04 octobre 2008

Thétis

Il faisait chaud, une chaleur moite, désagréable. Charlie était étendu sur le trottoir depuis trois heures déjà, évanoui. Peu à peu il émergea du brouillard où se trouvait son esprit, le corps en sueur et la tête lourde. Que s’était-il donc passé ? Il ne comprenait rien…

 

Ce dimanche matin, il avait trouvé une lettre sans timbre dans sa boîte aux lettres, enfin, une lettre… disons plutôt un gribouillage informe qui alignait les mots suivants :

« Retrouvez-moi à 13h au 2 bd Jasmin derrière le muret en briques. J’ai besoin d’aide, vous êtes mon dernier recours.  Signé : Clémentine. » 

« Clémentine ? Clémentine ? Mais je ne connais pas de Clémentine », se dit-il. Il cherchait dans ses voisins, sa famille, ses amis, ses collègues… Rien… Et puis soudain, ce fut le flash. Clé-men-tine ! Une élève de troisième qui avait quitté progressivement le collège l’année passée en décrochant de tout l’univers scolaire.  Il ne voyait qu’elle. Mais c’était étonnant. Trois mois sans nouvelle et puis ce message venu de nulle part… Il avait été son prof de français pendant quelques mois et son professeur principal aussi, c’est vrai. Ils avaient discuté parfois de son avenir à elle, des discussions franches mais sans lendemain… Il en aurait le cœur net. Il irait, c’était décidé.

Et la matinée s’était déroulée lentement, très lentement, jusqu’à ce qu’il soit enfin temps de se rendre au lieu du rendez-vous. Enfin !… Charlie avait imaginé ce qu’il pourrait lui dire, les questions à lui poser, la réserve à arborer pour ne pas effrayer la jeune fille…Cela ne l’empêchait pas de sentir son ventre se nouer. Lui, le prof, ne pouvait plus se cacher derrière son estrade ou son bureau. Il avançait là, seul dans la rue, et tourna bientôt à l’angle de la rue Jasmin. Sa montre indiquait 13h pile.

A peine avait-il traversé la rue pour atteindre le n°2 qu’une silhouette apparut derrière le muret. Oui c’était bien elle. Mais comme elle semblait amaigrie, le regard triste et le cheveu gras. Charlie avait du mal à la reconnaître. En l’approchant, il essaya de cerner davantage l’état dans lequel elle se trouvait et réalisa alors que ses bras étaient couverts d’hématomes. La jeune fille était loin de l’image de l’élève rebelle refusant de se soumettre au règlement intérieur de son établissement scolaire. On aurait dit  un oisillon tombé de sa branche, dans toute l’étendue de sa fragilité.

«  Que se passe-t-il Clémentine ? Dans quel état es-tu ? Pourquoi m’as-tu contacté ?... »,  s’exclama Charlie. Il avait du mal à retenir le flot de ses questions mais les mouvements trébuchants des lèvres de son élève l’obligèrent à se taire. « Je… Je… J’ai besoin de vous, bredouilla-t-elle. Je ne savais plus à qui demander. Je suis désolée de vous embêter. Je me suis fourrée dans une m… Euh pardon… Je ne peux plus rentrer chez moi, mon père va me … Mon mec est fou… Ma mère, je n’en parle même pas, de toute façon, elle a ses problèmes… » Charlie écoutait attentivement tous ces mots qui se déversaient hors de sa bouche, sorte de soubresauts d’autodéfense qui, elle l’espérait apparemment, allaient lui apporter une réponse salvatrice. Mais de phrase en phrase, il comprenait de moins en moins ce qu’elle attendait de lui. Il était question de drogue, de trafic, d’erreur commise. Au final, il l’interrompit et tenta un résumé de la situation : « Clémentine, tu as aidé ton copain et les choses ont mal tourné ? C’est çà ? » Un hochement de tête le poussa à poursuivre. « Tu n’as pas transmis la drogue à la bonne personne, tu n’as pas récupéré l’argent attendu et il t’en veut maintenant, enfin ils t’en veulent, c’est çà ? » Même hochement de tête silencieux.

Charlie sentait Clémentine honteuse de ses révélations. Lui-même ne se sentait pas très à l’aise mais il ne pouvait plus reculer, elle comptait sur lui. « Mais qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ? J’ai du mal à comprendre ce que moi je peux faire pour toi. - Mais, monsieur, je n’ai nulle part où aller. Ils vont me tuer. J’vous jure », articula-t-elle difficilement. Charlie n’en revenait pas. Comme la vie plongeait dans le sordide, qu’on était loin de sa vision du monde dans cette rue… Mais enfin ce n’était pas le moment de se laisser aller à une réflexion sur le monde, il fallait agir et prendre cet être blessé sous son aile. Elle s’était raccrochée à la dernière branche qui lui semblait exister, il ne pouvait pas la laisser tomber. « D’accord, suis-moi. Allons chez moi, on va essayer de régler le problèm… » Mais à peine avait-il fini sa phrase que Clémentine sursauta et fit virevolter ses regards tout autour d’elle. Un bruit l’avait alertée. Elle se mit à courir en pleine rue, affolée, et lui tenta de la suivre. Mais, le temps qu’il réagisse, quelqu’un s’était glissé derrière lui, il le sentait. Le dernier regard qu’il porta fut sur une pochette couleur châtaigne que Clémentine avait laissée tomber de sa poche en s’enfuyant ; elle dépassait à peine du caniveau.

 

 

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700 milliards en liquide-napping ! (Joe Krapov)


- Six pages et demie ? Vous vous fichez de nous Joe Krapov ? On vous avait dit de faire court !

- Justement, je les ai publiées sur mon blog et je ne vais vous livrer que le résumé !

- Faites vite, alors ! On connaît votre goût pour les parenthèses ! Et votre « Odyssée résumée pour les nuls » contenait quand même 2009 chants !

- Ici, ça commence par un agenda. C’est celui de Francis Carcopino, l’homme d’affaires à propos duquel j’ai écrit la semaine dernière.

- Ainsi donc, le feuilleton continue ! C’est une manie, chez vous !

- Ne m’interrompez pas tout le temps, Papistache, je ne pourrai jamais faire court, sinon !

- D’accord ! D’accord ! Je me tais !

- Voilà le contenu de l’agenda :

Mercredi 24 septembre, la secrétaire du milliardaire collectionneur d’art, Martine Vingt-Trois ne vient pas bosser. Elle ne téléphone pas pour s’excuser de son absence.

Jeudi 25 septembre: le conservateur du Musée des Beaux-Arts de Rennes n’a pas répondu à son courrier. Carcopino va devoir racheter le tableau d’Isaure Chassériau qui lui avait été prêté et qui a été mystérieusement endommagé.

Vendredi 26 septembre : Martine 23 n’a toujours pas donné signe de vie et il se morfond car il ne peut pas aller « toucher à ses boîtes de cigares dans le bureau ovale » en son absence.

Lundi 29 septembre à 9 h : son équipe de foot a gagné son match, ça le met en joie mais en arrivant au boulot il apprend que sa boîte a été victime d’un casse. Visiblement, on n’a rien dérangé ni dérobé mais à 10 h il s’aperçoit qu’on a volé le tableau représentant Isaure dans le bureau de Martine 23. A 15 heures, en utilisant un faux nom, « Jmechov » et une identité de marchand de bois et charbon, il se rend chez un détective privé nommé Florent Fouillemerde. Quand celui-ci apprend qu’il s’agit de retrouver Isaure Chassériau, il refuse l’affaire malgré « le nombre considérable de zéros inscrit sur le chèque ».

Mardi 30 septembre à 9 heures du mat’ : il a l’impression d’être suivi par une Ami 6 Citroën depuis la veille. A 10 heures, il reçoit un coup de fil. Un mystérieux « Front de libération des Prairies Saint-Martin canal historique » lui réclame 700 milliards de dollars en échange d’Isaure Chassériau et réclame le droit pour un groupe de rock nommé « Les Galeries Lafaillite » de jouer l’année prochaine lors de la braderie du canal. Il refuse.

A 11 heures, un artiste qui veut lui vendre une installation à base d’un tableau antique et de trois cocottes-minutes lui donne rendez-vous dans la rue Saint-Louis à Rennes. Il se promet d’acquérir l’œuvre si elle n’est pas trop chère.

Fin de l’agenda. C’est cet après-midi là qu’on procède à son enlèvement dans la rue en question. Le principal témoin, placé en garde à vue, est interrogé par la police puis relâché. Il s’agit d’un détective privé nommé Florent Fouillemerde, qui se déplace en Ami 6 et qui nie avoir pris des photos dans cette rue, de même qu’il n’a pas reconnu, sous le pseudonyme de Jmechov, le célébrissime milliardaire Carcopino.

Quand il sort du commissariat, Fouillemerde examine les photos qu’il a prises dans la rue Saint-Louis et se demande s’il va se mettre en chasse du milliardaire pour toucher la prime promise.

- Et ?

- Et puis c’est tout. Voilà la photo ci-dessous. Et le détective a très bien vu trois femmes embarquer Jmechov dans la 4L à l’arrière de laquelle se trouvait un grand coffre en osier.

- Une histoire dans laquelle une secrétaire, un tableau, un milliardaire et un témoin disparaissent au bout d’une page…

- Six pages et demie, Papistache, c’est vous qui m’avez demandé de raccourcir.

- Ca reste quand même assez, comment dirai-je… ?

- Inextricable ?

- C’est celaaaa, oui !

- C’est ce qui était demandé, aussi !

- Eh bien merci Joe Krapov ! Bon amusement pour la personne qui vous a précédé et qui va devoir composer avec tout cela pour raconter la suite !

Quand Joe Krapov s’en va, Papistache s’interroge sur « Val et Cie » et sur la plaque d’immatriculation TTC 59. Pourquoi donc Mamoune serait-elle mêlée à tout cela ?

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Rififi au parc Igrec (Tilleul)

C'est l'été... Le soleil généreux darde ses rayons caniculaires...

Monsieur Pol Hisse, nouvellement élevé au grade d'adjudant, arrive, toutes sirènes hurlantes, sur les lieux de l'incident au volant de sa Peugeot de service. L'appel était clair : "grabuge naissant au parc Igrec, s'y rendre immédiatement!"

Garer sa voiture, ne sera pas un problème, pense-t-il... Avec le gyrophare, il peut s'arrêter au milieu de la chaussée... mais, plus il approche, moins il progresse... Une foule immense lui barre le passage... Il sort du véhicule. La marche n'est pas son sport favori, et avec cette chaleur ! La sueur perle déjà à son front.

A coups de sifflet stridents, il tente de se frayer un passage au milieu des badauds.

"Poussez-vous ! Police, laissez passer !" Rien n'y fait ! Il transpire à grosses gouttes...

Sa chemise fraichement repassée du matin, n'a plus aucune forme, elle lui colle à la peau.

"Laissez-moi passer ou je vous colle une amende !"

Entrainé par cette marée humaine, il recule plus qu'il n'avance...

"Savez-vous qui je suis? Je vais vous coller une châtaigne, moi si vous ne bougez pas !"

Bon sang ! Il faut qu'il arrive à se frayer un passage ! Si ça se trouve, l'adjudant-chef est déjà sur place...

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De la taille d’un œuf de pigeon (Caro Carito)


J’ouvre les yeux. A nouveau cette pénombre suffocante. Il me faut quelques minutes avant de distinguer un rai de lumière aussi mince qu’un fil. Je palpe le sol humide, une terre friable et collante. Des morceaux d’images se succèdent tandis que des douleurs lancinantes attaquent mon corps par vagues. Il me faut essayer de faire le vide. Fermer les yeux.

Ai-je dormi ? Je n’en sais rien. Je passe ma langue sur mes lèvres craquelées. Plus que la faim et la soif, un curieux sentiment de désespoir s’est emparé de moi. Des écorchures et une cheville attachée. Pas la moindre d’idée de l’endroit où je me trouve. Les questions se succèdent sans réponse. Je fais le tour de mes possessions, un vieux treillis, une chemise déchirée. D’épais souliers. Une barbe déjà bien fournie. Bon Dieu mais qu’est-ce que je fous ici ? Et pourquoi ?

Le temps passe et personne ne vient. Si seulement ma tête ne me faisait pas autant souffrir, j’arriverai peut-être à mettre bout à bout deux idées. Je prends ma tête dans mes mains. Elle est si lourde. Aïe ! Je sens sous mes doigts écorchés une bosse de la taille d’un œuf de pigeon.

Alors que mes forces diminuent, cette expression stupide se colle à mes pensées. Rester les yeux ouverts, ne pas sombrer dans le noir absolu. Je revois un groupe qui parcourt des forêts et gravit des montagnes. Le rire d’une femme. Le bruit des balles et une cellule, une autre à peine moins sombre. Une course à travers la jungle et… Comment vais-je m’en sortir ? Là, je n’en peux plus. Je sens des larmes amères sur mes lèvres et mon corps qui s’affaisse. Me laisser aller, c’est ça. Oublier.

J’ouvre une derrière fois les yeux et je la vois. Cette fleur, cette orchidée, de la taille d’un œuf de pigeon, rouge sang… Elle…

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Tibo

L'humeur de Tania était à l'image du temps ce matin, mélancolique. Une mélancolie douce. Une mélancolie qui vous réexpédie dans ces moments tristes que vous avez traversés.
Elle se remémorait, à cet instant, devant sa tasse translucide la dernière discussion qu'elle avait eue avec Barney et Julien.
- Non franchement, vous n'y pensez pas. Le faire disparaitre... Quelqu'un le découvrira, forcément !
- Eh bien sans doute, mais s'il doit être découvert, qu'il le soit loin d'ici, le plus loin possible et surtout pas par lui.
- Non, de toute façon, nous ne pouvons rien y faire maintenant, mais le déplacer, franchement, ça ne changera rien à sa réaction !
- Parce que le laisser là, dans cet état, c'est la solution selon toi ???!!! Franchement, Tania, arrête de dire n'importe quoi, va t'occuper de ton fils, il ne va surement pas tarder à se réveiller, on s'occupe du reste !

 

Le souvenir de cette discussion, ce n'était pas la première fois qu'il remontait en elle... Et chaque fois c'était la même chose, elle se débattait avec ces images. Une larme, puis deux se mettaient à couler le long de ses joues blanches. Ce matin, l'une d'elle tomba dans la tasse. Cette tasse qu'elle serrait fort de la paume de ses deux mains. Pour se réchauffer ? A cause de la contrariété ? Elle ne le savait pas elle même. Elle serrait.
A la pendule, il était quasiment 7h00. C'était à cette heure que tout était arrivé. Devant cette même tasse, avec ce même thé fumant, cette même odeur d'agrumes. Cette odeur qui, tous les jours d'octobre à mars, lorsque les petits matins sont frais, parfumait la cuisine de Tania.

 

Puis, soudain, sans savoir pourquoi, elle portait la tasse à ses lèvres, elle avalait une gorgé de ce liquide brulant. Elle se sentait vivante, cette sensation de chaleur, de brulure... elle se sentait vivre. C'est souvent ce moment que choisissait Damien, son fils, pour faire craquer les marches de l'escalier. Ce matin encore, il lui poserait des questions, ce matin encore, elle n'y répondrait pas, inventant une fois de plus une histoire. Combien de fois l'avait-elle fait depuis ce maudit matin ? Ça ne faisait pas encore 10 jours que tout était arrivé, il lui semblait qu'elle se débattait depuis des mois avec ce secret... Plusieurs fois, elle avait failli lui dire... Plusieurs fois, elle avait été sur le point de lui révéler la vérité. Mais son regard croisait le sien, et non, décidément non, elle ne trouvait pas la force de lui éteindre l'étincelle d'espoir qu'elle voyait au fond de ses yeux. Des yeux bleus, des yeux pétillants, des yeux d'espoir, des yeux d'enfant. Alors, ce matin encore, elle ferait comme si, comme s'il y avait une explication, comme si une fin heureuse était possible, comme s'il finirait par revenir.

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Les aventures d'Anthelme Poustabosse : Épisode 537 (Papistache)

Résumé du précédent épisode : Anthelme Poustabosse, après s’être rendu au repaire de l’ignoble Dugommoi, savant fou, est lâchement assommé alors qu’il s’apprêtait à mettre la main sur le maroquin du professeur.

 

Un feu d’enfer incendiait littéralement la cheminée. Dos au foyer, Anthelme Poustabosse, chroniqueur au Petit XXIe et présentement ligoté sur sa chaise, sentait arder les flammes qui menaçaient à tout moment de faire exploser la bouteille de gaz que son ennemi juré, le professeur  Dugommoi, avait trainée en face de l’âtre.

 

Nu sur son siège, exposé au feu des buches amoncelées et comprimé par les cordes qui le liaient au dossier et à l’assise, Anthelme frissonnait. Sur ses cuisses, reposait une vipère du Gabon encore engourdie, que le professeur avait sortie d’un bac réfrigéré dans lequel somnolait le venimeux animal. Cependant, Anthelme devinait, aux légères ondulations du reptile, que la chaleur commençait à tirer le serpent de sa torpeur. Quand la vipère aurait recouvré ses esprits, il savait qu’un simple tremblement de sa part provoquerait l’attaque mortelle. Il respirait à petites lampées. La vipère reposait sur son bas-ventre et l’ignoble Dugommoi n’avait pas omis de glisser un DVD pornographique dans la fente idoine du lecteur avant de s’éclipser. Anthleme, les yeux clos, luttait pour ne pas entendre les gémissements des protagonistes ni les bruits humides des corps affrontés. La plus petite érection de sa part exciterait le serpent et lui serait fatale.

 

Sa chaise, dont les pieds de devant  reposaient sur deux gros dictionnaires, menaçait à tout moment de basculer en arrière. Tourner la tête lui aurait été funeste, il aurait entrainé dans sa chute la vipère à la morsure irrémédiablement mortelle et, la corde de piano, nouée d’un bout autour de ses parties génitales  et de l’autre à un vicieux mécanisme installé au plafond, se serait tendue, le soulevant du sol, précipitant sa gorge à la rencontre d’une lourde lame en acier de Tolède, tranchante comme un rasoir.

 

Il avait vraiment contrarié Dugommoi.  D’ailleurs celui-ci, n’avait pu s’empêcher d’injecter un poison à effet retard dans les veines du jeune reporter. Si l’antidote n’était pas administré dans la demi-heure, le cœur d’Anthelme se serrait définitivement et Dugommoi, jamais pris à dépourvu, avait pris soin, au moyen d’un fil de coton, avant de quitter son antre, de coincer l’ampoule salvatrice sous la porte. Ainsi, le premier qui la pousserait écraserait le précieux flacon.

 

Entrer par la fenêtre exposerait notre aventureux ami à une mort certaine. A peine le volet, soigneusement clos, serait-il ouvert, qu’une corde tendue et reliée à la détente d’un fusil au canon scié enverrait une décharge de chevrotines en pleine poitrine du malheureux journaliste trop entreprenant.

 

La vipère ondulait imperceptiblement. Anthelme s’attendait à tout moment à l’explosion de la bouteille de gaz. Les jeunes gens, sur l’écran à plasma dont le son avait été poussé au maximum, s’agitaient à l’unisson. La vipère ne devait pas être provoquée, sinon sa réaction fulgurante abrègerait et la vie de notre héros et ce récit. La chaise, en équilibre précaire, menaçait de précipiter la gorge du pantelant jeune homme à la rencontre de la lame acérée et un poison mortel roulait dans ses veines. À ce moment précis, la gueule noire du fusil lui paraissait un bien futile péril.

 

Dugommoi avait certainement alerté la commissaire Suzy Laguibolle. Connaissant la gaucherie de celle qu’il avait maintes fois  croisée au cours de sa tumultueuse — mais courte — vie à la recherche de la vérité quant aux agissements du monstrueux savant fou, Anthelme ne pouvait s’empêcher d’imaginer le craquement de l’ampoule contenant l’antidote sous la semelle des escarpins de l’officier de police. Son bâillon, fermement noué, l’empêcherait de proférer le moindre avertissement et le bruit du téléviseur allait couvrir ses gémissements.

 

Dehors, les crissements des pneus d’un véhicule équipé d’une sirène polytonale se firent entendre. Des talons hauts et effilés claquèrent sur le perron...

 

La semaine prochaine.
Comment le reporter du Petit XXIe réussira-t-il à se sortir du guêpier dans lequel il s'est fourvoyé ? Vous le saurez, en lisant le cinq-cent-trente-huitième épisode des Aventures d'Anthelme Poustabosse, un feuilleton rocambolesque co-écrit par le Papistache du Défi du Samedi et son prédécesseur  pour la consigne #29 du 4 octobre 2008.

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Au revoir, Sophie (Val)

 

 

Tout a commencé le jour ou j’ai promis à Sophie d’arrêter de boire et de fumer. Je m’en souviens très bien. Ce n’était pas une résolution du nouvel an. Là, c’était plutôt une réponse à sa mise en demeure. « T’arrêtes, ou je me tire ! ». En fait, je n’ai même pas vraiment promis. Je lui ai répondu « Ne pars pas ». Elle a pris ça pour une promesse. Toujours est-il que je savais ce qui m’attendais si je ne m’exécutais pas. J’aurais tout fait pour ne pas qu’elle parte…

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Bien sûr, je n’ai pas réussi à arrêter de boire, et encore moins de fumer. Comme il n’y avait ni alcool ni cigarettes à la maison, j’ai dû ruser. Un mensonge de rien du tout, ça mange pas de pain. Chaque soir, après le travail, j’allais au bar du coin. J’achetais un paquet de clopes et je commandais une dizaine de demis. Et, chaque soir, je l’appelais, prétextant une réunion de dernière minute au travail. Et, pour les sous, j’avais ma combine. J’ai commencé à lui dire à quel point ma boite allait mal financièrement, et les difficultés que j’avais à me faire rembourser mes notes de frais. Au début, c’est passé comme une lettre à la poste, avec Sophie !

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Et puis j’ai pris peur, le jour ou Sophie, en colère, a eu l’idée saugrenue d’appeler mon patron. Elle voulait lui réclamer toutes ces heures sup’ non rémunérées et aussi le remboursement des notes de frais. Alors, j’ai avoué à Sophie que j’avais menti…

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Je lui ai expliqué que j’avais retrouvé un ancien copain devenu SDF, et que, chaque soir, je passais un moment avec lui sur son banc, que je lui achetais des vêtements, des cigarettes, de la bouffe, et que parfois je lui payais l’hôtel. Je lui ai dit que je n’avais pas osé le lui avouer, pensant qu’elle me gronderait.

Sophie ne m’a pas grondé. Et, pendant quelques jours, j’ai encore pu faire illusion et vivre ma double vie avec ma clope et mon verre de bière.

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Seulement voilà, tout s’est compliqué lorsque Sophie m’a carrément dit d’emmener mon ami ici, qu’on pourrait le nourrir et le loger le temps qu’il retrouve un travail. J’étais dans l’impasse !

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Alors, j’ai pleuré. Un soir, je me suis couché à ses pieds en sanglotant. J’ai imploré son pardon. Je lui ai tout raconté : que j’avais une maîtresse, que chaque soir je la retrouvais dans un hôtel miteux, que je lui offrais des bijoux, que je l’invitais au restaurant… J’étais prêt à tout pour éviter qu’elle découvre que je fumais et buvais encore en cachette et qu’à cause de cela elle ne me quitte.

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Ça n’a pas fonctionné. Ce soir là, Sophie m’a dit, d’un ton sec et les yeux plein de haine : «  Je serai partie demain matin ».

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J’étais dans l’impasse la plus totale. IL n’aurait servi à rien de rétablir la vérité. Elle me l’avait dit : « T’arrêtes ou j’me tire ! ». Tout lui avouer n’aurait rien changé.

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Faites des gosses (Pandora)

John a été très laconique au téléphone mais son ton était on ne peut plus clair : ça chauffe. Après plus de dix ans à bosser ensemble, John et moi formons presque un petit couple, nous comprenant à demi-mots. Attention hein, en tout bien tout honneur, j’ai une femme et trois gosses. Enfin j’étais marié, Gloria est partie depuis un paquet d’années, jalouse de mon boulot, et je l’ai remplacée progressivement par la bouteille. Bref, il semble que ça bouge dans l’enquête que nous menons suite au meurtre du professeur Atkinson. Une sale affaire : il a été retrouvé mort par sa femme de ménage, à moitié nu et l’autre moitié, celle du haut, emballée dans des vêtements de latex plutôt moulants qui ne ressemblent pas à la tenue que l’on attend d’un professeur de physique pressenti comme l’un des futurs prix Nobel. Aucune idée si ça se donne à titre posthume ce genre de chose, mais sinon c’est râpé pour lui. Et outre son habillage, le respectable professeur a été émasculé et personne n’a réussi à remettre la main sur ses bijoux de famille. Une affaire pour laquelle on nous attend au tournant, le téléphone n’arrêtant pas de sonner dans le bureau du commissaire. Nous marchons sur des œufs.

 Nous nous sommes partagés le travail et pendant que j’épluche les factures de téléphone, les relevés bancaires et tous les documents qui pourraient nous mettre sur une piste éventuelle, John furète du côté des bars à putes où il se pourrait que le professeur bien sous tous rapports, mais amateur de latex, aille défouler ses instincts particuliers de mâle insatisfait par sa bourgeoise et amateur de plaisirs très particuliers. Et pour avoir interrogé sa bourgeoise toute la matinée d’hier, je le comprends un peu d’aller voir ailleurs (par contre je suis allergique au latex, ça me donne des boutons). Et il semble donc que John soit tombé sur quelque chose d’intéressant.

Me voilà parti à toute blinde vers la gare heureusement proche où se croisent dans une ambiance interlope les voyageurs, les toxicos et les pervers  de notre chouette ville. Notre fond de commerce. Nous y trainons régulièrement et je connais donc le coin comme ma poche. John m’a dit de le rejoindre au « pink flamand », un bar plutôt mal famé situé à la frontière entre le quartier de la gare et celui du port. Je me gare au plus près comme je pouvais, sans me soucier des panneaux d’interdiction. Y a pas trop de satisfaction dans ce boulot à fréquenter les macchabées et les criminels, alors autant profiter des rares avantages. Je vérifie que mon pétard est fonctionnel, j’enfile par-dessus ma veste de complet râpé et j’entre dans le bar, roulant des mécaniques comme le cow boy que je ne suis pas mais auquel je veux donner l’impression de ressembler. Dans ce job, c’est 90% d’intox contre 10% de réels problèmes, la première permettant d’éviter les seconds. Je montre ma plaque au videur et m’avance dans le bar où des filles en petite tenue servent des boissons à des hommes qui pourraient pour la plupart être leur père. Des types qui n’ont absolument pas soif mais qui doivent exhiber leurs dollars avant de pouvoir sortir leur engin. L’une d’elle s’approche mais n’insiste pas quand elle me reconnait. Ces nanas sont un vrai radar à flics. La barmaid, que j’ai fait coffrer la semaine dernière, me fait un clin d’œil ironique et le directeur assis au bar m’apostrophe (La venue de la police n’est jamais bonne pour les affaires).

« J’espère que vous n’en avez plus pour longtemps avec Cindy, ça fait une plombe que votre collègue discute avec elle. Je vous signale qu’elle est sensée bosser et ramener un peu de fric pour justifier son salaire exorbitant ».

Je passe en faisant semblant de ne rien avoir entendu, ayant repéré John assis dans un des boxes privés du fond. Il parle à une pute d’un âge certain que l’épaisse couche de maquillage qui la recouvre rend incertain, Cindy probablement.

- Michael, te voilà enfin. Je te présente Cindy. Sais-tu que Cindy connaissait bien le professeur ?

- Ah bon ?

- Ouaip, c’était même un sacré numéro paraît-il, pas vrai Cindy ?

Je m’assois en face d’eux et regarde Cindy qui me fixe à son tour d’un regard bovin en mâchant son chewing gum.

- Un sacré cinglé plutôt, dans le genre bon à enfermer. J’vous dis pas c’qui m’demandait de lui faire. D’ailleurs souvent on faisait ça à deux, avec Jessica. Et vendredi soir, comme je n’étais pas dispo, c’est elle qui y est allée toute seule.

John me fait un clin d’œil de connivence, vendredi soir est le soir du meurtre. C’est effectivement du chaud brûlant qu’on tient là avec une première piste très sérieuse et peut-être même notre suspect. Suspecte en l’occurrence.

- D’ailleurs elle est là-bas. Jessica ramène toi voir par là…

Nous nous retournons de concert vers Jessica une jolie blonde au sourire qui se fige en me voyant, en même temps que je sens ce qui me reste de cheveux, c’est à dire vraiment pas grand-chose, se hérisser sur ma tête. John, qui a reconnu lui aussi ma fille se lève pour rattraper Emily qui essaie de s’enfuir en se précipitant vers la sortie tandis que je reste les fesses scotchées au fauteuil.

Ma fille Emily se prostitue dans un bar à pute et est le suspect numéro un dans cette sale affaire de meurtre. Je ne pense pas m’être jamais senti aussi seul qu’à cet instant. Faites des gosses qu’ils disaient.

Moi en tout cas je boirais bien un scotch. Double au moins.

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Mais où est passée la sculpture de Gerry Henrard? (Aude)

Gerry Henrard, l’inspecteur le plus sexy de l’ouest et bien au-delà encore était bien ennuyé. Il lui avait été dérobé la sculpture qui trônait sur son bureau depuis de nombreuses années. Il aurait d’autant plus de mal à la retrouver que pour se concentrer il avait la réconfortante habitude de la contempler, voire la caresser distraitement. Et à chaque fois, ça ne manquait jamais, la solution de l’énigme s’imposait à lui, évidente. Il bouclait alors son enquête en quelques heures.

C’était une sculpture assez particulière que lui avait offert un ami sculpteur : Philippe Mordevol. Elle représentait un sexe de femme. Tous ne s’en apercevaient pas au premier coup d’œil, mais parfois un regard un peu plus attentif se transformait en regard pour le moins surpris quand les personnes présentes dans le bureau de Gerry Henrard s’apercevaient de la forme originale voire originelle de la sculpture. Il était toutefois fort heureux que Gerry ne travaille pas à la brigade des mœurs. Le supérieur de Gerry, le commissaire Clandus ne s’était jamais aperçu de rien. Il croyait encore qu’il s’agissait d’un moulage raté réalisé pour la fête des pères par le fils de Gerry.

Gerry aurait pu demander à Moredevol de lui en vendre une autre mais il attribuait à sa sculpture des pouvoirs magiques.

Il n’avait aucun indice. Les personnes habituelles avaient eu accès à son bureau : ses collègues, son chef et la femme de ménage en qui il avait toute confiance

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Lendemain qui déchante (Poupoune)


C’est forcément la pire gueule de bois de toute ma vie. Je ne me souviens pas avoir bu, mais je ne vois pas bien ce que ça pourrait être d’autre...

Déjà, je ne sais pas du tout où je suis. C’est pas chez moi, ça au moins, c’est sûr : c’est grand, très grand, c’est luxueux, c’est tellement propre que c’en est presque flippant… Bref : pas chez moi.

Et puis je ne connais pas cette femme. Tout à fait mon genre, superbe : rousse, sculpturale, poitrine généreuse… splendide. Exactement le genre de femme que j’aurais pu draguer dans un bar et essayer de ramener chez moi… Sauf que je ne suis pas chez moi. Et qu’une femme comme ça ne m’aurait jamais suivi. Et qu’elle est morte.

Enfin : je ne suis pas médecin, mais pour ce que j’en vois, elle n’a pas l’air bien vaillante. Tellement pas que j’ai vomi copieusement à l’instant ou mon regard s’est posé sur elle… ce qui m’a donné une idée de ce que j’ai mangé hier - chinois apparemment - mais pour ce que ça m’avance…

Je suis… quelque part, menotté – oui, menotté à une splendeur rousse et apparemment morte, couvert de ce qui ne peut être que son sang et je n’ose pas bouger. Si je bouge, je la déplace et, dans les films, ils disent toujours de ne pas déplacer le corps avant… avant quoi ? L’arrivée de la police ? Faudrait déjà que je l’appelle… or, donc, je ne suis pas chez moi, je ne sais pas où est le téléphone et, franchement, je ne me vois pas traîner ma… la… enfin : je ne me vois pas fouiller l’endroit en quête d’un téléphone avec un cadavre attaché au poignet…

Mais dans quelle merde est-ce que je me suis encore fourré ? Si seulement j’arrivais à me rappeler… quelque chose. N’importe quoi.

La dernière chose dont je me souviens, c’est que je me suis retrouvé en galère après une arnaque foireuse... alors j’ai tiré un portefeuille à un touriste et puis je suis allé chez Gégé : il prolonge un peu l’happy hour pour moi quand il sait que je suis pas en fonds… Après… ben je voulais juste une soirée classique : boire des coups et finir comme un con bourré en boite, à me faire éconduire par des nanas même pas jolies qui, elles, par contre, auraient dû boire un peu plus… Sauf que je ne me souviens plus de rien après mon dernier verre chez Gégé… Je me revois sortir de son rade, tout seul, ça, j’en suis presque sûr, et… plus rien. Ce salon immense, cette femme, tout ce sang…

Oh la la, mais quelle merde !

Bon. Rester calme. Respirer. Réfléchir.

Si ça se trouve je la connais cette fille. C’est peut-être pas une vraie rousse, peut-être une copine qui s’est teint les cheveux, peut-être… Faut que je la regarde mieux.

Respirer… Allez !

Non. Définitivement, je ne connais pas cette créature. Dommage. J’espère au moins que je me la suis tapée avant… avant quoi ? Oh merde ! J’espère que je ne l’ai pas tuée ! Non... Non non non. C’est pas mon genre, ça. Moi je vole, j’arnaque, je mens, mais je ne tue pas… Tiens : elle a un tatouage, c’est joli… c’est quoi ? C’est… oh merde : je connais ce dessin ! Où est-ce que j’ai déjà vu ça ? Une marque de bière ? L’enseigne d’un troquet ? Un soleil, un couteau… ah merde, ça va pas me revenir…

Bon. De toute façon je peux pas rester là comme ça sans rien faire… Je vérifierais bien si c’est une vraie rousse… Non : vu le sang sur le bout de drap qui la recouvre, ça doit pas être joli dessous… Appeler. Merde, ça va ressembler à quoi si quelqu’un me trouve comme ça ? Plein de sang, menotté à un cadavre et… et ça c’est bizarre : qu’est-ce que je fous en guêpière léopard et porte-jarretelles ?

Mais quel merdier… Faudrait au moins que j’arrive à me détacher, pour pouvoir téléphoner, m’habiller ou… ou me casser d’ici, en fait ! Tout simplement. J’ai assez d’emmerdes comme ça… J’ai rien à voir avec tout ça moi ! Et puis… oh merde ! On vient… oh non… la police, bien sûr… oh quelle merde…

Ne rien dire, ne rien dire, ne rien dire, tout ce que je dirai sera retenu… ah, tiens, ben au moins je vais voir si c’était une vraie rousse… oh merde, c’est pas vrai : c’est un roux !

Posté par valecrit à 09:00 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
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