22 novembre 2008

Promesse en l'air? (Tilleul)

Je me présente, je m'appelle Suzanne...
Je devais recevoir un paquet qui ne m'était pas adressé, mais j'attends depuis huit jours et le facteur n'a toujours rien apporté. Y aurait-il une autre madame Suzanne dans la rue?
La neige qui encombre les routes empêche peut-être le livreur d'arriver jusqu'ici?
Hier, j'ai aperçu un camion garé devant la maison voisine... Je parie qu'il s'est trompé! Il a dû y déposer ce que j'espérais depuis dimanche!
Pourtant, je leur fais confiance aux administrateurs. Ils l'avaient promis... Peut-être m'ont-ils oubliée?
Enfin, vous l'avez compris, ce n'est pas ma faute si je n'ai rien écrit cette semaine...
Pardon? Vous attendez ma participation?... Je ne peux tout de même pas inventer une histoire!

Posté par Walrus à 19:03 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
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Libertango - Kloelle

Suzanne avait posé sa tasse dans l’évier et, comme tous les matins, raclé sur la nappe les miettes de pain éparses du bord de la main. Elle débarrassait le même bol de chocolat chaud, elle ramenait les miettes de la même demi-baguette depuis si longtemps qu’il y avait comme une raideur d’automate dans ces gestes.
Un curieux , qui se serait laissé aller à l’observer quelques jours, aurait pu énumérer chronologiquement et par le menu l’ensemble des activités qui composaient sa matinée.
Le coup de serpillière sur le lino déjà si propre de la cuisine, le petit mouvement de chiffon sur les poignées dorées de chaque porte, les quelques filets d’eau sur les plantes vertes de la salle à mange, la remise en ordre des coussins de la méridienne en velours, le mouvement de rideau pour épier le préposé aux postes…
Le préposé aux postes justement, celui qui passait tous les matins à 9h15 précises le long de la rue des 7 troubadours dans son costume de fonction avec à la main sa massive et habituelle bicyclette jaune, celui-là même remontait benoîtement le petit jardinet de notre zélée ménagère, un colis à la main. Un paquet somme toute des plus ordinaires, de ceux que nous recevons tous, d’une forme classique et d’un coloris des plus habituellement brun.
Il avait sonné, une fois, deux fois, trois fois…Rien n’aurait pu engager Suzanne à lui ouvrir la porte la chevelure emprisonnée dans ses bigoudis mal assortis…Il avait déposé le paquet dans l’ouverture prévue à cet effet, visiblement soulagé de s’en débarrasser.

Le colis sur la table basse de son salon, Suzanne était bien ennuyée. Bien sûr à deux lettres près c’était bien son nom de famille qui figurait sur l’étiquette, le numéro de voirie par contre …
Elle l’avait tourné, retourné, soupesé. Il était lourd. Il venait d’argentine et était couvert de tampons tous plus exotiques les uns que les autres. Suzanne avait peur et elle aurait aimé que jamais cet envoi n’arrive jusqu’à elle. Pourtant, en même temps elle sentait la curiosité lui chatouiller le bout des doigts, une sorte d’excitation , une petite montée d’adrénaline dont elle avait oublié depuis bien longtemps les saveurs.
Et puis, au diable les principes, elle avait ouvert le carton dans un élan et s’était dans le même élan retrouvée sur son séant, bouche béate.

Il était beau, noir et brillant. Bien sûr son cœur était fragile et les touches semblaient bien délicates. La première fois, au creux de ses bras elle n’en tira qu’un son grinçant, une sorte de miaulement désagréable. Rien à voir avec les vibrations langoureuses qu’elle offre maintenant chaque soir à son auditoire. Suzanne, terne souveraine des corvées domestiques propulsée en quelques mois à peine sémillante reine du tango de Patelinville.

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The Luck of the Irish. 6 (Joe Krapov)


[Ce texte fait suite à « The Luck of the Irish. 1 »]

Ici, le cahier manuscrit dans lequel « Mister Joe » rédigeait ses textes de slam
et ses historiettes polaroïdes présente à la postérité une inexplicable lacune.
En effet on ne trouve à la suite que la partie 6 du récit qui se conclut par le
mot fin. S’agissait-il d’une consigne d’atelier d’écriture avec mission donnée
aux écrivants ou à lui-même d’inventer « l’entre-deux » ? Le reste a-t-il été
tapé directement à la machine en raison de l’urgence à « pisser sa copie » pour
la rendre avant le vendredi soir au « Défi du samedi », le journal littéraire
dans lequel monsieur K. livrait ses feuilletons pléthoriques ? Peut-être les
épisodes 2 à 5 ont-ils été publiés dans la partie « textes libres » de la revue
Kaléïdoplumes, faisant ainsi dans le « cross-over » sous les applaudissements
de Mme Tisseuse ? Joe Krapov avait déjà publié là auparavant les dix épisodes
d’une saga d’été intitulée « Abbey road ». Ces épisodes manquants de The Luck of
the Irish, autre référence à une chanson de John Lennon cette fois, ont-il été
écrits seulement ?

Quoi qu’il en soit, nous vous livrons cet inédit du délirant poète rennais. Ce
texte n’a pas été retrouvé non plus dans le tome 2008 de ses œuvres complètes
intitulé « Joe Krapov écrit sous Fludex ». Le nom de ce produit ne laisse pas
d’ailleurs d’interroger les exégètes puisque personne ne sait plus à l’heure
actuelle ce qu’était cette substance sans doute illicite qui influait
visiblement sur la productivité des logorrhéiques saturniens prolixes. Un
diurétique peut-être ?

Finalement on a tous été invités au mariage de M. Casanova et de Mlle Ténorio.
Malgré son changement de statut social, Suzanne est restée elle-même. Qu’elle
soit devenue, en épousant ce camarade d’enfance, propriétaire d’un château dans
la Sarthe, d’un yacht à Cannes, d’un appartement à Paris et d’une villa dans le
Lubéron où elle réside désormais n’a en rien transformé son caractère un peu
abrupt de décoffrage qui cacha tout ce temps, sous des siestes fréquentes et des
aspects rugueux, un cœur qui ne demandait qu’à s’ouvrir.

Et quel humour elle a désormais ! Sur la photo de groupe du mariage que nous
avons punaisée dans le bureau de Martine Vingt-Trois à la place du portrait
d’Isaure Chassériau qui déplaisait tant au patron, les nouveaux mariés, 130 ans
à eux deux, avaient tenu à faire figurer en bonne place parmi les témoins la
poupée gonflable qui avait été à l’origine de leurs retrouvailles tardives et
hasardeuses. Bien sûr Véver Churennes avait un peu plombé l’ambiance quand il
avait chanté, après son récital de vieux rocks des années 60 le « Félicie aussi
» de Fernandel. Plomber, les joueurs de pétanque ne peuvent jamais s’en
empêcher. Pointer, les syndicalistes n’aiment pas et tirer, nous, si. Au cul !
De toute façon, Véver le lendemain des noces, il est resté sur le carreau,
ivre-mort toute la journée à cuver parmi les cigales. Heureusement, on ne
rentrait à Rennes que le lundi. On est restés bien copains avec les témoins du
marié, Jean-Emile et Camille qui tient un bistrot rue de Dinan, à côté de
l’église transformée en théâtre. On va parfois là-bas boire un coup en bande
pour avoir des nouvelles des tourtereaux qui, depuis, ont fait peindre leur
portrait sur le mur extérieur du 188bis. Un trompe-l’œil commémoratif que
personne, sauf nous, ne remarque.

Martine Vingt-Trois en reparlait encore en riant hier, de toute cette aventure
mirobolante, avec Mme Bellazzi, la secrétaire du service « contentieux et
mercato ».
- Ah pour sûr, on s’est bien amusés à cette noce ! Et cette Suzanne, quand même,
elle qui avait prévu de mourir l’année suivant son départ en retraite ! Ce
paquet fourvoyé, ça a été… une renaissance !
- Oui, bien sûr, mais moi, quand je reçois un paquet, maintenant, ça me fait
tout drôle ! Et même, vois-tu, Martine, hier, j’ai eu une sacrée frayeur en
ouvrant ma livraison du catalogue des « Trois cuisses » !
- Ah bon ? Et pourquoi ? Il y avait un olisbos dedans ?
- Martine, enfin, je t’en prie, un peu de tenue ! Je n’ai pas besoin de ça, moi
! Non. Pire ! Un kimono que je n’avais pas commandé !
- Un cadeau d’un milliardaire qui se souvenait de toi trente ans après !
- Penses-tu ! Une simple erreur ! De toute façon, avec la chance que j’ai, le
petit ami asiatique de quand j’avais dix-huit ans, il est sans doute devenu
sumo.
- Ah, lourd ! C’est vrai que ça refroidit parfois de voir comment les gens
qu’on a connus deviennent en vieillissant !
- Et tu m’imagines, moi, toute fluette, avec un sumo, en geisha ? Moi, rien que
d’y penser aux geishas, ça me fout les boules !

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Le Paquet - Janeczka

Le paquet a ete depose
Elle n'a rien entendu.
Suzanne decide pourtant de le garder,
Etonnee par son contenu.

Ne pouvant savoir
Si tout cela est fruit
Du hasard,
Elle examine le colis.

*     *     *

La reponse a une enigme
Antique se trouverait-elle
Vraiment dans ce paquet
Innocent qui repose
Entre ses mains?

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Lucien - suite et fin (Val)

Le lendemain matin, après le petit-déjeuner que Lucien lui servit au lit, la vieille dame se dit qu'elle l'emmènerait au club de manille l'après midi, et que, pour sûr, il ferait illusion.

Non seulement Lucien trompa l'assemblée là-bas, mais en plus il fut d'une courtoisie parfaite avec les vieilles dames, qui s'arrachaient toutes sa compagnie.

Quelques jours passèrent et déjà il se disait dans le quartier que Madame Suzanne se baladait au bras d'un gigolo, un bel homme de vingt ans son cadet, payé certainement par les fortunés neveux de la vieille, qui devaient avoir des remords de la laisser mourir seule.

Madame Suzanne, bien sûr, avait écho de ces rumeurs, mais elle en riait de bon coeur. Elle n'y voyait que de la jalousie de la part des médisantes, toutes veuves ou au service d'un vieil époux râleur et defraîchis. Pour sûr, elles étaient toutes folles de son Lucien. D'ailleurs, elle redoublait d'imagination pour trouver de nouvelles occasions de sortir. Lucien lui portait ses commissions sur le marché, et l'emmenait danser chaque après-midi.

Son cadeau était décidément serviable au possible, et faisait tout pour lui être agréable. Non seulement il tenait la maison sans jamais se plaindre, mais en plus il lui apportait des fleurs chaque matin. Et le soir, après le diner, il lui prenait ses mains frêles et ridées, et lui murmurait des mots doux jusqu'à pas d'heure.

Madame Suzanne était conquise. Depuis que Lucien partageait son existence, elle avait vingt ans. Jamais son défunt mari, même avant leur mariage, n'avait été aussi prévenant et amoureux que son Factice Boy.

Lucien était là depuis une bonne semaine déjà, lorsque, vaincue et n'ayant surtout plus rien à cirer des convenances à son âge, Madame Suzanne le laissa franchir le seuil de sa chambre à coucher. Au matin, elle avait, non pas vingt, mais dix-huit ans. Elle le regardait s'habiller en se disant qu'il lui avait fallu attendre ses soixante-quinze ans pour connaitre CELA.

Définitivement, elle ne pourrait plus jamais se passer de son Lucien, qui, par son extrême gentillesse et son charisme incroyable, réussissait peu à peu à se faire accepter par le groupe du troisième âge du quartier. Aucune des rombières n'avait quelque chose à lui reprocher. Même les hommes, d'abord méfiants, s'accordaient à le trouver charmant.

Madame Suzanne revivait. Elle n'avait de cesse de se demander comment elle avait réussi à survivre autant d'années sans son Lucien.

Le drame se produisit un midi, alors qu'ils déjeunaient tous les deux, en s'échangeant des mots tendres comme à leur habitude. Lucien se mit soudain à bégayer, avant de s'effondrer sur sa chaise puis de s'écrouler à terre.

Madame Suzanne, paniquée, tenta tout pour le réanimer. Elle faillit même appeler les pompiers, avant de se rappeler que Lucien n'était pas un être humain. Elle prit son pouls une dernière fois, et le constat fut sans appel: le coeur de Lucien ne battait plus. Elle le traîna tant bien que mal jusqu'à leur chambre, et réussit, non sans peine, à l'étendre sur le lit. Dépitée, elle se coucha elle aussi, et s'endormit tout contre sa poitrine.

Sa voisine l'y trouva morte de chagrin le lendemain.

Se rappelant les recommandations du livreur, Madame Suzanne veillait particulièrement à l'alimentation de Lucien. Seulement, elle ne lui avait pas laissé le temps de préciser que seule une alimentation électrique rechargeait ses batteries.

Madame Suzanne était morte de n'avoir pas lu la notice de son factice Boy.

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Pétanque japonaise (Caro Carito)

 

Là, créchait cette illustre Madame

Au-dessus d’un rade de Paname.

Cette Suzanne qui avait avalé,

Au sortir d’un matin graisseux,

Un haïku tout cru, seul et malheureux

Ah ! Tout çà pour un colis mal adressé.

 

Velours et satin

Jeu de geisha  alanguie

Choc Choc  Aïe Aïe  Ah…. !!!

 

Moralité :

La curiosité est bien vilain défaut chez le bon peuple ; un bien mal acquis conduit parfois à des chemins inexplorés. Ainsi en est-il de Madame Suzanne, honnête femme et veuve estimée. Elle déflora l’écrin soyeux égaré en son meublé propret. Du brasier entrevu et ranimé, naquit une Suzie, qui chavira le vieux rade de la rue Merle et ses habitués avec ses mines et ses miaulements de chatte énamourée.

Ami lecteur, pourriez-vous m'aider...
En une phrase poétique, il faudrait faire allusion à la loi ou aux lois physiques qui sous-tendent ce duo de boules nipponnes.
D'avance merci de votre collaboration à la morale de la morale.

 

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L’ambassadrice (Brigou)

Quelle surprise ce matin quand Madame Suzanne a découvert sur son palier de gros colis ? L’expéditeur lui était inconnu. Curieuse elle les a tout de suite ouverts. Une forte odeur se dégageait des paquets.

Chaque colis contenait des rouleaux de papier toilette avec le label « Nordique Environnemental ». Ils étaient soigneusement emballés et se déclinaient en différentes couleurs du vert flashy au rose fushia glamour.

Une note d’information expliquait que cette nouvelle gamme de papier toilette avait été recyclée et ne contenait aucun colorant nocif. Chaque rouleau décoré de motifs ou de textes embaumait de parfums divers : lavande, rose, bleuet…

Lorsque Monsieur Robert rentra du travail, il découvrit Madame Suzanne sagement assise en tailleur au beau milieu du salon, la tête émergeant des rouleaux de papier.

« Chéri, regardes ! on va pouvoir mettre de la couleur dans nos toilettes….

Et tu sais quoi ? je vais demander à devenir ambassadrice et organiser des réunions à la maison.

J’ai déjà trouvé le slogan : Votre petit coin devient un lieu de visite ».

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Garde à vue (Papistache)

— Le camion de livraison s’est arrêté juste devant l’entrée de la maisonnette de Madame Suzanne. De la fenêtre de mon bureau, au deuxième étage, j’ai une vue plongeante sur son petit jardin ainsi que sur le portillon. Elle a paru surprise, a parlementé un bon moment avec les deux employés en livrée verte et jaune. Les deux gaillards ont fini par déposer un gros carton sur son carré de pelouse à pissenlits. Ils ne sont pas entrés dans le logement.

Madame Suzanne a ouvert le carton avec les ciseaux qui ne quittent jamais la poche de son tablier. Elle est passionnée, plus que de raison, de patchwork et autre boutis. Elle a ôté, puis jeté sur le sol, une vilaine couverture verte qui devait protéger le contenu du colis.

Je n’ai pas vu ce qu’il y avait dessous. Il aurait fallu que je me penche au balcon et elle m’aurait aperçu. Entre voisins, il convient de rester discrets, non ? Ce qui m’a surpris, c’est quand je l’ai vue enjamber le carton et s’y installer. Oui, oui, à l’intérieur du carton. Elle a d’abord posé le pied droit, a levé la jambe gauche, et hop ! s’est assise au fond de la boîte. Elle semblait heureuse. Je l’ai même entendue rire. Un rire de jeune fille, ce qui est curieux pour une dame de quatre-vingt-deux ans.

Je l’ai regardée jouer. Oui, jouer ! Elle lançait des « tchous-tchous » comme une enfant qui se serait crue dans une locomotive. A un moment, elle a replié les rabats du carton par-dessus elle. C’était juste après que la couverture ait, d’elle-même, réintégré le carton. Je vous assure, monsieur le commissaire, la couverture a rampé lentement — au début je n’avais même pas remarqué qu’elle se déplaçait — et elle est retournée dans le carton. Par-dessus Madame Suzanne, oui, exactement. Il devait être 11 heures, 11 heures 15. L’ombre du grand peuplier avait disparu, toute la pelouse était ensoleillée. En cette saison, vous pourrez vérifier, c’est vers 11h heures, 11 heures 15.

Je l’entendais chantonner. On aurait dit une ritournelle de cour de récréation : « Un samedi soir, je dis-t-à ma mère, voulez-vous savoir le garçon que j’aime… »

Quand le camion de livraison s’est de nouveau arrêté sur le trottoir, j’ai arrêté de taper à la machine. Je suis écrivain, je vous l‘ai dit déjà ? n’est-ce pas ? Le portillon n’avait pas été refermé à clé. Une négligence inhabituelle.

Les deux livreurs ont scotché le carton et l’ont chargé dans leur bahut. Je suis descendu précipitamment. J’ai juste vu disparaître l’arrière de leur véhicule au coin de la rue. J’ai noté le nom de la société de transport : « SOLEIL VERT ».

— Monsieur l’écrivain, je ne suis pas sûr que madame la juge soit aussi bon public que vos lecteurs. Brigadier, emmenez-le !

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Ah! Madame Suzanne, quelle affaire (Jaqlin)

Madame Suzanne n'avait jamais commandé çà; elle n'avait rien commandé, d'ailleurs. Cependant, elle venait de signer le bon de réception du livreur et avait décidé de garder la paquet qu'il venait de lui présenter, paquet dont elle ignorait complètement la teneur.

Oui, mais voilà, Madame Suzanne ne sait pas résister à l'ouverture d'un paquet, ni à celui là, ni à aucun autre; peu importe ce qu'il contient

Maintenant qu'elle l'a réceptionné, que le livreur est reparti,elle essaie quand même de deviner ce qu'il peut bien contenir, elle le tourne, le retourne, le secoue délicatement, Il n'émet aucun bruit et ...c'est bien son nom et son adresse qui figurent sur l'étiquette jaune pisseux qui occupe une bonne partie de la face supérieure du paquet.

Il n'est pas lourd, non plus, elle le manipule toujours doucement, ne se décidant toujours pas à l'ouvrir, elle ne détecte rien de suspect...

Elle s'empare de ses ciseaux et commence à décortiquer les bandes de scotch qui l'entoure complètement.Elle prend le temps de défaire l'emballage sans le déchirer. Apparaît alors une boîte ordinaire, en carton marron, sans signe distinctif. Elle défait délicatement le rabat du dessus et elle aperçoit des petits sacs plastique oblongs, aux coloris bruns, ocres : des petits sacs de sable!

Au fond du carton, juste ce petit mot:  « Pour t'aider à paser l'hiver et pour ta collection, des échantillons de sable des plages de Tahiti. »

Madame Suzanne sait maintenant que ce paquet lui était bien destiné, c'est un joli clin d'oeil de son amie qui est partie travailler à Tahiti et qui, à sa façon, lui envoie un peu de soleil!

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The Luck of the Irish. 1 (Joe Krapov)


Deux étages, ça allait encore pour une sexagénaire qui s’entretient en
fréquentant les ateliers de danse du Cercle celtique de la ferme de la Harpe. En
haut de l’escalier, sur le seuil de la porte, il y avait un gros paquet. Madame
Suzanne posa son petit panier empli de commissions, sortit ses clés, ouvrit et
installa tout ça dans son petit logis du 188 bis de la rue de Brest, à Rennes,
où elle avait emménagé l’année dernière.

Elle déposa ses courses sur la table de la cuisine et retourna dans le salon
déballer la pochette-surprise qu’elle n’attendait du reste pas. A peine le
paquet fut-il ouvert qu’elle pensa « C’est Noël ! ». Sur le dessus, il y avait
trois robes irlandaises, brodées de magnifiques motifs celtiques, véritable
nœuds de vipères d’entrelacs et de couleurs vives, ravissement pour l’œil et
douceurs de velours pour le toucher. Elle alla se contempler avec l’une d’elle
plaquée sur son corps dans la glace de l’armoire. Elle semblait déjà lui aller à
merveille.Elle l’enfilerait tout à l’heure pour le vérifier mais se demandait
bien pour l’instant qui avait pu lui faire ce cadeau fantastique atterrissant en
plein dans le milieu de sa passion de toujours pour l’Irlande.

En soulevant les deux autres robes, sa surprise grandit encore. Elle trouva des
collants noirs, des chaussures de « tap-dance » et une perruque rousse mais
tirant plutôt sur l’auburn, faite de faux cheveux d’une longueur incroyable,
tout en soyosité et en ondulations au point qu’elle eût pu se demander si ce
n’était pas là une vraie chevelure. Dans le fond du colis restait un amas
informe de plastique, qu’elle prit pour du rembourrage et puis qui lui sembla
être un matelas pneumatique. Pour son amour de la sieste ? Elle se promit d’y
revenir mais pas avant d’avoir essayé ce superbe déguisement.

A 65 ans, Suzanne Ténorio était toujours demoiselle. Enfin, on supposait. Ou
plutôt, pour respecter la langue ou ne pas respecter la nôtre, de langue, on
supputait. Pas mariée, en tout cas. Avant de partir en retraite elle avait
travaillé avec nous longtemps dans l’entreprise de fabrication de mobilier «
Carcopino K-Teck ». C’était la secrétaire du big boss avant que Martine
Vingt-Trois n’arrive et ne la remplace, non par intrigue, faveur ou quoi que ce
soit mais bien pour mettre un terme à l’énervement perpétuel du père Carcopino
face à la zénitude molle de mademoiselle Ténorio. Que Suzanne fût encore
demoiselle à l’approche de la retraite n’avait joué en rien dans les fureurs à
répétition de M. Francis. Mais qu’elle piquât des roupillons à l’intérieur de
son bureau vitré, pendant les réunions du Conseil d’administration ou même
pendant le traditionnel repas de fin d’année offert à tout le personnel ne
laissait indifférent personne. A l’arrivée de Martine, Suzanne avait été mutée
au service des archives où officiait déjà M. Lamoule, le si terriblement bien
nommé. Lui ne faisait que bâiller du soir au matin ! Qu’est-ce qu’ils ont pu
nous faire rire, ces deux là ! Tout le monde ici se souvenait encore du petit
mot mis par le magasinier Churennes, Hervé qu’on appelait Véver à cause de son
homonyme de « Caméra café », sur la vitre de Suzanne un beau jour qu’elle
ronflait dans son box vitré derrière son Underwood : « Ne réveillez pas le
poisson qui dort dans son bocal !».

Quelle surprise cela avait été, lors du récent pot de départ de M. Moneyron, de
voir revenir Suzanne transfigurée, rajeunie, pleine de vitalité mais, chose plus
incroyable encore, le bras en écharpe. Elle avait repris la danse bretonne au
Cercle celtique et eu « un accident de gavotte » ! Elle était ce jour là la
contradiction vivante de la thèse soutenue par un étudiant de Rennes 2 sur le
sujet des « phénomènes de fossilisation dans les entreprises de la route du
meuble du côté plus La Mézières que Rennes ».

Pour le moment, son rajeunissement l’avait amenée à se travestir immédiatement,
enfilant les collants, la robe irlandaise, les chaussons et la perruque. Plantée
devant le miroir, elle était la plus belle, elle se retrouvait comme à vingt
ans. Elle se promit d’inviter très vite Marie-Jeanne et Marie-Paule, ses copines
du Cercle, à se joindre à elle pour s’adonner à la joie de tricoter des
gambettes sur la musique des Chieftains tout en gardant le haut du corps et le
visage dans les nimbes parfaits de l’immobilité.

Restaient deux choses à faire, par lesquelles elle eût du commencer, mais les
natives du bélier, qui tirent d’abord et réfléchissent après, ont toujours
tendance à faire tout dans le désordre : vider le reste du paquet et récupérer
l’adresse du père Noël pour le remercier. Suzanne fit les deux d’un seul coup :
elle renversa le carton, le matelas tomba, elle vit l’étiquette et son humeur,
alors, changea du tout au tout.

L’expéditeur s’appelait « Les portes du paradis », il y avait une adresse « 33
rue d’Echange 35000 Rennes ». Quant au destinataire du paquet, ce n’était pas
elle ! Nulle part ne figurait le nom de Suzanne Ténorio mais celui d’un « M.
Jacques-Henri Casanova , 188 bis, rue de Brest, 2e étage, 35000 RENNES » avec
l’indication manuscrite « monter car il est un peu sourd ».

Bien qu’il n’y eût personne dans la pièce pour l’observer, elle se sentit rougir
de confusion, de bêtise, en colère totale contre elle-même. Il allait falloir se
déshabiller, refaire le colis, remettre du scotch et s’en aller rechercher le
destinataire ! Elle en aurait pleuré ! Une chose était sûre : il n’y avait pas
de Casanova dans l’immeuble et il lui faudrait enquêter, savoir s’il y avait
erreur sur le n°, aller à la poste déjà…

Complètement abasourdie, oubliant qu’elle était encore en tenue folklorique,
elle alla ranger ses victuailles restées en plan dans la cuisine, ranger les
bouteilles dans le frigo et les oignons dans le placard. Comme elle se baissait
pour poser le filet dans la caisse du bas, elle aperçut au-dessus, rangé là « à
la Martine23 », son matériel de camping. Tant qu’à faire d’aller jusqu’au bout
dans l’erreur, elle s’y enfoncerait ! Elle saisit le gonfleur et alla connecter
son embout au matelas informe tombé dans le séjour.

De taper du pied en cadence, le regard dans le vide, songeant à la stratégie à
développer pour se réenthousiasmer, elle se rasséréna, se mit à sourire de sa
mésaventure et bientôt à en rire carrément. Et elle finit même par éclater tout
à fait en constatant que sur le sol de son salon, à deux pas de son pied droit,
ce n’était pas un matelas qui lui souriait niaisement mais bel et bien… une
poupée gonflable !

Une poupée gonflable dépourvue d’orifices et dont le visage lui rappelait
curieusement… celui qu’elle présentait au monde avec fierté, quand elle était
âgée de dix-huit ans et qu’elle avait elle-même de longs cheveux ondulés qui lui
tombaient jusques au bas du dos.

portesparadis

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