02 novembre 2008

La lettre -suite- (Papistache )

La faible lumière de la lampe jetait des ombres mouvantes autour de moi.  Le ciel était couvert de nuages épais que des éclairs brefs et silencieux trouaient de temps à autres. A chaque détour du chemin, un homme me faisait signe d’avancer. Des bruits sourds me devenaient peu à peu perceptibles. J’ai commencé à ressentir le froid. Mes mules d’appartement rendaient ma marche hésitante. J’ai glissé et j’en ai perdu une. Ma lampe s’est éteinte.

J’étais gelé. Mes dents claquaient. Je ne pensais même pas à faire demi-tour. Toujours l’invite sans équivoque des hommes en noir me poussait vers l’avant. Le chemin s’encaissait de plus en plus et les bruits claquaient à mes oreilles tandis que les éclairs traçaient de longs sillages dans le ciel. Mes pieds, nus, la boue avait sucé ma seconde pantoufle, glissaient dans la glaise, j’avais si froid qu’il me semblait que mes membres étaient de bois. L’oreille droite me lançait des vrilles douloureuses jusque dans la nuque, la gorge me brûlait de respirer l' air vif et légèrement sulfureux.

Ma marche se ralentissait malgré moi, je parvenais de moins en moins à décoller mes pieds de la gangue molle qui tapissait le chemin.  J’ai réalisé qu’il s’était mué en tranchée. J’ai repensé à la lettre, seulement à ce moment-là. Aussi stupide que cela puisse paraître, quand je le raconte aujourd’hui, je l’avais complètement oubliée. J’ai crié :
— Où me conduisez-vous ?

Les hommes avaient disparu. J’étais seul dans une tranchée, des canonnades déchiraient la nuit et j’étais transi de froid. Curieusement, alors que depuis je tremble au moindre mouvement de feuille, à cet instant, je n’avais pas peur. J’ai reconnu le profil des tranchées de la guerre de 14-18 que j’avais longuement observées dans mes livres d’histoire. Je ne saurais dire combien de temps j’ai marché. Longtemps, il me semble. Je vais taire également les cadavres rencontrés en travers des saignées qui entaillaient la campagne uniformément grise. J’étais seul. Je foulais des corps tombés au combat et je me disais que mon grand-père allait certainement m’apporter la clé de cette situation.  Comme Don Quichotte, abruti par ses lectures médiévales ne s'étonnait pas de croiser des géants, ma curiosité adolescente pour la science-fiction me donnait l'assurance de pouvoir gérer le paradoxe vers lequel je me persuadais de cheminer.

Pour me protéger du froid, j’avais volé sa capote à un soldat qu’un éclat d’obus avait scalpé au-dessus du nez. J’étais toujours pieds nus ; les godillots du pauvre Poilu affichaient trois à quatre pointures de moins que mes pieds engoncés dans la terre. Et je marchais. Péniblement. Quelquefois, de la poitrine d’un cadavre s’échappait un souffle de vapeur que le froid condensait en fines gouttelettes. L’un d’eux était-il mon grand-père ? En l’absence de tout signe des hommes noirs, je poursuivais mon chemin, les fulgurances du ciel suffisaient à me laisser deviner où placer mes pas.

Au détour d’un réduit identique à cent autres, le bras d’un homme en noir, sorti de l'ombre, m’arrêta. Il me désigna une casemate enfoncée dans le bas-côté de la tranchée. Des sacs de sable en renforçaient l’entrée. Le caporal Charles Rachée devait m’attendre. Il allait m’expliquer.

L’intérieur de l’abri était éclairé par deux chandelles posées à même une caisse qui servait visiblement de table d'ordonnance. L’odeur était effroyable, un mélange d’urine, de vomi et de mauvais vin rouge. Le caporal était ivre. Sa vareuse maculée de longues traînées violacées  indiquait le degré de son emprise alcoolique. Je me refuse à retracer ici la teneur exacte de notre entrevue. Je vais devoir la résumer.

Pour échapper à l’enfer des terribles combats de Verdun, en 1916, mon grand-père avait engagé la promesse de vendre au diable l’âme de son premier petit-fils, moi, au jour où il fêterait, lui, ses vingt-quatre ans. J’avais fêté les miens deux mois plus tôt. Pris de remords, il m’avait envoyé une lettre à l’adresse que les hommes en noir avaient notée sur le contrat qu’ils avaient, mon grand-père et eux, co-signée, lui de son sang, eux de la suie de leur ombre. Comment les hommes noirs l'avaient-ils contacté ? Il ne me le dit pas.

Sous la caisse qui servait de bureau au caporal, je fis tinter, en la heurtant du genou, une provision de sept bouteilles de vin. En écoutant le récit haché par les rôts brutaux de mon aïeul, une idée m’était venue. Je lui versais rasade sur rasade qu’il avalait d’un trait. Il avait vingt-quatre ans et je retrouvais les traits du vieil homme que je n’avais jamais aimé. Enfant, ses colères alcooliques me terrorisaient. Enfin, il s’effondra. Je le déshabillai et échangeai tous ses habits avec les miens. Il me fut difficile d’enfiler ses brodequins mais je n’avais pas envie de me faire le pied délicat. J’appelai les hommes noirs en déguisant ma voix. Pour rendre le personnage plus crédible, j’avalai un verre de vin (le dernier que je bus jamais), mon haleine avinée les tromperait. Désignant mon grand-père, je leur lançai :
— Il est à vous, l’émotion l’a brisé. J’ai tenu ma promesse. Renvoyez-moi dans son siècle, comme convenu.
Comme un film qui se dévide à toute allure, j’ai remonté tranchées, chemins creux et escalier. Françoise dormait, la petite se serrait contre sa maman, elle avait dû pigner un peu, Françoise l'avait prise contre  elle. J’ai jeté les vêtements du caporal dans le vide ordures, suis resté longtemps sous la douche et j’ai brûlé la lettre. Dehors, le jour se levait.

Oh ! mon dieu, comme j’aurais voulu que cela finisse ainsi.  Si tout ceci n'était que littérature je posais là le mot fin. Je m’étais promis de confesser la vérité — je vous ai dévoilé et ma profession et mon identité — mais toute une existence de mensonges et de tromperies ne s’efface pas aussi vite. On ne leurre pas les hommes noirs comme j’ai voulu vous faire croire. Comment auraient-ils pu être dupes ?
Je suis un lâche, j’ai eu peur. Cette peur qui ne m’a jamais quittée depuis que je l'ai sentie s'infiltrer tel un liquide dans mes veines, remplissant chacun des espaces vides entre les fibres de mes muscles, entre mes os, dans ma moelle, sous ma peau, mes ongles. Je trompe tout le monde. Je fais le clown, le fier, le  montreur de marionnettes. Je ne suis qu’un misérable, mille fois plus méprisable que le caporal qui avait, lui, l’excuse d’avoir vécu l’enfer, de son vivant, dans les tranchées de Verdun.

Tous les ans, à la date anniversaire de la signature du torchon dont l'évocation me révulse l'estomac, l’index me saigne. L’index de la main gauche. J’ai vendu mon petit-fils, le premier à naître. C’est Hugo, celui que je surnomme Mowgli pour me soûler de belles histoires. Hugo, le fils d’Audrey. Il semble si fragile. Je sais que je n’aurai jamais la force de lui dire, ni à lui, ni à Audrey ni à Françoise. Dans vingt-deux ans, les hommes en noir viendront le chercher. Il va devoir payer la double facture du caporal Charles Rachée et de celui qu’il appelle encore Y’an-pè. Vingt-deux années d'ignominie encore à attendre, dans la peur qui m'habite et me glace depuis cette nuit où, par veulerie, j’ai vendu l’âme de mon premier petit-fils à naître.

Vous pouvez me haïr, jamais votre haine, aussi forte serait-elle et concentrée en un seul bloc, n’égalera le mépris que j’ai pour moi-même. Vingt fois, j'ai essayé de me donner la mort, à chaque tentative, un bras surgi de nulle part a retenu le mien. Je ne vaux pas même une vomissure de mon aïeul, j'ai vendu mon petit-fils.

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01 novembre 2008

Chambre 35 (Pandora)

J’ai accepté cette mission en intérim pour le weekend de la Toussaint. Quelques heures rémunérées en férié pour mettre du beurre dans mes épinards, et surtout m’aider à payer cette télé qui me fait envie depuis quelque temps. Mon homme n’a pas été ravi de me voir rajouter un weekend de travail à mes journées déjà bien occupées, mais il n’avait qu’à pas fantasmer sur les infirmières. Quelques extras pendant ma dernière année d’étude avant de commencer à vraiment travailler… d’autant que  lui aussi a envie de regarder ses matchs sur grand écran.

Le centre de cure est situé en montagne à près d’une heure de route et pour m’éviter un retour le samedi soir (et un retour aux aurores le dimanche matin) sur des routes de montagnes rendues peu praticables par des conditions météo hivernales, une chambre sur place m’a été proposée pour la nuit. Je ne rentrerai pas du weekend mais dormir sur place est vraiment la meilleure solution.

La chambre est située au dernier étage dans une aile désaffectée du bâtiment, une ancienne chambre de malade, toute simple, avec un petit lit au cadre métallique, une table, une chaise et un lavabo, les douches étant à l’étage. Je pose mes affaires. Il n’y a pas de télévision ni de téléphone mais je n’en ai pas besoin pour les quelques heures que j’y passerai et j’ai mon portable pour appeler mon homme. La vue de ma fenêtre est magnifique et donne sur les montagnes et les forêts alentour, la neige toute fraiche ayant recouvert les arbres d’un fin manteau. Je me réjouis de ne pas avoir à faire la route cette nuit à la fin de mon poste et descends faire connaissance avec mes collègues pour le weekend et commencer mon travail ;

La journée se passe dans une ambiance très sympathique et nous laissons l’équipe de nuit prendre le relais. Les autres habitent toutes à proximité et rentrent chez elles, je vais donc seule dans ma petite chambre. La lumière ne fonctionne pas, et c’est à la lueur de mon téléphone portable que je me guide dans les couloirs sombres et déserts pour gagner ma chambre. C’est étrange comme les bâtiments peuvent changer d’aspect à la nuit en devenant menaçants, c’est étrange comme on prend conscience de tout un tas de petits bruits auxquels on ne prêtait pas attention de jour. Je fais claquer mes chaussures pour faire du bruit mais je n’en mène pas large. Un bruit de porte qui claque me fait d’ailleurs courir sur les deux derniers étages pour arriver le cœur battant et complètement essoufflée à la porte de ma chambre dans laquelle je m’enferme à double tour. Quelle idiote je suis tout de même, il y a un gardien qui doit faire simplement sa ronde, les portes ferment à clé, je suis à l’abri.

Je prends néanmoins mon téléphone pour appeler mon homme, un peu pour lui souhaiter une bonne nuit, beaucoup pour entendre son rire et sa voix si rassurante, mais il n’y a pas assez de réseau semble-t-il. Peste, j’aurais tellement eu envie de l’entendre et j’ai peur qu’il ne s’inquiète mais je n’ose pas envisager une nouvelle traversée du bâtiment pour aller téléphoner du service. Courageuse mais pas téméraire. Il est d’ailleurs hors de question que je ressorte pour prendre une douche. La lune est pleine et éclaire les environs d’un halo blanchâtre. Je trouve le paysage beaucoup moins sympathique qu’à mon arrivée ce matin. Je branche mon radioréveil (j’ai toujours beaucoup de mal à me réveiller au petit matin) et je me prépare pour la nuit, faisant mon lit puis ma toilette pour lire un peu avant de m’endormir. J’entends le bruit du vent qui souffle dehors et des bruits de craquements qui viennent de l’intérieur. L’inconvénient des vieux bâtiments.  Cette aile était autrefois le pavillon psychiatrique, des malades lourds et l’on m’avait expliqué qu’il n’est donc pas possible d’ouvrir la fenêtre qui est munie de barreaux et a été bloquée pour éviter les tentatives de défénestration… Je sais cependant qu’il reste pas mal d’autres possibilités de mettre fin à ses jours pour qui le veut et il circule pas mal d’histoires lors de nos soirées infirmières. Des histoires macabres pour lesquelles ce n’est ni le lieu ni le moment, je suis déjà bien assez effrayée seule dans ma chambre. Je retente d’appeler mon homme mais le réseau reste inaccessible, il est désormais 22:06 et je décide d’éteindre pour dormir. Mais c’est plus facile à dire alors que la chambre résonne de bruits rendus encore plus menaçants par l’obscurité. Je remonte la couverture au dessus de mon visage pour moins entendre mais je ne veux pas trop non plus me couper de mon environnement pour entendre si quelqu’un veut essayer d’entrer.

Mon Dieu !

Je suis seule dans cette aile, à la merci de l’irruption d’un malade ou d’un violeur. Dire qu’il était un temps où j’adorais les films d’horreur, là j’aurais tout donné pour jouer dans la petite maison dans la prairie. Je respire amplement pour essayer de me calmer et j’y arrive presque quand je sens mon lit qui se met à bouger et à trembler. Comme si quelqu’un le secoue en le tenant. Le vent s’est arrêté et le bâtiment résonne de bruits de claquements, grincements et semble lui aussi trembler. Les chiffres rouges de mon radioréveil affichent désormais 00:00 en clignotant, ma dernière heure est arrivée. Je ne peux m’empêcher de crier même si personne ne peut m’entendre, même si les forces qui se sont emparées de mon lit n’en ont cure. Je hurle… et tout s’arrête brutalement. Plus rien. Ne restent que les chiffres clignotants de mon radio réveil et mes affaires de toilette qui sont tombées de la tablette au-dessus du lavabo.

J’ai le cœur qui bat à toute vitesse et la chair de poule, l’impression que mes jambes sont en coton et une peur bleue. J’ai mal au ventre et envie d’aller aux toilettes comme si j’avais mangé quelque chose qui ne passait pas. Je suis morte de peur. Ce bâtiment est hanté, je ne peux pas y rester. J’allume la lumière et me rhabille non sans avoir regardé partout dans la chambre si quelqu’un ne s’y cache pas. J’entasse mes affaires dans mon sac sans chercher à les ranger, reprends mon téléphone, toujours obstinément hors réseau et décide de rentrer. Tout plutôt que rester seule ici. Même s’il me faudra repasser par les couloirs…

Je mets mon téléphone devant moi pour qu’il me serve de lampe de poche et cours dans les escaliers, il me semble bien entendre quelque chose derrière moi, comme un bruit de pas et de râles, mais je ne me retourne surtout pas et cours jusqu’à ma voiture où je m’enferme et démarre. Tant pis pour la neige. Tant pis pour tout, il faut que je m’enfuies.

Je roule vite au départ mais je ralentis à mesure que le rythme de mon cœur se calme, et j’allume la radio pour tenter de couper à la sensation d’horreur qui me tenaille. Pas de musique mais des informations qui font état d’un tremblement de terre magnitude 4 sur l’échelle de Richter qui vient de se produire. Il n’y a pas de gros dégâts mais que les pompiers sont submergés par les appels.

Un tremblement de terre…

Le lendemain matin, quand je viens reprendre mon service après m’être complètement ridiculisée auprès de l’homme de ma vie et avoir passé une nuit passablement courte, je raconte cette histoire à mes collègues. Elles ne rient pas autant que je le pensais, mais me demandent le numéro de la chambre où je devais passer la nuit. La chambre n°35.

Elles me racontent qu’elles sont étonnées qu’on m’y ait fait dormir puisque c’est la chambre surnommée la chambre maudite. Celle dans laquelle avait eu lieu le dernier suicide avant que le service ne ferme. C’était l’année dernière à la Toussaint…

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Dans l’aven d’Edgar Poe (Tiphaine)

Il progresse lentement, sa lampe à huile faiblit, il a peur. Il se dit qu’il aurait dû au moins informer quelqu’un, n’importe qui mais quelqu’un. S’il ne trouve pas le moyen de sortir de là, personne ne songera à le rechercher.

Il progresse lentement et sa vie se déroule devant ses yeux qui luttent contre le sommeil. Le sourire de sa mère avant que la tuberculose ne l’emporte se dessine dans le noir, la bouteille de son père trône sur la table en bois, le rire de Rosalie, un rire de démente, l’odeur du tabac de la maison de Liverpool, les salles de jeu enfumées, et toutes ces femmes qu’il a aimées, si mal aimées…

Il se souvient qu’il a aimé, il se souvient qu’il a vécu. Avant. Quand le jour était le jour. Avant la longue nuit.

Il ne sait plus depuis combien de temps il rampe ainsi dans le noir. Il aurait dû au moins prévenir, peut-être qu’il aurait manqué à quelqu’un, quelque part…

Il a quitté son misérable appartement, laissé les clefs à la concierge en lui disant adieu, un petit sac sur le dos. Il aurait dû lui dire qu’il reviendrait, peut-être qu’elle se serait inquiétée…

Il croit qu’il a quitté la ville, il sait qu’il a marché longtemps jusqu’au gouffre. La neige peut-être autour de lui, ses traces de pas qui s’effacent petit à petit. Il est descendu jusqu’à l’entrée du tunnel. Il faisait bon, le froid ne le mordait plus, il se sentait bien.

C’est là qu’il a commencé à ramper, il voulait savoir jusqu’où il pouvait aller.

Il ne sait plus depuis combien de temps il erre sous la terre mais il sait que sa vie lui revient à mesure qu’elle semble s’en aller. Il lit sur les parois autour de lui l’histoire d’un homme qui était peut-être bien lui, avant. Quand le jour était le jour. Avant la longue nuit.

Il entend soudain comme une voix. Comme un chuchotement.

Se peut-il qu’il ne soit plus seul enfin ?

Des mots à son oreille, comme une litanie.

« Par ici… Par ici… Par ici… »

Il s’approche, la vie enfin est là, il le sait, il le sent.

Un petit passage, juste assez large pour lui, une cheminée. Il glisse.

Il se retrouve dans une immense salle, autour de lui une forêt de pierres qui montent du sol et descendent du plafond dans un enfer de gouttes d’eau.

Il n’a jamais rien vu d’aussi beau.

Sur les parois, d’étranges animaux sont représentés. Un scarabée d’or, un corbeau, un canard avec un ballon et un chat noir qui semble lui sourire.

Sa lampe s’éteint.

Ses yeux s’ouvrent enfin.

Juste le temps d’un Eurêka, juste le temps de révéler son cœur.

Sur un trottoir de Baltimore, près de Light Street, on retrouve le corps d’Edgar.

Juste le corps.

 

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La lettre (Papistache )

A cette époque,  Mamoune et moi habitions un appartement au huitième étage d’une tour qui en comptait neuf. Notre fille aînée se traînait à quatre  pattes sur la moquette du salon. La sonnette de la porte d’entrée avait retenti. J’étais allongé sur le tapis à chatouiller Audrey, celle que j’appelle Rosette dans mes papistacheries. Les samedis matins, les entrepôts Percherons étaient toujours fermés, je profitais des joies de la vie de famille. C’était le facteur. Il tenait une lettre à la main. Je devais acquitter une surtaxe pour affranchissement insuffisant. Un franc dix. J’avais payé.

Le facteur dansait d’un pied sur l’autre, ma lettre à la main.
— Elle est à moi, maintenant !
— Oui... c’est que...
Il a expliqué que la lettre avait dû rester coincée derrière un meuble... on avait dû la retrouver à l’occasion d’un réaménagement de bureau... la direction présentait ses excuses... pour le retard... enfin, voilà, le pli était arrivé à son destinataire.

Effectivement :

Monsieur Patrice Rachée,
3 rue Sully,
tour F, appartement 24,
284** N*g*nt-le-R*tr*u.

C’est mon état civil pour toute la planète. Papistache est un nom d’emprunt, en fait, on me surnommait déjà comme ça au collège. J’ai perpétué l’usage en pénétrant les blogs.

J’ai salué le facteur. Je me suis approché de la fenêtre, il pleuvait et l’appartement était assez sombre. Audrey avait saisi un Nouvel Obs et en tournait les pages. On aurait pu croire qu’elle se passionnait pour la politique.

J’ai appelé Françoise (c’est le prénom dans la vraie vie de Mamoune dite Épouse-Aux-Mille-Qualités).
Le cachet de la poste, presque illisible, semblait indiquer 17 août 1916. Le timbre, collé de travers était une Semeuse rouge à dix centimes. L’adresse paraissait libellée au crayon gris, comme passée par le temps, mais c’était bien la mienne.
— "C’est une blague qu’un de tes collèges te fait. Voyons, en 1916, le quartier n’était pas encore construit. Occupe-toi plutôt de la petite qui mange le programme télé. J’ai encore à faire et, cet après-midi, nous allons voir tes parents."

J’ai enfoui la lettre dans ma poche et ne l’ai ressortie que le soir, une fois la maison endormie. Une Semeuse camée sans sol, en usage de 1907 à 1920. Mon catalogue Yvert et Tellier était formel.  Rien n’empêche un collectionneur de coller le timbre que bon lui semble  sur une enveloppe fatiguée. Cependant, la supercherie était habile.

J’ai ouvert l’enveloppe. L’écriture du simple feuillet, arraché à un carnet, était la même que pour l’adresse. J’ai bataillé mais je suis parvenu à lire :

Mon cher Patrice,
Je ne te connais pas mais je doit (sic) te prévenire (sic) qu’on va venir te chercher, je ne sais pas quand, je ne sais pas qui,  mais je doit (sic) te dire de ne pas les suivre.
Je suis un lâche, je t’ai vendu, et je voudrais défaire ce que j’ai fait.
Je ne sais pas si tu me pardonneras, ne les suit (sic) pas !
Ton grand-père

 

Caporal Charles Rachée.

 


Mon grand-père était décédé d’un cancer des intestins, en 1972, sept ans avant que je ne reçoive ce courrier. C’était incompréhensible. Je n’ai rien dit à Françoise. Je suis allé me coucher.

J’ai relu la lettre des dizaines de fois pensant percer le mystère. Le cachet était trop effacé pour y lire le nom du bureau de départ. Des lettres manuscrites S & M se devinaient en haut à gauche, tracées à l’encre violette d’une main qu’on devinait rageuse et énergique, mais évanescentes.
Si Pierre ou Jean, mes collègues de l'entrepôt, avaient voulu me faire une blague, ils n’auraient pu résister longtemps sans vendre la mèche. Rien.

J’ai conservé la lettre dans mon portefeuille. Je l’avais reçue le 18 septembre 1979 et “ils” sont venus me chercher le 8 février 1980. Soudain, la température a baissé dans le bureau où je terminais un bilan comptable pour les entrepôts. Mon souffle se condensa au-dessus du cahier de comptes. Je me suis retourné. Un homme enveloppé dans un long manteau m’a montré la porte d’entrée, m’invitant du bras à sortir. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de refuser. Je me suis retrouvé sur le palier du huitième étage sans me souvenir d’avoir tourné la clé dans la serrure de la porte. Un autre homme se tenait dans la pénombre. D’un geste lent, il m’a indiqué les escaliers.  A chaque palier, se tenait un nouvel homme rigoureusement identique au précédent. Je ne distinguais pas leurs traits.  Arrivé sur le parking de l’immeuble, un des hommes m’a tendu une lampe pigeon et m’a montré l’entrée d’un chemin creux dont j‘ignorais qu’elle se trouvait à deux pas de la porte de la tour F. Je me suis enfoncé dans la nuit. (à suivre*)

*Je ne voudrais pas abuser de votre temps, mon texte est trop long, nous avions pensé que le sort des textes longs serait d'être coupés et la suite reportée à plus tard dans la semaine, seules ceux ou celles qui auraient accroché à la lecture y seraient revenus. Je ne sais pas, ce soir, il est près de minuit et nous sommes le 31 octobre, combien de textes longs ont été mis en page ni le sort qui leur a été réservé. Je donnerai ma suite dimanche pour 9 h 00. Viendront ceux qui voudront !

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Une petite musique de nuit - Janeczka

Eine Kleine Nachtmusik Allegro - Various


La radio, dans le fond, jouait un air connu.

Dorothea pensait a ce tableau qu’elle n’arrivait pas a achever.  Il la tourmentait, l’empechait de dormir... elle n’arrivait pas a penser a autre chose. Et pourtant, plus elle y pensait, moins elle avait d’idees pour le finir. Ce tab leau l’obsedait.

 

Machinalement, elle ramassa pres de l’escalier une poupee que sa niece avait laissee derriere elle quelques heures plus tot. Sa niece lui ressemblait tellement, avec ses longs cheveux noirs, ses yeux voiles de mystere. Elle en etait fiere. Peut-etre, un jour, serait-elle elle aussi une artiste aux visions hors du commun.

 

Son regard se posa sur les champ de tournesols de ses voisins. Avec la chaleur de cet ete-la, ils avaient enormement pousses, trop, meme. Elle avait toujours trouve etranges ces fleurs qui se mouvent avec le soleil, un peu comme par magie. Combien de fois s’etait-elle perdue dans un champ comme celui-la ? elle avait oublie. Le bruissement des feuilles qui se refermaient derriere elle et la taille plus qu’imposante des fleurs l’avaient toujours fascinee, sans qu’elle sache vraiment pourquoi.

 

Assommee par la chaleur, ereintee par tant de nuits blanches, elle s’assoupit sur le canape en laissant la radio lui faire oublier la guerre.

 

  * * *

 

Dorothea se reveilla dans son lit. Elle etait tellement groggy qu’elle n’eut pas le temps ni la presence d’esprit de se demander ce qu’elle faisait la. L’air de Mozart jouait encore, mais cette fois tellement fort que les murs en tremblaient et se lezardaient par endroits. Elle cru que la maison allait s’ecrouler d’un moment a l’autre.

Elle ouvrit la porte de sa chambre lentement, avec apprehension. Une vision chaotique l’attendait.

Plus loin, sur sa droite, la poupee de sa niece se reposait contre le chambranle d’une porte, a moitie deshabillee, visiblement accablee par la chaleur et la fatigue. Une poupee, fatiguee ? encore plus etrange, elle paraissait aussi legerement reveuse. Elle tenait dans sa main un petale de tournesol.

En haut de l’escalier, en plein milieu du pallier, se tenait un tournesol geantd’un jaune lumineux, qui la mettait mal a l’aise.  Les tiges de la plante, telles des tentacules, partaient en direction d’une version plus agee de sa niece, laquelle regardait la fleur d’un air courrouce. Ses cheveux etaient litteralement dresses sur sa tete. L’electricite dans l’air etait quasiment palpable.

 

  * * *

 

Dorothea se reveilla d’un bond. Elle regarda autour d’elle d’un oeil inquiet. La nuit etait tombee. Elle reprit son souffle et ses esprits, puis sourit mysterieusement.

 

Elle pouvait enfin achever son tableau.

dorothea

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Help (2e partie) - Joe Krapov

La première partie a été publiée ici ce matin à 9 heures

 

Même Marinette fait partie du complot ! Elle ne sait vraiment pas où sont passés mes disques de Neil Young, la B.O. du film « O brothers » ni mon intégrale des Beatles. Ni mes DVD des Marx brothers, du « Prisonnier » et d’ « Absolutely fabulous ».
- Tu n’as jamais possédé ça, Jojo, et tu me parles de gens qui n’existent même pas ! On dirait une langue étrangère ancienne. »
- Ce n’est pas une langue ancienne, c’est de l’anglais ! Et depuis quand tu m’appelles Jojo ? Mon surnom c’est Joe ! »
- Ah bon ? C’est nouveau ! Ca vient de sortir ! »

***

 

J’ai téléphoné à mon beau-père pour qu’il me dise comment il écrit le mot « touque ». Vous vous souvenez, les touques de rhum de l’an 40 ? Il est tombé des nues. Non seulement il n’a pas souvenir de m’avoir raconté cette histoire mais il prétend qu’il n’y a jamais eu de guerres mondiales.
- Si je vous écoute, papy, vous allez m’apprendre que Christophe Colomb n’a jamais découvert l’Amérique ! »
- L’Améquoi ? Christophe Colomb a épousé Ségolène Darc et est devenu le premier prince consort du royaume en 1492. Il est mort à la bataille de Marignan en… Zut, je ne me souviens plus de cette date-là ! »

***

 

Effondré. Je suis effondré. Je vis désormais dans un monde où ni Agatha Christie, ni Bill Gates, ni Winston Churchill n’ont existé. Un monde dans lequel Charlie Chaplin, Audrey Hepburn, Lady Di, Bill Clinton, Hitchcock, Paul McCartney, Laurel et Hardy, Ken Loach, Philip K. Dick et Marilyn Monroe sont inconnus du grand public ! J’ai consulté les bouquins de ma bibliothèque désinformatisée : l’empire colonial français s’étend du Viet-Nam à l’Afrique du Sud. Le français est la langue la plus parlée dans le monde. L’anglais est une langue ancienne que plus personne ne parle depuis la défaite des Grands-Bretons lors de la guerre de cent ans. Ce conflit a été remporté grâce à Jeanne d’Arc qui est devenue reine de France en 1432. Nous vivons depuis dans un régime matriarcal et « clonesque ». Le clonage est strictement réservé à la régénération de Sa Majesté la reine de France. Seul son prénom change lorsqu’il y a passation de pouvoirs ou transmission de relais. Dans ce contexte-là, la suivante ne peut même pas piaffer dans les starting-blocks : cet objet n’existe pas. Vous imaginez ça, un monde sans parking, sans shopping, sans sex-shops, sans rugby, une Bretagne sans kilt et sans whisky avec des portraits de Jeanne d’Arc partout ?

Jeanne d’Arc ? Où avais-je entendu parler de Jeanne d’Arc la dernière fois ? Si je me souvenais, seulement ! C’était samedi dernier aussi. Est-ce que c’est le passage à l’heure d’hiver qui a causé ce traumatisme ? Ah, ça y est, j’ai trouvé, c’était sur Internet, l’histoire du type qui envoie des scientifiques dans le passé ! Le défi du samedi ! Alors ce serait vrai ? Ils auraient réussi, finalement, à la sauver des flammes ? Et tout aurait basculé à partir de là comme dans « Smoking, no smoking » d’Alain Resnais d’après la pièce d’Alan Ayckbourn ? Mais pourquoi suis-je le seul à garder souvenir de l’autre monde, celui où elle brûle et n’est récupérée que par les Orléanais et les Orléanistes ?

***

Un mois plus tard. Même cahier.

On s’habitue à tout, au Cardex, au CCOE et à l’IPPEC, à la dégoogelisation comme au royaume de France. Les blouses grises des étudiants, la religion omniprésente, le culte de la royale Pucelle, le puritanisme, l’amour de l’ordre établi et de la monarchie non républicaine. Oh bien sûr il y a des jours où j’ai très envie de faire mon Sex pistol et de gueuler « God save the queen » ou « Fuck Mireille of Arc » mais, comme dans l’autre monde, je ne suis pas masochiste. Je me trouve quand même dans une drôle de situation. Il faut que je réapprenne tout de cet univers nouveau et que, dans le même temps, je n’oublie pas d’où je viens. N’est-ce pas cela, d’ailleurs, la vie ?

Je suis un être unique. Je dois me remémorer et restituer à ce monde une culture entière. Par quoi vais-je commencer ? Alice au pays des Merveilles ? Le Club des cinq ? Mister Jekyll Holmes et docteur Hyde Watson ? Harry Potter ? Mary Poppins ? Trois hommes dans un bateau ? Les carnets du major Thompson ?
Il y a certainement de l’argent à se faire pour qui aime raconter des histoires dans un monde où les enfants ne lisent que des histoires de scouts et les adultes du Charles Péguy. Si j’avais su, j’aurais fait comme Martine27 : j’aurais imprimé les œuvres complètes d’Iowagirl que je lisais autrefois sur Internet. Pas besoin de traduire, en plus ! Ca leur aurait fait le même effet que le monde de Narnja ou la découverte de Super(wo)man.
Allez, je m’y mets, je vais commencer par une chanson. Celle-ci convient bien à ma situation :


http://www.youtube.com/watch?v=goN1Xv88YR8 (texte) ou http://www.youtube.com/watch?v=9ibX3TejlZE (images).

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L'ilot de l'âme - Aude

Nous sommes sur une petite île de Normandie, une petite île isolée, battue par les vents, fouettée par la pluie et trop rarement caressée par le soleil. Une île ? Plutôt un grand rocher où on aurait posé un château fort à l’air moyenâgeux. Un château fort qui fut repaire de corsaires, pirates et autres brigands. Cette île est si petite que les jours où soleil et pluie s’emmêlent, un arc en ciel passe comme un pont au-dessus, ses deux pieds retombant dans la mer. Il n’y a plus guère d’habitants sur cette île où rien ne pousse excepté le sable et les rochers. Reste le gardien du phare et le couple qui s’occupe du château transformé en chambres d’hôtes pour touristes en mal de grand-air et solitude.

J’arrive sur cette île un 1er novembre. Le temps est triste et maussade, il me rappelle ma femme que je cherchais à oublier justement. Depuis le bateau qui m’emmène j’aperçois un rocher isolé et sombre caché derrière le crachin et la brume qui tombent. Je me demande si c’est déjà l’île.

- Non me répond le Capitaine, ça c’est l’ilot de l’âme.b_cklin

- L’ilot de l’âme, c’est joli. D’où vient ce nom ?

Le capitaine hausse les épaules.

- Oh vous savez, je suis breton. Les histoires de ces normands je m’en fous.


Plus tard, j’interrogerai la dame qui s‘occupe des chambres au château. Ses yeux se révulsent, son visage se ferme. J’ai beau insister, je n’en tire rien.

J’enfile un des nombreux cirés ainsi que des bottes laissés à la disposition des touristes. La bruine me pénètre les os. La nuit commence à tomber, je ne suis même pas certain que le jour se soit levé aujourd’hui. Le brouillard est si dense que c’est arrivé à son pied que j’aperçois le phare. Je lève la tête vers la mer et je suis surpris de voir l’ilot de l’âme comme nappé d’un halo parmi les embruns. Il me parait encore plus solitaire et étrange. C’est comme si une force m’attirait vers lui. Puisque je suis au pied du phare, je décide de le visiter. Je frappe la porte à l’aide du heurtoir. J’attends un long moment avant qu’un grincement ouvre la porte. Un vieil homme se tient devant moi. Il est sympathique mais peu loquace. Il me plait bien. Je le suis dans l’étroit escalier de bois en colimaçon. De là haut, c’est encore l’ilot que j’aperçois. Rien d’autre, pas de lumières de bateau, pas de vague, pas même une mouette. J’interroge le gardien. Sa voix devient tremblante quand il me répond :

- Si vous saviez tout ce que je vois la nuit.

- Je voudrais savoir justement.

- Ici les gens n’aiment pas en parler. Ils racontent que ça porte malheur.

- Mais on a bien du vous le raconter à vous.

- J’avais déjà vu…

C’est à ce moment que je la vois sur l’ilot : une frêle silhouette blanche, aérienne, devrais-je dire irréelle ? Le vieil homme aussi l’a vu. Il raconte :

- Elle était la fille du châtelain, une bien jolie fille.

- Que lui est-il arrivé ?

- Elle est tombée amoureuse de l’un des nombreux pirates qui trainaient ici, peut-être le pire de tous. Il était cruel et dur, l’âme noire. Il ne pensait qu’à la détrousser.

- A la trousser aussi, j’espère.

Je regrette déjà mon mauvais jeu de mots. La jeune femme semble toujours voler sur l’ilot.

- Il la rendit si malheureuse, qu’elle jeta son corps et son âme à l’eau. C’est à cet endroit qu’on retrouva son corps. Son père fou de douleur tua le pirate et extirpa de son corps encore chaud son cœur de pierre qu’il jeta à la mer. On raconte que le cœur de pierre est cet ilot et que l’âme de la jeune femme ne le quitte plus depuis.

- Mai pourquoi personne ne veut raconter cette histoire ?

- Parce que presque tous ceux qui connaissent l’histoire et qui ont aperçu le fantôme finissent par jeter leur âme à la mer.

Je regarde la jeune femme sur l’ilot qui m’appelle.

 

 

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Help (1e partie) - Joe Krapov

Le monde a beau courir à sa perte en ces temps de crise du capitalisme, ça n’empêche pas les vieux de raconter des histoires. Mon beau-père qui fêtera ses 81 ans le jour anniversaire de la bataille d’Austerlitz m’a bien fait rire samedi dernier en me narrant un épisode de la débâcle de 40 du côté de Redon. Au début de la guerre les Anglais avaient installé deux bases de cantonnement dans la région. Lorsque les Allemands ont envahi la France et se sont pointés dans le coin, ces messieurs les rosbifs, pas fous, ont rembarqué vite fait vers leur Albion natale avec armes mais sans bagages. Le commandant de la garnison a prévenu le maire du village :

- Servez-vous ! ».

Quand les doryphores se mettent dans les pommes de terre un melon qui tombe du ciel est toujours le bienvenu. C’est ainsi qu’on a vu tous les paysans du coin venir effectuer une razzia de « tea », de « marmelade » et de « touques » de rhum dans lesquelles mon beau-père pense qu’il y avait aussi de l’éther, l’EPO des british fantassins à l’époque. Quand les Allemands sont arrivés il n’y avait plus rien. Ils ont fait décréter au maire du village un avis intimant l’ordre à ses concitoyens de restituer les english victuailles. Si les plus trouillards des habitants en ramenèrent un peu, les autres en planquèrent beaucoup.


Je m’appelle Georges Carpeaux, je suis bibliothécaire et j’adore les histoires. Sans doute parce que ma vie à moi est sans histoire. Je suis toujours passé à travers les gouttes. J’étais trop jeune pour faire la guerre de mai 68, je n’étais pas assez Don Juan pour avoir une ou plusieurs ex a qui verser pension(s) alimentaire(s), pas assez homo pour choper le sida, mais par contre suffisamment drôle et gentil pour que Marinette, qui l’est aussi, me mette le grappin dessus. Depuis nous ajoutons des bonheurs au bonheur, en toute simplicité, en toute bonhomie, avec beaucoup de rondeur mais sans « s » au bout du mot.


Depuis qu’on est passés de France-Inter à France-Culture, nous sommes réveillés le matin par l’émission « L’éloge du savoir ». C’est assez fabuleux d’imaginer ces professeurs du Collège de France ou de la Sorbonne qui dissertent pendant une heure d’affilée sur l’histoire turque et ottomane, les métamorphoses de la légitimité ou les morales de Proust alors que la France qui se lève quand même assez tôt n’en est pas encore à se tirer la tête du cul pour aller ensuite travailler pareil et gagner encore moins. A 6h 55 par exemple il y a les Carpeaux qui ouvrent un œil, prennent place en pyjama dans l’amphi virtuel et prêtent une attention endormie à un gloseur professionnel qui ne la leur rend jamais. Une heure et vingt minutes plus tard il et elle monteront dans le bus n° 11 et changeront de véhicule à la station République où ils seront entourés par des étudiants encore moins réveillés qu’eux. Lesdits potaches jetteront sans enthousiasme un œil ou une demi-paupière au journal gratuit qui pré-mâche, pré-digère et vomit doucereusement de telles images du monde que ça dispense ces futures élites d’en rien penser.


Ce lundi matin, après l’escapade redonnaise, il n’y a pas la suite des aventures de Shakespeare en langage coaltar dans le radio-réveil. M. Michael Edwards ne dispense pas son cours sur le poète au théâtre. Il nous en dispense ! A la place il y a une tendinite dans ma cheville gauche ! Je suis bon marcheur mais mes beaux-parents habitent à l’endroit où Joe Dassin siffle ses scies : là-haut sur la colline. J’arrive quand même encore à me déplacer. Quand je pousse la porte de la chambre, le chat noir s’étire derrière. Je remplis son bol de croquettes, je mets l’eau à chauffer, allume la radio qui est perchée chez nous sur une étagère au-dessus du grille-pain. Après un passage rapide par la salle de bains, je reviens prendre des nouvelles du monde auprès d’Ali Badou. Bizarre : il ne parle ni de la crise économique, ni de la campagne électorale aux Etats-Unis et ses invités ont l’air moins constipés que d’habitude. Il y a même de l’accordéon dans notre brouillard du matin. Eh ! Oh ! On n’est pas sur Radio-Nostalgie, quand même ? Quand je monte dans le bus, je réalise ce qui ne va pas. Personne aujourd’hui, parmi les chroniqueurs, n’a prononcé le nom de Nicolas Sarkozy !

 

***

 

Quelle claque ! Je n’ai plus d’ordinateur dans mon bureau ! Ni moi, ni personne ! Juste un vieux minitel dont j’ignore le maniement. Je me souviens juste qu’il faut se connecter à 36-15 quelque chose. Winnie B. Dobeuliou ? A côté une machine à écrire à ruban rouge et noir comme j’en avais une au temps où j’étais étudiant. Et tous ces meubles à tiroirs pleins de fiches perforées au format 7,5 par 12,5, c’est quoi ? Et toutes ces revues papier empilées ? Elle est revenue faire sa sieste à l’abri derrière, Tatie Suzanne ?

***

 

Je deviens fou ! Stella, ma voisine de bureau, m’a demandé de lui traduire le mot « week-end » ! Tout le monde sait bien pourtant que « week-end » n’est plus un mot anglais, qu’on ne dit plus « bonne fin de semaine » mais « bon week-end » ! Elle n’a plus d’ordinateur non plus mais elle prétend qu’elle n’en a jamais eu et qu’elle ne sait pas ce qu’est une connexion à Internet. Je suis donc retourné bosser à l’ancienne. Croyez moi, c’est éreintant ! Le plus pénible reste encore de devoir passer la langue au dos des timbres pour affranchir les enveloppes des dossiers de renouvellement. Je ne sais pas pourquoi mais ils représentent tous quelqu’un qui ressemble à Jeanne d’Arc. Sous son effigie, il est écrit « Royaume de France ». Quelle journée de fous !

jeanne_darc

Ce texte a pour suite « Help ! 2e partie » qui paraîtra ici à midi



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Comment j'ai trouvé mon chat (La Pierre précieuse)

Nous étions vendredi 31 octobre 2008, le jour d'halloween.
Ce jour-là était un jour étrange : il y eut trois disparitions et des zombies.
Personne n’était sorti, mais moi ça me tentait beaucoup, alors je suis passé par la fenêtre puis je suis parti dans la ville.

Je me suis dirigé vers le cimetière : au fond il y avait une maison hantée, petite, sombre et terrifiante. Je me suis rapproché puis j'entendis de drôles de bruits, je regardai par la fenêtre puis je vis Aude la sorcière, la plus méchante des sorcières avec son chat noir appelé Capucine. 

Elles mangeaient un yaourt, je me suis mis à rigoler alors elles m’ont repéré. J’ai eu peur et je me suis mis à courir, à courir et la sorcière me poursuivait. Je regardai derrière moi voir si elle me rattrapait, puis je trébuchai  sur une tombe. 
Le chat me sauta dessus pour me dévorer.
La sorcière me regarda et me lança un sort. Moi j'ai lancé le chat sur le sort.
Le chat retomba et se releva.

Et comme par magie, le sort l’avait rendu gentil, la sorcière apeurée partit en courant et on n’entendit plus jamais parler d'elle. Le chat ? Je l’ai gardé (qu'il est mignon !). 

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Crescendo (Captaine Lili)

Notre prof de musique est un homme austère, toujours vêtu de noir, irascible et intransigeant, en un mot : antipathique. Il parle d’une voix sèche et autoritaire et nous prend pour ses larbins. Mais le pire, c’est son regard glacial et inquisiteur. Personne ne l’aime et moi, il m’inquiète.

Ce jour-là, un mercredi matin, comme d’habitude (mais de manière bien moins poétique que la chanson) lorsque M. Crescendo arrive, toute la classe se tait. Ses yeux rétrécis me fixent : je tremble. A-t-il deviné mon trouble ? Un sourire sinistre se dessine sur ses lèvres minces. Il nous annonce dans un rire grinçant : « interrogation de flûte ! »

« Mademoiselle Jade ! » Je sursaute en entendant mon prénom. Un petit cri m’échappe, c’est la honte… « J’écoute votre interprétation et je la note, mademoiselle. Allez ! Jouez donc ! » Je place mes doigts sur la flûte et garde les yeux baissés. « Regardez-moi ! Comment voulez-vous partir à temps autrement ? » Je prends ma respiration, lui obéis et… impossible de me rappeler de la mélodie. Je ne vois plus que deux yeux, menaçants, cruels, effroyables, hideux, et qui m’attirent pourtant. Ils se rapprochent, ma tête tourne, mes pensées s’agitent, ma vue se trouble, je suffoque, je tombe, je bascule dans un vide noir. Je m’évanouis.

Lorsque je reprends connaissance, les visages inquiets de ma mère et de mon chéri sont penchés vers moi. Je voudrais leur expliquer ce que j’ai ressenti mes les mots restent bloqués dans ma gorge. J’ai besoin de repos, ma mère me ramène à la maison. Je rejoins mon lit en titubant et me glisse sous la couette comme si je sauvais ma peau.

Les heures de sommeil m’ont apaisée. Dans la soirée, mon chéri me téléphone et on y passe des heures. Lorsqu’on raccroche, mon ventre crie famine et ça tombe bien, ma mère m’appelle pour manger. Mais mes paupières s’affaissent déjà. Je ne tarde pas pour retourner me coucher.

Les jours suivants se déroulent sans encombre. Je passe le plus de temps possible avec mon chéri. L’incident en musique est presque oublié. Sauf que mercredi revient, et le cours de musique avec lui. C’est les yeux noyés de larmes, avec l’impression d’étouffer et le désir de fuir à l’autre bout du monde que je rentre dans la salle. J’essaye de refouler mon dégoût, traînant les pieds sur la moquette bleue livide. Nous écoutons le Boléro de Ravel. Je plonge toute entière dans la musique et noie mon angoisse dans le déferlement des notes. Je tournoie sur moi-même suivant le rythme infernal du Boléro. Je suis dans un brouillard dense mais au loin brillent deux lumières éblouissantes. Plus les sons s’amplifient, plus elles approchent. Les voilà à un mètre de moi : ce que j’ai pris pour des lumières, ce sont des yeux, étincelants de méchanceté. A travers la brume, je distingue une silhouette fantomatique, grande et maigre comme celle de Crescendo mais souple comme du caoutchouc. Elle cherche à m’entraîner, je résiste. On me frappe au visage, on me secoue. Je reviens dans la réalité : je suis assise sur mon tabouret, dans la salle de musique.

Les cours continuent. Anglais : Mme France nous explique une règle de grammaire qui n’intéresse personne. Allemand : und devient and, du se transforme en you, on confond tout et je reste désespérément française ! Mathématiques : on ajoute, soustrait, multiplie, divise. Les nombres dansent une ronde logique. Pas le temps de penser, je m’applique à compter juste. Cantine : je mange machinalement. Français, sport, les heures se succèdent, puis disparaissent. Me revoilà chez moi.

La nuit, sombre et écrasante, tombe déjà. Je n’ose pas m’endormir. Les yeux affreux et la mélodie incessante du Boléro m’assaillent. Le sommeil m’engloutit dans un grand frisson.

Je suis debout dans une pièce sans limites. Autour de moi, des milliers de notes : des croches, des noires, des blanches. Une douleur aigüe crispe mon cœur et ma respiration s’accélère. Une note immense, la plus grande de toutes, m’entraîne. Le regard brûlant de triomphe qu’elle me lance me glace : ce sont les yeux perfides et cruels que je redoutais. La pièce est maintenant remplie d’adolescentes hagardes. Qui sont-elles ? La note se transforme en une forme élancée d’où sort une voix sèche et autoritaire : « mes chères esclaves, grâce à vous je vais conquérir le monde. Regardez-moi toutes ! Comment voulez-vous commencer à temps si vous ne me regardez pas ! » Je tente de m’enfuir mais les notes m’encerclent. La forme bondit, se rapetisse puis reprend sa taille initiale. La terreur me paralyse. La bouche maléfique s’ouvre et j’entends : « eh oui ma petite, vous m’appartenez… la nuit seulement, malheureusement. Vous allez me porter ces sacs. » Je m’exécute. La forme me crie encore : « vous verrez, vous vous y ferez très vite ! » et elle éclate d’un rire satanique qui me pétrifie. Je soulève un sac, j’ignore ce qu’il contient mais il pèse ! Le fouet attend les personnes qui ne les transportent pas assez vite. Certaines s’écroulent en gémissant. Je crie. Je me réveille trempée de sueur dans mon lit. Quel cauchemar terrible ! Le soleil avale l’obscurité. En me levant, je m’aperçois que je suis percluse de courbatures.

La journée glisse sur moi, je reste indifférente à tout.

La vie passe. Les nuits épouvantables continuent et m’épuisent. Le jour, j’erre solitaire, déprimée, harassée. Dans mon visage pâle d’agonisante, de larges poches brunes se creusent sous mes yeux. Mes notes baissent à une allure vertigineuse. Mon cœur, rongé par ces nuits d’esclaves, se détériore petit à petit. Mes parents inquiets me font consulter des tas de médecins. C’est inutile. Insensible, comme sans vie, mon cerveau s’engourdit dans une torpeur languissante. Mon cas est devenu un défi à la science médicale. Mes cheveux, épais, souples, bouclés autrefois, pendent désormais filasses, incolores, et secs. Je n’ai plus que la peau sur les os. Je ne vais plus au collège mais les yeux me hantent toujours. Il est trop tard. Ma vie appartient à la forme étrange et il n’existe aucun remède contre ce mal qui mine ma jeunesse et me ravage.

Mes jambes ne me soutiennent plus. Un fauteuil roulant les remplace. Electrique car je suis incapable de tourner les roues avec mes bras. J’ai juste la force d’écrire cette histoire que personne ne croit d’ailleurs…

Depuis plusieurs jours, je reste couchée.

Posté par Old_Papistache à 09:00 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
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