08 octobre 2016

Ses mots magiques (Sarah)

 

Ensemble, nous arrivons devant cette intrigante chaise rouge installée dans la rue. Elle me lâche la main pour prendre la petite pancarte et lit de cet air théâtral qu'elle prend pour dire une bêtise : "fabrique de mots magiques ici". Elle s'assoit sur la chaise et prend mes mains. Elle semble sérieuse à nouveau quand elle me dit : "Tomber amoureux, ça c'est un mot magique. Un vrai. Un de ceux qu'on fabrique depuis l'éternité avec des matériaux invisibles ; une fabrication dont personne n'a la recette. De la magie à l'état pur. C'est comme Alice au Pays des Merveilles qui dégringole dans les entrailles de la terre : tu te sens tomber, et la peur première laisse place à un tout autre sentiment. Tout juste tu te demandes comment tu feras s'il faut remonter quand tu seras arrivé au fond. Mais le résultat de cette chute, le risque de fracas au sol, tu ne le crains pas, car rien ne peut te blesser en cet instant. Tu te laisses choir sereinement, ça n'en finit pas, c'est vertigineux. Et d'un seul coup, tu te rends compte que c'est la chute la plus délicieuse que tu n'aies jamais connue. Toutes les chutes de ta vie te reviennent alors en mémoire. Tu sais, ta première chute quand tu apprenais à marcher, tes chutes à vélo, tes genoux égratignés dans la cour de récré et puis tes effondrements de grands : toutes tes erreurs, tous tes regrets, tous ces malheureux cailloux sur ton sale chemin... Toutes tes chutes prennent sens à ce moment-là. A la seconde où tu tombes amoureux , elles sont toutes réunies : c'est le condensé de tous tes anéantissements et de tes remises sur pieds, de toutes tes rechutes et de tes efforts pour remonter la pente. Tout est là. C'est un concentré du pire de ta vie, qui, au contact de la bonne personne, se sublime pour se transformer en le meilleur que tu pouvais espérer vivre. Tomber. Tomber fort et lentement à la fois. Tomber délicatement. Tomber extrêmement. Tomber jusqu'au cœur de l'univers d'une vertigineuse chute qui te coupe le souffle. C'est le plus magique des sentiments : se sentir tomber et ne jamais vouloir s'en relever, avoir le souffle coupé et ne plus jamais vouloir respirer. Je suis en train de tomber amoureuse de toi et je rêve de ne jamais l'être entièrement. Je veux chuter ainsi à l'infini, que chaque jour, quand je crois que je vais toucher le fond, me rendre compte qu'il y a encore tant à aimer de toi, tant à tomber amoureuse encore. Alors pardonne-moi de ne jamais t'aimer pleinement et laisse-moi continuer à tomber infiniment amoureuse de toi".

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01 octobre 2016

Participation de Sarah

 

Elle voulait s'échapper depuis si longtemps, sortir de ce carcan, se soustraire à l'asservissement. Elle voulait se libérer de ces chaînes qui l'emprisonnaient, se débarrasser de cette ancre qui la maintenait amarrée. Elle voulait s'échapper d'elle-même, sortir de sa tête, s'épuiser de son corps. Elle voulait s'échapper à tout jamais, disparaitre dans les néants de l'humanité. Elle essayait, vraiment, elle essayait. Elle élaborait des plans d'évasion, tracer des cartes pour se perdre ailleurs. Quelques soient les tracés, ça la ramenait au même endroit, toujours, indéfiniment, à tomber dans les mêmes pièges, à passer à ses poignets les mêmes chaînes, à trainer à son pied le même boulet.
Et puis, petit à petit, elle s'est sentie plus légère, comme un sentiment de liberté retrouvée. Un jour, elle a baissé les yeux sur ses poignets sur lesquels les chaînes étaient brisées. Elle a eu peur de bouger que le piège se renferme de façon instantanée. Elle a observé ses pieds débarrassés du boulet. Elle commençait à croire à cette délivrance inespérée, elle commençait à sentir dans sa bouche le gout sucré d'une liberté révélée. Plus de plan d'évasion, les barreaux de sa prison dorée s'étaient évaporés, il n'y avait qu'à avancer. Elle a marché, longuement, elle a repris les chemins sinueux, s'apprêtant à tomber à chaque pas amorcé. Mais il a bien fallu se rendre à l'évidence, elle ne tombait plus, elle pouvait courir, rire, chanter à tue-tête, plus personne ne l'enfermerait. Alors, elle s'est donnée le droit d'explorer d'autres chemins jamais empruntés et là elle a trouvé ce lieu merveilleux dont elle pourrait s'échapper, en ayant le sentiment qu'elle voudrait y rester de plein gré. Là, dorénavant installée, elle retrouve doucement sa fierté broyée, sa joie asphyxiée, son sourire envolé.

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02 juillet 2016

Douce Folie (Sarah)

 

Dis, tu viens on s'évade ! Ce sera juste toi et moi. On prévient personne, on se fait la malle et on va au Nicaragua.
Dis, tu viens, on se casse de là. Fini les embouteillages, la ville et les petits tracas. On se prend des vacances à perpétuité, une vie sabbatique en Nouvelle-Guinée.
Dis, tu viens, on se barre ! on va trouver une île déserte, un coin paumé juste pour s'aimer. Ce sera notre petit secret.
Dis tu viens, on part ! Je te dis, on prend la bagnole et 300 balles et on voit jusqu'où on s'envole.
Dis, tu viens, on s'enfuit ! Ce sera comme dans un film : dans le genre ultra romantique et où on sème les flics !
Dis, tu viens, on se tire ! Plus de portables, ni de cartes bleu, on sera juste nous deux.

Dis, tu viens, on file à l'anglaise. On saute dans un train, sans destination, on verra bien où est la fin.
Allez viens j'te dis ! C'est maintenant ou jamais. Ce sera merveilleux, on vivra vieux. Et puis quoi ptêt' pas !

Ptêt' qu'on mourra demain, mais au moins ce sera bien.

Allez, on s'échappe en loucedé. On sera libéré, plus de contraintes, plus rien de compliqué.

Tu viens ? Allez tu viens ? On va s'évader de cette prison dorée ! Fini les galères et les larmes, j'veux plus être paumée.

Allez viens putain ! Je veux disparaitre, changer de planète. Je veux aller là où le monde n'existe pas.  Regarde-moi tu vois bien que j'en peux plus. Tu vois bien que j'étouffe. Tu vois bien qu'ils nous tuent.  Ici, on peut pas exister, on n'a pas d'autres choix que de s'évader.

Putain arrête, putain. Ne me regarde pas comme ça. Arrête de secouer la tête ! Je suis pas perdue, qu'est-ce que tu racontes ? Alors tu viens avec moi ? Dis tu viens ? Allez on déserte, on quitte tout.

Vivant ou mort on s'en fout.

Non, pose ce téléphone, on a dit qu'on prévenait personne ! Viens le train n'attend pas. Il faut qu'on parte, ne me laisse pas ! Tu peux pas me quitter ! Tu peux pas m'échapper ! Non, je suis pas cinglée ! Lâche ce téléphone je te dis ! On va tout plaquer ! Allez, c'est bon je suis prête, viens avec moi 

ou je saute par la fenêtre...

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04 juin 2016

Participation de Sarah

Non, je ne me souviens pas

 

Je suis née sans mémoire. Non, vraiment, je ne me souviens pas.

Je ne me souviens pas de mes cris quand je courrais à la mort, ni des bruits assourdissant des obus qui tombaient par milliers, et encore moins de cet autre blessé qui appelait sa maman.

Je ne me souviens pas du froid qui glaçait chaque partie de mon corps, ni de la chaleur étouffante des mois d'été, et encore moins de la boue dans laquelle je m'enlisais jusqu'à la taille.

Je ne me souviens pas de la faim, ni de la gnôle pour donner du courage ou réchauffer ou juste oublier, et encore moins de ses rats qui nous entouraient.

Je ne me souviens pas de la peur, ni de mes mains qui tremblaient si fort autour de mon arme, et encore moins de ce vide dans ma tête au moment de l'assaut.

Je ne me souviens pas de l'odeur de la mort qui trainait partout et nous collait à la chair, ni du sang de mon ami sur mes vêtements, et encore moins de l'horreur qui nous étreignait quand on marchait sur un corps.

Je ne me souviens pas de la folie meurtrière qui prenait le dessus sur ma raison, ni de mes cauchemars chaque nuit, et encore moins de la folie de mon compagnon qui répétait sans cesse les mêmes mots.

Je ne me souviens pas des jours à l'arrière comme une parenthèse de vie dans la mort, ni des lettres où l'on écrit rien car l'horreur ne s'écrit pas, et encore moins de cette photo cachée là où battait mon cœur.

Je ne me souviens pas du soit disant retour à une vie foutue qu'on ne retrouve en fait jamais, ni de mon silence sur l'irracontable, et encore moins de ces êtres aimés devenus des étrangers.

Non vraiment, je ne me souviens pas. Je suis née amnésique de l'horreur, moi qui n'ait jamais connue cette guerre. Je ne me souviens de rien.

Et pourtant, je reste figée devant ces nécropoles géantes que ni mes yeux, ni mon appareil photo ne peuvent saisir en une fois.

Et pourtant, mon ventre se retourne à chaque trou d'obus encore encré dans le sol.

Et pourtant, ces forêts à jamais empoisonnées, ces routes droites, ces noms de tranchées me provoquent des cauchemars.

Et pourtant, je frémis aux nombres, aux informations dispensées dans les musées ou à l'école.

Et pourtant, le mot guerre provoque en moi un chamboulement inattendu. Le chamboulement d'une connaissance inconsciente héritée à ma naissance, d'une mémoire collective inscrite génétiquement, d'une angoisse vide qui coule dans mes veines.

Et pourtant, n'est-ce pas un peu mon visage sur ces vieilles photos ?

Et là je reste, amnésique, bouleversée par le souvenir prégnant d'une mémoire effacée.

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