08 juin 2019

Blog d’un psy (Val)

 

J’y suis allée encore aujourd’hui. Je clique sur le lien une fois par an, environ. Comme si j’espérais, contre toute rationalité, y trouver un nouveau billet. 

Que me reste-t-il à part ce blog, que ses héritiers n’entretiennent guère (peut-être n’ont-ils pas les codes d’accès, mais des messages de publicité apparaissent, restent, et ça me fait l’effet d’une souillure)? 

Que me reste-t-il ? Ses deux livres évidemment. 

« Blocs-notes d’un psy de campagne », que j’ai aimé infiniment. Et cette « Lettre à Marie », ou l’histoire d’un amour raté, racontée sans fierté aucune, avec une véracité implacable. 

Que me reste-t-il ? Le souvenir d’un week-end qu’il a passé à la maison, en 2011 je crois. C’est toujours une sorte d’achèvement, quand on reçoit chez soi un ami de blog que l’on apprécie. 

Un jour, le psy en a eu marre. Il avait fait le tour. Il est mort, voilà. Il s’est tué. 

C’est assez ironique, un psy qui se flingue. 

Il avait de l’humour. Ça lui correspondait bien. 

Psyblog n’aura jamais été incandescent. 

Ni un con, ni décent.

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04 mai 2019

Liberté (Val)

 

Elle roulait vers l’Ouest au volant d’une vieille Cadillac qu’elle avait achetée une bouchée de pain à sa sortie de l’aéroport. Elle voulait voir l’Ocean. Pacifique. Une fois dans sa vie. L’Ocean, c’est toujours la liberté. Voilà ce qu’elle était venue chercher aux États Unis: la liberté. 

Ça sentait le bitume fondu. Il faisait chaud. Bien plus chaud qu’en France. La route était toujours toute droite. Ça ne ressemblait pas aux routes françaises. Et puis, elle n’avait quasiment croisé aucune voiture depuis des heures. Son GPS lui indiquait qu’elle verrait l’océan le lendemain matin. Alors, elle fonçait. La liberté se trouvait au bout du chemin. 

Ce voyage, ça l’avait prise comme ça. Une dispute avec un collègue au travail, puis un mari qui ne semblait plus s’intéresser à elle. Rien n’allait bien, alors. Et cette impression d’étouffer... de ne pas tout à fait vivre, accablée de devoirs, suffoquée de responsabilités. Elle avait acheté un billet d’avion. Pour les États Unis. Son anglais était mauvais. Elle le savait. N’importe ! Elle verrait la côte ouest. Et seule. Et libre! 

Elle conduisait ainsi depuis des heures lorsqu’il apparut. Un type avec un sac à dos, qui faisait du stop sur le bord de la route. 

Elle hésitât une seconde. Puis pila au dernier moment. Pourquoi pas un peu de compagnie? Que risquait-elle, après tout? Un viol? Un meurtre? Bof, qu’avait-elle à perdre? Sa vie était-elle si intéressante qu’il faille la préserver? La réponse était claire!

Le gars ouvrit la portière, lui sourit, bredouilla un « Thank You » qui sonnait peu anglophone, et s’installa à ses côtés . Il semblait venir d’un pays de l’Est. S’ils parvenaient à communiquer dans un anglais approximatif, elle lui poserait la question. Un peu plus tard, songea-t-elle. 

Elle s’apprêtait à lui demander où il se rendait, lorsque la voiture vrilla subitement. Ça fit un boucan de tous les diables. De peur, elle freina sec. Et la cadillac stoppa net, au beau milieu de nulle part. Ils descendirent, en firent le tour avec désolation: elle avait déjanté. 

Le type se mit à rire nerveusement. Son rire était communicatif. Elle rit aussi. 

Ils cherchèrent un moyen, comme un miracle, en ouvrant le coffre de la vieille voiture. En vain. 

Il n’y avait rien à faire, à part attendre qu’un improbable véhicule passe. Et ils feraient du stop à deux. 

Le type alla s’asseoir sur le bas côté, avec un léger sourire de résignation. Elle l’imita. Elle ne serait pas sur la côte Ouest le lendemain matin. Elle en aurait presque pleuré, sans le regard doux et malicieux de l’étranger, que la situation semblait laisser de marbre. 

Ils commencèrent à discuter, dans un anglais basique, mêlant des mots de français et de... tchèque? Ils conversaient à peine. Ça n’avait aucune importance. Il existe d’autres langages plus explicites sans doute que la parole. Ils semblaient se comprendre autrement. Le langage des corps. 

La nuit tombait. Ils mangèrent les sandwiches qu’elle avait préparés en prévision. 

Au fil de cette étrange conversation, elle se retenait d’explorer le cou de son compagnon d’infortune. Il avait un cou comme on aime s’y blottir. Et des mains... elle se surprenait à vouloir qu’elles lui parcourent tout le corps. 

Elle fut d’autant plus troublée quand elle le vit, le regard fixé sur son buste, et se souvint, en rougissant, que son corsage blanc était assez transparent. 

La nuit les enveloppa tout à fait. Et ils s’enveloppèrent tout à fait dans l’unique sac de couchage dont elle disposait. Les nuits étaient froides, ici. Leurs corps s’unirent comme pour se réchauffer, presque par survie, presque par besoin, presque par instinct, presque pas fait exprès.

Au matin, elle se réveilla prisonnière de deux bras étrangers. Prise en otage par le sommeil de l’inconnu. Et pourtant, il lui semblait qu’elle n’avait jamais été aussi libre.

La liberté, la vraie, finalement, ce n’était pas l’océan.

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27 avril 2019

La veuve Smith (Val)

 

Ça castagnait dur dans la rue principale de la petite ville de Pueblo. 

Juste devant le saloon. Les hommes volaient par les portes battantes, jetés dehors par le patron. Les prostituées hurlaient, pas tant de peur que pour encourager leurs clients favoris à cogner fort, à faire mordre la poussière à d’autres. D’ailleurs, dans ces rues en terre, il était bien facile de la mordre, la poussière. Cette petite ville d’un territoire à peine colonisé, pas assez civilisé pour être un état, ne l’était pas assez non plus pour paver ses rues, ni même encore pour renoncer aux saouleries, et aux bagarres.  

La veuve Smith, dans sa voiture à cheval, tout de noir vêtue, tentait de se frayer un chemin parmi de la castagne. 

Les hommes, quand ils la virent, cessèrent aussitôt de se battre, ôtèrent leurs chapeaux pour la saluer respectueusement. Et lui ouvrirent la route qui menait à l’Eglise. 

La petite femme très brune et très maigre, d’à peine trente ans, dont la robe noire faisait ressortir la pâleur, leur sourit dignement, c’est à dire légèrement, avec un hochement de tête seulement. C’est ainsi qu’on lui avait appris à se conduire avec les hommes: de manière toujours convenable, afin de ne pas paraître effrontée. 

Et elle n’était pas dupe. Elle savait qu’elle était un bon parti à présent. Fraîchement veuve, encore jeune, sans enfant à charge, elle disposait d’une ferme et d’un bon troupeau de bétail à elle, légués par son défunt mari. De surcroît, c’était une femme humble, pieuse, respectable, qui n’avait pas même l’effronterie de monter à cheval. Une femme bien. De celles qu’on épouse. Les hommes se battraient pour elle. Bien sûr, il se disait dans la ville qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants. C’était là son seul inconvénient. Mais plusieurs hommes, dont des veufs avec déjà une marmaille à charge, s’en accommoderaient très bien. 

L’office fut célébré en l’honneur de son défunt époux, enterré la veille. Elle parut digne durant tout le sermon du révérend, qui saluait également son courage, sa dignité d’honnête femme. 

À la sortie de l’Eglise, les femmes du groupe de tricot lui tendirent des pains de viandes, des tartes, et toutes sortes d’attentions culinaires. C’était ainsi dans cette petite ville. On était solidaires. Surtout envers les veuves. Être une femme seule en ces territoires hostiles n’était pas simple. La vie y était dure, le travail harassant. 

Elle reprit la route en sens inverse. Ça ne castagnait plus, en ville. Tout le monde était au pique-nique dominical.

Sauf Les prostituées, qui prenaient une pause bien méritée, assises sur les marches du saloon. La jeune veuve, qui portait le deuil dans une robe très stricte et convenable, se surprit à leur envier leurs décolletés si indécents, et leurs effets de maquillage inconvenants. 

Quand elle arriva enfin devant sa propriété, elle sourit enfin. Plus personne ne pouvait l’observer. 

Elle s’occupa de son cheval, puis alla ôter ce déguisement de deuil au profit d’une robe maintes fois raccommodée et d’un tablier de travail. La tâche serait ardue, elle le savait. Diriger seule une ferme, sans mari, il y aurait du travail à abattre. Mais enfin, elle préférait ça à la castagne.

Depuis son mariage, elle n’avait connu que les coups. Robert Smith avait été un très mauvais époux. Méchant et revêche. Et alcoolique. Elle n’avait connu, de son mariage, que les coups, les injures, les privations et les humiliations. Et elle n’était pas sterile, non. Son cher époux avait provoqué maintes fausses couches par des coups de pieds dans son ventre. 

Comme elle avait été malheureuse! 

Mais c’était fini, à présent. Il était mort. D’une belle mort! À lui, la moindre souffrance avait été épargnée. Il ne s’était pas vu mourir. 

Elle se remémora ce soir-là. 

La nuit était tombée déjà . Il n’avait pas dîné avec elle. Il était revenu du saloon, ivre mort, encore une fois. Elle avait su ce que ça voulait dire: elle serait battue fort. Peut-être à mort. Un jour, il la tuerait, avait-elle songé. 

Il était en train de  pisser debout devant le porche de leur maison, dos tourné, quand cette idée folle lui était venue. 

Elle s’était emparée du fusil toujours chargé, posé sur la petite étagère derrière la porte d’entrée, avait attendu qu’il ait terminé de se soulager, lui avait laissé le temps de reboutonner son pantalon et avait tiré deux coups. Dans le dos. 

Il était tombé raide. Mieux valait mourir pendue que sous les coups de cet homme! 

Elle s’était ensuite assise dans le rocking-chair sous le porche, le fusil déposé à ses pieds, et avait contemplé le cadavre de son mari en se balançant, toute cette longue nuit de pleine lune. 

A l’aurore, elle avait entendu des chevaux approcher de la ferme. Elle avait blêmi. Ils étaient probablement venus la chercher. Elle serait pendue. Son courage de la veille avait soudain disparu. La peur l’avait saisie. 

Le groupe de cavaliers s’était approché. Le shérif en tête, suivi du révérend, du patron du saloon et de quelques agriculteurs des environs. Elle n’avait pas bougé. N’avait préparé aucun mensonge, aucun défense. 

Les hommes étaient descendus de cheval et leurs regards s’étaient tournés vers le cadavre. Le shérif s’était approché d’elle et lui avait demandé doucement: 

« Que s’est-il passé, Mme Smith? »

Elle s’était sentie comme paralysée. Incapable de répondre. La mort lui avait fait très peur à ce moment-là. Elle avait montré d’un doigt tremblant le cadavre de son époux et avait bredouillé fébrilement :

« C’est le.... j’ai eu... peur... j’ai tiré... »

Le shérif, à sa grande surprise, l’avait prise par les épaules, l’invitant à se lever. Le révérend s’était approché à son tour et lui avait pris la main.

« Nous savons, Mary. C’est l’ours, n’est-ce pas? Nous sommes à sa recherche depuis hier. Il a déjà tué un fermier et en a blessé un autre. Vous avez voulu l’abattre pour sauver Monsieur Smith, mais je présume que vous n’aviez jamais touché un fusil de votre vie? »

Maria avait alors aperçu une issue favorable à sa situation. Elle avait hoché la tête, tout simplement. 

Les hommes avaient emporté le cadavre avec eux en ville. Et ils avaient envoyé des femmes la chercher afin qu’elle ne reste pas seule. 

Elle avait, le jour de l’enterrement de Smith, était félicitée pour son courage  et sa grande dignité. 

Et aujourd’hui, en tenue de travail, devant sa propriété, elle se sentait forte. Très forte. Elle avait gagné la castagne, cette fois! Plus jamais elle ne serait frappée. Et le monde lui appartenait. 

Le lendemain, c’était décidé, elle monterait l’étalon de son défunt mari.

 

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20 avril 2019

Quatorze juillet (Val)

 

Ses amies avaient insisté pour qu’elle vienne passer la soirée au bal du quatorze juillet avec elles. Rien d’excitant pourtant: une piste de danse en parquet, posée sur la pelouse du stade, un orchestre local, une buvette, et des tables faites de tréteaux. 

Et elle avait accepté. Elle ne sait pas bien pourquoi. Probablement pour entretenir sa liberté. La fête serait sans intérêt probablement. Les copines sans discussions passionnantes. La musique assez mauvaise. Rien de prometteur. Mais c’était l’occasion encore une fois d’asseoir une sorte d’affranchissement qu’elle chérissait tant. 

La liberté, c’est si fragile. On oublie de faire ce que l’on veut pendant un mois, et ça devient une habitude pour l’entourage, qui bientôt semble exiger ce qu’il n’aurait pas osé réclamer si on n’avait pas eu cette faiblesse de se laisser diriger quelques temps. Elle savait cela d’expérience. Alors, elle s’évertuait à sortir seule, parfois même sans envie. 

Et elle était là, assise au milieu d’elles. Elle n’avait pas envie de danser. Elle avait chaud. Elle avait déjà bu un orangina. Elle écoutait vaguement plusieurs conversations alentour mais tout lui semblait imbéciles : les gens, la musique, les lampions, les conversations... sa présence ici. 

Elle s’ennuyait. Voilà la vérité. Elle n’avait pas envie de danser. Au vu entrain. Une vague lassitude. Et elle regrettait de s’être laissée convaincre, finalement. Une soirée de lecture perdue. Pour rien. Cela la désolait, au fond.

Bien sûr, elle aurait pu se barrer. Rentrer chez elle, mettre sa tenue de nuit, ouvrir un livre... mais il aurait fallu se justifier, avouer que ces soirées ne lui apportaient rien. Elle s’y refusait également.

Tout l’agaçait. La musique était bien trop forte. Ses amies bien trop alcoolisées (c’est toujours le problème quand on est la seule à ne pas boire d’alcool). Rien n’allait. Elle s’irritait seule, assise, dans le bruit. 

Soudain, elle sentit vibrer son téléphone, rangé dans la poche de sa veste en jean. 

Elle pris l’objet sans conviction. Qui pouvait bien lui écrire à cette heure tardive? Celles qui avaient ces habitudes étaient toutes là...

Elle ouvrit le message et lut un seul mot, qui balaya tout l’agacement accumulé depuis le début de la soirée. 

« Viens! ». 

Elle sourit malgré elle. Se leva. Déclara qu’elle rentrait, prétexta la fatigue. 

Elle marche d’un pas rapide et tremblant jusqu’à sa voiture. 

Elle sourit encore une fois au volant, et démarra. 

Sa soirée commençait.

 

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13 avril 2019

Pardon (Val)

J’ai lu « astrolabe ». Une fois, dix fois. Et une seule chose m’est venue. Comme une obsession bien connue de tous, vous savez, ce que l’on nomme « avoir une chanson dans la tête ». 

J’ai eu cette chanson dans la tête. Longtemps. Pour le mot astrolabe, seulement ça. 

Je me souviens de ma première écoute de cette chanson. Je m’étais demandée si... j’avais bien compris. 

Dès la deuxième écoute, j’avais eu un autre doute. Vite vérifié: 

« Des alexandrins ! Il a écrit sa chanson en Alexandrins ! »

J’ai été fascinée plusieurs semaines à l’époque par cette chanson. Des alexandrins indécents. Indécents et tendres à la fois. Alexandrins mais avec des tricheries insolentes. Insolentes... comme les paroles. Osée, de fond et de forme. Chanson paillarde en style classique. 

Qui a déjà traité ce sujet dans une chanson? L’audace m’avait plu. 

Non conforme... 

Aujourd’hui, ce sont ces trois notes de piano qui me restent en tête. 

Pardon! 

Mais dans quel autre texte connu peut-on lire « astrolabe »? 

 

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06 avril 2019

Le cursus de Rémi (Val)

 

Lorsque Rémi s’apprêta à faire sa première rentrée à l’école, la loi changea. L’école était désormais obligatoire à partir de l’âge de deux ans. L’Etat ayant pensé à raison que les parents n’étaient plus en mesure d’enseigner les fondamentaux à leurs enfants (propreté, langage...). 

Rémi s’adapta rapidement à l’école, et sortit de la maternelle à l’âge de six ans, comme ses camarades, ayant validé tous les acquis demandés. Vrai! Les cases de son dossier scolaire étaient toutes emplies de gommettes vertes. Et ce n’était pas vraiment bon signe pour son avenir. 

L’année de son entrée en CP connut également une réforme importante de l’éducation nationale. Apprendre à lire n’était plus obligatoire. En revanche, les élèves étaient évalués sur leurs capacités à utiliser une tablette et à maîtriser les nouvelles technologies en général. 

Malheureusement pour lui, ses parents étaient assez réactionnaires et lui apprirent à lire et à écrire tout de même. 

Rémi sachant s’adapter aux situations, il sortit de l’école primaire avec toutes ses gommettes vertes en utilisation des outils numériques. Bien que ses enseignants avaient relevé une curiosité un peu malsaine chez lui, notamment des envies d’apprendre à poser des multiplications à la mains, sans calculatrice. Aussi, en CM2, tout stylo lui a été confisqué. Et il était puni de papier également. Ces outils n’étant plus tolérés en classe.

Rémi entra en 6eme. Il sut s’adapter là encore. C’est à dire s’ennuyer, et ne pas se montrer trop impliqué dans son travail scolaire. Malgré tout, les professeurs convoquaient régulièrement ses parents pour les mettre en garder: Rémi avait parfois l’audace de travailler plus qu’il ne le fallait. C’était assez mal vu. 

Mais enfin, il eut son brevet et entra au lycée. 

C’est là que Rémi fit sa première véritable erreur en matière d’orientation. 

La nouvelle réforme demandait aux élèves de ne choisir que trois matières à étudier dès la classe de seconde. Le options facultatives n’étant autorisées que sur dérogation. Rémi voulu choisir la littérature, les mathématiques et la physique en priorité, et demanda deux dérogations pour la philosophie et l’économie (il apprenait les langues étrangères et l’histoire à la maison, car il était interdit de suivre plus de cinq cours différents au lycée). 

Rémi obtint ses deux dérogations mais fut très mal vu au lycée. Sa soif d’apprendre était perçue comme le signe d’une prétention insolente, et comme une sorte de nonchalance (perdre du temps à apprendre tout ces inutilités plutôt que de s’initier aux réseaux sociaux, et de s’exercer aux snaps, seules manières efficaces de trouver un travail plus tard!). 

Rémi eut son bac de justesse et au rattrapage seulement. 

Il n’avait pas mesuré qu’il partait avec un handicap de taille: si certaines options donnaient des points supplémentaires au bac, telles que le sport, les réseaux sociaux ou encore le stand-up, d’autres telles que la philosophie en soustrayaient. Ainsi il perdit dix-huit points. 

Rémi suivit ensuite des cours de langues mortes en licence de civilisations anciennes. Il n’avait jamais appris le grec ni le latin, pourtant, mais à présent on ne choisissait plus sa filière d’université. C’était un algorithme qui décidait, en fonction des options choisies et des résultats des élèves. Rémi ayant choisi un baccalauréat de pédant, l’ordinateur l’admit dans une fac de pédant. Point.

N’importe. Il apprit, bon gré mal gré, le latin et le grec. Il réussit avec brio chaque examen. C’est ce qui fit son plus grand tort. 

Les étudiants, depuis la dernière réforme de l’université, n’avaient plus le choix de leur thèse. Elle était choisie par le doyen de l’université en fonction de leurs capacités, et pour ne défavoriser personne. Ainsi, un étudiant sachant à peine écrire devait soutenir une thèse (uniquement à l’aide de photos) sur Instragram. 

Rémi était vu comme un étudiant rebelle, qui s’obstinait à étudier, et cela ne plaisait guère.

C’est donc après un baccalauréat « fondamentaux option philosophie », puis une fac de pédant, qu’il dut rédiger et soutenir une thèse sur les Zapotheques. 


Rémi obtînt tous ses diplômes. Bien sûr, il ne trouva jamais d’emploi. 

Et ça vous étonne? Un bosseur pareil, c’est honteux! Ça vit aux crochets des gens normaux, qui se contentent de savoir à peu près écrire et utiliser une calculette à bac+5. 

C’était pourtant pas faute de l’avoir prévenu... 

 

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12 août 2017

Contemplation (Val)

 

Il fait beau. Nous sommes à la fin du printemps. Le salon de jardin est ressorti. 

C'est agréable, ce soleil qui caresse la peau sans la brûler.

Il est là. Comme chaque année. Son éternel chapeau protège son crâne nu des premiers rayons du soleil , qui, il le sait, peuvent être méchants. 

Sa montre brille plus que d'habitude. C'est bientôt l'été. 

C'est l'heure du thé. Le premier thé dehors de la saison. Il y en aura des dizaines d'autres. 

Elle est là, elle aussi. Cachée, discrète, effacée. À quoi pense-t-elle? Qu'a-t-elle dans les yeux, que ses lunettes s'efforcent de dissimuler? 

Ils sont là tous les deux, immuablement, d'année en année. Ce même jardin, ce même mobilier, ces mêmes grands arbres dans l'allée. 

Et jamais ils ne se sentent observés.

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20 mai 2017

Va, j'te pousse (Val)

 
Va, mon petit brun. Pédale. Avance. Ne te retourne pas. J'te pousse. Je te donne l'équilibre. Je cours derrière toi. Aie toute confiance. Je suis ta boussole. Ton appui. Ton engrais. Et tu pousses.

Je serai les roulettes que Tonton vient d'enlever à ta bicyclette.

Va, mon titi. Je te pousse. Mais ne va pas trop loin de moi. A la bonne distance. Pas plus. Tu iras loin mon petit.

Va. Je te pousse. Aussi loin qu'on le pourra. Toi et moi. Je suis et je te pousse vers le meilleur. Toujours.


Va, petite fille. Je te pousse. Encore et toujours. Je te pousse de trop. Je te pousse à apprendre les tables de multiplications, je te pousse à te laver les dents, je te pousse de toutes mes forces. Et toi, petite fille, tu me pousses à bout. Tu ne m'aimes pas, justement parce que je te pousse. Tu ne m'aimes pas parce que tu aimerais vivre chez toi. Et ce n'est pas vers ta maison que je te pousse.

C'est pas juste, tu as raison. C'est pas juste mais c'est ta réalité. Et c'est vers un avenir que je te pousse. Jusqu'à ce que tu te retrouves devant le juge. Au moins jusque là.


Va, mon grand, je te pousse. Je ne te mets pas dehors, oh non. Mais je te pousse vers l'autonomie. C'est ma mission.

Je te pousse à travailler, à te lever le matin, à penser à ton avenir. Je te pousse à prendre tes responsabilités et ton envol, car bientôt il sera l'heure. De t'assumer seul.

Je sais, c'est difficile. Mais moi non plus, à ton âge, je n'avais plus mes parents. Et pourtant aujourd'hui c'est moi qui te pousse.

Va au lycée, va au boulot. Bouge. Je te pousse. Et réussi. C'est un ordre. Je te pousse.

 

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22 décembre 2012

Toute une vie... (Val)

Tant d'œuvres d'art méritent d'être citées...
Il a fallu en choisir une. Parmi d'autres. J'ai tranché.

Je vais vous parler du journal d'Anais Nin, que j'affectionne particulièrement (le journal!).
Il est l'œuvre de toute une vie.
Le fond et la forme, le contenu et le contenant sont œuvre d'art.

Je pourrais expliquer avec quelle assiduité elle a tenu son journal, de l'enfance à sa mort, car ça, déjà, c'est singulier. Une vie entière. Mais d'autres l'ont fait.
Je pourrais vanter son style, ou mettre en avant son impudeur sincère, authentique. Mais c'est un journal, alors évidement...le contraire serait etonnant.

J'aime, bien entendu, les journaux d'Anais Nin pour tout cela.
Mais surtout, les journaux de sa vie sont pour moi une belle œuvre d'art parce que la vie, une vie, chaque vie, est une œuvre d'art. Sa plus grande œuvre est son journal, parce que sa plus grande œuvre, c'est elle.

Quoi d'autre -pour moi- qu'une vie entière couchée sur des milliers de pages, mérite plus d'être appelé œuvre d'art?

 

 

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26 mars 2011

C’est fait (Val)

 

Je mange mes stylos. Je ne les mange pas, je les ronge. Je les ronge à sang. A sang d’encre ?

Petite, les quelques fois où j’ai vu un encrier, j’ai eu l’idée bizarre d’y goûter. A ce qu’il y avait dedans.

Je n’ai pas d’encrier, j’ai des stylos. Mais, devinez quoi ?
Par deux fois, cette année, au travail, j’ai réalisé plus ou moins un rêve de gosse.

Goûter à l’encre, ça, c’est fait ! Mouarf !

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