26 mars 2011

La fille à l’encrier (Soumarine)

encrier 

 

 

17 ans, non, c’est pas le bel âge.

De toutes façons, elle les emmerdait tous, les jeunes comme les vieux, surtout les jeunes, d’ailleurs.

Elle avait rien pour elle. Trop ronde, les épaules voûtées, des lunettes de myope, des cheveux toujours gras devant les yeux, des jeans trop grands, des pulls informes et foncés, l’air et l’art de faire la gueule tout le temps, peu, très peu d’amis, des parents chiants et vieux jeu, un lycée et des profs ennuyeux,  des heures de métro, pas d’idées ni d’envie pour le futur…

A l’époque, pas de walkman, encore moins d’e-pod ou de téléphone.

Alors elle avait trouvé un truc, ou plutôt deux. Une pipe récupérée de l’un de ses frangins, et un encrier.

Au bahut, pas question de sortir la pipe et le tabac hollandais qui sentait si bon, alors elle sortait l’encrier.

C’était un encrier waterman, d’une forme qui permettait de le positionner obliquement sur la table et d’avoir l’ouverture bien orientée pour y tremper la plume. Elle utilisait un porte plume assez ordinaire. La plume n’avait guère d’importance, ce qui comptait c’était l’encrier.

Les profs, ça les énervaient, ça se voyait bien, ce petit rituel de début de cours, mais ils ne disaient rien, elle n’était pas facile cette élève là, pas à prendre avec des pincettes, et elle pouvait vous mettre le souk en classe facilement, alors finalement ses tripatouilles avec l’encrier ça leur faisait un peu de tranquillité !

Les autres filles, elles s’en foutaient de l’encrier, elles, c’étaient les rouges à lèvres, les pulls à paillettes, les rancards avec les mecs du lycée de garçons du quartier. La baba cool attardée et laide, on n’allait pas s’en occuper plus que ça, hein ?

Avec l’encrier, l’accessoire nécessaire c’était le buvard. Elle passait des heures à y déposer délicatement des gouttes d’encre de toutes les tailles et à les regarder s’étaler, se faire absorber par le buvard rose. Ou alors elle se servait d’un des coins pour pomper l’encre qu’elle avait au bout de la plume.

Avec son encrier, elle ne voyait pas passer les heures de cours, elle était présente, certes, mais occupée. Occupée à dessiner, à souffler sur des taches pour les étaler et créer des créatures fantasques, ses cahiers étaient plus enluminés que les riches heures du duc de Berry dont elle trouvait la reproduction dans son Lagarde et Michard.

Le seul prof que ses bidouillages intéressaient c’était le prof de dessin.  Mais bon, une heure par semaine pour une matière optionnelle, ça vous remplissait pas une année scolaire ni une vie…

Cette année là, c’était sa dernière année au bahut.

En juin, elle a eu son bac, personne n’a compris comment elle avait fait. Un gros coup de chance, et puis sans doute que pendant qu’elle bidouillait avec son encrier elle entendait finalement une partie des cours…

On ne l’a jamais revue, elle n’a manqué à personne, d’ailleurs. Peu, très peu d’amis… Juste un encrier pour s’occuper.

Et au fond de son encrier, tout son désespoir.

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05 mars 2011

Défi #139 (Soumarine)

 

M. J Bonno,
Professeut émérite
De culture musicale
Conservatoire de B.                                                          

 

                                               A : M. le directeur du Conservatoire National de Région.

 

                        Monsieur,

 

            Je me permets par la présente, et en tant que doyen des professeurs de notre noble établissement d’enseignement de la musique, de vous faire part de notre très grande inquiétude devant des actes de vandalisme qui semblent être perpétués par certains de nos élèves des plus mal embouchés.

J’ai ainsi pu constater, et Mlle V, qui tient notre bibliothèque-partothèque avec tant de dévouement et de compétence depuis tant d’années, pourra le confirmer, que de petits malins se sont permis de saboter notre unique et si précieux exemplaire du « dictionnaire exhaustif et complet de la grande musique, des grands musiciens et des instruments de l’orchestre ».
Ces actes de vandalisme paraissent se concentrer sur le chapitre concernant les percussions, (ce qui pourrait constituer un indice, nous savons tous en effet l’esprit moqueur qui semble malheureusement animer certains de nos confrères percussionnistes), mais je ne doute point que d’ici peu ils s’en prendront au reste de l’orchestre.

Je joins à ma lettre quelques définitions modifiées par ces malotrus.

Vous conviendrez avec moi j’en suis sûr, que de tels actes ne sauraient être tolérés au sein d’un établissement aussi vénérable et respectueux des traditions que le nôtre, et demandent une réponse exemplaire de sévérité et de célérité.

 

      Votre dévoué J. Bonno

 

 

Extrait du dictionnaire saboté :

 

Claves : n. mas. pl. (Voir maracas) Morceaux de bâtons qu’on distribue aux jeunes élèves pour leur faire croire qu’en tapant avec le plus fort possible, ils font de la musique. En général les familles se laissent abuser. Parfois les élèves en font un usage plus contondant et il faut veiller à éviter un trop grand nombre d’yeux crevés, les mères appréciant dans ce cas beaucoup moins les performances musicales de leurs rejetons.

 

Congas : n. mas. pl. Employé de la compagnie EDF GDF, à l’intelligence limitée, mais que l’on consent parfois, en cas de pénurie de subventions du conseil général et d’hiver rigoureux, à intégrer à l’orchestre pour jouer du triangle, en échange d’un report du paiement des factures de chauffage.

 

Cymbales : n. fem. pl. Peut également s’orthographier  « seins-balles » Appellation communément utilisée par certains membres (peu respectueux des grands monuments et autres chefs d’œuvres en péril) du pupitre de percussions pour décrire certaines solistes (sopranos) aux formes généreuses et vibrantes

 

Mailloche : n. mas. sing. Désigne dans la mystique percussionniste le costume de bain des personnes désignées ci-dessus. De distingués linguistes ont vu dans ce terme la contraction des deux mots maillot et moche. Nous ne saurions cautionner de telles allusions…

 

Maracas : n. fem. pl. (Voir Claves) Boites sonores munies d’un manche, souvent fabriquées artisanalement par leurs utilisateurs, lesquels sont en général les mêmes que les joueurs de claves. Les familles là aussi se laissent facilement abuser. Si la boîte utilisée  est suffisamment lourde, et bien lestée, les maracas démontrent alors toute leur efficacité en cas de bagarre généralisée et sont de précieux auxiliaires des claves.

 

Tam tam : n. mas. sing. Marque de lingerie, erreur de l’imprimeur qui a fait figurer ici un extrait du catalogue automne hiver des trois helvètes, pour la plus grande joie des boutonneux élèves de cet établissement. On notera que cette erreur permet aux cymbales de gagner un temps précieux dans leurs achats de printemps et de se fournir alors facilement en mailloches.

 

Timbales : n. fem. pl Accessoire manquant cruellement auprès de la fontaine à eau située dans le hall d’entrée. (Nota Bene du concierge : C’est pas de ma faute si l’intendant en a pas recommandé ! Réponse de l’intendant : Z’ont qu’à boire au robinet !)

 

Triangle : n. mas. sing. (Voir Congas) Instrument discret et facilement reconnaissable à sa forme de polygone présentant trois côtés et trois sommets, souvent utilisé dans des échanges de services à des fins commerciales entre le conservatoire et EDF GDF.

 

Vibraphone : n. mas. sing. Instrument de mesure destiné à calculer le seuil de rupture des mailloches portées par les cymbales qui souhaiteraient se baigner en chantant.

 

Xylophone : n. mas. sing. Accessoire consistant en un petit réservoir s’adaptant sur les téléphones des élèves et projetant à chaque utilisation un produit traitant les parquets contre la vrillette. L’homologation du brevet est en cours, des études, visant à améliorer le pouvoir couvrant du produit et la polyvalence du pulvérisateur permettant ainsi de faire suivre le traitement curatif par un traitement de lustrage à la cire d’abeille, devraient compléter rapidement le dossier déposé à l’INPI, et emporter la décision de financement auprès de nos sponsors.   

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26 février 2011

Le rêve (Soumarine)

Moins dix, il avait le temps de trouver une place non payante dans le quartier et d’arriver tranquille, pile à l’heure pour sa séance.

Il était content, pour une fois qu’il avait réussi à se souvenir d’un rêve, il ne l’avait pas laissé s’échapper et avait même noté sur un bout de papier quelques mots pour mieux fixer les images et les sentiments que ce rêve lui avait laissé.

Voilà, maintenant il était assis dans la salle d’attente. Oh, de l’attente il n’y en avait jamais beaucoup, elle venait toujours le chercher rapidement. La porte s’ouvre, « bonjour, allez-y ».

Il entre, s’assoit sur le fauteuil qu’elle lui désigne, en face du sien. Sur la gauche, un divan, mais elle ne lui a pas encore proposé, depuis six mois qu’il vient régulièrement deux fois par semaine, de s’y allonger.

-         « Oui ?

-         Voilà, j’ai fait un rêve, je voudrais vous le raconter…

-         Bien,

-         J’étais enfant, dans le jardin de ma grand-mère, avec mes sœurs. Je pense que j’avais quatre ans, peut-être moins, en tout cas pas plus, ce jardin c’était celui de mes grands parents de Bretagne, et après ils sont partis en maison de retraite et la maison on n’y allait plus.

-         Vous étiez avec vos sœurs, donc ?

-         Oui, les deux plus grandes. Dans mon rêve elles acceptaient que je les suive, dans la réalité, elles me rembarraient le plus souvent, trop bébé elles disaient et moi ça me mettait en rage !

-         Ce jardin ?

-         En fait il ne ressemble pas vraiment au jardin du grand-père, le vrai avait un genre de porte au fond, une porte qui  était de bois plein, et que je n’ai jamais vue ouverte. Dans le rêve la porte est une grille en fer forgé, on voit le chemin qui continue plus loin, et surtout dans le rêve on peut ouvrir la porte.

-         C’est intéressant, ça, et qu’avez-vous ressenti en voyant cette porte ?

-         J’étais excité, curieux, j’avais un peu la trouille aussi…

-         Et ?

-         Mes soeurs, je ne sais plus où elles se trouvaient à ce moment là du rêve, peut-être qu’elles avaient passé la porte, peut-être qu’elles étaient retournées dans la maison…

-         Qu’avez-vous fait ?

-         Je les ai appelées, mais personne n’a répondu, et puis il y avait cette grille ouverte qui m’attirait énormément, finalement j’ai décidé d’aller voir, de la franchir… Et je me suis réveillé.

-         Vous avez décidé de franchir la grille, finalement

-         Oui…Oui, j’ai décidé d’y aller. Mais je ne sais pas ce qu’il y a après la grille, dans mon rêve, ça s’arrête là !

-         Vous avez franchi la grille, c’est un grand pas, et vous l’avez fait seul au bout du compte. Bien, on va s’arrêter là, la prochaine séance, vous irez sur le divan.

 

Il paya et sortit un peu sonné. Il l’avait bien senti que ce rêve était important… PFF… La prochaine séance sur le divan ! Il avait quand même un peu la trouille en y repensant, un peu comme quand dans son rêve il avait décidé de franchir la grille…

Il rejoignit sa voiture. Merde ! Un PV !  Evidemment, il s’était garé juste devant la grille d’entrée d’une propriété ! Non mais, je t’en foutrai moi, des séances d’analyse dans des quartiers impossibles où on ne trouvait jamais à se  garer ! Il était furieux. Il lui revenait cher, finalement ce rêve de jardin et de grille à franchir… Il ne l’aurait pas volé, tiens, le divan de la prochaine séance, et il avait intérêt à être confortable, en plus !

Et y’avait intérêt, se dit-il en démarrant sa voiture, à ce que ce qu’il y avait derrière la grille du jardin du rêve soit vraiment vraiment … intéressant !

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19 février 2011

Contribution de Soumarine

La scène se déroule un vendredi soir, Soumarine, appliquée, tape un texte avec deux doigts. Lisant par-dessus son épaule, Zigmund, Berthoise, Joye.

« Ma Chine :

Non, pas celle de l’empire du milieu,
Non, celle des départs dès potron-minet,  les yeux embués de sommeil et les sièges arrière de la voiture rabattus pour faire plus de place aux futures trouvailles.

Zig  - Hé ! Soum, tu te gourres, c’est pas en deux mots la consigne du défi de cette semaine, c’est pas « ma », plus loin, « chine », c’est « machine », en un seul mot !! Pff, ça se voit que ça fait un bail que t’as pas mis les pieds par ici !

Joye - Les pieds ? Mais vous y êtes pas du tout, my fellows, les pieds c’était le défi de la semaine d’avant, vous pataugez complètement, c’est en plein marigot, là, que vous naviguez !

Berthe - N’importe quoi ! L’étang c’était il y a trois semaines, je me souviens bien, la photo avec les nuages qui se reflétaient sur l’eau… Vous vous êtes encore trompés de boutique, pas réussi à trouver la bonne crèmerie ?

Soum - Ah non, la crèmerie c’est chez moi, et pas au défi du samedi, faudrait voir à pas tout mélanger tout de même, c’est une machination ou quoi ?

Les trois autres – NON ! Pas une machination, UNE MACHINE !!!

Soum – Bon, ça va, ça va, je laisse tomber, de toutes façons ça m’inspirait pas ce truc des machines. Je sens que ça va pas être un sinécure de revenir au défi du samedi !

PS : Ce texte est une véritable arnaque : comment se défiler et participer à un défi sans répondre en rien à la consigne.  Je ne félicite pas l’auteur, ni les trois compères qui se sont prêtés au jeu !

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