bien compris ?

Varim sursauta. La voix du capitaine de Tramines avait résonné aussi tranchante qu'une lame de couteau.

            - Oui mon capitaine, murmura-t-il.

La voix du capitaine s'adoucit.

            - Si tu veux un jour prétendre à intégrer la Garde, sois curieux et attentif. Instruis-toi et reste sensible aux mouvements du monde. Et adopte en permanence un comportement honorable et irréprochable.

Instinctivement Varim s'était levé, comme pour laisser ces paroles le pénétrer jusqu'aux tréfonds de son être. Il n'était plus le garçon fou qui imitait ses aînés sans réfléchir mais un homme en devenir, avide de savoir et prêt à tout faire pour réaliser ses rêves.

Le capitaine quant à lui observait avec tendresse cette jeune pousse qui buvait ses paroles comme une plante assoiffée. Il ne connaissait pas ce garçon mais devinait en lui les prémisses d'un caractère exceptionnel.

D'un air grave l'homme d'expérience et l'homme à naître se serrèrent la main, scellant un pacte pour la durée de leur vie.

Tout à leur échange de promesses aucun d'entre eux ne vit l'homme qui les contemplait depuis l'entrée du parc, le visage déformé par une haine profonde.

 

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Je comme Je me souviens (Adrienne)

 

Ils étaient 126 et à tous leur prof de français avait répondu: « excellent choix ! » quand ils leur avaient annoncé qu’ils envisageaient des études de philologie romane.

« Tu es de loin la meilleure en français », avait dit le prof de N***, une Limbourgeoise, « tu devrais faire les Romanes. »

C’est ainsi qu’ils étaient 126 cette année-là à recevoir leur première dictée du terrifiant professeur Mertens.

« Vous allez voir », les prévenaient les redoublants, « vous allez tous avoir moins que zéro. Vous aurez des moins vingt, des moins trente ! »

Et l’Adrienne, comme tant d’autres probablement, se disait « pas moi ! »

Elle avait toujours été imbattable en dictée et en faisait un point d’honneur.

Puis le professeur Mertens a lu le texte qu’il avait prévu pour assener à tous ces jeunots un bon premier coup de trique, histoire de leur mettre tout de suite les pendules à l’heure : ils avaient encore tout à apprendre !

Le texte était fort long et les exceptions, anomalies, participes passés de verbes pronominaux suivis de l’infinitif et autres pièges se succédaient.

Mertens jubilait devant les têtes basses : une fois de plus, son traitement de choc marchait.

Au cours suivant, il jubilait encore, le paquet de dictées corrigées à la main : deux traits sous les erreurs grammaticales et un seul sous les erreurs d’orthographe.

Il tenait à distribuer lui-même les feuilles et le faisait dans l’ordre, en commençant par la pire de toutes, appelant les noms un à un, ce qui l’obligeait à aller sans cesse d’un bout à l’autre de l’amphi. C’était une de ses manières d’apprendre à connaître ses ouailles et à coller un visage sur un nom : le premier mois n’était pas passé qu’il connaissait les 126.

Bref, vous imaginez les cœurs battant fort au fur et à mesure de la distribution.

« C’est excellent ! » a-t-il dit à l’Adrienne, qui avait réussi le pire score de toute sa vie.

***

Le professeur Mertens, c'est celui qui nous donnait des petites fiches à apprendre par cœur: le mot schibboleth figurait sur celle des quelques rares mots de la langue française qui s’écrivent avec 2 b: « à l’occasion du sabbat, l’abbé offrit un gibbon gibbeux au rabbin qui lui avait expliqué ce que c’est qu’un schibboleth »

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Comment ? Pain au chocolat ? (Yvanne)

 

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Le schibboleth du Sud Ouest et bien sûr de la Corrèze, le voilà.
Et on ne triche pas puisqu'il vient directement de l'épi de blé !

 

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Humour ou humeur ? (Kate)


- Salut Didier !

- Ça va Vincent ? Un café ?

- Oui, un double...

- Et un grand verre d'eau non glacée.

Tiens?

- Merci. C'était super la matinée du 29 : rock, plateau de fromage, ambiance...

- Ouais, du monde. Pourtant on n'ouvre jamais le samedi. Une première... Tu lis le Goncourt ? C'est bien ?

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- Bof... C'est Kitty qui l'a lu et me l'a passé mais tiens, encore un mot à chercher : schibboleth !

- Quoi ?

- Oh, un mot de passe, un signe de reconnaissance, d'appartenance, un peu comme quand tu demandes le "passe" et que tu le scannes.

0-5

- Je vois. Moi je lis "Nouilles ou pâtes ?".

- Fais voir...

- Marrant !

- Ah oui, quand même ! "Amante ou maîtresse ?" Question intéressante...

0-10

- Prends-le. Dis-moi ce que tu veux. Menu du jour ?

- Nouilles ou pâtes... Non, je blague. Tu as de l'os à moelle ?

0-11 2

- Oui, sauce au vin.

- Douze cinquante ? C'était pas à treize ?

- Si, en janvier, et on n'en avait plus. Là, on en a et on a baissé le prix et puis 13 €, pas cool comme prix...

- Bon, un faux-filet, un vrai. À point.

- Frites et salade ?

- Oui, pour 13 heures.

- Ça roule !

Pas moyen de lire en sirotant un café. À peine plongé dans le chapitre "Amante ou maîtresse" (mais pourquoi ça m'intéresse tant ?) que la sonnerie de mon téléphone joue "Pulp fiction" (avec Vincent Vega, non pas moi !). Ça c'est Jean-Mi, je lui ai collé cette sonnerie  énervante. Je réponds pas, on est vendredi, mec !

Bien écrit ce truc... ça me fait penser à Flaubert qui avait dans sa vie toutes ces nuances dans ses relations féminines, surtout avec Louise Colet, je crois.

Ma bien-aimée à moi m'a quitté à Noël. Je m'en doutais un peu depuis qu'elle a eu ce poste "à responsabilité" (comme on dit !) à la banque et qu'elle passait plus de temps au travail qu'avec moi... Et moi aussi plus de temps au boulot qu'avec elle : on se croisait et l'on n'était plus que rarement tous les trois en famille avec notre fils Hippolyte.

Téléphone...Encore ! Cette fois c'est Kitty, je le sais car mon idiot de frère, m'a mis la sonnerie "Ta Katie t'a quitté", chanson de Bobby Lapointe qu'il a détournée en "Ta Quitterie t'a quitté", humour ou vacherie ? Je vais l'enlever, ça m'énerve. Oui, Quitterie mais Kitty c'est plus simple et surtout plus compréhensible...

Bon, j'ai pas répondu non plus. Elle m'a laissé un message, elle aussi.

Une longue inspiration et je compose le 888 : "Vous avez deux nouveaux messages et trois messages sauvegardés", merci la voix mécanique.

Aujourd'hui, à onze heures zéro trois : "Vin-cent ! Bon sang, tu m'as pas rendu ton article sur Bourdieu. Tu sais, le trentième anniversaire, etc. Je t'ai envoyé par mail les infos. Mais tu me fais pas la même chose, joue-la plutôt "billet d'humeur". Pour dix-sept heures, sans faute. Je compte sur toi."

Aujourd'hui, à onze heures quinze : "Vince, c'est Kitty. Le petit est malade, une gastro je pense. Je le récupère à l'école et je le garde à la maison ce week end. Je t'appelle ce soir."

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J'envoie un SMS à Jean-Mi : "OK" et un autre à Kitty : "OK merci" et j'ouvre le mail avec l'article que j'avais déjà lu avec intérêt à sa sortie fin janvier mais il m'était sorti de l'idée que je devais écrire un truc là-dessus...

Je repense, je ne sais pas pourquoi au Goncourt et au mot que j'ai cherché et qui m'a donné une furieuse envie d'arrêter de le lire... mais peut-être pas définitivement. Ah oui ! "Schibboleth"... Ça me rappelle le film "My fair Lady" que j'avais vu au Ciné Club de la Fac d'Anglais où le professeur de linguistique, tel Pygmalion, veut relever le challenge (anglicisme !) de faire passer l'accent faubourien (cockney) de sa Galathée à coups de répétitions du style : "The rain in Spain mainly stays in the plain" ("Le ciel serein d'Espagne est sans embruns" in French) ! Bien sûr, ça marche. Enfin, au début. Et puis pas tant que ça... "Chassez le naturel, etc."

Comme le racontent les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon dans "Notre vie chez les riches", leur autobiographie récemment sortie, leurs mémoires à quatre mains, comme leur travail l'a été, même s'ils ont exploré bien d'autres champs et d'autres territoires. Enfin, lls expliquent que même si leurs fréquentations avec les classes élevées ou aristocratiques leur ont apporté des vrais échanges et des amitiés, c'est quand même pas ça... En gros, "t'en es, ou t'en n'es pas"... Tu l'as ou tu l'as pas, le shibboleth ! Ca y est, je l'ai casé ! Ah ! Ah !...

Et puis bien sûr, le magnifique film "Ridicule" qui n'est pas sans faire écho au "Bourgeois gentilhomme" : même riche, tu n'auras jamais tous les codes et on se fichera toujours de toi...

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Et bien sûr aussi le roman beau et cruel de Donna Tartt, "Le maître des illusions", où les étudiants qui font du grec ancien se trouvent appartenir à une sorte d'élite, de club très fermé où le héros n'a pas vraiment sa place... Tiens, je vais le relire !

Bourdieu ? Oui, Pierre Bourdieu, si cultivé, qui aimait plus que tout Flaubert et Proust, Bourdieu décédé depuis trente ans, déjà, toujours présent, bien présent et le livre "La distinction" a fait comprendre bien des choses à beaucoup de gens, dont moi.

Résumons : il est presque midi, je vais demander le repas pour 14 heures plutôt et je finirai l'article pour Jean-Mi. De toute façon, je récupère pas le gosse ce soir à quatre heures, j'ai le temps...

Page 71 : Se laver ou faire sa toilette ? Trop marrant ! Il est fait référence à "L'amant de Lady Chatterley" et dans chaque chapitre des références littéraires. Top !

- Ça te plaît, Vincent ?

- Tu parles ! Super bien, ça me rappelle la Fac.

- Je te le prête.

- Merci, je veux bien. Je vais écrire sur la banquette du fond, je mangerai vers 14 heures.

- OK.

0-1 2

Bourdieu, "La distinction" : livre culte et quelle couverture ! J'ai compris pourquoi mes parents enseignants lisaient Télérama, écoutaient Bach et Brel et n'aimaient pas Johnny (mais moi si !)... Tout ça est loin, les codes ont changé. Enfin, je sais pas. Quitterie aurait-elle été mieux assortie avec un Eudes ou un Josquin ?

0-2

D'ailleurs, si on s'est rencontrés au cours de "Civi" sur la vie en Angleterre à l'époque victorienne, cours qui m'a tant passionné, mais pas elle, elle est partie en Droit en fin d'année...

- Tiens, Vincent.

- Ah oui, merci Didier ! Ça a l'air bon.

- Tu voudras un dessert ?

- Non, fromage.

- Je t'apporte un verre de Bordeaux et une grande carafe d'eau !

- T'as tout compris. N'oublie pas l'addition.

- Tiens, et café offert.

- Je te ramène ton bouquin la semaine prochaine.

 

 

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