28 mars 2009

Se perdre dans l'eau (Laura)

Se perdre dans l’eau
Retrouver la vie originelle
Oublier les mots
Tout simplement vivre

Se laisser dériver
Doucement vers le rivage
Ne plus nager
Arrêter la bataille

Se laisser aller
A regarder le ciel
A sentir et écouter
Le silence du soleil

Puis fermer les yeux
Et se croire au paradis
Terrestre où tous les vœux
Ont un goût d’infini.

photo_peiffer_pour_paysages

Souvenir de Oualidia(Maroc)

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Plaque neuve (Papistache)

ptite_annonce— Allo, Monsieur Édiperoi ?
— Lui-même.
— Ça tient toujours pour 17 heures ?
— Pardon ?
— Pour le divan, samedi à 17 heures ?
— Ah, oui ! samedi, 17 heures.













Madame Jocaste Édiperoi s’étonne. Son époux, nouvellement installé au troisième étage d’une résidence cossue sur la Croisette, se sépare, pour une somme dérisoire, de son divan, acheté à prix d’or à un designer  italien de la plus grande notoriété.
— Adalbert chéri, pourquoi vous défaire de votre instrument de travail ? Le cuir irritait-il la peau du dos de vos clientes ?
— Jocaste aimée, à chaque fois que j’exhorte mes “patientes” à se détendre : “Installez vous sur le divan, confortablement... Vous y êtes à l'aise ? Bien calée ? Respirez un grand coup... Encore plus profondément.... Fermez les yeux... Complètement... Parfait... Vous êtes dans un endroit agréable, où ce qui se passe est bon. C'est sans doute hier, la semaine dernière, il y a 3 mois, 2 ans, 20 ans... Vous vous en souvenez.... Où êtes-vous ?...” à chaque fois, avant même qu’aucune ne puisse énoncer le moindre souvenir, mon divan  meugle à fendre l‘âme. On jurerait un veau sous sa mère.
— Adalbert ! J’ai toujours su que vous aviez un don !

adalbert

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Les Deux enfants (Virgibri)


En 1996, je suis allée à la fête de la musique, seule, dans Paris. Je me suis promenée du côté des Tuileries, alors qu’il existait déjà cette petite fête foraine dans le parc.

J’avais bêtement tué des ballons au plomb, et remporté une peluche que je brandissais naïvement, comme un trophée de voyage en solitaire.

En arrivant sous les arcades du Louvre, j’ai écouté un saxophoniste, je crois. A côté de moi, une femme tenait dans ses bras sa petite fille. J’ai entendu son prénom : nous portions le même.

Trois jours plus tard, le 24 juin 1996 donc, j’écrivis ce texte au lycée, que j’intitulai Les Deux enfants

« Sans le savoir, elle portait votre nom. Une enfant de nulle part, derrière des lunettes trop épaisses pour des yeux d’innocence, dans les bras de sa mère. Un sourire exquis comme un fruit, qu’une voix de princesse recouvre joyeusement. La peluche que vous lui avez offerte n’a pas de nom. Sur le moment, vous n’en aviez pas trouvé. Un petit chien fripé, perdu dans vos mains de jeune fille lointaine, que l’enfant faisait danser sous vos yeux scintillants. C’était du bonheur pur. Un moment tout présent, que rien n’aurait osé altérer : ni vos souvenirs gangrénés par la solitude, ni vos doutes sur ce qu’il adviendra de vos amours multiples et unes. L’enfant et la mère souriaient. Devant ce chien sans nom, peluche douce de certitudes, des larmes ont perlé au fond de vous-même. L’enfant et la mère se sont éloignées. Les deux petites filles au même prénom se sont fait signe au revoir ; l’une tenant un petit chien marron fripé dans sa main toute ronde ; l‘autre tenant la fin de son enfance au fond de son regard, en faisant l’impossible –ne pas pleurer- pour qu’elle lui échappe définitivement. »

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Veilleuse (Tiphaine)

C’est la nuit et je suis dans ma voiture. Les roues avalent les kilomètres, doucement. C’est curieux cette impression d’aller lentement quand on est lancé à plus de cent sur une route… Le vroum-vroum a endormi depuis longtemps mes lutins. Dans le rétroviseur, j’aperçois leurs têtes d’anges. Ils sont beaux quand ils dorment, on croirait qu’ils flottent dans le bonheur… Un sourire sur le visage de mon fils, un rêve de chocolat ? Ma fille suce son doigt, j’aime tellement le petit bruit qu’elle fait, elle le perd soudain, son petit corps s’agite dans son sommeil, puis elle le retrouve et s’apaise immédiatement.

Les roues avalent les kilomètres et la nuit tandis que la radio chante un air nostalgique dont je ne retiendrai pas les paroles. J’ai mes propres mots.

« Dormez petits lutins de mon cœur, maman est là qui veille, dors mon homme chéri, je sais le chemin »…

Ma 206 ronronne, un lapin là-bas, dans les phares… Il me regarde surpris et détale aussi vite qu'il était apparu. Sur lui aussi, je veille…

J’aime ce moment, au cœur de la nuit. J’aime être celle qui veille. Mon petit monde dort, à l’abri du froid du dehors, bercé tendrement par les vibrations de ma voiture grise.

Et moi, je ne sais rien de plus doux que leurs sourires confiants, je ne sais rien de plus beau que ces nuits de veille…

Tout à l’heure, ils ouvriront les yeux, ils auront de petites têtes ensommeillées, tout étonnés d’être arrivés, déjà. Tout à l’heure…

« Dormez petits lutins de mon cœur, maman est là qui veille, dors mon homme chéri, je sais le chemin »…

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Chez le psy (Val)

- Bonjour !

- Bonjour.

- Installez-vous…

- Faut que je m’allonge ?

- Oui, allez-y, ça va vous détendre…à moins que ça ne vous pose un problème…

- Oui !

- Ah ? Et pourquoi donc ?

- Parce que ça ne va pas me détendre.

- Et pourquoi ça ne vous détendrait pas ?

- Parce que lorsqu’un un soignant me dit « allongez-vous, ça va vous détendre », en général je me crispe.

- Ça vous est déjà arrivé ? Racontez…

- Oui, c’était pendant ma seconde grossesse. Je m’étais inscrite à des séances de relaxation…

- Et ?

- Eh bien j’ai arrêté à la troisième séance. Y aller était une source de stress supplémentaire.

- Etrange ! Vous ne vous y sentiez pas à l’aise ?

- Du tout !

- Et pourquoi ça ?

- Je n’en sais rien. Plus la sage-femme me disait « détendez-vous », et plus je me crispais. Et lorsqu’elle m’a dit « Tiens, c’est la première fois que je vois ça ! », ça m’a raidi encore plus, vous voyez ?

- Donc vous avez arrêté ?

- Tout à fait !

- Et un psy ? Vous en avez déjà vu un, avant moi ?

- Hum… oui. Deux, même !

- Vous ne vous allongiez pas ?

- Jamais !

- On fera comme ça, alors…

- Merci !

- Bon. Je ne vais pas vous dire de vous détendre, alors… Mais, essayez tout de même, si vous le pouvez, de penser à un souvenir agréable, peut-être que ça vous mettra plus à l’aise. Je vous sens tendue.

- Voilà, j’ai mon souvenir…

- Bien ! Vous me racontez ?

- Je ne vais pas y arriver…

- Ah ? Pourquoi donc ?

- En fait… je n’aime pas vraiment parler non plus. Mais, si vous voulez, je peux vous l’écrire.

- Hum… vous n’aimez ni vous allonger, ni vous détendre, ni parler ?

- Ben… pas avec des soignants.

- Vous ne craignez rien avec moi…

- Ce n’est pas la question. Je n’ai pas peur, je n’y arrive pas, c’est différent.

- En revanche, ça ne vous pose aucun problème de m’écrire ?

- D’écrire, non !

- Mais… vous êtes aussi comme ça dans la vie, ou c’est juste que vous êtes gênée ici ?

- Ça dépend !

- Il y a des choses que vous ne savez dire mais que vous écrivez ?

- Oui, voilà.

- Avec les gens de votre entourage ?

- Ça arrive.

- Vous avez peur de dire les choses ?

- Je n’ai pas peur, je n’y arrive pas, c’est différent.

- Vous craignez d’être rejetée, ou que vos paroles soient mal interprétées ?

- Même pas. C’est mon corps qui s’y refuse, pas moi.

- Et là, en ce moment, ça vous fait ça ?

- Plutôt !

- Bon… et des cours de diction ou d’expression corporelle, pour vaincre votre timidité, vous y avez déjà songé ?

- Je ne suis pas timide. J’ai fait du théâtre…Je vais vers les gens sans problème.

- Comment expliquez-vous que vous ne puissiez pas me parler de ce souvenir ou d’un autre ?

- Je ne me l’explique pas.

- Bon, si vous préférez, vous me l’écrirez pour la fois prochaine. Ça vous va ?

- Ça me va.

- Vous avez vu deux confrères avant moi… de ça, on peut en parler ?

- Oui.

- Je vous écoute.

- Posez-moi des questions…

- Ah … Vous les avez vus pour quelles raisons ?

- On peut commencer par une question plus facile ? Pour celle-là il faut que je réfléchisse. Je vous dirai la prochaine fois.

- Bon… ça c’était bien passé ?

- Je ne sais pas.

- Vous en avez bien une petite idée, non ?

- Nous avions quelques problèmes de communication…

- Là vous m’étonnez !

- C’est pas gentil, de se moquer…

- Pardon. Je peux vous poser une dernière question ?

- Tout à fait.

- Pourquoi êtes-vous venue me voir ?

- Je ne sais pas.

- Il n’y a pas de raison particulière ?

- 

- Vous ne voulez pas me le dire ?

- Ce n’est pas que je ne veux pas…

- Vous n’y arrivez pas, j’ai compris ! La fois prochaine vous me le direz ?

- C’est que..

- Oui ?

- Je ne sais pas encore très bien si je vais revenir…

- Ah bon ?

- Oui.

- Et pourquoi donc ?

- Finalement… je crois que je les aime, mes tourments…

- Ah ! Et c’est donc pour cela que vous préférez les garder pour vous, non ?

- Oui, certainement.

- Jalousement ?

- J’en offre à l’occasion, mais je suis très économe.

- Vous ne les sortez que pour les grandes occasions ?

- On peut dire ça.

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Haïku (MAP)

 

 

Partir … Le beau rêve …

Regard rempli d’océan

Folie du grand large !


Les_yeux_r

MAP

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Petite fleur (Kloelle)


Un souvenir heureux ?
Vous voulez que je vous raconte un souvenir heureux …
Les souvenirs heureux ont la couleur du lilas…Vous ne trouvez pas ?
L’arbre était assez gros, planté juste à côté du petit jardinet, celui qui était en toute saison envahi par les herbes folles. Je devrais me souvenir de l’odeur de ses fleurs, mais non, je ne garde en mémoire que la couleur de cette cascade de pétales mauves.
A peine arrivée dans la cour de la petite ferme, c’est le premier endroit que je visitais. Je courais de toutes mes forces vers ses branches chargées et je m’allongeais dessous, comme une princesse endormie. L’herbe était chaude, les fleurs avaient cette finesse, cette splendeur qui ne s’offre qu’aux esprits élégants. Je me souviens de la clarté qui crevait le feuillage et glissait lentement sur les perles violines.
Les yeux plein de ces ornements, je rêvais de toilettes somptueuses, de princes au discours policé. J’avais cinq ans, peut être six.
C’est fragile vous savez un sommeil de princesse, aussi fragile que peut l’être une fleur de lilas. Il suffisait de quelques mots pour tout briser.
- Ne fais pas attendre tes grands-parents, lave-toi les mains, nous passons à table.

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Un tiens vaut mieux que deux (shivaya-warduspor)

« C'est vrai qu'il est bien ce divan, docteur... je me demande même si ce n'est pas une des raisons majeures de mon assiduité à nos séances... Il est tout doux... comme une peau d'animal mort.... Quel est le programme ?... vous ne dites toujours rien, n’est-ce pas ?... bon... eh bien moi, j'ai envie de vous parler d'un souvenir.... un souvenir rond et chaud et doux comme une madeleine... je ne prétends pas être Proust, entendez-moi bien... mais ma grand-mère elle faisait de si bonnes des madeleines... quand j'étais petit... chez ma grand-mère, j'avais un hamster, quand il est mort, je n'ai pas été triste... non... J'étais curieux... je voulais voir si c'était doux aussi à l'intérieur, la peau d'un animal... c'est pour ça que je l'ai ouvert... En fait, c'était tout simplement émouvant, de douceur, de sensualité presque, oui... de sensualité... je l'ai mis dans une petite boîte... j'ai appelé ma grand-mère... elle est arrivée de sa cuisine toute enrobée des odeurs des madeleines au four... Elle a pris cet air qui me donnait envie de la découper elle, quand elle semblait se demander qui j'étais... à chaque fois qu'elle faisait ça, le soir, j'allais traquer les chats du quartier... C'est doux aussi, un chat... c'est rond et chaud et doux... comme une madeleine... La première fois que j'en ai goûté un, je crois qu'il était pas encore tout à fait mort... Je ne les aime pas avec trop de consistance, voyez-vous ?... mais denses quand même.... comme... comme... Le cœur... le cœur encore tout chaud, à peine prélevé, d'un chat à peine mort... Mais oui... vous voyez bien ce que je veux dire... toute mon enfance semble se résumer à ces simples moments de bonheur, chez ma grand-mère... après, tout s'est gâché trop vite... trop vite à mon goût... Quand j'ai mis le feu au garage.... je savais pas que ça ferait brûler toute la maison et mamy avec... j'en espérais pas tant... On m'a placé dans ce foyer, parmi d'autres que je traversais sans vraiment les voir, tant je me raccrochais à mon souvenir d'enfance... mais là-bas, on ne mangeait pas de madeleines, alors... Comme y avait pas trop de chats non plus dans le quartier, j'ai voulu découper Kevin... Et heureusement, il y eut ce Kevin... Kevin... peut-on raisonnablement porter ce prénom sans risquer d'en pâtir ?... Il était moins doux qu'un chat à l'extérieur mais à l'intérieur pareil, en plus gros... mais pas tellement, c'était quand même un maigrichon ce Kevin... 'faut dire que les autres lui piquaient son repas au réfectoire... moi je le défendais.... c'est pour ça qu'il a pas résisté plus qu'un gros chat... Nous étions assez proches, et puis... allez savoir, pourquoi ?... je ne l'ai plus jamais revu... en souvenir de lui, j'ai gardé un petit quelque chose.... un petit quelque chose qui me fait chaud au cœur, comme... comme de penser aux madeleines de ma grand-mère... Un rein... je le garde dans un bocal à part... c'était le premier de ma collection... Parce qu'il faut que je vous dise que je fais aussi collection de... pardon ?... c'est fini ?... ah bien... c'est toujours 53,80 ?... tenez... Et moi je paie pas?... pourquoi je paie pas, moi??!! »

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Chez le psy (Joye)

Ah non, il y a erreur. Je ne vais pas chez le psy ! Vous pensez que je devrais ???

Installez-vous sur le divan, confortablement.

Ah non, il y a encore erreur. Divan et confortable ? Ben non, les deux mots sont antonymes !!!

Vous y êtes à l'aise ? Bien calé(e)s ?

Non, pas du tout, et puis il y a un mec avec un violon et une fille avec une harpe et ils essaient de me faire des chatouilles ! OH ! Et puis, la petite brune là, elle vient de me filer un coup de coude !!! OUILLE !!!

Respirez un grand coup...

Non, impossible, j’ai chopé une bronchite la semaine dernière, je tousse comme pas possible ! Et puis, je pense bien que je suis allergique à ce stupide divan, et … ATCHOUM ! HAK ! AHEUX !!! Dis, t’aurais pas un Kleenex ? Des pastilles au moins ? Un verre d’eau ? Ah, merci ! Glou, glou…

Encore plus profondément....

AAAAAAAAAAHAAAAAAAROUUUU ! Oh, désolée, oh non, j’ai craché tout mon eau sur le pauvre monsieur en chapeau de pirate ! Ça va, Monsieur ? Pardon ? OH ! C’est quoi comme juron, ça ? Et puis non, c’était pas exprès ! Monsieur ? Monsieur ?

Fermez les yeux...

Oui, il vaudrait mieux, parce que je pense que j’ai vu le monsieur en chapeau de pirate en train d’aller chercher un gros seau d’eau…

Complètement...

Euh, d’accord, mais vous êtes sûr qu’il n’est pas fâché ?

Parfait...

Puisque vous le dites, mais je vous assure que ce divan n’est guère confortable !

Vous êtes dans un endroit agréable, où ce qui se passe est bon.

Ah, d’accord, chez les Défiants du samedi ! Ah yes…

C'est sans doute hier…

Ah oui, leur premier anniversaire…

… la semaine dernière, il y a 3 mois, 2 ans, 20 ans... Vous vous en souvenez....

Eum, non, il y a 20 ans, j’imagine que Val et Janeczka jouaient encore dans leur bac à sable…

Où êtes-vous?

SPPPPPPPPPPPPPPPPPPPOUUUUUUUUUUUUUUCHE !

Euh, là, à présente, dans une grande flaque d’eau. Z’auriez pas de serviette au moinsse ?

Ah, merci. Alors, oui, j’allais vous raconter…

Pardon ?

L’heure est terminée ? Déjà ?

Alors, d’accord, tant pis, à la prochaine !

Pardon ?

Il y aura un supplément pour le nettoyage du divan ? Mais c’était pas moi, Docteur, c’était l’homme au chapeau de pirate…et la fille avec la harpe…et le mec avec le violon…et la petite brune…et les autres, tous les autres !!! Mais où sont-ils tous passés ?!?

Pardon ?

Ah bon ? Il n’y a eu que moi ? Mais vous ne les avez pas vus, vous ?

Non ?

Ah bon.

OK.

Never mind…

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Ca sent le fauve (Vegas sur sarthe)

Ca sent le fauve, c'est sauvage et chaud, le grain irrégulier, un toucher exceptionnel, double piqure à l'anglaise, du buffle sans doute ? mais à son mouvement d'impatience je comprends que mes commentaires sur la qualité du divan, ce n'est pas ce qu'il attend de moi.
Dommage, alors je raconte ma petite enfance dans les rangs de vigne bourguignons... il en a retiré ses lunettes ce connaisseur ! Du coup, ça sent moins le buffle et plus le bois de chêne et la moisissure, mes odeurs de gosse qui remontent des caves de Gevrey comme autant de souvenirs enfouis.
Ensuite ça sent moins bon même si le mot pollution n'a pas encore été inventé, l'Ile de France et les déménagements au hasard des mutations d'un père gendarme; il a remis ses lunettes avec lassitude: les casernes c'est pas son truc.
Alors j'abrège les études et mai 68 qui doit pas être son truc non plus !
J'embraye sur la musique, les groupes de hard rock avec les copains Jacky, JC, Eric et les soirées M.J.C; et la vie en communauté et l'Olympia et Bercy et Las Vegas!  Là il a franchement tiqué, alors je rembobine... jusqu'à l'Olympia j'avais bon; après j'ai dû me laisser emporter, l'odeur du buffle qui revient avec un relent de patchouly.
Je sens bien qu'il se méfie, aussi je le fais plus classique au risque de l'ennuyer: la guitare est au clou, la bague au doigt, les enfants à l'école, la maison construite, auto, boulot, dodo; il a dû entendre ça tant de fois. Bon alors avions, expositions, commissions, ça fait déjà plus class.
Je voudrais bien qu'il accroche quelque chose d'interessant, de magique, d'extraordinaire dans mon épopée.  Quoi ? Recommencer, nom, prénom, date de naissance ? On n'est pas au Quai des Orfèvres! Pas de buffle là-bas, quelques ronds-de-cuir tout au plus.
J'ai dû rêver, moi qui m'attendais à un tir nourri de questions compliquées, façon 'Qui veut gagner des millions', il a fallu que je tombe sur un discret, un sournois masqué en Ray-Ban fumées, un faux-cul quoi !
J'ai dormi ? J'en suis déjà aux enfants partis faire leur vie aux States et puis la retraite et puis le divorce après trente trois ans de mariage... pourquoi il enlève encore ses lunettes ? Il voudrait des preuves ? l'acte de vente de la maison, la photo de mon amie ? Si je suis heureux ?
Tiens, là je viens de prendre une question en pleine figure et machinalement, je fais celui qui n'a pas entendu.   
Je triture la double piqure à l'anglaise, un toucher exceptionnel, un grain incomparable, c'est sauvage et chaud, ça sent le buffle, mais ça, il s'en fout...

Posté par Walrus à 09:00 - - Commentaires [19] - Permalien [#]
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