21 juillet 2012

Replet reflet (Poupoune)


Il paraît qu’on se voit toujours plus grosse qu’on est.

Bon, moi, je ne peux pas vraiment dire, ça fait trop longtemps que je ne peux plus me voir en entier dans un miroir… ou alors de bien trop loin pour pouvoir juger. Mais t’as remarqué ? Les filles qui te disent ça sont toujours des poids plumes. C’est généralement des gonzesses qu’ont jamais eu un pet de graisse en trop, ou carrément des maigrichonnes qui te font pitié et à qui tu filerais bien la moitié de ta barre chocolatée hyper-protéinée de quatre heures pour qu’elles se remplument un peu… Çà, j’ai jamais entendu une grosse me servir le beau discours des rondeurs pleines de charme et des formes à assumer ! C’est toujours des sacs d’os, qu’en ont plein la bouche de la beauté des rondes. Alors que t’en vois jamais une manger normalement à table ou se jeter sur les chocolats à Noël ! Ça aime les grosses, mais ça veut surtout pas prendre trois grammes et risquer d’être serré dans son 36 en mettant une noisette de beurre dans ses haricots verts… Et c’est toujours ces nanas-là, nourries à la laitue (sans vinaigrette) et à la tisane (sans sucre ou alors une sucrette merci ça ira) qui t’expliquent que non, vraiment, t’as pas besoin de régime, sans déconner, c’est joli les bourrelets…

Bon, moi, je ne te cache pas que les maigres, j’aime pas. Si on avait été faites pour avoir les os apparents, ben on n’aurait pas tant de trucs entre le squelette et la peau. Et puis une femme avec des formes de femme, je trouve ça plus joli qu’une femme avec des formes de porte-manteau. Mais y a formes et formes. Quand tes formes débordent du miroir et que t’as jamais assez de recul pour voir les deux bords de ta culotte de cheval, c’est que c’est plus des formes : t’es devenue difforme. Et je me bats royalement les miches de savoir qu’une pétasse qui n’a jamais atteint et n’atteindra jamais cinquante kilos trouve que je devrais assumer mes rondeurs.

Moi, je me vois peut-être plus grosse que je suis, n’empêche que s’il y a bien avant tout un regard qui compte, c’est le mien ! Et puis je ne me vois pas toujours si grosse… Parfois je me trouve presque baisable et quand je suis amoureuse, il m’arrive même de me voir jolie. Pas mince non plus, hein, même si l’amour me fait toujours perdre du poids, c’est pas à ce point quand même, mais jolie… Le seul problème, c’est qu’après la modeste perte de poids due à mes histoires d’amour foireuses, il y a toujours l’énorme prise de poids due à la déprime consécutive et au final, j’ai rien gagné. A part une surcharge pondérale que des connasses filiformes vont prétendre trouver pleine de charme.

Je saurais pas t’expliquer dans quel état d’énervement ça me met, d’entendre des brindilles me donner des leçons sur la façon dont je devrais accepter mes formes ! Cela-dit, tu commences à comprendre, non ? Tu vois, je doute pas une seconde que vous vous attendiez vraiment à ce qu’on vous trouve gentilles quand vous faites l’éloge des grosses, en revanche, ce que je ne comprends pas, c’est comment vous pouvez nous croire assez stupides pour imaginer qu’on vous croie sincères. Franchement ? Regarde-toi ! Non, là, tu peux pas te voir, je suis devant… Tiens, rien que ça : je te cache tout entière, au point que même en te penchant t’arrives pas à t’apercevoir, tellement je le remplis avec mes si jolies rondeurs, le miroir ! Mais crois-moi sur parole : un seul coup d’œil à ta carcasse suffit amplement pour comprendre qu’une silhouette pareille, c’est du boulot… tu ne trompes personne. Tu t’acharnes à rester squelettique, quitte à t’affamer que c’en est honteux, et tu viens m’asséner tes belles paroles, dégoulinantes d’une condescendance qui voudrait se faire passer pour de la compassion, pour m’expliquer que l’important, c’est de se sentir bien dans son corps et de s’accepter comme on est ? Mais moi je t’emmerde, miss monde ! Et puis si je te dis que je suis au régime, c’est sûrement pas pour avoir ton avis sur la question, c’est juste pour que t’arrêtes d’essayer de me fourguer systématiquement tous les bonbons, chocolats et autres sucreries qu’on t’offre et que t’as même pas la politesse de goûter, tellement t’as peur de devenir moi. Non, viens pas me dire le contraire…

Regarde à quoi je ressemble et ose me dire que c’est joli. Allez, regarde ! T’aimerais te voir comme ça tous les matins dans ton miroir ? Ah, tu passerais peut-être un peu moins de temps à t’admirer, hein, si t’en avais, de ces fameuses rondeurs pleines de charme, non ? Mais tu sais quoi ? Il ne sera pas dit que je t’aurai jugée sans savoir… On va tranquillement prendre le temps de vérifier… Tu vas voir, ce sera pas si long : je sais y faire, depuis le temps ! Tu veux encore du soda, pour faire couler ta dernière barquette de frites ? Vas-y, c’est bien… voilà. Après tu reprendras un peu de pizza, avant le dessert, hein ? Si si… je la mouline, si tu veux. On va pas lésiner non plus, hein, c’est que j’ai pas l’intention de te garder en pension à vie ! Mais regarde : quelques jours à peine et t’as déjà un joli petit bidon plein de charme… t’es contente ? Tu l’assumes, ta rondeur naissante ? Tu te sens prête à t’accepter comme tu seras quand j’en aurai fini avec toi ? Non, réponds pas ! C’était purement rhétorique. Et on parle pas la bouche pleine.

Je vais te laisser attachée là pendant le gavage, hein ? Bien face au miroir, que tu ne puisses pas fuir ton reflet… c’est qu’il va falloir t’habituer, hein ? Et tu sais ce qu’on fera, toi et moi, quand t’auras assez enflé et que tu te seras assez vue ? Du shoping. Des essayages, du moins. Que tu voies à quel point c’est charmant, les rondeurs qu’aucun putain de pantalon ne met jamais en valeur et qu’aucune foutue robe n’atténue jamais ! On choisira des boutiques où t’es obligée de sortir de la cabine d’essayage pour te regarder, tu sais ? Tu verras comme c’est plaisant de devoir toujours demander la taille au-dessus de la plus grande taille exposée en rayon, et qu’une pétasse de vendeuse te réponde du même air que toutes les poufs de moins de cinquante kilos que non, on ne fait pas plus grand, non, désolée…

A ce moment-là, on reparlera de cette histoire des formes à assumer, d’accord ? Et quand on sera tombées d’accord, histoire d’amortir mon investissement et de te faire payer la leçon, je te mangerai.

Ben quoi ? Vous, les femmes minces qui êtes de si bon conseil pour les grosses, vous savez bien que si on est si grosses, c’est forcément qu’on bouffe tout ce qui nous tombe sous la main, non ? Mais t’en fais pas : avant de t’entamer, je te détacherai et je te laisserai seule quelques jours avec ton joli reflet rondouillard… et si tu ne te trouves pas si appétissante, tu pourras toujours casser le miroir et te saigner toi-même avant que je le fasse…

Mais allez : en attendant, mange-moi ce kouign amann, tu m’en diras des nouvelles.

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17 mars 2012

Des souvenirs à digérer (Poupoune)

Sans me vanter, je fais des madeleines qui sont une vraie tuerie. Non, vraiment, je pourrais tuer pour en manger. Croyez-moi. Je n’en ai jamais goûté d’aussi bonnes et pour dire les choses comme elles sont : aucune des nombreuses aïeules que j’ai eu la chance de connaître assez longtemps pour apprécier, entre autre, leur cuisine, n’a jamais fait de madeleines. Ou alors elles devaient être carrément médiocres, avec tout le respect que je dois à mes aînées, parce que je n’en garde aucun souvenir.
Autant dire que ma madeleine de Proust à moi n’est donc pas une madeleine. Je me mets assez souvent aux fourneaux pour que mes fameuses madeleines à tuer père et mère et le chien puissent devenir proustiennes pour ma fille (même si la concurrence de mes meilleurs cookies du monde – en toute modestie – est rude), mais pour moi, c’est clair et net, aucun souvenir d’enfance n’a le goût délicatement citronné de la madeleine.
 
Bien qu’issue d’une longue lignée de cordons plus ou moins bleus, je n’ai pas grandi avec une mamie gâteau qui me préparait des bons biscuits maison pour égayer mes goûter du mercredi. Ni avec une maman disposée à se coller deux heures par jour en cuisine pour remplacer mes boudoirs de quatre heures par une douceur dont elle aurait été seule gardienne du secret, légué sur son lit de mort par la mère de la mère de son père ou qui sais-je…
J’ai un million de souvenirs gustatifs absolument divins – disons quelques milliers – mais voilà tout le drame d’une ascendance trop douée en cuisine : point de traditionnel gigot du dimanche. Pas non plus de non moins traditionnelle dinde de Noël (à part ma sœur, mais ça compte pas, c’est juste pour faire la blague). Et pas de fameux dessert incontournable de mère-grand, dont tout le monde fait semblant de croire qu’elle fait toujours le même pour nous faire plaisir parce qu’on l’aime, alors que tout le monde sait très bien que c’est le seul qu’elle sait faire.
Non. Rien de tout ça chez moi. Point de repère gustatif récurrent, aucune chance d’associer quelque saveur que ce soit à une personne ou une habitude du passé, pas de quoi faire pleurer Marcel ou Madeleine, et encore moins moi.
 
Il y avait bien les quenelles de Mémé, les fameuses, dont je pouvais me faire éclater la panse et qu’elle faisait toujours en accompagnement de quoi que ce soit qu’elle pouvait bien faire à côté – je ne me souviens que des quenelles et, oui, elles ont bien un petit quelque chose qui nous vient du côté de chez Proust – mais hélas trois fois hélas : les quenelles ont disparu avec Mémé… à ce jour je n’en ai pas remangé qui tiennent la comparaison et soient susceptible de m’émouvoir. Et je ne suis pourtant pas difficile à émouvoir par les papilles : je peux pleurer rien que pour un plat de pâtes, pour peu qu’on m’ait fait manger des légumes aux trois repas précédents.
Il y avait aussi le biscuit roulé de Mamy. Mamy – elle ne m’en voudrait pas de le dire ici, on est entre nous – n’était pas exactement la plus fine, la plus créative ou la plus motivée des cuisinières de la lignée. Mais son biscuit roulé… ça a l’air con comme ça, mais moi, mon biscuit roulé – et quand je dis « mon », c’est bien mon seul et unique biscuit roulé, l’expérience n’ayant pas été suffisamment concluante pour être renouvelée – le mien donc, était tout plat ramollo. Le sien… hmmmm… Mais encore hélas, trois fois de plus, il a également disparu avec elle – même si sur ce coup-là, ma mère est en bonne voie pour assurer une digne relève et me titiller au niveau du palais ET de l’affect…
Et puisqu’on parle de ma mère… comment un seul de ses incroyables mets aurait-il pu, à lui tout seul, canaliser toute l’émotion que des papilles exigeantes peuvent receler ? Comment fixer sur une seule de ses merveilleuses expériences culinaires l’ensemble des souvenirs émus que tant de repas de famille n’ont pas manqué de générer à profusion ?
Des madeleines de Proust, j’en ai finalement trop, gâtée comme je l’ai été depuis ma plus tendre enfance par toutes les cuisinières généreuses, talentueuses et surtout aimantes de la famille.
 
Et pourtant.
Pourtant, je dois bien l’avouer, ce qui éveille en moi encore aujourd’hui les émotions les plus intenses et les souvenirs les plus vivaces, ce n’est pas le gratin de macaroni qui nous attendait au four les jours d’arrivée chez Mamy pour les vacances. C’est-à-dire les jours d’arrivée qui ne coïncidaient pas avec les jours de cueillette des haricots mutants de Papy (« Tant que ça pousse, faut laisser pousser. » « Mais Papy, tes haricots, on dirait des courgettes et ils ont des grains comme des pois chiches ! » « Tant que ça pousse… » - soit dit en passant, vous imaginez la taille des courgettes ? Ouais, ça fait rêver…), parce que si ça coïncidait, donc, c’était haricots verts, au lieu de gratin de macaroni, et là, c’était moins la fête. D’autant que tu pouvais nourrir une famille entière avec un seul de ses haricots, à Papy, du coup le jour où il finissait par les cueillir, tu savais que t’en boufferais pendant les trois semaines suivantes et que ton gratin de macaroni, t’avais plus qu’à y penser bien fort en attendant les prochaines vacances.
Ce ne sont bizarrement pas non plus les orgies de spaghettis bolognaises de ma mère, qui font pleurer les italiens et qui ne se savourent jamais mieux que trop vite, avec trop de fromage et quand on en mange toujours un peu trop pour ne pas en garder le souvenir sur le bide au moins deux jours. Alors imagine combien de temps dans la tête ?!!
Ce n’est pas non plus le succulent magret miel / citron, pas plus que les divines langoustines à la mangue ou l’inénarrable pastilla aux amandes – et je suis obligée de m’arrêter là, sans quoi c’est une véritable encyclopédie de la cuisine de ma mère et de la mère de ma mère et de la mère de mon père et de la mère de… bref : ce serait trop long de vous parler de tout ce qui a accompagné tous les bons moments de ma vie, même s’il m’est arrivé en une ou deux occasions de passer de bons moments ailleurs qu’à table.
Ce n’est même le lacquemant, alors que la seule évocation de ce délice – que je n’ai pourtant pas dû savourer souvent – me donne des palpitations. Bon sang : mon royaume pour un lacquemant !
 
Mais, comme je le disais, rien de tout cela ne me titille plus les sens et l’âme qu’un putain de brocoli.
Ma madeleine de Proust est verte, elle pue et elle fout la gerbe.
Avoir fréquenté la meilleure table du monde toute ma vie, et avoir la mémoire gustative définitivement polluée par un seul et unique putain de brocoli.
 
Je revois très clairement la scène : moi, seule, à table, avec sous mon nez cette assiette de brocolis froids depuis longtemps et pas d’échappatoire : qui serait venu m’en débarrasser, hein ? Qui serait capable de pareil sacrifice ? Pas de chien à la maison, un grand frère trop content de s’en être bien tiré en gobant tout sans respirer avant de faire couler avec un grand verre d’eau, une petite sœur encore trop petite et des parents d’une cruauté sans nom… Je me souviens très bien que je rentrais de vacances que j’avais passées seule – colo, séjour linguistique… cette partie là du souvenir m’a moins marquée – et qu’au lieu d’être accueillie comme il se doit par un plat de fête genre coquillettes au beurre, ma mère avait fait du brocoli. J’avais cru pendant un moment que ça, c’était pour les autres, ceux qui ne rentraient pas tout juste de vacances, et que moi j’allais avoir des nouilles – ou même une patate à l’eau ou… un bout de pain, n’importe quoi – mais non : c’était brocoli pour tout le monde.
J’avais cru ensuite que je pourrais bénéficier, à défaut d’un plat de substitution, d’une dispense, mais non plus. Rien à faire. Je finirais mon assiette, peu importe le temps que ça me prendrait. Mes larmes, mon chantage affectif, mes cris, mes menaces n’y changèrent rien.
Dans mon souvenir, je suis restée environ trois jours – et surtout trois nuits – à souffrir devant cette affreuse assiette verte et froide et puante. Il est probable que le calvaire durât moins longtemps en vérité, mais depuis, je ne peux plus voir un brocoli ou quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à un chou, sans redouter d’avoir à en subir la vue, l’odeur, voire le goût des heures durant.
 
Le plus étonnant, c’est qu’il ne m’est à ce jour jamais venu la moindre idée de vengeance, alors que je suis quasiment certaine qu’il est tout à fait possible de tuer quelqu’un au brocoli. Cru, s’entend. Bien lancé…
 
Bref, comme dirait l’autre, moi, ma madeleine, on peut dire que « ça fait Proust ! et ça fait Proust ! ça fait du bien ! »*
 


* à 3’40 pour l’élégante référence culturelle, si d’aventure elle vous avait échappée

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28 janvier 2012

Lâcher la proie pour l'ombre (Poupoune)

Lâcher la proie pour l'ombre

 

Je suis trouillarde. Depuis toujours. J’entends encore ma mère dire à qui voulait l’entendre, d’aussi loin que je me souvienne, que j’avais même peur de mon ombre. Et tout le monde riait. Mais tout le monde n’avait pas à vivre avec mon ombre.

On n’imagine pas ce que c’est que vivre sous la menace permanente d’une présence trouble à ses côtés, en sachant qu’on ne peut rien y faire, qu’il est inutile de lutter, que la fin est inéluctable. Non, on n’imagine pas.

Moi je sais. Et j’ai tout tenté. En vain. J’ai même fini par admettre qu’il est impossible de se débarrasser de son ombre, sauf à vivre dans une ombre plus grande encore, mais autant s’enfermer avec ses pires cauchemars et se laisser mourir de peur.

Alors j’ai décidé de mettre un terme à cette existence de terreur sans nom.

Dans l’obscurité de ma chambre aux volets clos, où ne filtrait aucune lumière, temporairement débarrassée de mon double ombrageux et de l’épouvante qu’il m’inspirait, je me suis passée une corde au cou avec pour seule consolation de pouvoir mourir comme je n’avais jamais su vivre : sereine.

Mais c’est à ce moment-là que ma mère, alertée par le bruit, est entrée dans ma chambre en allumant la lumière, si bien que la dernière image que j’emporte dans la tombe est mon ombre gigantesque et gesticulante sur le mur, effrayante pour l’éternité.

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24 décembre 2011

Sortie de crise (mystique) (Poupoune)

 
 
Je n’ai jamais tellement cherché à entretenir le mythe du Père Noël. C’est pas que l’idée de me donner du mal pour offrir à ma progéniture des cadeaux qui lui mettent des étoiles dans les yeux et la voir remercier un vieux barbu invisible me chagrine particulièrement – le rôle de parent est souvent ingrat – mais ma fille a tendance à faire un amalgame de croyances qui, lui, me gêne un peu plus. Pour elle, croire au Père Noël, à la petite souris, en Dieu et au fait qu’ouvrir un parapluie à l’intérieur porte malheur, ça va ensemble.
Les superstitions m’indiffèrent, le Père Noël et la petite souris me sont plutôt sympathiques, mais je suis moins à l’aise avec Dieu.
Alors quand une copine lui a dit que le Père Noël et la petite souris, c’était des craques, je n’ai pas essayé de rattraper le coup. Quant à Dieu, le simple fait qu’il n’apporte même pas de cadeaux a suffi à lui faire perdre toute crédibilité dans la foulée… Jusqu’à ce qu’une gamine, qui marchait à fond dans tous ces trucs, fasse de nouveau douter ma fille. Elle s’est remise à poser des questions sur le Père Noël et, pour en avoir le cœur net, a décidé de dormir au pied du sapin la nuit de Noël pour vérifier. Je m’en sortais plutôt bien : elle aurait pu vouloir faire la tournée des églises pour voir si le bon Dieu y était. Alors j’ai laissé faire… non pas pour qu’elle me surprenne en flagrant délit de distribution de cadeaux, mais parce qu’elle dort comme une souche et que le Père Noël pouvait bien venir avec ses rennes et tous ses lutins faire un feu de joie de notre sapin, elle ne se réveillerait de toute façon certainement pas.
De fait, elle n’a pas bronché quand j’ai fait ce que j’avais à faire au milieu de la nuit. Au matin, en découvrant la montagne de cadeaux à ses côtés, elle a déclarée, pas plus émue que ça :

- Bon, ben il existe pas… Il serait jamais venu en me voyant ici, hein…
 
Je n’ai pas parfaitement compris son raisonnement, mais ça m’allait bien. Exit Papa noël, la souris et le bon Dieu. On a pu tranquillement procéder à la distribution et à l’ouverture des paquets. Une fois le salon recouvert de papier cadeau déchiré, ma fille a montré un dernier gros paquet bien planqué sous le sapin. On s’est regardés les uns les autres, attendant que celui qui avait posé ce cadeau indique à qui il était destiné, mais comme personne ne se manifestait, ma fille est allée le prendre et s’est écriée :

- Oh ! Maman, c’est pour nous deux, regarde !

Effectivement, l’étiquette sur le paquet portait nos deux noms. J’interrogeais les autres du regard, mais aucun ne semblait savoir d’où venait ce cadeau et ma fille en avait déjà déchiré le papier et commençait à ouvrir la boîte.
J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une peluche posée sur du coton blanc. Ma fille l’a prise dans sa main :

- Beuh… il est un peu bizarre ce doudou…

Et pour cause : c’était un rat crevé. Je lui ai arraché des mains.

- Attention Maman ! C’est la petite souris !
- Quoi ?
- Ben oui, regarde…

C’était en effet une souris et elle portait, autour du cou, une petite dent de lait en pendentif. Je trouvais la blague d’un goût extrêmement douteux et c’est cette fois d’un regard mauvais que j’ai refait le tour des convives pour savoir qui en était l’auteur, mais tous semblaient aussi choqués et intrigués que moi. J’ai éloigné ma fille du paquet avant d’en sortir le coton blanc, mais en tirant, c’était plus lourd que ce à quoi je m’attendais et j’ai instantanément vomi quand j’ai compris qu’il s’agissait de cheveux et que le poids était celui de la grosse tête joufflue, barbue et sanguinolente qui pendait au bout.

- T’as tué le Père Noël ?!
- Elle a vomi sur le Père Noël !

Les mômes ont tous commencé à crier et pleurer en même temps, ce qui a eu le mérite de faire réagir les parents. J’ai reposé l’horrible relique et la souris dans la boîte pendant que les autres adultes consolaient et rassuraient les enfants. Sauf ma fille qui était restée près de moi.

- Bon, ben maintenant, c’est sûr, ils existent plus.

Elle est parfois étonnamment imperturbable. Je l’ai prise dans mes bras et au moment où j’allais dire qu’il fallait appeler la police, le ciel s’est couvert à une vitesse incroyable pour nous plonger dans une obscurité telle qu’on se serait presque crus au milieu de la nuit. On entendait gronder le tonnerre et une pluie de grêle d’une violence inouïe s’est abattue sur la maison. On s’est tous approchés des fenêtres, médusés par ce spectacle impressionnant autant que terrifiant d’une nature déchaînée. Le vent faisait tournoyer feuilles, branches, boîte aux lettres et j’ai même vu s’envoler un petit chat noir et la grêle fouettait les fenêtres à chaque rafale avec une telle force qu’on en a vite éloigné les enfants. Et puis les éclairs ont déchiré le ciel, éblouissants, et la foudre est tombée simultanément sur tous les arbres qui entouraient la maison, allumant un gigantesque incendie tout autour de nous. Le feu s’est immédiatement mis à gagner du terrain, se nourrissant du moindre brin d’herbe pour avancer vers nous. Le bruit était assourdissant, les enfants s’étaient remis à hurler et la moitié des adultes en faisait autant. Une bourrasque a arraché une bonne partie du toit et on a ouvert des parapluies dans une tentative illusoire de se protéger un peu.
Toujours aussi calme, ma fille a pris ma main et, le regard posé sur l’apocalypse dans le jardin, m’a expliqué :

- Ma copine, elle dit que l’orage c’est la colère de Dieu. Tu crois que c’est quoi, toi ?

Je ne savais plus trop quoi lui répondre. J’ai jeté un œil au paquet macabre, derrière le sapin que le vent avait couché au milieu du salon, et je me suis dit que finalement, il semblait nous en avoir fait un, de cadeau… même si pour le coup, les voies du Seigneur me sont restées totalement impénétrables.
J’ai regardé ma petite fille fascinée par la destruction du monde – de notre monde en tout cas – et j’ai suivi son regard quand elle a levé les yeux vers le ciel. Il y avait comme une projection lumineuse sur la masse compacte et noire des nuages bas, dans laquelle j’ai clairement vu, avant que les flammes ne commencent à ravager la maison, la forme d’un poing fermé, le majeur dressé vers moi, et j’ai su à cet instant sans le moindre doute qu’il s’agissait du doigt de Dieu.

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03 septembre 2011

Vert et pas mur (Poupoune)

Le gosse était pas là depuis trois jours qu’il parlait déjà de faire le mur. Il était pas fait pour la taule. Pas qu’y ait des mecs vraiment faits pour, mais disons qu’y en a qui supportent mieux. Lui, il supportait tellement pas qu’il grattait le mur avec ses doigts la moitié de la nuit, des fois qu’à force ça finirait par lui faire un tunnel, et l’autre moitié il pleurait. Du coup il dormait pour ainsi dire pas et je donnais pas cher de sa peau s’il faisait pas un peu plus gaffe à lui.

Depuis le temps que je moisissais entre ces murs, moi, j’en avais vu passer des jeunots que l’enfermement rendait dingues, mais lui… je sais pas. Il avait comme un truc un peu fou dans le regard qui faisait que quand il disait qu’il pouvait pas passer une minute de plus dans cette taule, non seulement je le croyais, mais en plus j’avais vraiment envie de l’aider à en sortir. Même si ça me plaisait pas plus que ça de m’attirer des emmerdes. J’étais peinard, moi, là. Contrairement au gosse, c’est la vie dehors qui me réussissait qu’à moitié. Alors tous ces marlous qui sont passés par ma cellule en jurant qu’ils se feraient la belle avant que j’aie eu le temps de m’habituer à leurs ronflements, je les écoutais poliment et je les laissais élaborer des stratagèmes tous plus foireux les uns que les autres pour faire le mur, mais je m’en mêlais pas. Et je me suis habitué non seulement à leurs ronflements, mais aussi à leurs flatulences et autres nuisances nocturnes. Mais ce gosse… c’était pitié de le regarder dépérir à vue d’œil. J’étais sûr qu’il crèverait en moins d’un mois si on faisait rien pour lui.

J’ai profité de mon ancienneté et de certains rapports privilégiés que j’avais avec les matons pour essayer de l’aider sans me compromettre, mais ça changeait pas grand-chose : d’heure en heure il paraissait plus maigre, plus malade, plus triste, plus proche de la fin. Alors j’ai fini par lui dire que j’allais l’aider à faire le mur. Ça a suffi à lui redonner un peu la santé. Chaque jour, je dévoilais des bribes d’un plan qui pourrait peut-être marcher… Lui y croyait à fond et il semblait revivre. Je m’en voulais un peu de faire traîner les choses, j’avais l’impression de le faire marcher, mais plus tard on devrait mettre le plan à exécution, plus tard je m’exposerais à des emmerdements qui ne manqueraient pas de me pourrir le quotidien.

En attendant, il grattait toujours le mur la nuit et il avait toujours pas l’air bien vaillant, mais il allait quand même mieux. C’est l’impression que j’avais en tout cas, jusqu’au jour où on l’a retrouvé pendu avec la corde qu’on avait commencé à tisser pour notre évasion. On n’en avait pas vraiment besoin, je lui avais seulement fait faire pour concrétiser un peu le projet. Pour l’aider à tenir.

Je m’en suis voulu à mort.

Alors pour honorer sa mémoire, j’ai décidé de faire le mur conformément au plan qu’on avait élaboré ensemble. Quoi qu’il arrive. Tant pis. Il me semblait que je lui devais bien ça.

 

Depuis, certains matins, quand je me réveille au son des vagues et que le soleil illumine déjà le petit intérieur coquet que je partage avec un genre de déesse des îles, j’ai besoin d’aller vérifier que la porte n’est pas verrouillée et de faire quelques pas sur la plage pour m’assurer que je ne rêve pas. Mais la plupart du temps je m’aperçois que j’ai quasiment oublié cette foutue vie entre quatre murs et que finalement, j’étais plutôt fait pour vivre libre.

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11 juin 2011

La main verte (Poupoune)

J’avais gagné ce ficus au tombolo de l’école. A l’époque, j’y effectuais un TUC scandaleusement sous-payé, alors pour me venger, à la kermesse, j’avais piqué plein de tickets pour participer à tous les jeux à l’œil et rafler un max de lots. J’avais été carrément minable au tir à sa barkhane, guère meilleure au chamboule-tout et le petit Kevin venait de bousiller la canne pile quand c’était enfin mon tour à la pêche à la ligne, alors il s’en était fallu de peu que je rentre carrément bredouille. Avec le recul, je me dis que ça n’aurait pas forcément été plus mal, mais au lieu de ça, j’ai ramené mon ficus et je l’ai installé au milieu du salon dans un podzol, que je préfère aux pots de plafond, même si au sol on risque plus de se niquer les doigts de pied en cognant dedans…

J’ai jamais été douée avec la verdure, mais vu que j’avais comme qui dirait volé cette plante à un gosse, je me suis sentie un peu obligée d’essayer d’en prendre soin. Alors je l’ai arrosée. Et arrosée encore. Et encore. Ce qui ne l’empêchait pas de mourir à petit feu. Alors je l’arrosais de plus belle. Mais le seul vrai résultat de cet arrosage intensif fut une bonne grosse inondation chez la voisine du dessous, Mona Machin-Truc, une belge au nom imprononçable que tout le monde surnommait Monadnock-le-Zout, même si en vrai je crois qu’elle était d’Ostende.

 Elle a commencé par s’agacer un peu en découvrant ce qui avait causé la perte de son canapé en cuir et de son tapis persan, mais elle s’est radoucie quand je lui ai expliqué gentiment :

- Voyez vous-même, M’ame Mona ! Je fais kopje peux, vraiment, mais valat le résultat : la seule belle plante que j’arrose, finalement, c’est vous !

 Je ne sais pas si c’est de moi ou de la plante qu’elle a eu le plus pitié, toujours est-il qu’elle a adopté mon ficus et s’est découvert une passion pour la botanique alors, avec l’argent de l’assurance pour le dégât des eaux, elle s’est offert un jardin ouvrier dans lequel elle fait pousser des ficus et des chicons. Quant à moi, je tiens désormais chaque année un stand moules-frites à la kermesse de l’école.

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30 avril 2011

jf ch appt + si aff (Poupoune)

 

Mon premier appartement, je l’avais choisi pour y vivre à deux. Coquet, confortable, assez grand pour qu’on ne se marche pas dessus, pas trop pour qu’on ne soit jamais trop loin l’un de l’autre… J’étais jeune, j’étais amoureuse et j’étais sûre qu’il allait s’installer avec moi et m’épouser, puisqu’il l’avait dit. Il ne l’a pas fait. Cette histoire s’est très mal terminée et je ne pouvais pas imaginer de continuer à vivre entre ces murs, alors j’ai déménagé.

Le deuxième appartement, du coup, je l’ai pris minuscule. Une pièce étriquée avec une micro-douche dans un coin et une plaque de cuisson dans un placard. Alors quand j’ai à nouveau rencontré le grand amour de ma vie, c’était un peu étroit, mais je l’aimais tellement que j’adorais être tout le temps collée à lui ! Jusqu’à ce que ça me rende folle… Faut comprendre aussi : arrive un moment où ne plus pouvoir se retourner sans s’enfoncer dans la bedaine de l’amoureux qui ne fait déjà plus l’effort de rentrer son ventre, c’est horripilant. Alors j’ai encore dû partir. On ne peut pas vraiment tourner la page si on reste sur les lieux de l’échec.

Pour l’appartement suivant, j’ai misé sur l’espace, mais cette fois version familiale au lieu de petit nid douillet. J’étais sereine quand j’ai rencontré mon nouvel amour de ma vie : on pouvait presque vivre sans se croiser si on le souhaitait ! D’ailleurs, au bout d’un moment, il ne me croisait pour ainsi dire plus. Et pendant tout le temps qu’il a passé à régulièrement croiser mon frigo et ma carte bancaire, je peux attester qu’il n’a absolument jamais croisé ni l’aspirateur, ni le balai à chiottes. Alors bien sûr…

J’étais abattue, mais pas désespérée, et j’ai continué sans relâche à chercher l’endroit où pourrait s’épanouir l’amour. Mon amour. Maison avec jardin, chambre de bonne, loft, duplex, caravane, appartement avec terrasse… J’avoue que je commençais à être à court d’idée. Alors j’espère que ça ira mieux ici.

Surtout que je ne suis pas sûre de pouvoir changer avant longtemps.

 

 

« La déménageuse » écrouée

 

La jeune femme, que les services de police avaient surnommée « La déménageuse » parce qu’elle quittait ses logements successifs en y abandonnant les cadavres de ses amants malheureux, a été conduite hier à la maison d’arrêt où elle doit purger une peine de 22 ans.

 

 

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23 avril 2011

Une nature simple (Poupoune)

Ma fille à la fenêtre : "Oh ! C'est beau de voir la nature !"

Jugez vous-même...

 

nature

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09 avril 2011

La dernière image (Poupoune)

Derrière mes paupières closes, c’est son joli visage d’ange que je vois. Ses petits cheveux fins toujours emmêlés, ses yeux moqueurs, son sourire édenté d’avoir payé son tribut à la petite souris, son petit menton en triangle, ses sourcils si nettement dessinés qu’on les croirait tracés au feutre. Je la vois avec toujours exactement la même expression. Fraîche, innocente, magnifique. Figée.

Elle a dû changer. Je n’ai aucune idée du temps qui s’est écoulé. Ses dents ont dû repousser. Ses cheveux épaissir. Son regard se durcir un peu. Je donnerais mon dernier souffle pour la revoir. Rien qu’une fois. Voir quelle adolescente, ou peut-être déjà quelle femme elle est devenue. Au lieu de ça je ne vois encore et toujours que cette même image de ce qu’elle était à cet instant précis où mes yeux se sont fermés, pour ne plus se rouvrir, quand cette voiture sortie de nulle part m’a fauchée sur le trottoir. Et je donnerai probablement bientôt mon dernier souffle pour rien.

 

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26 mars 2011

Sang d'encre (Poupoune)

Au fond de l’encrier, un peu de sang séché. Seule trace de l’hypothétique victime d’un éventuel crime qui aurait peut-être été commis ici.

La disparition de la jeune-femme nous avait été signalée quelques heures plus tôt. Ses proches étaient sans nouvelles depuis une semaine. Tous s’accordaient à dire que ce n’était pas normal. Son domicile ne présentait aucune trace de lutte, aucun désordre inhabituel. Si je n’étais pas tombé par hasard sur ces quelques gouttes de sang, on n’aurait sans doute pas poussé plus avant la recherche d’indices.

On a relevé des tas d’empreintes. Et un poème.

Le poème était d’une platitude à pleurer, un genre de déclaration d’amour torturé aussi pauvre dans le vocabulaire que dans la rime, mais il était joliment écrit sur du beau papier épais qui ne semblait venir d’aucun bloc ou cahier trouvé sur place. L’écriture soignée ne ressemblait à rien de ce que notre disparue avait écrit d’autre. Ce que le graphologue a confirmé : non seulement ça n’avait rien à voir avec l’écriture de la jeune femme, mais en plus le poème avait été écrit à la plume d’oie. Et il n’y avait rien dans l’appartement qui ressemblait à une plume, d’oie ou de n’importe quel autre volatile.

On a fait défiler tous les propriétaires des empreintes qu’on avait relevées, pour les interroger et les éliminer de la liste des suspects. Même si on ne savait pas exactement de quoi on aurait pu les suspecter. Restait un jeu d’empreintes qui ne correspondait à aucune relation connue de la jeune femme. On a interrogé tous ses parents et amis au sujet d’un éventuel amoureux romantique et potentiellement transi, mais personne n’avait entendu parler d’un quelconque prétendant. On a donc confié le poème et l’encrier aux scientifiques en espérant qu’ils sauraient en tirer des pistes à explorer et, de mon côté, j’ai poursuivi mes recherches auprès du plus grand spécialiste en poésie que je connaissais : notre médecin légiste. Il était féru de belles lettres et versifiait lui-même à ses heures perdues. Je ne sais pas s’il était bon ou mauvais, mais je suis presque sûr qu’il était le seul à faire rimer « romantique » avec « rigidité cadavérique ».

Quoi qu’il en soit, à la lecture des quelques vers de notre poète inconnu et suspect, quand il a demandé s’ils avaient été écrits à la plume sur papier vélin, j’ai senti qu’on tenait quelque chose.

-          Il y a ce type… un jeunot qui se prend pour Rimbaud parce qu’il a la même coupe de cheveux... c’est son style. Et toute la richesse de ses œuvres tient dans la qualité du papier et la calligraphie. Ça pourrait être ton gars.

-          Et tu le connais comment ?

-          On fréquente les mêmes lieux de perdition.

-          Tiens donc ?

-          Des cafés littéraires où les rimailleurs de mon genre peuvent déclamer leur poésie devant d’autres rimailleurs.

J’aime quand le hasard et la chance font de leur mieux pour m’être favorables. J’ai demandé au légiste de m’emmener dans ces cafés et de me dire en chemin ce qu’il savait du bonhomme.

-          Je dirais qu’il est encore plus mauvais poète que moi.

-          Tu es mauvais ?

-          Ce n’est sans doute pas à moi de le dire. Disons que lui a reçu en plusieurs occasions des critiques plus sévères que moi.

-          Ah… et il prenait ça comment ?

-          Mal. Mais sans doute pas au point de tuer ses détracteurs, si c’est le sens de ta question. Il m’avait demandé conseil une fois…

La chance a continué de nous sourire et dès le premier café, le patron a su nous dire où trouver notre poète suspect : il logeait dans l’appartement à l’étage, alors on est montés le voir.

-          Comme ça, tu donnes des conseils aux aspirants poètes ? Tu dois pas être si mauvais alors…

-          Moi j’ai surtout une matière première originale. Lui… Un type lui avait dit qu’il devrait arrêter un peu les mièvreries et tremper sa plume dans ses tripes plutôt que dans l’eau de rose. Il voulait savoir ce que j’en pensais.

Mon téléphone a sonné en même temps que nous frappions à la porte du poète. Elle n’était pas fermée et des bruits étranges provenaient de l’intérieur. J’ai répondu à l’appel tout en poussant la porte. C’était un gars du labo.

-          On a analysé l’encre du poème.

J’apercevais notre poète, apparemment en train d’écrire. Une jeune femme était assise près de son bureau et…

-          Et ben en fait, c’est pas de l’encre !

… il trempait régulièrement une plume dans…

-          Et vous ne devinerez jamais ce que c’est !

… la fille ? Le ventre de la… Bon sang ! Je n’étais pas bien sûr de ce que je voyais. C’est la voix du légiste qui a confirmé mon impression :

-          Merde. Je lui avais dit que moi, ma plume, je la trempais plutôt dans les tripes de mes victimes, mais… enfin… c’était une image !

J’ai complètement gâché l’effet du type du labo en concluant ses révélations à sa place :

-          C’est du sang.

 

 

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