11 février 2017

Le hobereau (Pivoine)


Du hobereau de campagne, tel qu'on se l'imaginait jadis, en se gaussant, sous les plafonds peints de Versailles et les lustres de l'Ancien Régime, il n'avait gardé que les bottes boueuses. Et si elles étaient boueuses, c'était à cause de cette région impossible. Et c'était à cause de cette guerre -perdue d'avance, ne le lui avait-on pas prédit? Et s'il ne lui restait que cela à défendre ? Lui-même, les autres, et puis une cause, fût-elle perdue d'avance?  

Une journée de combats harassants. Des avancées, des reculs, l'impossibilité de faire donner aux canons toute leur puissance, à cause des replis de terrain, fossés, levées, un pays morose. Il avait imaginé une plaine et le blé à peine coloré, à perte de vue… A la place, il y avait ces ornières emplies d'eau, et le goût âcre de la mort - encore.

Et puis, une nuit de veille, à penser, à se souvenir. De sa prime enfance, il gardait peu d'images, le plus beau moment de sa vie ayant été son retour en France, lorsque les nobles émigrés avaient pu rentrer au pays, et y entamer une vie nouvelle, sous un nouveau régime. Honni par les uns… Servi par d'autres. Sa mère, veuve, s'était remariée. Son beau-père avait une petite fille qui avait été d'abord élevée dans une famille de villageois, républicains et jacobins. Que de malentendus, avant que la famille se resoudât autour de deux petites sœurs. Penser à elles le faisait sourire : tous deux admiraient tellement l'Empire. Une légende dorée… Des victoires. Des châteaux. Des abeilles… Une dynastie. Et puis, et puis, l'Espagne, la retraite de Russie, il ne savait ce qui avait été le pire, mais il était un soldat de Napoléon et il le serait jusqu'au bout.

Son raffinement faisait rire ses compagnons. Son courage faisait taire les quolibets et les médisances. Parfois, on l'appelait… Le divin marquis. Cela aussi le faisait sourire. Mais il gardait un silence pudique sur ses aventures ou ses liaisons. Elles étaient peu nombreuses d'ailleurs. La crasse des champs de bataille et le bruit des détonations le tenaient éloigné des granges de fortune et des étreintes grossières, expédiées dans l'ombre de la nuit.

Il préférait imaginer telle jeune fille d'Angoulême, son pays, plutôt que...

Mais une explosion formidable retentit, en même temps que des éclairs violents et la poudre et la mise à feu faisaient de leur abri leur future sépulture. Le corps projeté à des mètres de là, celui qu'on avait parfois surnommé « le divin marquis », l'officier de grenadiers de Napoléon Ier, le noble apatride qui s'était retrouvé une raison de vivre dans la Grande Armée, le marquis Guillaume de Rochebeau, périt, ne laissant que quelques bouts d'uniforme calcinés, et quelques restes qui disparaîraient bientôt dans la terre grasse du Brabant.

Ni plus ni moins que son aïeul inconnu, soudard ou hobereau, allez savoir, dont ne subsistaient que quelques ossements anonymes, quelque part entre la France et les Pays-Bas autrichiens, là où jadis, il y avait eu Fontenoy.

On était à Waterloo, dans la nuit du 18 juin 1815.

Et Napoléon, extrait à grand-peine du champ de bataille, retournait à Paris.


***


Et voilà qu'ils étaient toute une famille, dans un jardin d'été, réunis pour fêter un anniversaire, les parents, les beaux-parents, le jeune couple, et le nouveau-né, vagissant dans son berceau.

Quelques centaines d'années plus tard, par un bel après-midi de juin, dans un jardin, à Waterloo.

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22 août 2015

Participation de Pivoine

Je n'ose penser à l'état de mes pieds, si je devais parcourir Paris, Bruxelles, Londres, Reims, Charleville-Mézières, Stavelot, Laon, Luxembourg ou Utrecht avec des Louboutin rouges et vernis...

 

Et pourtant, « J'ai des souvenirs de ville comme on a des souvenirs d'amour... »

 

Cette phrase, de Valéry Larbaud, prononcée par A.O. Barnabooth, Larbaud, dont je n'ai lu que « Fermina Marquez » et « Enfantines », malheureusement, a été reprise par mon cher Poète, Odilon-Jean Périer, au seuil du Citadin – son long poème en alexandrins sur Bruxelles.

 

Et moi, qui ai eu une seule paire d'escarpins rouges, tiens, c'est vrai, je les avais oubliés – achetés un jour de mars et que je portais avec une jupe-culotte et un chemisier pékiné - moi, j'en oublie ce que je voulais écrire. Si ce n'est que j'aime le rouge : les robes rouges, les chaussures rouges, les dessous rouges, les murs rouge – foncé – les ongles rouges, mais pas la bouche rouge, cela ne me va pas.

Et les pulls rouges.

 

Donc, j'aime toujours le rouge – autant que les villes.


Et les campagnes. Mais là, dans les forêts et les chemins de bruyères, je suis obligée de marcher avec des chaussures qui ressemblent à des fers à repasser. Comme dans « Le bruit et la fureur » (ou ma mémoire me trompe-t-elle ? Je crois qu'il y est question de chaleur, de suicide et de noyade, mais il y a tellement longtemps que j'ai lu Faulkner!)

 

Donc, j'aime le rouge, et faute de porter des Louboutins rouges, je photographie des ballons rouges.

 

A Charleville-Mézières, où l'on parle du Cabaret vert, cher à Rimbaud.

 

Cabaret vert qui se trouvait dans la campagne près de ou à Charleroi, chez nous...

 

Rouge : texte et photographie : Pivoine à Charleville-Mézières, place Ducale, le 15 août 2015.

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24 janvier 2015

la molécule de l'oubli (Pivoine)

« Quel était votre visage avant que votre père et votre mère se fussent rencontrés ? »

KOAN ZEN, cité par Marguerite Yourcenar, dans « Souvenirs pieux ».

 

Impossible de me souvenir de la cellule apparue alentour de Noël 1956. De deux cellules. Encore moins de l'autre cellule. De leurs bagages respectifs. De la rencontre. Involontaire. Du long voyage dans les tunnels obscurs, de l'arrimage, d'une « activité cardiaque », d'abord et avant tout. Coeur qui s'arrêtera un jour de battre, après avoir donné naissance à un autre coeur qui bat. 

Impossible de me souvenir du début de la vie. Impossible d'augurer de la fin de la vie. Je ne connais que le présent.

Je ne me souviens pas de la salle d'hôpital où je suis née

Je ne me souviens pas des cris qui remplissent l'atmosphère et des vêtements aseptisés du médecin de la sage femme des infirmières.

Je ne me souviens pas de ce que j'ai pu ressentir quand ma tête est apparue dans ce monde de bruit et de fureur

(Mais je me souviens de l'époque où j'ai lu ce livre).

Je ne me souviens pas de mes dernières heures de tranquillité, même si je puis les imaginer quand je me réfugie au fond de mon lit, couvertures sur la tête, avec juste un petit espace frais pour la respiration. Je ne me souviens pas de cette chaleur, mais je sais que j'aime cette chaleur et que j'en ai besoin. 

Et que je l'ai parfois retrouvée au creux d'une épaule.

Et je glissais alors, doucement, dans le sommeil le plus lumineux de la vie.

Je ne me souviens pas de ce moment de combat, pour venir au jour - même si c'était la nuit, je ne me souviens de rien, comme c'est normal. J'ai tout vécu, nous avons tout vécu, sans savoir, sans comprendre, et nos yeux fermés s'ouvraient au monde. De quelle couleur étaient nos yeux ? La femme aux cheveux verts avait-elle des prunelles vertes et cette lumière insondable, venue des profondeurs? 

Quelles fées se penchaient donc sur ce berceau? 

Je ne me souviens pas des paroles anxieuses de ma mère, "Docteur, est-elle viable?"

Je ne me souviens pas de ma grand-mère, qui avait l'âge que j'ai aujourd'hui, et qui est venue me voir.

Ni du froid de la première nuit, ni des paroles rassurantes et douces ni d'un doigt, sur mon front. Je ne me souviens pas de la chambre déserte ni du berceau ni du biberon oublié ni d'avoir souri aux anges ni des rangées de langes propres séchant dans le jardin.

Je ne me souviens pas du premier hiver ni de l'Expo 58 ni des trams 1, 2, 3 et 4, ni du premier anniversaire ni des biberons ni du lait acide que j'aimais, paraît-il, je ne me souviens pas des chansons de ma mère ni de ses larmes ni de ce que je pouvais ressentir, en contemplant sa chambre.

Ni même des pots de confiture qui moisissaient lentement, sur la cheminée.

Cet inconnu commun à toute l'humanité s'arrête pour moi au moment où, malade, l'on m'a conduite dans un hôpital, pour y être soignée. Au moment où dans un lit blanc, en face d'une haute fenêtre de l'hôpital d'Ixelles, j'avais trois compagnes de chambre et un jus d'orange pour goûter.

L'inconnu s'achève au moment où le taxi, une Mercedes, me ramène à la maison, où il gare devant la maison, je sais que c'est ma maison, je me tranquillise, je suis chez moi.

Et j'oublie tout... A nouveau. Jusqu'à bientôt.

Et pourtant, j'ai une vie, une plume, un éternel roman, dans la tête et une chanson et un jardin, et même l'avenue Louise, pour me souvenir... 

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Bruxelles, avenue Louise, 11 juillet 1957 (c) J. Dallons

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03 janvier 2015

Je me souviens (Pivoine)

Je me souviens de deux plats ovales, un bleu, un rose.

Mes parents y disposaient les sandwiches fourrés à de tout, lorsque nous recevions à la maison, chose rare.

Je me souviens de mon uniforme bleu marine, à l'école, jupe plissée, chemisier bleu clair à écusson rouge, pull ou gilet, socquettes blanches, tablier d'un bleu plus indigo, costume de gym importable, béret à pans flottants dans le dos pour aller à confesse et rubans roses...

Je me souviens du cérémonial des "Notes", le samedi matin, quand nous devions faire la révérence devant la Révérende Mère.

Je me souviens d'avoir fait ma communion en mai 68 et d'être allée en vacances en France la même année.

Je me souviens des disques de rock que mon frère empruntait à la Discothèque Nationale de Belgique : Led Zeppelin, Pink Floyd, Deep Purple, festival de Woodstock, John Lennon et le Plastic Ono Band...

Je me souviens d'un train qui quitte Firenze pour Bologne et de ma cousine qui reste sur le quai de la gare.

Je me souviens de la gare Saint-Charles, à Marseille, où nous avons mis mon frère sur le train de Bruxelles, puis, d'avoir musardé dans toute la Provence et de l'arrivée en Arles.

Je me souviens de mon arrivée dans un nouveau lycée, en septembre 1972, de conférences, de récits contre la guerre, de pièces de théâtre, du 11 septembre 1973 et des dimanches sans voitures.

Je me souviens du réveillon de nouvel-an de mes seize ans où j'avais une jupe gitane.

Je me souviens d'un double 33 tours qu'on me prête un 18 décembre, "Léo Ferré chante Rimbaud et Verlaine".

Je me souviens du "oui" de mon mariage et du "oui" de mon divorce qui était un non à ce même mariage.

Je me souviens d'un manteau et d'une écharpe bois de rose et d'une lecture des « Mémoires d'Hadrien », au théâtre Poème de Bruxelles.

Je me souviens d'avoir "flashé" sur les écrits d'un blogueur sur skynet...

Et d'avoir entamé avec lui une conversation qui dure encore.

Je me souviens d'une foule d'époques impossible à énumérer ici.

Je me souviens et pourtant, qui sait ?

Peut-être qu'un jour je ne me souviendrai plus.

***

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29 mars 2014

Rupture intime (Pivoine)

Comme c'est beau ce que l'on peut voir comme ça à travers le sable

Le sable de la mer du Nord, celle qui vous faisait un peu peur, avec ses vagues furieuses - même par temps calme - et qui vous portait, vous et votre bouée Fina. Le sable ? Mais non, sur la plage de Port-Grimaud, certes, il y avait du sable, mais une fois les bateaux à voile dépassés, la pente serrée de la plage vous menait dans une eau bleue et glacée, tellement glacée et dure qu'il vous a bien fallu nager...

Que c'est beau ce que l'on peut voir comme ça à travers le sable

Le sable d'Omaha Beach, dont je ne peux m'imaginer, moi qui y passe un calme après-midi, avec mon fils et mon mari, qu'il fut un jour, des jours, rouge du sang des boys et des G.I. fraîchement débarqués, le 6 juin 1944.

Qu'est-ce qu'est beau ce que l'on peut voir à travers le verre

Le lent filament brûlant et lisse que la souffleuse modèle en forme de hanap, de carafe, de bijou, de vase et de col de cygne...

A travers les barreaux, mais non ! A travers les carreaux,

Les carreaux tout proprets, de la chaumière des parents d'Anaïk Labornez, dite Bécassine, qui trouvait que le verre, ça devait se ranger avec le verre, donc, les carafes et les verres de la maison près de la fenêtre, et les tomates avec les serviettes rouges, et le lait et la crème avec les draps de la maison.

"Tu es comme Bécassine", me disait toujours ma mère (je sais, il faut couper le cordon ombilical), "tu prends tout au pied de la lettre".  Je préfère tout de même qu'on me compare à Bécassine plutôt qu'à Marie Quillouch !

Que c'est beau, le vert, la couleur verte par-delà les barreaux et d'ailleurs les carreaux.

Que c'était beau, la couleur verte de ses prunelles, le gris, le clair, toute la lumière du Lycée de ma jeunesse.

Que c'est beau la vie, la chanson, la poésie, mon crayon Conté, la transparence et la pureté - illusoire désordre de la poésie -

Que c'est beau tout ça...

Sauf quand on rompt et quand la déchirure voile le carreau et le verre et le sable, le sable de vos larmes, d'une épaisseur grise et infinie, infinie comme le Temps.

Mais que c'est beau la vie et même les ruptures, et puis les cataractes aussi, c'est presque la preuve que Qui qu'en grogne, vous vivez !

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01 février 2014

Que feriez-vous si vous gagniez au Lotto ? (Pivoine)

Je n'en croyais pas mes yeux. J'étais chez les quelques amis qui, avec moi, avaient rempli plusieurs bulletins de Lotto. On s'était dit qu'on allait faire ça au moins une fois dans notre vie, s'offrir pour autant d'euros de rêves.

Au début, nous nous étions bien sûr adonnés au jeu rituel: "et toi, qu'est-ce que tu ferais si tu gagnais les 59 millions d'euros?"

Les réponses fusaient, genre, partir en vacances, acheter une autre maison, aider la famille, les amis, partir en Jordanie, au bord de la mer Morte, pour une cure de thalassothérapie. Acheter une voiture (mais alors, pour ce qui me concerne, je devrais également engager un chauffeur, ou plutôt, une chauffeuse, ne soyons pas sexiste!) Devenir mécène. Protéger les arts, bref, et après ? Oui, après! Que ferait-on de tout cet argent ?

Les boules roulaient, roulaient, roulaient, leurs couleurs étaient jaunes, vertes, rouges, mauves, turquoise, arc-en-ciel, et les chiffres se mettaient en place, glissaient dans le couloir, tombaient dans le réservoir ! 8! 4! 9! 2! 21! 28! 36! 590! 2305! 1! Un à un, les nombres que nous avions sélectionnés apparaissaient sur notre écran. Nous étions médusés... Médusés de chez médusés. Tétanisés! Bloqués sur nos chaises... Embarrassés de nos propres personnes. La bière achevait de s'aplatir dans nos verres, le vin du cubi avait soudain une insupportable odeur de vinaigre, avec une couleur violette plus que suspecte, les chips 365 étaient mollasses, rien ne nous semblerait trop beau désormais, trop bon, trop, trop, trop...

Le temps passa.

Qu'allions-nous faire avec tout cet argent ?

Et puis, petit à petit, une idée se fit jour. Nous n'étions que des profs. Prof de français, prof d'histoire, prof d'anglais, de néerlandais, de wallon, de breton, de finnois, de romanche, d'italien, de grec et d'allemand. Voire d'ivrit et d'hébreu. Des profs de civisme, d'éducation à la citoyenneté, de gym (ne soyons pas raciste!) et de cuisine... De morale, de religion protestante, de religion islamique. De math, sciences et dessin. Et même de bibiothéconomie.

Une école ! On allait ouvrir une école ! Elle serait privée, évidemment. Puisque nous n'étions pas l'Etat - ni même la Communauté française, pas même la Communauté Wallonie-Bruxelles-cantons rédimés, Région flamande, wallonne et bruxelloise, communes à facilités et villages en carton-pâte coupés par la ligne du Temps.

Une école ! Comme Maria Montessori. Comme Amélie Hamaïde, Comme Ovide Decroly, comme Célestin Freinet. Une école pour être heureux. Une école où ceux qui auraient les moyens aideraient ceux qui ne les ont pas, une école où l'on apprendrait dans la joie, dans l'acceptation de l'autre, de tous les autres, une école où les problèmes de discipline se résoudraient comme par enchantement, une école où les livres de comptes tomberaient tous justes à la clôture de l'année comptable. Une école où la cantine proposerait toujours des frites avec des barquettes de concombre au saumon le vendredi, une école avec des en-cas low-food et de la cuisine du monde entier, une école avec des voyages scolaires en Grèce, à Rome, en Inde, en Roumanie, en Egypte, en Iowa et à Vienne, une école avec des "cheerleaders" douées d'un Q.I et E. impressionnants, une école, mais comment l'appellerait-on, cette école du bonheur ?

Oui, comment l'appellerait-on ?

Ceci pourrait faire l'objet d'un prochain défi, non ?

Trouver le nom et raconter la vie de l'école de vos rêves ?

 hamaide

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30 novembre 2013

Participation de Pivoine

Récolte d'automne



PREMIERE :

Impressions d'octobre...

Conversations multicolores

Le velours cramoisi se relève, les trois coups retentissent.

Trois amours en un automne

Egalent le feu la glace

Et l'arbre nu.

(Parc Solvay, La Hulpe, Brabant wallon)



***



DEUXIEME :

Comme la grippe connaît des pics de fièvre,

Des douleurs profuses et des réveils à l'eau de Cologne,

L'amour a ses décollages de fusée, ses atonies de sensations

Et ses abîmes démultipliés, comme des miroirs...



Maison d'Erasme, Anderlecht.



***



TROISIEME :

Champignon Bon pasteur Bon beurre Belles couleurs

Automne Mot menteur

Amour Et saule pleureur ...



Parc Solvay, La Hulpe, Brabant wallon



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26 octobre 2013

Chez le receleur (Pivoine)

Trois heures de route aller-retour pour visiter une expo !

C'est par cette douce folie que nous avons commencé notre week-end.

Une lointaine connaissance y exposait ses sculptures. Confiseur de renom, à Bruxelles, ses youftes aux pralines meringuées et ses bavaroises houppées de bleuet ont fait fureur, le samedi, à quatre heures.

Après une folle traversée de Bruxelles, à la nuit tombante, nous sommes arrivés dans un ancien garage, reconverti en lieu d'exposition alternatif, mais pourquoi alternatif ? Du garage, il n'y avait plus qu'une vague odeur de caoutchouc tordu, de balandrans dégraissés, de palplanches figées... Et des ustensiles à vocation continue. Non, pardon, inconnue.

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Cela tenait aussi de la succursale des compagnons d'Emmaüs. Ou des célèbres Petits Riens où l'on trouve rêve, vaisselle et vêtements à bon marché. Des paquets de virebouquets traînaient dans un coin. Coin tellement sombre qu'on eût pu y jouer à la barbacole sans se faire prendre. Et aussi au hoca. On se serait cru chez un receleur. Et puis des lustres, des armoiries, des ustensiles bizarres, un soleil en bois XIV, des fauteuils club en cuir, des virebouquets versaillais à poser sur les tables...

Au milieu de tout cela, trônaient les oeuvres. Graffes, tags, aquarelles délicates, puzzles de ville, sculptures monumentales, photographies, portraits écossais, oeuvres au bic, (mais combien de paires de bics à un euro faut-il pour faire un dessin d'1 mètre sur 2,5?) Et des mosaïques. Débutantes. Patience, patience dans l'azur !

Tiens, voilà qui m'a fait penser à mes amies mosaïstes.

Et puis, et puis, le tour était vite terminé. Nous voilà rendus à la circulation du vendredi soir, puis, à l'appartement -bien trop silencieux.

Si vite! Trop vite! Et si Bruxelles, traversée aux lueurs de la nuit, pouvait me re-raconter les années quatre-vingts... Les cinémas de l'avenue de la Toison d'Or... Le Capitole, l'Empire, les galeries... Chez Libris... La Danish tavern... Translucides gin fizz et lagons bleus, assiettes de smoerrebrods... Le Styx, les Galeries, le Nemrod (qui avait une réputation de lieu de rencontre, légende jamais vérifiée) Et le Pluriel et l'Arlequin, 'boîtes' aussi vite fermées qu'ouvertes... Et le milk bar dont les miroirs vous démultipliaient.

Que s'est-il passé?

Une full fulgurite ?

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11 mai 2013

"Lettre à un jeune auteur-compositeur" (Pivoine)

"En lui, j'appréhendais ma secrète blessure.
 
Ainsi devenait-il mon frère. Ce qu'il nous montrait, de sa révolution intime, avec tant de simplicité, je l'avais mille fois souffert, sangloté, hurlé. Lui, il le disait mieux que moi. Il le chantait, comme une évidence.
Avec une économie de gestes, bouleversante.
 
L'art, c'était -je le savais- de transcender le drame intime. Celui de générations d'êtres vivants, depuis la nuit des temps. Et l'indiscret projecteur, braqué sur lui pouvait bien la livrer, cette fêlure, au monde entier. Et la mienne, demeurer secrète.
Nous avions cela, en commun. Les mots. Lui, la musique l'accompagnait. Jadis, la musique m'avait inspirée. A nouveau, comme au détour des paillettes et du décor, je la percevais, cadeau de l'imprévu !
 
En quel lieu de nous-même résidait le gouffre? Etait-il né avec nous, était-il plus ancien que nous? De quoi s'était-il alimenté? De notre trompeuse insignifiance? De notre pauvreté? De la difficulté d'être? D'être soi? Comment l'avions-nous abordé? Apprivoisé? Surmonté? J'avais passé des heures de ma vie à écrire. A lire. A peindre avec fureur et peine. Dans la solitude de ma maison. Et lui, il chantait. Partout. Mais nul ne le savait. Et pour moi, tout d'un coup, il a été tard, trop tard. Mais qu'importe? C'est ainsi. Ce fut ainsi. Je l'ai accepté.
Pour moi, mais pas pour lui.
 
Alors, quand je l'ai vu, et écouté, avec tout ce qui émane de lui - et que je sens tellement proche de moi, j'ai eu envie de dire merci. De dire combien il m'a émue. Et de répéter qu'il est heureux, et bon, que la jeunesse s'empare de ce flambeau-là pour le porter au-delà de nous.
Voilà, j'ai chaud au coeur. Depuis quelque temps, il offre -sans s'en douter- des plages d'émotion. Je sens la vibration, là, au creux, chaude et sensible. Et même si mes mains restent vides, désormais, vides de couleur, vides de mots, le monde, lui, continue et continuera de vivre par cette respiration, la sienne, et, par des millions d'autres, encore et encore! Dans le frémissement des violons, la succession des tempo, le fracas des cordes et les vives lumières de la scène.
 
Le monde! Mon univers, unique, sacré: celui de la passion faite art...
 
Faite voix."

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05 janvier 2013

L’armoire KewLox (Pivoine Blanche)

Le jour où l’armoire KewLox débarqua chez mes parents, vers 1976,  il y eut, à la maison, et pour longtemps, du MDF et des traverses en bois brut, à peindre, et d’horribles fers cornière mats verticaux.

Et puis, les portes devinrent rouges, les fers cornière restèrent laids, mais les traverses en bois s’habillèrent de noir, d’autres parois, de bleu, et des traverses de blanc.

 

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Ce meuble se construisait selon un principe très simple. En 1958,  un ingénieur anglais du nom de Kewley avait inventé un procédé d’assemblage de pièces de bois et en avait déposé le brevet. Le nom « KewLox » a donc pour origine le « Kewl-» du nom de son inventeur et le « -lox », du verbe anglais « to lock » qui signifie « verrouiller ». Lorsque Jacques Le Clercq, négociant en produits métallurgiques bruxellois, découvrit ce procédé, il en acquit la licence d’exploitation pour le Benelux et commença la production des premiers meubles.

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Lorsque je disais à mes parents que je trouvais ce meuble affreux, mes parents me rétorquaient qu’en 1960, l’entreprise avait présenté le meuble au Salon des Inventeurs de Bruxelles et remporté la médaille d’or. Et c’est vrai, le meuble kewLox le plus basique, à deux étages, trônait en bonne place à la Salle d’exposition du design belge, galerie Ravenstein.

A mes yeux de petite Bruxelloise amoureuse de sa ville, ce lieu était le symbole même de la contemporanéité que j’aimais d’instinct, étant enfant.

Les meubles KewLox, ce furent aussi de longues stations dans les magasins et l’entrepôt de la rue Wiertz, aujourd’hui détruits pour faire place à « l’Europe ». Nous disons « L’Europe », comme les Européens disent « Bruxelles » pour parler des décisions de la Commission et du Parlement. Le garde-meubles de la s.a Office des propriétaires subit le même sort, de même que les ateliers d’artistes ixellois, nombreux en ce coin-là. Tout comme l’ancienne gare du Quartier Léopold – symbole même du départ vers les Ardennes, Liège, l’Alsace et la Suisse.  

Mes parents devinrent fans. On eut un petit bar kewLox en verre et miroirs. Des armoires de rangement. Des bibliothèques. Plus tard, ce petit bar m’échut pour y ranger de la verrerie. Je l’ai abandonné lors d’un déménagement, il m’arrive de le regretter… Et comme, entretemps, la production s’étant diversifiée, il y eut des fers cornière habillés de blanc, de noir, de brun, d’alu brillant, des pastilles de toutes les couleurs pour fermer les portes, des tiroirs, des garde-robes,  c’est ce que j’achetai pour la chambre de mon fils. Et pour classer mes livres, de plus en plus nombreux. Et mes classeurs. Et ma vie.

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Mon ex-mari appelait cela « le Jeans du meuble »…

Et mon fils est devenu, à son tour, un bon monteur et remonteur d’armoires KewLox.

Chez un ami sculpteur, décorateur inspiré à ses heures, un petit meuble, tout pareil à l’armoire de la salle d’exposition du Centre du Design bruxellois, était revêtu de fresques représentant des faunes dans la forêt profonde. Je rêvais. Ses flûtes de Pan faisaient la nique à la modernité. Et son passé, qui semblait ressembler au mien comme un frère, habillait le présent.

On dit le KewLox garanti à vie. Et c’est vrai qu’il vous suit de déménagement en déménagement. Mais en perdant parfois quelques millimètres d’éclats. De Bruxelles-Ville à Ixelles, d’Ixelles à Anderlecht et finalement, d’Anderlecht à Genval… Où il faut parfois un couteau à peintre, une chaussette douloureuse à force de recevoir des coups de marteau,  un maillet en caoutchouc et …

Beaucoup de patience pour le remonter…

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