09 juin 2018

Feu d’artifice (Pascal)

 

A toute berzingue, nous avions atteint nos postes de combat ; comme les autres, je m’étais jeté hors de ma bannette, j’avais sauté dans mes godasses et je m’habillais en courant. Deux minutes quatorze pour gagner son poste, c’est long quand l’ennemi a déjà pointé ses armes sur nous ; si vous aviez vu notre fourmilière agitée par les ordres impératifs lancés dans les haut-parleurs ! Tout le monde avait rejoint ses attributions, bien avant ce temps imparti. Véritable feu follet, perché dans la mature, j’observais les faits et gestes du navire ennemi…
Jeu de guéguerre habituel, chatouillement d’ego ou mise en situation des forces en présence, nous avions dû approcher trop près d’une terre ennemie. Là-bas, ignorant tous les codes maritimes, un hydroptère antagoniste menaçant nous sommait de quitter ses soi-disant eaux territoriales ; il avait dégagé ses tubes lance-torpilles, armé ses mitrailleuses et il nous balançait nerveusement ses messages en morse lumineux…  

En entrouvrant une tape de hublot, je surveillais les manœuvres du belligérant…
De l’angoisse ? Un peu, quand même ; à la recherche d’informations, nous étions sur le qui-vive, écoutant tout ce qui pouvait se dire ou s’entendre dans les coursives. Au remue-ménage du poste de combat, il régnait maintenant une étrange torpeur sur le bord.
Démonstration de force et manœuvres d’intimidation, nous aussi, nous avions fermé nos écoutilles, pointé nos canons, découvert nos tubes lance-torpilles. Dans la célérité des mécanismes, les télépointeurs avaient cherché leur cible, l’avaient repérée, l’avaient rentrée dans leurs systèmes de guidage ; nous étions comme un hérisson en boule, paré à l’attaque, avec toutes nos épines orientées sur l’ennemi…  

De l’avant à l’arrière, un épais silence avait envahi le bord ; nous étions les oreilles du navire cherchant à anticiper le futur avec nos perceptions à l’affût du moindre bruit. On entendait seulement les craquements du bateau, les frottements des vagues contre la coque ; on s’entendait même respirer. Parfois, il y avait des crachotements dans la radio du chef de tranche ; les échanges étaient précis comme les derniers ajustements d’une machinerie bien huilée. Nous, on le regardait intensément comme s’il avait tout à coup les réponses à tous nos questionnements…  

Dans une tourelle de 127, à côté d’un solide artilleur, je comptais les obus perforants qu’il organisait dans son rack… Le cliquetis automatique des chaînes de chargement dans la noria conférait à l’ambiance tendue un sentiment de puissance mêlé d’autant de fragilité et les douilles s’amoncelaient dans le barillet géant ; pour me réconforter, je me disais que les canonniers du bord cherchaient les meilleurs « pélots »* pour charger leurs culasses… 
C’était évident ; le pacha ne s’en laisserait pas compter ; ce n’est pas notre cinq galons or qui fuirait devant cet adversaire belliqueux surgi de nulle part. Chacun de nous était à son poste ; même si j’avais oublié de lacer mes godasses, le bateau, lui et nous, nous ne faisions plus qu’un et il le savait…
Tout là-haut, le détecteur de veille tournait obstinément ; il était comme une toile d’araignée capturant tout ce qui se tramait dans nos alentours. Au CO, je visualisais la tache obsédante du bateau adversaire que nos radars balayaient sans relâche… 

Nous avions stoppé les machines ; le bateau roulait doucement, bercé par des vagues caressantes. A cause de cette mer trop bleue, si ce n’était ce terrible climat d’hostilités manifeste, on aurait pu penser à une gentille croisière sur l’Adriatique… 
Parce que, c’est beau, la mer Adriatique. Au grand large, poussés par quelques zéphyrs, il y flotte des parfums de terre aux sensations capiteuses ; on y retrouve des senteurs de rochers chauds, des effluves de garrigue mouillés de rosée et des arômes de miel et d’épices rares. La couleur de l’eau ? Tantôt bleu caraïbe, tantôt bleu cobalt ou encore turquoise, on imagine les fonds marins bordés de sable blanc, d’algues émeraude et des courants profonds aux reflets safran. Mais nous n’étions pas dans le dépliant engageant d’une croisière touristique, celui que ma femme me tend résolument quand on parle vacances… 

Sur la plage arrière, planqué à plat ventre derrière une bite d’amarrage, je nous cherchais le meilleur angle de tir… Les six lourds canons des trois tourelles de 127 étaient ostensiblement dirigés sur l’embarcation adversaire ; ils étaient comme des doigts tendus et vindicatifs annonçant à l’ennemi une terrible punition imminente. Profil bas, n’importe qui de sensé aurait fait machine arrière devant notre détermination impérieuse.
Sur la passerelle, nos grosses jumelles étaient aussi braquées sur le bateau d’en face ; on observait les moindres mouvements sur le pont. On aurait pu donner un âge à chacun des marins figés dans leur attitude hostile ; ils étaient aussi jeunes que nous. La partie de poker avait commencé ; un seul éternuement, une toux mal interprétée, un geste déplacé, et notre pacha aurait balancé la purée…  

En quête de notoriété, et si le « vieux » était en mission personnelle d’une nouvelle fourragère, d’une nouvelle médaille du Mérite ? Et, coup de folie, s’il avait pété les plombs ? Et s’il avait pris seul la décision d’aller affronter ce pays et ses alliés pour ajouter des étoiles à sa manche ?!... A force d’escales solennelles, de sabre devant le nez, de commander des bateaux de guerre, de lire des livres sur les batailles navales, Légion d’Honneur et distinction suprême à la clé, il s’était peut-être grisé d’abordages, notre vénérable commandant ! Allez penser dans la tête d’un cinq galons or, vous !... A côté du pacha, j’essayais de traduire les rictus de son visage cireux ; j’avais beau passer et repasser devant lui, il ne me voyait pas comme si j’étais dans un mauvais rêve…  
Brûlant de fièvre, cette conclusion funeste me ratatina sur place ; je rentrai la tête dans les épaules car tous les projectiles du bateau ennemi allaient me tomber dessus. Je vérifiai encore la bonne fermeture de mon gilet de sauvetage ; il me piquait le cou comme une couverture trop rêche…  

Qui allait tirer les premiers ? Qui engagerait le début des hostilités ? Dans les gros titres des journaux du monde entier, je voyais déjà le nom de mon bateau inévitablement envoyé par le fond, avec le trombinoscope jeunot et souriant de tout l’équipage disparu ;  malheureusement, dans les journaux varois, on l’avait déjà vu… en d’autres temps.
Des survivants ? Il n’y en a jamais ! Témoins dérangeants, aux supplices des explosions, des brûlures et de la noyade, ils disparaissent corps et âme dans les abysses !... Au paradis des Marins, y a-t-il des bateaux de guerre, des pays étrangers, des convictions à défendre, des bons et des mauvais ?...

Nous étions prêts ; on attendait quelque chose qui ne venait pas ; bluff crispant, c’était un duel à distance où chacun des deux protagonistes cherchait à impressionner l’autre. De feu, de fer et de sang, l’accident diplomatique était paré dans nos affûts… Tout à coup, ça a pétaradé de partout ! C’était l’apocalypse ! Ces salauds, ils envoyaient des fusées éclairantes dans tous les azimuts ! Elles explosaient dans le ciel en l’inondant de toutes les couleurs ! Aussitôt, le pacha a riposté ! Comme des gros pétards de célébration, j’ai distinctement entendu la salve impétueuse des six coups de canons ! J’ai failli chavirer, tomber de mon lit ! J’ai entrevu la Mort ! Elle était nue !... Ma femme est allée refermer les volets de la chambre ; dehors, on tirait le 14 juillet…

Feu d'artifice

 

*Pélot : projectile
*Vieux : commandant

 

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26 mai 2018

Les avions de papier (Pascal)


Quand mon frère a continué ses études universitaires du côté de Grenoble, je me suis retrouvé tout seul dans la chambre des garçons. Ma chambre ! Mais c’était un véritable terrain de jeux ! Quand je fermais la porte, j’étais chez moi, j’étais dans mon monde…
(C’était défendu de fermer la porte parce que maman n’entendait pas les bêtises…)

Sur le bureau-porte-avions de mon frère, j’avais confectionné des escadrilles entières d’avions de papier ! Les exercices de pliage, c’était en catimini, dans mon hangar de montage ; fusées, planeurs, biplans s’alignaient sur le pont d’envol.
Tous mes cahiers d’école se réduisaient comme peau de chagrin quand je m’employais à leur construction méticuleuse ; d’après mes calculs, ceux qui volaient le mieux avaient leurs feuilles immaculées de toute encre, de toute marge et de tous carreaux, grands ou petits. Avec les doubles-pages, j’en confectionnais des plus grands ; ils étaient mes bombardiers !
Je les avais coloriés dans l’ordre de mes batailles aériennes ; naturellement, cocardes et croix gammées se battaient dans le ciel de ma maison. Parfois, j’en brûlais un pour faire comme s’il avait été touché en plein vol ! J’en froissais d’autres, j’en déchirais aussi ! Je concassais les ailes et les carlingues et c’était des accidents de guerre !...

C’est fou tout ce que l’on peut faire avec un avion en papier. Quand j’en lançais un dans le couloir de l’étage, il planait un instant autour de la grosse ampoule ; après un demi-tour, il s’engouffrait dans les escaliers en rasant les marches, il partait heurter les coins des murs ou il se posait en catastrophe sur les habits des portemanteaux ! Parfois, il disparaissait dans le hall avec des circonvolutions de planeur curieux. Un jour de beau temps ou de courant ascendant, j’en ai même retrouvé un qui avait atterri sur la table de la cuisine ! Autant dire, à dix mille kilomètres du porte-avions de ma chambre !
J’étudiais ses comportements en vol, sa façon de s’incliner ou de piquer du nez, son aisance à planer ou à tourner, ses exécutions acrobatiques ou ses dégringolades de kamikaze. Pour parfaire son vol, je soufflais mon haleine prometteuse sur la pointe de mon avion !
Après l’atterrissage, je le récupérais et je peaufinais mes réglages de traînée et de portance. Ceux qui volaient le plus longtemps avaient la faveur de mes plus beaux coloriages. Je passais des heures à fignoler les plis, les becs, les empennages, les gouvernes. Tout l’après-midi du jeudi ne suffisait pas à mes jeux d’aviateur !

Et la check-list sur la piste d’envol ?!... De la mobylette de mon frère à la voiture de mon père, en passant par le camion des poubelles, j’imitais tous les bruits de moteur que je connaissais ! Au ralenti ou vrombissant, j’exécutais les manœuvres de décollage avec une application millimétrée. Souvent, je le gardais dans la main et nous allions visiter les panoramas de la maison. Aux livres de mon frère, ceux de Saint-Exupéry, sur les étagères, les Courrier sud, Vol de nuit, Pilote de guerre ou Le grand cirque de Clostermann, j’étais le pilote émérite de tous les avions !

Les couvertures tire-bouchonnées du lit, c’étaient des montagnes élevées, des forêts et des campagnes sauvages ; les draps défaits, c’étaient des tempêtes d’écume sur des vagues océanes. Moi, je ronronnais avec mon avion dans la main ; je promenais dans tout l’étage comme si je visitais des paysages. Quand une de mes sœurs me parlait, je devais me poser avant de lui répondre.

On descendait les escaliers ; avec mon avion préféré, je surfais sur les arrondis de la rampe ou je slalomais entre les balustres. Il m’emportait dans des cascades vertigineuses où seuls les bruits de ma voix-moteur répondaient aux échos du couloir. Lampe allumée, c’était le jour, lampe éteinte, c’était la nuit…  

Sur les dernières marches, on rasait les manteaux accrochés à la patère. Les bruits des wc, c’était les chutes du Niagara, le carrelage du hall, c’était le désert du Sahara ; pour refaire le plein, je me posais sur la table de la salle à manger. Bien sûr, elle ne devait pas être encombrée par des livres et des journaux ! Sur la pointe des pieds, je me voyais dans le grand miroir. Au-dessus de ma tête, je contemplais mon avion dans une autre perspective de lévitation. Je montais sur une chaise pour l’envoler encore plus haut !
Après quelques passages en rase-mottes, le long du parquet ciré, on allait jusqu’à la fenêtre entrouverte pour regarder le temps du dehors. Entre les doigts, je serrais un peu plus mon petit avion car j’avais toujours peur qu’il lui prenne l’envie de s’envoler pour de bon. Le soleil illuminait son fuselage ; derrière la vitre, il avait plein de reflets tellement difficiles à colorier quand je le rapportais au hangar d’entretien du porte-avions. La tapette dans une main, mon avion dans l’autre, on partait à la chasse aux mouches !...Il fallait voir les poursuites, les piqués, les acrobaties, les tirs en rafales !...

On planait un moment dans la cuisine jusqu’à ce que l’ouragan de maman, en plein repas, me somme de déguerpir de son tablier. Du côté du placard, c’était des senteurs capiteuses de vanille, de réglisse et de cannelle des pays lointains ; au-dessus des casseroles bouillonnantes, c’était des volcans de vapeur chaude ; près de l’évier, on sentait la fraîcheur de la cascade du robinet. On s’échappait en fonçant au garage et je bombardais le chien avec quelques sifflements, quelques gentils coups de pied dans sa niche, quelques caresses appuyées avec ma main libre.
Dans le grand vide de la voiture absente, on survolait la banquise du glacis, on frôlait le portail, comme pour donner l’envie à mon père de rentrer plus tôt, et on repartait à l’aventure du sens inverse. Enfin, après d’autres péripéties de vol, on se posait sur le bureau-porte-avions de ma chambre ; j’avais la bouche fatiguée d’avoir tant ronronné, tant postillonné, tant crié son moteur exalté. Je le garais à côté des autres ou sur les livres de Saint-Exupéry, comme si, moi aussi, j’étais un héros des airs…

Quand mon père rentrait du boulot, j’oubliais mes jeux d’aviateur et je fonçais à sa rencontre. Pourtant, je dévalais les escaliers en écartant les bras ; je volais dans la descente et, j’en suis sûr, je ne touchais plus les marches…

Comment pourrais-je raconter tout cela à mes petits-enfants ? Autant qu’ils le lisent ici, avec ces souvenirs allongés d’encre brodée, quand je ne serai plus là, quand je serai planant dans le Ciel et les étoiles, avec… mon petit avion en papier…

Avions de papier

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19 mai 2018

La fête des chandelles (Pascal)

 

Avant le repas du soir, m’man préparait les crêpes. A la Chandeleur, elle n’avait pas son pareil pour les faire sauter dans la poêle. Ce jour-là, plus qu’un autre, aux premiers parfums de la goutte de Grand-Marnier dans la pâte jusqu’à la cuisson, il y avait de la magie dans sa cuisine et une bonne humeur contagieuse courant dans toute la maison. Je crois que c’était une récompense générale, au confluent de notre sagesse, de nos chambres rangées, des devoirs appris, des bons points et des images qu’on avait ramenés de l’école. On venait même lui réciter quelques vers de récitation pour lui prouver notre bonne foi et l’aider moralement, pendant son labeur…

Avec la louche à soupe, en un tour de main, elle étalait parcimonieusement sa pâte dans la poêle ; avec un coup de poignet adroit, elle s’arrangeait pour que toute la surface de l’ustensile soit imprégnée ; pour une fois, je la trouvais sympa, cette grande cuillère…
Sur la pointe des pieds, je surveillais la cuisson ; des cloques inquiétantes se formaient sur la pâte comme si l’air voulait empêcher la crêpe de cuire. Sans façon, m’man les perçait avec sa spatule en bois. Ailleurs, les bords se dentelaient de mordoré et, enfin, la peau de la crêpe brunissait avec, ici et là, des taches noirâtres comme des grains de beauté ; m’man donnait des couleurs aux cratères de la lune…  

Tout à sa surveillance, elle tapotait, en inclinant la poêle sur son feu, pour que la crêpe ne s’accroche pas. Puis venait l’instant grandiose, le tour de prestidigitation, le retournement tant attendu de la crêpe ! Même si on avait Pinder, en noir et blanc dans la télé, même si Monsieur Loyal, en grande tenue d’étoile filante, annonçait les funambules, admirer maman à l’œuvre au milieu des couleurs de sa cuisine, recompter les crêpes succulentes s’empilant dans l’assiette, sentir tous les parfums suaves environnants, c’était un autre cirque bien plus envoûtant… 
A la une, à la deux, à la trois ! M’man et sa poêle ne faisaient plus qu’un ! D’un geste savant, elle envoyait balader la crêpe dans les airs ! Saut périlleux avant, saut périlleux arrière ! Sur le côté ! Sur l’autre ! Dans le silence extraordinaire de la cuisine, la crêpe voltigeait dans les airs ! M’man était aux aguets ! Rien n’aurait pu détourner son regard de son œuvre de rattrapage ! Elle était à la fois équilibriste, clown, dompteuse de crêpes, jongleuse ! De rire ou de dépit, elle avait des petites exclamations pour signifier la relation fugace entre sa poêle et cette crêpe aux allures tellement acrobatiques ! J’apprenais même des nouveaux gros mots ! Tout l’art de la manoeuvre était qu’elle retombe bien à plat dans son escarcelle !...
Vite ! Vite, la deuxième arrivait déjà à la fin de sa cuisson ! Il faut dire que m’man s’employait avec deux poêles ; ce qui était de l’amusement pour moi était un véritable travail pour elle. Il ne fallait surtout pas la perturber pour ne pas emmêler sa cadence ; elle ne comptait plus ses brûlures aux mains et aux poignets. Avec un essuie-tout tampon, elle badigeonnait les poêles avec de l’huile avant de laisser couler la pâte onctueuse et tout recommençait…

La féerie était dans cet antre fantastique; il y flottait des effluves indéfinissables, de ceux  qu’on ne retrouvera plus jamais pendant toute son existence. On les cherchera vainement, on aura beau fréquenter des cuisines, relever la tête, tendre le nez, renifler dans le vent, solliciter un courant d’air d’enfance, jamais on ne le retrouvera. Pourtant, il est là, stocké dans notre mémoire olfactive mais il est comme une graine qui n’a pas d’eau. Colorés, chantants et parfumés, ces instants uniques et précieux sont tout l’or de notre patrimoine…

Moi, je dévorais les ratées, les trop cuites, celles qui s’étaient repliées en vol et qu’on ne pouvait plus décoller, celles qui s’étaient découpées sur le rebord de la poêle, celles qui retombaient à côté et qui se déchiraient sans possible réparation ! Comme un petit rapace affamé, je tournais derrière les plumes de son tablier, à l’affût de la moindre anomalie de fabrication ! Je crois que m’man, elle en ratait exprès pour que je puisse en profiter ; elle me grondait pourtant en me disant que je ne mangerais plus rien au souper, tout à l’heure…  

Dans une assiette, les crêpes vaincues s’empilaient lentement ; c’était rassurant de voir cet amoncellement de soleils baigné de vapeur odorante. Six à table, il fallait prévoir le stock… Quand il restait de quoi en préparer quelques-unes dans son ramequin, m’man nous appelait tous, y compris mon père, pour qu’on fasse sauter notre crêpe. Ho, m’man, elle n’était pas numismate ; chez nous, on n’était pas assez riches pour collectionner l’argent. Dans son placard, elle avait une petite pièce en or, un Napoléon, qu’on devait placer dans la main gauche pendant qu’on faisait sauter la crêpe, avec la main droite. Il était tout chaud, ce Napoléon, tant on mettait de l’application en serrant le poing.
En cas de victoire, c’était la richesse et la prospérité pour toute l’année ; moi, j’étais déjà riche d’avoir toute ma famille et la seule prospérité que je pouvais réclamer, c’était qu’il tombe encore… deux ou trois bouts de crêpes… Chacun notre tour, nous devions nous exécuter à ce rituel de Moyen-Âge ; m’man m’aidait et je réussissais toujours…

A la fin du repas, quand les crêpes arrivaient sur la table, il y avait un grand « ha » de satisfaction générale. On n’avait pas Roger Lanzac dans l’assiette mais monsieur Grand-Marnier en belle tenue parfumée, pour occuper notre gourmandise.
Avec du chocolat « Poulain » en poudre, de la confiture, du miel ou du sucre, on étalait soigneusement notre assaisonnement puis on enroulait solennellement notre crêpe.
J’aimais bien quand le sucre craquait sous les dents ou quand la confiture s’échappait par les trous de ma crêpe ; les mains collantes, avec des petits coups de langue adroits, j’essayais de contenir ces geysers impromptus de marmelade. Au grand désespoir de mon père, quand on riait, la poudre de chocolat s’envolait de notre bouche en un vrai nuage brunâtre de crêpe sans filtre ! Oui, cette petite pièce en or était un vrai porte-bonheur puisque nous étions tous heureux autour de notre grande table, à célébrer… « la fête des chandelles »…

 

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12 mai 2018

Les cymbales à coulisse (Pascal)

 

Adam Delay était troisième mirliton, au grand orchestre des Eaux et Forêts, entre Maurice, le détenteur des cymbales à coulisse, et mademoiselle Lucie, l’émérite joueuse du triangle à percussion. Ha, cette Lucie, il n’avait d’yeux que pour elle mais que pouvait envisager un simple mirliton dans cette chorale instrumentale ? Un solo ? Une composition pour bigophone ? Il vibrait pour elle ! Il avait beau suffoquer tout ce qu’il pouvait, notre mirliton, elle l’ignorait avec tous ses « ding ding » ! Quand elle le regardait, ce n’était que pour lui signifier qu’il avait soufflé de travers…  

 

Vint se joindre, au grand orchestre, Huguette, une joueuse de Daxophone ; elle avait sa façon d’enflammer ses notes et de captiver l’ambiance avec ses mélodies extraordinaires ! Il n’en fallait pas plus à notre Adam pour tomber sous le charme d’Huguette et de son idiophone ! Lucie, n’étant plus l’objet de toutes ses attentions, devint jalouse… Mais, les avances d’un mirliton, elle n’en avait cure, la belle Huguette ! Seules comptaient ses compositions ! Elle n’avait que du dédain pour le troisième mirliton ! Quand elle le montrait du nez, ce n’était que pour le rabaisser…

Monsieur Dupupitre, le chef d’orchestre de la formation, s’enquit d’une harpiste, miss Emilie ; avec sa lyre en bandoulière, elle arrivait tout droit des US. Il fallait voir comme ses mains caressaient les cordes ! Ce n’était que vibrations, enchantements, mélopées envoûtantes ! Imaginez notre Adam ! La tête dans les étoiles, il était dans tous ses états ! (cinquante) Il était le plus fervent « mirlitant » du jeu de mains de Miss Emilie ! Mais que pouvait-il espérer ? Ses trémolos énamourés n’étaient que des mauvaises notes sur le registre de la belle américaine. Huguette, la daxophoniste, n’étant plus l’égérie de son intérêt devint jalouse à son tour…

Le temps d’une tournée, on embaucha Nathalie, une joueuse de piano ; virtuose, elle travaillait au café Pouchkine quand on fit appel à elle. Sur son clavier, à tous les temps et sans nulle xénophobie, Nathalie conjuguait les noires et les blanches à la perfection, avec une maestria digne d’une soliste remarquable. Immanquablement, notre troisième mirliton tomba sous le charme. Mais comment une joueuse de piano pouvait-elle remarquer un simple souffleur de flûtiau ? Il multiplia ses avances, jouant même les intros avant le piano ! Mais qui était cet Adam qui plombait la scission ?!... C’est Miss Emilie, qui n’apprécia guère de n’être plus sous les feux de l’Amour du troisième mirliton ; la harpiste éconduite devint jalouse à son tour…

Arriva Adèle, une altiste venue des Alpes, qui avait profité d’une halte sur son répertoire pour intégrer l’orchestre de monsieur Dupupitre. Son jeu ? C’était une symphonie d’accordances sublimes ! Elle jonglait avec les dièses, les bémols, les majeures et les diminuées ! Les soupirs ? Ils étaient tous du fait de notre Adam ! Il haletait, notre mirliton ! Ses coups d’archet étaient autant de flèches plantées dans son cœur ! Chaque geste de l’instrumentiste, ses bouclettes lancées dans le vent moqueur de la partition, sa gestuelle en un manège éthéré, ses œillades manigancées, c’était son hypnotisation générale !
Allez souffler dans un galoubet après de telles chaleurs !... Mais qui était cet agaçant mirliton, avec ses notes d’oisillon, pour venir l’importuner ?! Il y avait tant d’écart entre ces deux instruments que ce serait comme accorder une biche avec un moustique !... 
C’est Nathalie, la piano-girl, qui encaissa mal l’évincement spirituel ; n’étant plus l’indispensable d’Adam, elle devint jalouse à son tour…

Il y eut Martine et son hautbois, Josiane et ses tambours, Françoise et sa guitare et notre insatiable Adam tomba sous le charme des (h)anches des instruments de toutes ces dames. Chacune à leur tour, elles devinrent jalouses des musiciennes les précédant sur l’autel de l’Amour de notre pauvre cœur d’artichaut…  

Un jour de répétition, alors que la reprise battait son plein, on entendit une petite musiquette s’élever dans la salle de concert. Un grand frisson parcourut l’assistance ; il était le fil tendu de la grande Vibration… C’était si léger, si aérien, si séraphique ! Ecoutez cette musicalité extraordinaire, appréciez cette tessiture digne d’entrevoir le paradis et sa cohorte d’anges ! Tout le monde regardait le ciel comme si Dieu avait entrouvert le plafond de l’auditorium. Une « mirlitonne !... »
Facétieux, monsieur Dupupitre avait recruté Eve dans la plus grande discrétion. A la rime, Adam reprit le couplet ! Ils soufflaient à l’unisson ! Ecoutez ! C’est si rare, deux gazouillis de mirliton au même diapason !... Fa, mi, sol ! On dirait deux papillons posés sur la gamme !... Do, ré, la ! Adam et Eve au nirvana ! Ils croquent la pomme !...

En quelques notes, Eve se posa sur la branche fleurie d’Adam Delay en pleine pâmoison. Leur façon d’interpréter leur petit extrait de partition laissa bouche bée tout l’auditoire ! Surtout les disgraciées ! Pour montrer tout leur courroux et leur délaissement, les Lucie, Huguette, Emilie, Adèle, Nathalie, Martine, Josiane, Françoise et consort, jouèrent monstrueusement faux ! Il n’en fallut pas plus à monsieur Dupupitre, qui fait tourner son orchestre à la baguette, pour virer tout ce personnel tellement disgracieux !...

C’est ainsi qu’au grand orchestre des Eaux et Forêts, nous n’entendons plus que trois musiciens : Eve, la fabuleuse mirlitonne, notre Adam, mirliton heureux  et, naturellement, Maurice, le détenteur des cymbales à coulisse…

 

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05 mai 2018

Dans le Vercors (Pascal)


Te souviens-tu de cette mémorable journée de pêche, dans le Vercors ? La veille, nous avions tout préparé ! Cannes à pêche, gibecières, cuissardes, épuisettes, hameçons, lignes, plombs, ciseaux, on avait tout prévu, répertorié, organisé dans les poches de nos blousons ! On savait les coins qu’on allait explorer, les cascades qu’on allait sonder, les rapides qu’on allait fouiller ! Nous sommes partis, il était quoi, cinq heures du matin ?...  

Il hochait la tête, mon pote, tout heureux de cette sortie à la pêche que je lui apportais dans le courant d’air de ma visite. Ses AVC l’ont laissé exsangue, en dehors des choses de la réalité. Je ne sais pas s’il s’est réfugié dans son monde pour ne plus avoir à subir le nôtre ou si son état ne lui permet plus réellement d’être dans la factualité des choses.
La frontière est ténue ; parfois, je voudrais le secouer, le bousculer, l’engueuler, essayer de remettre de l’organisation au désordre de son cerveau. Il n’est plus l’heureux possesseur de sa vie, le chevalier courageux de toutes les causes qu’il a défendues, l’intrigant poète au cœur trop encombré ; il n’est plus que l’hôte de sa carcasse s’étiolant lentement.
Aujourd’hui, s’il a pris conscience de son état, moi, je n’arrive pas à me résoudre à le laisser à l’abandon de son âme. Chaque fois que je vais le voir, je repars malade ; il me semble me voir dans quelques années, occupé par la seule résignation du temps qui passe, sans que je puisse le ralentir…

Oui, cinq heures du mat ! Il avait plu toute la nuit ! On fonçait sur la route comme si les truites ne nous attendraient pas ! Dans la bagnole, on écoutait de la musique à fond ; les refrains endiablés, c’était notre allure ! Quand on doublait une bagnole, on avait toujours l’impression de dépasser un pêcheur qui aurait pris notre place !
Souviens-toi, l’aube nous avait surpris quand elle s’était immiscée dans le pare-brise ; le noir se bleutait, la grisaille blanchissait ; les reflets de nos phares dans les flaques de la route n’avaient plus la flamboyance du départ. On se taisait comme si on répétait nos gammes ; on se repassait le film de notre future pêche et on pressentait déjà les touches au bout de notre ligne. Plus d’une heure de route pour nous retrouver au milieu de nos rêves halieutiques, c’était dans le contrat de notre dépaysement…

Il devait penser la même chose, mon pote. Tout comme avant, il semblait tenir son volant d’une main et il rêvait de fumer sa clope avec l’autre ; dans ses oreilles, c’était forcément « Gimme ! Gimme ! Gimme ! » qui occupait le tempo de son pied contre sa chaise…

Te souviens-tu quand nous sommes arrivés sur nos lieux de pêche ? On avait garé la bagnole à l’entrée d’un chemin et, comme à chaque fois, c’était à celui qui serait le premier prêt ! L’air embaumait le parfum du buis, l’herbe mouillée et la mousse des rochers ! On ne faisait pas de bruit comme pour ne pas déranger la Nature !...
On avait oublié les vers de terre ! On avait oublié les vers de terre ! Dans la précipitation du matin, on les avait laissés sur la table du garage ! Chacun de nous essayait de reporter la faute sur l’autre ! On se voyait déjà revenir au bercail et nous faisant gentiment chahuter par nos femmes !
Nous fiant à notre bonne étoile, nous avions emprunté le chemin qui descend jusqu’à la rivière. La pluie s’était remise à tomber, de cette façon soutenue qui disait que cela va durer toute la journée et que ce n’était pas la peine d’attendre une accalmie ; le Vercors porte si bien son nom…  
Nous avions bifurqué à droite en direction d’une grange désaffectée où le paysan du coin entreposait son antique matériel de labour. Le jour poignait maintenant et ce n’était que brume, brouillasse et frissons de froid. Sous l’avancée de la toiture, nous avons découvert une bêche en parfait état de marche ; il n’en fallait pas plus pour partir à la chasse aux vers de terre…

Te souviens-tu ? Dans la glaise si meuble et si trempée, nous avons exhumé une ribambelle de lombrics ! Des bien longs, des bien rouges, des bien vivaces ! Ils se tortillaient dans nos mains comme s’ils savaient tout de leur dénouement ! Des esches autochtones, c’est le nec plus ultra du pêcheur ! Nous en avons rempli nos poches et nous sommes descendus jusqu’à notre rivière. L’eau était boueuse et pratiquement « impêchable » tant elle s’était transformée en torrent tumultueux. Nous avions quand même tenté notre chance derrière les gros rochers, le long des berges, partout où les remous se reposaient. Il ne fallut pas longtemps pour sentir les premières touches ! Les truites semblaient reconnaître les beaux vers de terre car elles étaient au rendez-vous !...  

Et la grosse truite que tu avais sortie ? Tu croyais que tu avais accroché une racine tant la belle restait collée dans le lit de sa rivière ! Tu sautais en l’air, tu trépignais de joie, tu n’arrêtais plus de la sortir de ton carnier pour l’admirer encore ! Tu ne voulais pas la tuer pour qu’elle frémisse encore entre tes mains ! Oui, tu tenais Dame Nature dans sa belle robe de bal mouchetée d’émeraude et de rubis ; tu la sentais palpiter et tu l’approchais de ton visage pour la regarder dans les yeux ; tu avais même posé un baiser sur sa belle gueule de poisson sauvage !...  

Il observait le vide sous son lit, mon pote, comme si la rivière passait entre ses pieds ; le chariot du couloir, c’était le brouhaha de sa cascade, la lumière de la fenêtre, ses pétillements éblouissants, la plante verte, un buisson odorant et les silences de ma narration, ses îlets de tranquillité où il aimait tant fumer sa clope…  

Quand nous avons retrouvé la voiture, elle avait une roue crevée ; le paysan du coin n’avait pas dû apprécier notre stationnement sur le rebord de son champ. Tu voulais aller le trouver pour lui faire bouffer quelques vers de terre ! Il n’empêche, pendant qu’on avait donné la roue à réparer au garage du village, nous étions allés au restaurant !...  
Te souviens-tu de ce Gigondas de 1975 qu’on nous avait servi ? A lui tout seul, il avait embelli nos souvenirs de la matinée avec des myriades de superlatifs multicolores ! Il pleuvait dehors mais c’était le soleil dans notre corps !...  

Mais oui, tu avais eu raison de remettre ta truite à l’eau ! Mais oui, on n’avait que faire des compliments des flatteurs ! Mais oui, on la retrouverait une prochaine fois ! Tu voulais laisser un pourboire avec les vers de terre qu’il te restait dans la poche ! Te souviens-tu de la vieille rombière horrifiée quand tu en avais laissé tomber un sur le sol du restaurant ? Si je ne t’avais pas empêché, tu l’aurais lancé dans son assiette !...
On avait récupéré la roue et on était rentrés doucement ; au bord de la route, un par un, nous avions semé nos lombrics en les remerciant de nous avoir offert cette journée extraordinaire…

Il regardait obstinément le plafond, mon pote, comme si la pluie allait tomber du ciel.
L’orage avait gonflé ses paupières ; quand il ferma les yeux, deux larmes s’échappèrent et je suis sûr qu’elles ont rejoint sa truite et notre rivière, là-bas, dans le Vercors…

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28 avril 2018

Le petit César (Pascal)


Depuis des semaines, tantôt à sa mère, tantôt à moi, ma fille nous serinait avec la future kermesse de son école ; qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il vente, en aucun cas elle ne pouvait louper cette extraordinaire attraction. Au jeu du « un week-end sur deux », j’eus beau recalculer méticuleusement sur le calendrier la date fatidique, à chaque fois, cela retombait sur moi. Comme un fait exprès, depuis que j’étais divorcé, je me retrouvais plus souvent sous le joug des responsabilités chaperonnes, que quand j’étais marié…

En général, ce sont les mamans qui gèrent le mieux ce genre de mission ; elles en profitent pour papoter, pour échanger avec la maîtresse, pour parler du prix des fringues qui vêtent leur petite tête blonde. Les femmes ont toujours mille choses à se raconter !

Naturellement, elles sont en accordance avec l’ambiance ; les neuf mois d’avance qu’elles ont sur nous, c’est neuf mois d’amour en plus. Calculez comme vous voulez, on ne remontera jamais le handicap. Pendant leur grossesse, elles lui ont chanté des berceuses, murmuré des secrets ; elles ont caressé leur ventre, elles l’ont senti bouger. Chambre, couffin, layette, elles ont tout prévu. Fières, le ventre en avant, elles ont défilé devant le monde comme si elles portaient l’avenir ! Nous, les hommes, les géniteurs devrais-je dire, on a beau nous faire participer à l’accouchement, nous faire couper le cordon, le balader contre nous, torse nu, on n’arrivera jamais à rattraper ce retard. On veut nous responsabiliser, nous faire rendre compte de l’importance sidérale de ces trois petits kilos de chair et de pleurs. Oui, le premier sourire est pour nous ; oui, s’il ouvre un œil, c’est pour nous ; et s’il accroche notre doigt, c’est forcément le signe d’appartenance, et c’est un moindre mal. Elles l’ont fait dans un moment de douleur et, nous, dans un moment de plaisir ; c’est tout le paradoxe du couple…  
Accident pour les unes, désir pour les autres, elles amènent le petit dernier dans la poussette dernier cri, vantent déjà ses qualités, sa prise de poids, sa taille, son avance sur son âge ! En confiance, avec d’autres mères, elles racontent leur pénible grossesse, leur accouchement, leur montée de lait et, sans doute, beaucoup plus !...

Avec mon air de rasé de trop près, que voulez-vous que je raconte à un autre papa, tout comme moi, embrigadé de force dans cette bacchanale à bambins ? « Ça fait ch… on va rater Toulon-Clermont !... Vous avez quoi, comme bagnole ?... » Pour meubler, on parlera de notre job, de la température de la mer, des prochaines vacances, du prix de l’essence !... Je ne sais pas pourquoi, je ne me voyais pas parler de la température du bain, du prix des couches deuxième âge et des trois vitesses sur la tétine du biberon…  
Et si je discute avec une maman, je passerai pour un séducteur ! Si je dis qu’un gamin est mignon, je passerai pour un pédophile ! Si je ne parle pas, je passerai pour un vieux bourru descendu de sa montagne !...  

Ce n’était même pas la peine que je demande à sa mère de me remplacer pour l’événement, elle était bien trop contente de me laisser me dépatouiller avec la petite. De toute façon, c’était son week-end. Naturellement, elle serait injoignable pendant ces quarante-huit heures ; closed, do not disturb, fermé pour cause de doigts de pieds en éventail ! Les sonneries de son téléphone dans le vide seraient immanquablement des : « Démerde-toi avec le bébé »… Tant pis, par cet acte de présence, sourires à gauche et sourires à droite, ronds de jambe et saluts courtois, je ferais bon cœur contre mauvaise fortune, j’entretiendrais l’illusion du papa émerveillé, du parent concerné, de l’adulte moderne et consentant…

Les préparatifs étaient restés secrets pour les parents et quelle ne fut pas ma stupeur quand je découvris son école déguisée, pareille à un véritable champ de foire ! Il ne manquait plus qu’un mat de cocagne, un cracheur de feu, des ours muselés et quelques acrobates !
Toute fière de trimbaler son papa, elle m’entraîna dans le dédale des couloirs ; elle me tenait par la main pour que je ne me perde pas ! Elle me fit visiter sa classe, elle me montra ses plus beaux dessins collés aux murs, ses mobiles pendus au plafond, le poisson rouge dans son bocal ; elle me tendit ses livres d’images, elle me fit découvrir son prénom au-dessus de son portemanteau, son casier, les WC en grandeur miniature !
Sous les guirlandes et les flonflons, j’eus droit au défilé des chars fleuris, à la représentation des marionnettes, aux scénettes de théâtre, aux déguisements de printemps, au concours de marelle, au chapeau de clown que je devais absolument  garder sur la tête ! La musique tonitruante torturait mes oreilles ! A croire que j’étais dans une école de sourds ! Manifestement, j’avais passé l’âge pour jouer à ces jeux de cour de récréation…  
Elle me présenta ses copines, sa charmante institutrice, sa voisine de banc, le petit César, le chenapan de sa classe, la maman du petit César, son grand-père et sa petite sœur, le concierge, le jardinier, la cuisinière !...  
Entre bousculades et précipitation, elle tenta la piscine des poissons à pêcher, les quilles à renverser, le concours de coloriage, les anneaux à lancer ! Ça criait, ça piaillait, ça rechignait, ça protestait, ça transpirait ! Comme dans une ruche en effervescence, les gamins couraient dans tous les sens et mes oreilles bourdonnaient ! Stoïque, je gardais le sourire ! De temps en temps, un ballon de baudruche explosait dans les mains d’un gamin turbulent ; c’était comme un pétard qui paralysait pendant un instant l’ambiance…  

Dans la cour, chacune des maîtresses s’affairait à son stand comme s’il en allait de l’avenir de l’Education Nationale ; la directrice de l’établissement devait veiller à entretenir leur compétence… Sur l’estrade, un prestidigitateur vint sortir quelques bonbons cachés derrière les oreilles des jeunes spectateurs ; un clown se risqua  avec ses grimaces de circonstance ; une fée fit jaillir des myriades de confettis sur l’assistance ; un chien savant aboya des résultats d’addition que tous les enfants lui soufflaient en hurlant. On applaudit, on dansa, on chanta…  
Puis, au paroxysme de l’excitation, ce fut le moment des premiers caprices, des jérémiades, des jalousies qu’on ne peut plus cacher, des colères et des chagrins ! Dans un concert de braillements, les bébés réclamèrent leur biberon, les papas leur clope, les mamans un coin d’ombre !
Pourtant, il fallut attendre jusqu’à la fin du tirage de la loterie ; ma fille m’avait fait prendre une vingtaine de billets. On gagna une sucette géante qu’elle fit tomber, en mille morceaux sur le carreau du préau, au moment où elle allait lui donner son premier coup de langue. On s’enfuit avant que les maîtresses ne réclament des âmes charitables pour remettre de l’ordre à leur école…  

Manque de bol, dans quinze jours, je suis bon pour me retrouver à la kermesse de fin d’année de son activité de petite danseuse ; mon implacable calendrier est sans concession. Oui, pour les pères divorcés, ce n’est pas de tout repos…

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21 avril 2018

L’échafaudage (Pascal)


J’ai acheté un spa ! J’ai acheté un spa ! J’étais parti chez Casto avec l’idée d’un petit échafaudage, je suis revenu avec un magnifique spa ! L’échafaudage ne rentrait pas dans la bagnole, le spa : si…

Dans les travées de l’immense magasin, j’errais comme une âme en peine à cause de ce foutu échafaudage que je ne pouvais pas embarquer ; à tout prix, il fallait que je me venge sur quelque chose d’autre… Les peintures, les perceuses, les luminaires, les lavabos et autres motoculteurs à mémoire de jardin, les étagères en bois d’arbre, en bois de formica, en bois des bennes, en pin d’épice, les vis pour tous les vices, les placards en carton pâte, les lunettes de chiottes pour aveugles n’avaient pas l’heur de soulever un quelconque émoi pour éteindre ma frustration. J’ai bien vu quelques marteaux à cintrer le verre dépoli, des double six de dominos dans le rayon électrique, des néons à noyer la nuit de nitescences solennelles, un broute-feuilles-mortes de marque « Miam » à inclinaison modulaire et à sac de congélation incorporé, une ventouse au caoutchouc bleu et un vendeur de tondeuse à la tonsure religieuse mais je n’en avais aucune utilité dans ma baraque. Au cul, les poêles à granule, à charbon, à pétrole, à gaz, à électricité, à frire !...

Tout à coup, au détour d’une travée, j’ai aperçu une enfilade de spas gonflables à des prix défiant toute concurrence. C’est sûr, en novembre, avec la pluie, le brouillard, le froid, les gens ne se jettent pas sur du matériel de jardin, qui plus est, un spa. Le magasin soldait ses fins de séries et il affichait, à son article, une somme franchement dérisoire…
Un spa si bas, me suis-je dit en russe… Merci Casto ! Merci fidèle Casto ! Y’avait forcément erreur sur l’étiquetage… Quelle marque ?... Guetti ?... Un spa Guetti : sans doute une marque italienne… Comment ça, musique incorporée ?... A coup sûr : un spa Dassin… Comme si j’avais peur qu’on m’attrape avec ce larcin, je l’ai chargé sur mon caddy et j’ai foncé jusqu’aux caisses avant qu’ils ne s’aperçoivent de leur méprise…
Huit cents litres, température jusqu’à quarante-deux degrés, un mètre quatre-vingt de diamètre, couverture thermique, bulles à gogo balancées par une foultitude de buses cachées dans ses recoins ! Qui dit mieux ?!... C’est ma Spassion depuis toujours ! A moi, l’ivresse des profondeurs, la joie du grand bain, le farniente aqueux (coucou), les glissades rêveuses et les sirènes posées tout autour !…

La caissière, même pas impressionnée par le prix ridicule, me laissa tapoter mon code dans sa machine à fric. Elle avait l’air si blasée qu’elle bâillait immodérément sans plus s’en rendre compte. Attendant l’accusé de réception de mon ticket, je pouvais dénombrer ses dents blanches, ses dents noires, ses dents plombées, celles manquantes et celles trop présentes. Ce n’est pas elle que j’aurais invité dans mon spa. ‘Tain, les microbes, ils n’avaient qu’à bien se tenir dans cette caverne des horreurs… De toute façon, comme je n’étais ni son amant, ni son dentiste, je m’en foutais royalement…
Je me suis cassé en courant, avec mon chariot, jusqu’à la bagnole. Pile, le carton rentrait dans le coffre ! Comme quoi, c’était un signe : il était fait pour moi ! J’ai abandonné le caddy sur le parking et je me suis enfui à toute berzingue… Les cons du magasin et leur sorcière, maintenant, ils n’avaient plus qu’à venir me courir après…

Je suis arrivé chez moi, je ne sais pas comment, tellement j’avais les idées baignant dans mon spa. Vite fait, j’ai débarrassé ma cave, j’ai étendu un bout d’épaisse moquette et j’ai déplié ma baignoire à bulles. Fi des cartons, des explications, des notices et des conseils ! Un spa, c’est quoi ?... Une simple casserole avec de l’eau chaude et des bouillons d’air pour macérer dedans, sans plus !... J’ai tout jeté pour faire plus de place à mon spa…  

C’était facile, j’ai tout trouvé. Au moment du gonflage, j’ai eu un petit doute mais j’avais la pompe de mon vélo pour subvenir aux besoins d’air de mon achat…  
Une heure, j’ai pompé, et je n’ai même pas écarté le tissu, ne serait-ce que d’un millimètre ! Sur mon front, je faisais des gouttes de forçat ! Je ne me rappelais plus avoir autant transpirer depuis ma retraite ! En désespoir de cause, je me résolvais à retourner à Casto, le lendemain, pour acheter un put… de compresseur ! C’est pour cela qu’il était si peu cher, leur matos ! Et les compresseurs, en ce moment, ils ne sont pas soldés ! Ha, ils ne manquent pas d’air, ces enfoirés ! Et pour le chauffer, ce merdier, il faut foutre le feu dessous, aussi ?...

Tout à coup, j’ai eu envie de le reporter et de pleurer aussi… J’aurais dû m’en douter : c’est du matériel Italien !... SPA* : Saloperie Pour Attardé ! Suivi Pourri Assuré ! Seul Perdu Abusé ! J’aurais dû acheter un clébard !... Je suis retourné à la poubelle pour récupérer les pochettes, tout foutre dans le carton d’emballage et faire un retour à l’expéditeur en lui prétextant mille allégations bien senties ! Avec ou sans dent, la petite Delacaisse, j’en faisais mon affaire…  

Je suis tombé sur la notice ; en page deux, il était écrit noir sur blanc : « Pour gonfler votre spa, enfoncer le schroumpfeur dans la gazoumette, brancher la prise de courant, appuyer sur le bouton « on » et attendre cinq minutes. »  Ne le dites à personne, mais j’ai fait tout comme ils disaient et, le pire, ça a marché… Mon spa était magnifiquement bien gonflé ! C’est bête mais pour continuer l’installation du matériel, j’ai lu toute la notice !...

Comme susmentionné, je l’ai rempli d’eau froide jusqu’au trait limite. Aux pressions successives sur les différents boutons, j’ai réglé le chauffage, la stéréo, le diamètre des bulles, le débit de la pompe, tout était écrit ! Après cet effort surhumain, j’ai laissé reposer mon cerveau toute la nuit pendant que mon spa se mettait doucement en température…  

Ce matin, je me suis baigné dedans pour la première fois : un vrai baptême ! Quel pied !... Le problème, c’est que j’y suis resté trop longtemps… C’est l’eau à quarante degrés : je n’ai pas supporté ; je fus pris de malaises, dis donc !... J’étais dans la marmite du diable ! Je voyais la caissière de chez Casto, avec ses dents de requin, déguisée en sirène ! Elle voulait me bouffer ! Cachés dans un coin ombreux, le schroumpfeur séduisant et la gazoumette conquise jouaient en rougissant avec les boutons du compresseur ! Le chauve à la tonsure ecclésiastique passait la tondeuse sur la moquette de ma cave !... Par le soupirail, la lumière du dehors était un arc-en-ciel de marches montant vers le Ciel !...
J’ai réussi à m’extirper de cette machine infernale à temps… Tant pis pour les bulles, la quiétude enveloppante, la marinade corporelle, le délassement liquide… J’ai tout foutu en vrac au fond de la cave. Je ne m’en suis servi qu’une fois, tu parles d’un amortissement.  En fin de compte, il était vachement cher, ce spa… Tout ça, c’est la faute de ma bagnole, si elle avait été plus grande, j’aurais pu ramener… l’échafaudage…



Spa : Sanitas per aquam : santé par les eaux.


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31 mars 2018

Le galoubet sans braguette (Pascal)

 

Pas plus tard qu’hier, je demandais à mon amie musicienne quelques renseignements quant à la guimbarde, sujet du moment chez nos amis du « Défi ». « Ça casse les dents !... » me dit-elle, tout de go, en serrant ma main un peu plus fortement…  

Les vibrations, peut-être, ou alors la façon de la tenir dans le bec, ou bien encore les frappements répétés sur le coin de l’instrument, me dis-je, sans approfondir plus avant ses conclusions. Aussi, je ne vais pas vous bassiner avec une histoire abracadabrante, tout droit sortie de mon imagination en ut…

« Je connais des instruments qu’il est beaucoup plus agréable d’avoir dans la bouche… », rajouta t-elle en rougissant un peu et en accélérant le pas vers mon petit chez moi. Nous y passâmes l’après-midi ; sur le sol et sans bémol, accordés au même diapason, on révisa nos gammes. Experte en turlute traversière, avec tambours et trompettes, j’eus droit à son extraordinaire concert privé de galoubet sans braguette…

 

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24 mars 2018

Feu rouge (Pascal)


Toulon. Je m’étais retrouvé, avec cette bande de furieux motards, arrêté au feu rouge, à  la montée de l’avenue François Fabié. A cette époque, en arrivant par la N97, (Nice) et avant de rejoindre le Boulevard de Strasbourg, on pouvait tourner sur la droite, par cette large voie. Après avoir traversé le pont quatre voies du chemin de fer, encore sur la droite, on prenait le boulevard de la Démocratie et la direction du quartier de la Loubière où un de notre équipée avait sa piaule et son garage attenant…
A l’esbroufe et côte à côte, chacun de nous cherchait à impressionner l’autre en mettant son ambition sur sa maestria imprudente et sur le vague potentiel de sa moto ; aux coups nerveux et répétitifs sur les poignées de gaz, nos machines rugissaient…

Entre mes heures de quart à la chaufferie, ponctuellement, je m’acoquinais avec cette fine équipe de sept ou huit « madus* », tous vingtenaires, roulant toujours sur les chapeaux de roue. Comme des morts de faim, ils se « tiraient la bourre » entre les feux sur les boulevards ; c’était à celui qui prendrait le plus d’angle dans les virages, qui doublerait sans visibilité, qui freinerait le plus tard, qui ne s’arrêterait pas aux stop, et toutes ces conneries de trompe-la-mort qui brûlent la jeunesse sur le bûcher de l’inconséquence.
Sans cesse, ils prenaient leurs bécanes pour aller chercher un paquet de clopes à tel tabac, pour boire un café à tel endroit, mettre dix francs d’essence à la station ou pour aller bricoler leurs machines dans d’obscurs garages. Sitôt arrivés, pris par le démon de la vitesse et des frissons qu’elle engendre, ils avaient des fourmis dans les jambes et un besoin impérieux de remonter sur leurs engins pour aller encore affronter la chance et sa sueur d’adrénaline. Ils étaient tous des funambules en équilibre sur le mince fil déroulé de la route. Je crois qu’ils ne passaient que rarement le quatrième et le cinquième rapport ; c’est comme cela que je sus que je pouvais « tirer sur la troisième » jusqu’à plus de cent soixante, malgré des vibrations intenses et des soubresauts violents cherchant toujours à me désarçonner…

Ceci explique cela, nous étions tous possesseurs de « 900 » et de « 1000 » Kawasaki, plus ou moins trafiquées, avec des peintures personnalisées, des pots quatre en un, des guidons bracelets et autres cadres renforcés. Dans cette enragée bande d’arsouilles, je crois que j’étais le seul à avoir une machine d’origine et un boulot régulier ; je devais être, aussi, le seul à être assuré…
 
Je ne voulais pas jouer les clampins et rester en rade, au passage du feu vert ; avec ma béquille centrale, mon quatre en deux chromé et mon grand guidon « corne de vache », je ne m’en laisserais pas compter. Je savais que cela « allait envoyer » ; certains se tenaient sur leurs machines comme s’ils allaient se lancer dans une course de moto-cross ; d’autres, la tête fixant ostensiblement le feu tricolore, se penchaient en avant comme pour éviter que leur bécane parte sur la roue arrière. Les visières étaient descendues, la première vitesse était engagée, les mains étaient crispées sur les poignées d’embrayage ; il en allait de notre honneur…

Tous les yeux des clients de la terrasse du bar proche étaient rivés sur nous ; nous étions l’attraction du moment ; interloqués, des passants se bouchaient les oreilles en hochant nerveusement la tête ; d’autres se reculaient des trottoirs comme si l’imminence du départ allait forcément engendrer un inéluctable accident grave…


Moi aussi, j’avais enquillé le premier rapport ; d’un rapide coup d’œil à gauche, je mesurais mon adversaire. C’était Bunny, à cause de ses dents de devant et des grandes oreilles qu’il avait peintes sur son casque ; il jouait avec son embrayage et sa machine faisait des petits bonds en avant, quand il relâchait la potence de frein. Sa moto était montée de bric et de broc, avec des pièces toutes plus louches les unes que les autres ; ce n’était pas la peine de lui demander les factures de ses jantes à bâtons ou de ses étriers Brembo chevauchant ses fins disques percés. Véritable « farci* », rien ne le prédisposerait à ralentir dans la petite courbe à droite, sur le pont, cent cinquante mètres après le feu ; celui-ci, je le garderais coincé à l’extérieur, lui laissant la porte fermée. C’est sûr, ça allait frotter blouson contre blouson, jambe contre jambe, guidon contre guidon…
A droite, c’était un jeune loubard, avec sa copine collée à lui, sur la selle speed. C’était le plus « calu* » de la bande et le chef aussi, par toute sa folie contagieuse ; il semblait discuter avec sa nana comme si le passage du feu au vert n’était qu’une formalité pour lui. Pourtant, je voyais bien qu’il se tenait sur ses gardes. Sa puissante machine, à la peinture personnalisée, représentant une tombe ouverte dans un cimetière lugubre et une lune laiteuse pour éclairer tout ça, était un amoncellement de pièces pour moto de course. Bras oscillant Martin, amortisseurs Marzocchi à gaz, pot d’échappement libre « Devil Piste », fourche empruntée à une Ducati, durites « Avia », pneus « Pirelli Phantom », etc., c’était la référence du moment. Avec son moteur noir Z900 ou Z1R modifié, avec sa rampe de carbus à cornets courts, son pignon « trente-six dents » et le poids, même léger, de sa copine, il aurait du mal à conserver sa machine sur ses deux roues. Derrière sa visière fumée, lui aussi m’observait crânement…
A côté de lui, il y avait Game’s, un type sympa, qui s’était trouvé cette famille accueillante pour passer le temps et oublier la sienne ; Game’s, c’était le diminutif de « gamelles », parce qu’il s’en prenait au moins une par semaine. Soleil ou pluie, vent ou froidure, il était toujours en position instable sur la roue arrière et gare aux dommages collatéraux…

Un peu plus haut, de chaque côté de l’avenue, les gens qui attendaient devant l’entrée des cinémas s’étaient retournés ; cette équipée furibarde, cette horde sauvage, désormais, c’était nous sur l’affiche grandeur nature de leur prochain film à suspense…  
Devant nos bécanes menaçantes, sur le large passage protégé, les piétons se hâtaient ; en pressant le pas, les mères tiraient sur la menotte de leurs gosses, les vieux oubliaient leurs cannes en augmentant leur démarche boiteuse ; inconscients, les jeunes s’attardaient entre les bandes blanches en essayant de reconnaître les marques de nos motos…  

A mesure de l’instance suprême du départ, les régimes moteurs augmentaient ; l’enfer de nos machines pétaradantes n’était plus que d’effroyables enchevêtrements de grondements rauques où s’emmêlaient nos accélérations nerveuses et nos panaches blancs et bleutés ; des flammes surgissaient des échappements recuits tels des souffles incandescents de dragons furieux… Tout à coup, le feu passa au vert…



*Madu, farci, calu : méridional, fou inconscient.


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10 mars 2018

La mousse qui descend des cyprès (Pascal)

 

La table sur laquelle j’écris est celle-là même qui servait à nos grands repas de famille, il y a longtemps, à Saint-Bardoux. C’est peut-être pour cela que mes meilleurs souvenirs se bousculent, cherchant la faveur de mon clavier, quand je m’y attable.  
Lorsque le silence du quartier me le permet, j’entends les conversations du passé, les rires des uns, les blagues des autres, les paroles enchantées de ma mère et les tentatives de solennité de mon père, pour servir tout le monde (pendant que c’est chaud).
En fermant les yeux, je nous vois tous présents au banquet de la Vie, nous n’avons pas une ride, nous sommes jeunes à jamais. Le dimanche, c’est encore plus flagrant ; dans la bonne humeur générale, les chaises s’approchent de la table en raclant le sol, les assiettes se tendent, les verres tintent, les exclamations fusent, les fourchettes piquent de bon cœur, le vin coule à flot, le pain croustille et les miettes multicolores sont les confettis de la table… 

L’été, à l’heure chaude de midi, le soleil éblouissant traversait allègrement les fenêtres et il dardait ses rayons aux quatre coins de la salle à manger ; nous étions obligés d’entrecroiser les volets pour apporter un peu d’ombre au repas. L’hiver, c’est la cheminée qui crépitait dans la grande pièce ; quelquefois, une escarbille incandescente claquait dans l’âtre et tout le monde se taisait comme si le feu allait parler…  
On avait des discussions animées mais elles ne s’engageaient jamais vraiment ; la politique, le sport, les faits divers, le cours de la bourse, tout ce qui peut promouvoir l’ambition, la jalousie et la cupidité, c’était proscrit à cette table. Si l’on débordait, mon père remettait vite les choses en place…  
Naturellement, on racontait nos exploits, les bonnes notes de nos enfants, la future augmentation, etc. Je crois qu’on ne parlait pas de nos emmerdes parce qu’ici, elles n’auraient pas trouvé l’écho de nos lamentations ; ce n’était ni le moment, ni l’endroit, c’était seulement le temps heureux des retrouvailles.
Selon les saisons, on parlait encore des futurs légumes du jardin, de la fraîcheur du vent du Nord, des premières fleurs sur le cerisier, du manteau blanc qui avait accaparé le pré de Cinq Sous ou de la sécheresse préoccupante, des orages annoncés et du voisin, un peu laxiste, qui n’avait pas encore rentré ses ballots de paille…   

Toi, tu étais au centre de la famille, dans le cocon aimant de nous tous, entre cousins et cousines, entre oncles, tantes et grands-parents. Papy surveillait personnellement ton assiette pour que tu manges toutes les bonnes choses qui se posaient sur les dessous de plat. Il te servait la première comme l’invitée de marque à sa table.
Petite princesse, on mettait ta serviette autour du cou, on coupait ta viande, on te servait à boire, on s’inquiétait quand tu rechignais devant telle ou telle victuaille. Mamy avait toujours de quoi à pallier un petit caprice ; quand on amenait le plateau de fromages, avec ses fortes odeurs, elle t’apportait un yaourt parfumé. Avant la fin du repas, on te permettait même de descendre de table, pour te dégourdir les jambes.
Parfois, au milieu de tout ce grand dépaysement, tu avais un petit coup de chagrin et tu réclamais ta maman. Vite, mamy te mettait sur son genou ; pendant qu’elle essuyait tes quelques larmes, elle te racontait des secrets que seules les petites filles peuvent comprendre ; elle t’emmenait dans sa cuisine et, en cachette de tous, vous prépariez ensemble la salade de fruits du dessert. 

Le brouhaha autour de la table n’en finissait pas ; il était comme le passage d’un train rapide dans lequel on pouvait entendre tous les voyageurs. On se trouvait encore des ressemblances, on parlait chiffons et dentelles, on parlait chasse et pêche, on parlait de l’avenir en se gorgeant de ce présent extraordinaire.
Pour faire durer ce plaisir, on se resservait à boire d’une soif qu’on n’avait plus, on mangeait encore d’une faim qu’on n’avait plus…   

Puis, c’était l’heure du champagne ; le bouchon, quand il était sur le départ, envoyait vite toutes les cousines se cacher en criant sous la table ! Les femmes rentraient la tête, fermaient les yeux, bouchaient les oreilles et les hommes, curieux, calculaient la trajectoire du projectile entre les ampoules du lustre, les hauteurs du buffet et les bibelots sur le manteau de la cheminée…
Tout à coup, dans un panache de mousse débordante, le champagne coulait à flot, les flûtes tintinnabulaient au diapason de la joie collective et on trinquait à la nouvelle année, à Pâques ou l’anniversaire du moment. 

Fier sans le paraître, mon père contemplait sa lignée ; du nourrisson de l’année, bien à l’abri dans son couffin, à l’aînée de ses petits-enfants, préparant une énième bêtise, jusqu’à toi, occupée à rhabiller une poupée, il allait de l’un à l’autre et je suis sûr qu’il y décelait toute la joie d’être qui coulait dans vos veines ; c’était aussi la sienne…   

A la fin d’un de ces repas gargantuesques, à chacun et chacune, il avait réclamé trois vers d’une récitation, un bout de lecture, une petite chanson, une ligne d’écriture, pour les avoir un instant dans la ligne de sa mire la plus admirative.
Après les espiègleries de tes cousins et les minauderies de tes cousines, quand vint ton tour, toute menue devant sa haute stature et devant l’attroupement de tes oncles et tantes attentifs, sans te faire prier, tu entonnas la chanson « Les Grenouilles » de Steve Waring, que j’avais en cassette dans la voiture et que tu me réclamais tout le temps.
Avec tes bras le long du corps, ta petite voix fluette et tes yeux cherchant dans le ciel les paroles, tu ne te trompas pas une seule fois !  Confiante, tu rajoutas même les gestes à ta chanson, les onomatopées aux bons moments et l’œil maussade à « la mousse qui descend des cyprès !... » Nous, on les voyait toutes, ces petites grenouilles, coassant et discutant au bord de la mare ! A la fin de ta chanson, il y eut plein d’applaudissements ! J’étais si fier de te tenir dans mes bras et de te soulever jusqu’au plafond ! Hé bien, ma fille, je peux te dire que les larmichettes, elles avaient changé de camp…

 

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