01 novembre 2008

Inspiration (Poupoune)

Comprenez bien : je suis contente de tout ce qui arrive, mais avouez que c’est troublant. Je suis un peu perplexe. Moi je ne fais que ce que j’ai toujours fait depuis que j’ai quinze ans : coucher sur le papier, dans mes jolis petits cahiers, tout ce qui me traverse l’esprit… Et je dois bien avouer que la plupart du temps je m’ennuie moi-même rien qu’à les écrire, mes états d’âme, alors les lire… vous voyez bien. Sans rire : l’autre jour, j’ai pensé que j’étais peut-être un peu dure avec moi-même, alors j’ai relu quelques-unes des dernières pages dans lesquelles je m’étais épanchée avant… avant tout ça et… ben… hou la la ! Quel ennui ! Alors je ne comprends pas…

 

Tout a commencé au moment où ma nième grande histoire d’amour s’est avérée n’être finalement que ma nième minable histoire de fesse… Bien sûr, comme je me remettais tout juste de la précédente, j’ai replongé direct dans une nième déprime mais cette fois-là, peut-être parce que mon stock de chocolat était épuisé, au lieu de me goinfrer en noircissant des pages d’idées noires, me rêvant dans « Sex and the city » mais ne réussissant qu’une pathétique parodie de « Bridget Jones », je me suis changé les idées en lisant. Un livre.

 

Dès le lendemain j’ai fait les courses, racheté du chocolat et repris mes digressions scripturales de midinette vieillissante… Jusqu’au jour où ma mère a lu mon journal. Bon : j’avais passé l’âge de le cacher, hein, à quoi bon d’ailleurs vu son contenu ? Alors je n’étais pas outrée, mais tout de même sacrément surprise de trouver ma mère totalement absorbée par la lecture de mes nombrilistes épanchements… Et carrément sidérée quand elle a fini par lever le nez en me disant : « Ouahou ! T’as écrit la suite ? »… J’ai bien pensé qu’elle se moquait de moi mais… non. Apparemment pas. Alors j’ai pensé qu’il allait falloir que je lui offre un peu de bonne littérature à l’occasion, et j’ai relu mon journal pour voir ce qui avait bien pu retenir son attention… Et là, le choc : mes égocentriques élucubrations s’étaient muées en une rocambolesque aventure pleine de suspense et de rebondissements et ma dépressive petite personne était désormais une héroïne mystérieuse et fascinante…

 

J’ai dévoré pour la première fois mes propres écrits, j’y ai passé la nuit et, au matin, j’étais partagée entre l’envie de percer le mystère de l’origine de ce fabuleux récit et l’impatience d’en lire la suite ! Mais l’un risquait de ne pas pouvoir aller sans l’autre, alors le soir même je me suis remise à la rédaction laborieuse et ennuyeuse de mon journal… J’ai bien relu chaque phrase que j’écrivais au fur et à mesure et… non. Ce n’était pas palpitant. Pas même un peu intéressant. Presque pénible, en fait, pour tout dire… Alors je me suis couchée déçue et le lendemain j’ai repris mon journal… pour y découvrir à ma grande stupéfaction un nouvel épisode délirant des péripéties de mon double aventureux.

 

Je retrouvais bien un peu de moi, mon style, mes anecdotes dans ce que je lisais, mais quelle époustouflante métamorphose !

 

Bien sûr j’ai d’abord pensé que quelqu’un me jouait un mauvais tour. Du coup, je n’ai plus quitté mon journal : je l’emmenais avec moi partout, je le glissais sous mon oreiller pour dormir, mais ça continuait : j’écrivais n’importe quoi, et ça se transformait en histoire extraordinaire… Alors je me suis mise à filmer en permanence. Où que se trouvait mon journal, il y avait une caméra braquée dessus : si quelqu’un arrivait à tromper ma vigilance, je l’immortaliserais sur bande. Et si d’aventure c’était moi qui, en pleine crise de somnambulisme, devenait un auteur de talent – que dis-je : de génie ! – je me verrais aussi sur la vidéo reprendre la plume la nuit… et non : je ne consomme aucune substance illicite susceptible de générer ce genre de transes créatives…

 

Bref : de toute façon, quelles que soient les hypothèses envisagées, aucune n’a résisté à mes stratagèmes pour les percer à jour. Alors j’ai fini par faire avec. Après tout, il existe des problèmes bien plus graves que de se retrouver en possession d’un manuscrit absolument génial et de pouvoir en revendiquer l’écriture sans vraiment mentir et sans léser quiconque, non ?

 

La suite, vous la connaissez : les quatre tomes déjà vendus par million à travers le monde, le tome cinq attendu et annoncé comme l’événement littéraire du siècle, les droits pour le film – pardon : les films – cédés à un prix tout à fait scandaleux, les plateaux télé, les interviews, les unes de magazines… Si j’avais imaginé un jour que pleurnicher par écrit plutôt que chez un psy rapporterait des millions plutôt que de me coûter la peau des fesses en thérapie…

 

Mais vous savez ce qui m’étonne le plus dans tout ça ? A chaque interview que je donne, un journaliste finit toujours par me poser la même question : « Mais où allez-vous chercher tout ça ? » et invariablement, je réponds, fidèle au personnage que je suis devenue : « Si je vous le disais je devrais vous tuer ! »…

Personne ne me croirait si je disais la vérité, alors cette réplique, je ne suis pas mécontente de l’avoir trouvée... Mais figurez-vous qu’elle marche à chaque fois ! Cette petite dérobade me vaut systématiquement des rires polis et on la considère comme une confirmation de mon incroyable talent. Alors je ne m’en plains pas, mais tout de même… J’ai dû l’utiliser au moins cent fois déjà, et personne encore n’a jugé bon de ne pas en rire. Ou de me signifier qu’il était temps de changer de blague. Ou encore de me reposer la question à laquelle je ne réponds pas…

 

Parfois je me demande si ce n’est pas ça, dans le fond, qui est vraiment surnaturel…

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MINUIT (Joye)

C'est l'heure d'aller réveiller mon Edgar, assoupi sur ses livres tout
près du feu mourant.
Dehors, les branches du vieux sycomore dénué gratteront contre les
carreaux. La pluie, poussée par le vent qui la gronde, fera sa
tape-tape-tape nerveuse.  De loin, la cloche du beffroi sonnera
mornement l'heure.

Je glisserai le long du couloir familier et, comme d'habitude, j'irai
mettre une main blanche sur l'épaule de mon amour.

- Virginie, murmurera-t-il, est-ce toi ?

- Oui, mon amour, susurrerai-je, selon notre rite.

Mon souffle éteindra le bout de la bougie qui aura pleuré tard dans la
nuit ses chaudes larmes de cire. Et nous irons, tous deux, lui et moi,
retrouver notre lit étroit et refroidi, tout comme nous avons fait
chaque nuit depuis la nuit de nos noces, depuis cette nuit où je suis
morte dans ses bras, voici déjà deux cent soixante ans.

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En traversant la lande (MAP)

Bien souvent l’on m’a dit
que la lande est magique
et que la peupleraient
lutins et farfadets

Projet_Lande


Mais moi, je n’y crois pas !

 

Et l’on raconte aussi
qu’en regardant au fond
des lacs ou des étangs
l’on aperçoit des fées.

Fe_Lande

Mais moi, je n’y crois pas !


Ne dit-on pas encore
que les pierres levées
s’animent certains soirs
quand la lune est propice ?


Lunalande

Mais moi, je n’y crois pas !

 

Il y aurait des nuits
où d’étranges sorcières
transformeraient en lierre
les serpents maléfiques !

 

_Eau

Mais moi, je n’y crois pas !

 

Comment accorder foi
à de telles balivernes :
lutins, fées et sorcières
et autres feux follets.

 

_Feuilles

D’ailleurs il vaudrait mieux
poursuivre mon voyage
sans plus penser à rien.

……………………….

Mais quel est donc ce bruit ?

………………………..

NON, NON, JE N’Y CROIS PAS !!!

 

MAP

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La Cenerentola (Walrus)

Lorsque Cendrillon se jeta dans son carrosse, elle était au comble de l‘exaltation.
C’est non sans peine qu’elle avait réussi à se faire inviter à ce bal que le Prince donnait pour fêter Halloween.
Tout avait fonctionné à merveille. Son escarpin bien en vue au milieu de la volée de marches allait permettre à ce nigaud de la retrouver.
Elle l’avait bien embobiné ! Qui pourrait résister à la beauté du diable ?
Elle l’épouserait, deviendrait la maîtresse de ce royaume paisible et immensément riche qu’elle utiliserait comme point de départ pour sa conquête du monde.
Toute la soirée elle s‘était montrée brillante, étincelante même, son maître n’était-il pas l’ange porteur de la lumière ?
Bien sûr, au fond d’elle-même elle savait qu’elle n’était qu'artifices, poudre aux yeux, mais qui veut la fin…
Ce qu’elle ignorait, c’est que même la magie noire a ses faces obscures. Lorsqu’au dernier coup de minuit le carrosse redevint citrouille, la partie cachée du contrat se réalisa : elle resta enfermée dans le fruit. On n‘emprunte pas sans risques aux forces diaboliques.
Voici pourquoi, en mémoire d’elle, à Halloween, on allume une bougie au cœur d’une citrouille.
Tu parles d’une lumière !

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Marja - Kloelle

Marja était assise sur le rebord de la fenêtre. Les jambes pendantes. Le regard loin. Elle suivait le va et vient des trains dans l’orage et frissonnait sous les doigts de la pluie. La gare, mais aussi les champs de maïs à perte de vue, voilà quelles étaient les fragiles limites de son monde. Les gens qui passaient sur le trottoir d’en face n’existaient que pour l’impérieuse nécessité de leur propre réalité, des ombres en transparence, des passagers sans lendemain. Elle aurait voulu engloutir tout ce vide, avaler goulûment l’ennui et les amertumes, s’en gorger, foudroyer l’inertie de ses cris.
Le vent s’infiltrait sous la trop légère cotonnade de sa jupe et ses mains se crispaient, tremblantes, sur l’encadrement décati.
Sa mère l’avait supplié de rentrer :

- Marja, tu vas attraper la mort !
- J’attrape ce que je veux la vieille ! Lui avait-elle lancé, le visage ruisselant.

L’eau rendait le mur friable et, pleine de cette rage qu’elle ne contenait plus, elle s’était mise à gratter nerveusement les lézardes, à extirper les pierres, creuser des gerçures vivaces sur la morne façade. Elle ne savait plus à quel moment l’espoir avait fuit. Au lendemain de ses 16 ans peut être, quand elle avait du quitter l’internat et réintégrer la ferme familiale, retrouver les odeurs de fiente et cette vie fruste dont l’école n’avait pas pu la sortir.
Elle hurlait :

- Je vais finir comme la vieille, puante, grise et tordue !

Personne ne se retournait vers elle. Ses mains meurtries en avant, elle riait, intensément, bestialement, à la manière des fous ou des condamnés à mort, avec ce rictus de désespérance accroché comme un masque à l’épiderme.
Quand l’homme était passé, à la nuit tombée, avec son pardessus gris et sa tête rentrée dans les épaules, elle n’avait pas fait attention à lui, c’était le petit chien qui l’accompagnait qui avait attiré son attention. Il était ridicule avec son manteau de cuir rose et un collier en strass de pacotille.
Elle avait alors sentit, dans un frisson jouissif, une sève acide remonter le long de ses veines. L’euphorie des plaisirs malsains, ceux qu’elle prenait, enfant, à arracher les ailes des mouches ou à noyer les hannetons qui se traînaient dans la poussière de l’été. Marja l’ogresse. Marja la toute-puissante. D’un geste précis, elle avait envoyé une brique sur l’animal qui s’était écroulé dans un spasme de douleur.

Il lui avait fallu un certain temps pour comprendre, revoir le regard démoniaque qui s’était alors levé sur elle, se souvenir du rire sardonique.
Il marchait toujours plus vite, le sol était sale et elle avait du mal à suivre ses pas. Elle savait que les enfants se retournaient en riant sur son petit manteau rose… Elle ne leur en voulait pas, elle aurait aimé les regarder, sentir leur chaleur de près, mais toujours, il tirait fermement sur la laisse.

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Le Hormoi (Sebarjo)

Je passais des vacances paisibles en Normandie chez de vieux amis. Chaque année, nous nous retrouvions dans cette ancienne ferme en bordure de Seine. L’air vivifiant de la campagne nous allégeait l’âme.

Comme chaque soir, lorsque nous avions fini de souper, nous nous installions dans le salon très spacieux, assis dans des fauteuils plus que confortables, réchauffés par la flamme vive dansant dans son âtre. Nous parlions de choses et d’autres en fumant des cigares au tabac réjouissant et en sirotant un calvados au parfum enivrant. Nous abordions tous les sujets de discussion, du plus drôle au plus terrifiant, mais toujours dans une grande allégresse. Chacun laissait la parole à l’autre afin qu’il puisse agrémenter les débats. Je passai mon tour préférant savourer ma liqueur plutôt que de me dessécher le gosier. Mon ami M… prit la parole. Ce qu’il allait dire allait bien vite me faire oublier ce doux poison qui me berçait.

Tout en essuyant calmement ses lunettes noires en écaille, il commença un long monologue qui, contrairement aux règles du genre, ne s’avéra pas ennuyeux.

«  Messieurs, l’histoire que je vais vous narrer va vous paraître peu vraisemblable, et pourtant elle m’est arrivée. je ne vous demande pas de me croire mais seulement de m’écouter attentivement. Certains faits marquent les êtres tout au long de leur vie. Le souvenir n’est pas toujours bon, surtout lorsqu'il vit continuellement en vous...

Cela s’est passé dans un village, quelconque et pourtant très singulier, rencontré au hasard d’un de mes nombreux voyages. Il y faisait très chaud, une pluie fine et tiède s’écoulait des rayons du soleil. Des couleurs surréalistes composaient le ciel. Les nuages se teintaient d’arcs-en-ciel insolites, fluides, dégoulinants. Un léger vent faisait voler un peu de poussière. On respirait difficilement.

Chaque jour à la même heure, je me rendais dans un caboulot, situé au bout de la rue principale. Celle-ci était longue, droite, sablonneuse. L’auberge dans laquelle je résidais étant située à l’autre extrémité, il me fallait traverser tout le village. Dix minutes de marche suffisaient. Je m’étais déjà fait une certaine réputation dans le village. Vous me connaissez n’est-ce pas ! J’étais vite devenu un sacré bout-en-train, un clown qui fait rire à l’œil. La plupart des gens me saluaient sur mon passage. Dans ce village si chaleureux et si étrange à la fois, j'étais heureux car les gens étaient sans haine et toujours prêts à s'entraider. Et comme nous autres rassemblés ce soir, ils aimaient rire, boire et chanter.

Ce jour-là, je ne sais pourquoi, je ne me sentais pas à l’aise. J’avais soif. La poussière qui volait collait au gosier. Lorsque je franchis le seuil de l'estaminet, les visages rayonnèrent, heureux de me voir. Moi pas. Bien vite, ils remarquèrent le côté sombre de mon visage et leurs sourires s’évanouirent. Je sentis peser sur moi leurs regards réprobateurs. Ils ne riraient pas.

Je m’étais isolé dans un recoin sombre de la salle, près d’un poêle qui ne fonctionnait plus. Je voulais être seul. Je commandai un bock. Plongé dans le néant, je bus ma bière à petites gorgées. Je n’arrivais plus à penser. Soudain, un homme s’approcha de moi. je ne distinguai que sa silhouette qui laissa tomber quelque chose par terre. Quelque chose, mais quoi ? je ne le sais toujours pas. Machinalement, je baissai la tête. Lorsque je me redressai, l’homme avait disparu. Je me levai pour aller ramasser l’objet, mais au sol, il n’y avait rien. Peut-être seulement cette ombre difforme et fuyante. Je me rapprochais d’elle, elle s’éloignait de moi et finit par disparaître complètement. Une sueur froide dégoulinant de mon front brûlant me glaça.

Je quittai les lieux sans même finir mon verre. Affolé. La terreur faisait trembler tous mes membres. L’image d’un spectre se reflétait certainement dans ces yeux qui n’étaient plus les miens. Mon angoisse augmenta. Je m’engouffrai dans la rue à une vitesse folle. Autour de moi, tout devenait flou, tout devenait fou. Je ne sais comment je parvins à regagner ma chambre. Je claquai la porte et m’affalai sur le lit aux ressorts grinçants. J’essayai de respirer profondément. Peu à peu, je retrouvais mon calme.

Pourtant, je restai dans ma chambre, n’osant plus sortir. Je sonnai et commandai un repas. Les émotions creusent. Aussi dévorai-je tout ce qui se trouvait dans mon assiette. Un peu plus détendu, je m’allongeai sur mon lit et m’assoupis. A mon réveil, la nuit était déjà tombée. Il était vingt-deux heures. Je sautai de mon lit et décidai de retrouver la nuit que j’aime tant. J’avais tout oublié... du moins le croyais-je.

Je m’assis autour d’une table où m’attendaient, sans trop y croire, plusieurs amis. A peine étais-je arrivé que l’un d’eux me demanda : « Qu’as-tu fait de toute ta journée ? On ne t’a pas vu. On s’inquiétait tu sais. Et puis entre nous, c’est tellement triste ici sans toi. C’est comme si on t’avait enterré. »

Ils éclatèrent tous de rire et commandèrent à boire en mon honneur. Je m’efforçais de sourire. Les dernières paroles de mon camarade avaient ressuscité ce malaise incompréhensible. C’est comme si on t’avait enterré…Vous ne pouvez pas savoir comme cette phrase me bouleversa. J’avais l’impression de voir mon tombeau de manière de plus en plus précise. La mort se matérialisait. Certes, en un objet encore flou, mais de plus en plus net. Je revoyais la silhouette. Elle creusait une fosse à grandes pelletées, puis s’arrêtait pour me lancer des ricanements sinistres. C’était la Mort ! À mes trousses. l’Ankou ! Pendu à mon cou. Je vois encore ce visage… que je ne pourrai jamais oublier ! Une face hideuse, aux orbites vides, aux ténèbres terrifiantes. Les dents ébréchées, son sourire glaçant le sang. Le corps osseux et la peau desséchée sans autre vie que celle de la vermine. Je ne pus laisser échapper un seul cri. Les autres me regardaient en riant à pleines dents, croyant que je grimaçais pour les amuser, guettant le moindre de mes gestes, comme des enfants face à une marionnette. Je ne pus pourtant pas feindre d’être au mieux. J’avais peur.

LA  PEUR !

    La peur originelle de l’homme…

Je partis précipitamment sans même pouvoir m’excuser. Non, ne dites rien Messieurs, vous ignorez la Peur, je le devine à votre calme, et j’en suis heureux, car je n’espère pas qu’une telle chose vous arrive. Je partis donc. Je n’étais plus maître de moi-même. Dans la rue, je dus puiser dans mes ressources pour ne pas m’affaler par terre et ne pas mordre la poussière. Je tentai d’adopter le pas le plus tranquille et le plus assuré qu’il m’était alors permis de prendre. Car j’étais un autre, non plus ce clown amuseur mais plutôt un clone de musée. J’étais très nerveux et me retournai sans cesse. J’avais peur d’Elle. Elle était grande et vacillante, ardente flamme noire sans fumée. Elle s’attachait à mes pas, prête à m’assaillir à chaque instant. Je finis par ne plus oser me retourner. Devant moi, je la voyais également. Elle tendait ses mains osseuses prêtes à me saisir la gorge. Ah ! Cette ombre sombre, sortant de la pénombre ! Voyez Messieurs, j’en tremble encore. J’avais beau changer de direction, elle était partout, me frôlant à tout instant. Je paniquais et tournais autour de moi-même frénétiquement. Je me sentais glisser sous le drap de la mort qui recouvrait mon corps, lui offrant tiédeur et frissons. Ma vue se troubla. Je me sentis défaillir. Je m’écroulai par terre, perdant connaissance.

Lorsque je me réveillais, il faisait jour. J’étais alité dans ma chambre. Quelques amis vus la veille m’entouraient, de même que le médecin, seul de sa profession dans le village. Lorsqu’il vit que j’ouvrais les yeux, il me demanda comment je me sentais. Après l’avoir rassuré, je le questionnai sur ce qui s’était réellement passé.
« Eh bien votre ami P… vous a retrouvé allongé sans connaissance dans la rue principale, commença-t-il.
P.. poursuivit : « Tu devais vraiment être fatiguer pour dormir dans la rue, hein ? »
J’esquissai un sourire. A ce moment une jeune femme entra. Le docteur me présenta Mademoiselle J… qui m’avait veillé toute la nuit. Elle me dit alors :
« Oui Monsieur, j’étais là au cas où vous auriez eu besoin de quelque chose. Vous auriez vu dans quel état vous étiez !
- C’est-à-dire ? Demandai-je.
- Eh bien, Monsieur avait le sommeil agité, il poussait des cris affreux dans un état d’inconscience totale. Monsieur se réveillait le jour et…
- Comment ça, je me réveillais le jour ?
- Enfin c’est Mme L… qui me l’a dit, car moi je ne faisais que les permanences de nuit. C’est que Monsieur a dormi pendant trois jours !
- Trois jours ! Et j’ai dormi tout le temps !
- Vous mangiez et buviez le jour sans vous en rendre compte Monsieur. Et Mme L…m’a dit que chaque jour à la même heure, vous vous mettiez à hurler ces mots NON ! NOOON ! PAS MAINTENANT ! Puis cinq minutes plus tard, vous replongiez dans le sommeil comme apaisé. Vous savez, elle a eu rudement peur. Surtout de votre visage... cette peau tirée et ces yeux creusés...  vides !

Tout me revenait dans un brouillard épais et inquiétant. Le jour-même, quelques heures plus tard, j’avais quitté ce village. Je rentrai chez moi à Paris que je n’ai plus jamais quitté depuis, si ce n’est une fois l’an pour vous retrouver ici, Messieurs. Votre compagnie est des plus plaisantes et apaisantes, voilà pourquoi je m’autorise cette exception. Bien sûr, comme vous avez pu le constater, je vais mieux aujourd'hui. Et pourtant, tous les ans à la même date, la peur me ressaisit. Quel jour fatidique ! Croyez-moi, j’ai longuement réfléchi à ce qui m’est arrivé. Voici ma conclusion : j’avais peur… Peur de mon ombre ! Elle...Car elle est la Mort ! Ma Mort ! C’est ainsi que depuis ce jour, je la vois. Le malheur est que je ne puis évidemment pas m’en séparer. Le jour où je la quitterai, ce sera pour être cette ombre de moi-même.

Et Messieurs, voici le plus étrange. J’avais trouvé une seule solution pour m’en débarrasser. Dans un excès de folie ou de courage, je me suis crevé les yeux. Je ne suis pas aveugle par  accident contrairement à ce que je vous ai fait croire. Eh bien Messieurs, malgré cela, je la vois toujours !

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Le chasseur - Martine27

L'homme marche à grands pas, écrasant les feuilles sous ses pieds. Pourtant, il se déplace presque sans bruit, tel un grand prédateur.

Son visage serait beau s'il n'arborait pas une mâchoire crispée et des traits furieux.

C'est l'aube, il avance dans la forêt, son fusil serré entre ses mains. Il n'a qu'une idée en tête, toujours la même, tuer, tuer, faire mal, faire le Mal.

Tout à coup dans le silence des arbres, il lui semble entendre une cavalcade. Là, oui, là, un peu plus loin dans la légère brume qui stagne encore entre les arbres, il perçoit le silhouette d'un cerf suivi d'une biche et de son faon. Il s'arrête net, épaule et vise le petit, heureux déjà à la perspective de détruire une jeune vie.

Mais dans le viseur plus rien.

Il maugrée, aurait-il eu une hallucination ?

Serrant encore plus fort les mâchoires, les sourcils froncés, il s'enfonce plus loin dans la forêt.

Tuer, tuer encore et encore, c'est là son credo. Tirer sur les cervidés, tirer sur les lièvres, tirer sur les faisans et quand la saison de la chasse est terminée, braconner, tirer ou écraser les chats, les chiens où n'importe quelle sale bestiole qui croise son chemin.

Et imaginer les maîtres de ces malheureux animaux se lamenter, fantasmer sur les pleurs des enfants privés de leurs compagnons, savoir que derrière lui il laisse une traînée de souffrances humaine et animale lui fait du bien, c'est pour lui une jouissance sans limite.

Un sourire glacé né sur ses lèvres au souvenir de ses exactions, au souvenir des corps pantelants et sanglants qui jonchent son chemin.

Un jour peut-être, rêve-t-il, il s'attaquera à la proie suprême, une jeune fille pleine de vie et de joie qu'il croise parfois.

Pris dans ses évocations, il ne s'aperçoit pas qu'il n'a pas emprunté le chemin habituel. Ici le bois se fait plus sombre, bruissant de mille voix. La brume s'élance à l'assaut des arbres.

Lorsque, enfin, il reprend pied dans la réalité, il se trouve à quelques pas d'une chaumière qui se tapit au milieu des ronces.

Tout autour de lui, ce n'est plus que geignements, aboiements, miaulements, sifflements plaintifs.

Agacé, puis vaguement effrayé par ces sons qui l'assaillent, il tourne le dos à la maisonnette et regarde autour de lui.

Et là, il les voit, ils s'approchent de toutes parts de lui à pas feutrés, leurs blessures saignantes, leurs gueules pleines de gémissements, ils sont comme évanescents.

Comment cela se peut-il ? Il lui semble reconnaître, mais c'est impossible, toutes les victimes qui ont jalonné sa route de tueur impitoyable, animaux sauvages, animaux domestiques, les yeux brillant de haine, s'approchent de lui.

Il se met à tirer n'importe comment, rechargeant encore et encore son instrument de mort.

Mais en face de lui les victimes devenues vengeresses le cernent.

En désespoir de cause, les insultes à la bouche, il se rue dans la cabane, coince la porte comme il le peut et se réfugie dans un coin, tremblant comme ce faon qu'il avait acculé, pleurant de détresse comme ces chats et ces chiens torturés par plaisir.

A l'extérieur, les cris des animaux viennent en vagues successives se heurter aux murs de la masure, les corps se frottent contre la porte, les volets, une odeur de sang plane dans l'air.

La journée passe ainsi, il ne sait plus qui il est, plus ce qu'il fait, ce qu'il doit faire.

Et brusquement c'est le noir, il s'évanouit de peur, lui le cruel chasseur.

La nuit est tombée quand il revient à lui.

Il n'entend plus rien !

Ses agresseurs semblent être partis.

Alors, il se redresse, un grand rire le secoue, il montre le poing et hurle "Je vais vous tuer tous !". Alors, une lueur embrase la petit maison, une voix désincarnée s'élève "Tu n'as rien compris, tans pis pour toi !".

Et la porte s'ouvre seule, et les animaux fantômes qui attendaient dehors se ruent à l'intérieur et ensevelissent leur tortionnaire sous leurs corps torturés, crocs, griffes, becs prêts à le déchiqueter.

Un hurlement sans fin s'échappe de sa gorge tandis qu'il succombe à l'assaut.

Quelques jours plus tard, des promeneurs égarés trouvent le corps du chasseur.

Mis à part son visage tordu par une peur sans nom, son cadavre ne présente aucune blessure.

Et tandis que les secours l'emmènent vers sa dernière demeure, de la chaumière s'élance vers l'azur du ciel une brume impalpable.

Peut-être que si les témoins regardaient mieux, ils pourraient distinguer au cœur de cette nuée les silhouettes joyeuses et apaisées des animaux enfin redevenus indemnes.

Et là-bas, dans la plaine, une jeune fille respire à plein poumons, heureuse de se sentir vivante comme jamais auparavant. L'étrange poids qui accablait ses épaules depuis quelques temps vient de s'envoler.

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29 octobre 2008

† † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † † †

Frissonnent et palpitent,
          en attendant que paraisse le fruit de leurs aveuglements
                dictés par les hideuses peurs archaïques
                      qui siègent au tréfonds de nos âmes,
                             les fiévreux comparses dont le nom suit


Martine27, Sebarjo, Kloelle, Walrus, MAP, Joye, Poupoune, Captaine Lili, La Pierre précieuse, Aude, Joe Krapov, Janeczka, Papistache, Tiphaine, Pandora,

Sans rapport aucun avec ce qui précède,

aviez-vous remarqué qu'une des anagrammes de

SAMEDI DÉFI

était :

FAIM D'IDÉES

en auriez-vous d'autres,

avec "Le défi du samedi" ou "samedi défi" ?

(Une par personne, ne soyons pas gourmands)

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26 octobre 2008

Defi #33

Encore une consigne qui a marche du tonnerre ce samedi!!
Des bons textes, des commentaires, une bonne ambiance... je suis contente! :D
Merci encore. Ca nous touche beaucoup.

Pensons plutot a l'avenir (qui sera resolument orange): la nouvelle consigne a ete specialement creee pour Halloween/la Toussaint (le 31 octobre tombe un vendredi).

Vous vous souvenez que l'on a fait appel a vous pour nous donner vos definitions du fantastique. Mon admin preferee, Val, en a fait une synthese pour vous/nous. La voici:

Genre qui pose un cadre réaliste, crédible, dans lequel des éléments surnaturels viennent se mêler. C’est l’intrusion de surnaturel dans un univers réel, dans un cadre ordinaire. C’est l’irruption dans la vie de tous les jours d’évènements qui défient toute logique.

Cette tension entre réalité et paranormal  laisse le lecteur dans le doute.

Le prochain defi fera donc froid dans le dos!
La consigne cette fois-ci:

Creer un recit fantastique dans la veine d'Edgar Poe ou de Maupassant.

Tout est permis! faites-nous frissonner!

Comme d'habitude, 4 administrateurs, une seule adresse:

email

PS: les defis sont desormais aussi sur facebook_logo (cliquez sur le logo)!

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