17 avril 2021

Klaxon (Pascal)

 

Tôt, le dimanche matin, quand le temps le permettait, mon père partait à la chasse. Les aboiements contents du chien en train de grimper dans le coffre, les manœuvres de la voiture pour sortir du garage, la fermeture du portail et la lourde barre en fer du battant retrouvant son encoche, encore trop dans mes rêves d’enfant, je n’entendais rien. Ce n’est qu’au réveil, pendant le petit-déjeuner, louchant par la petite porte vitrée donnant sur le garage, que je m’apercevais que la voiture avait disparu…  

Il n’était pas là, et c’était moi qui devenais l’homme de la maison ; pourtant, sa compagnie me manquait. Posé sur les coudes, étudiant patiemment les mots croisés du journal, il n’était pas le point de repère dans la salle à manger ; il n’était pas à la cave en train de faire le plein du seau à charbon ; il n’était pas du côté de sa bagnole, occupé à parfaire les niveaux du moteur. Son vide était plus remarquable que sa présence. 
J’errais sur l’emplacement de sa voiture, cherchant un jeu pour occuper tout cet espace, mais mon imagination me ramenait toujours à son éloignement ; cette séparation me contrariait. Je n’entendais pas sa voix qui chantait parfois comme s’il était content de la seconde qui passait ; je ne le voyais pas se raser avec précaution devant la petite vitre du lavabo de la cuisine ; cherchant un câlin, je ne pouvais pas sauter sur ses genoux et l’occuper à moi. « Mais il va revenir !... », disait maman, agacée, comme si elle était sûre de ce qu’elle avançait. Et à qui je réciterais mes leçons d’école ?... Et à qui je demanderais de tailler mes crayons de couleur ?... Et à qui je montrerais mes plus beaux dessins de récitation ?...  

La chasse, plutôt qu’une épreuve de viandard dominical, celle qui tue tout ce qui rentre dans le congélateur, celle qui rentabilise le permis à coups de fusil, c’était seulement une échappatoire pour mon père. Des sous-bois à peine éclairés, aux sentiers tortueux des collines escarpées, le fusil en bandoulière, il promenait le chien plus loin que notre petit chemin. C’était sa façon de se ressourcer en dehors du boulot, des contraintes et des soucis. Même bredouille, il revenait avec un bout de sourire aux lèvres comme s’il avait jeté ses valises d’adversité dans une combe profonde. Plus tard, j’ai eu l’occasion d’aller à la pêche, seul, et les sentiments de liberté sauvage et d’école buissonnière que j’avais, devaient être aussi les siens, à son époque.
Bien sûr, il ne dédaignait pas tirer sur un beau lièvre, un faisan ou un lapin surtout quand, après une longue course poursuite, son chien dressé lui présentait le gibier, pile, au bout de son fusil…  

Vaquant à mes vagues occupations de jeux, je gardais pourtant une oreille attentive, du côté du dehors et du portail d’entrée ; quand un bruit de moteur approchait dans notre petit chemin, aussitôt, je fonçais pour voir qui c’était ! Ne connaissant pas encore bien les manœuvres de la grande et de la petite aiguille de l’horloge de la cuisine, souvent, je demandais l’heure à ma mère. L’avancement de la préparation du repas et ma faim grandissant, c’était mes seules impressions du temps. « Il va revenir !... », me récitait maman, comme si elle connaissait mon inquiétude…

Et puis, de l’avoir tant attendu, il arrivait, mon papa ! Triomphant, quand il ramenait quelque chose, il donnait deux petits coups de klaxon, en parvenant devant le portail ! C’était un signal convenu entre nous ! Personne n’aurait pu prendre ma place pour lui ouvrir les deux battants ! L’immense clé à tourner, la lourde barre, et les deux vantaux à écarter, c’était mon travail pour avoir la primeur de son sourire victorieux, pendant ses manœuvres de garage !...
Petit indien en liesse, tellement je dansais devant sa calandre, il devait faire attention à ne pas me rouler dessus ! Avec des appels de phares, il balançait quelques coups de klaxon et, surpris, je sautais en l’air ! Ça le faisait rigoler, mon père ; cela devait lui rappeler des souvenirs. Je crois qu’il était content de ramener quelque chose, juste pour faire plaisir à son gosse ; imaginez son poster géant qui représentait toute ma fierté…

À peine stationné, tel un roi sortant de son carrosse, pourtant fourbu par sa matinée de marche difficile, la première chose à son emploi du temps, c’était de faire descendre son compagnon de chasse et de lui remplir sa gamelle avec de l’eau fraîche. Avec une « langasse » longue comme le bras, le chien lampait tellement qu’il éclaboussait partout ! Il tremblait de tous ses muscles et semblait sourire en même temps ! Pourtant, il ne perdait pas de vue son chasseur comme si tous les deux, communiants du dimanche à l’office de la complicité, ils ne faisaient plus qu’un…

Homme des bois, fougères, champignons et châtaignes, il sentait la forêt, mon père. Sur son blouson griffé, il avait des épines de ronce plantées un peu partout ; des feuilles de chardon, des akènes et des « arapans* » étaient collés contre le bas de son pantalon et ses chaussettes ; je me disais qu’il devait prendre les mêmes pistes que le chien…
Pendant qu’il sortait précautionneusement le gibier du carnier, je louchais sur chacun de ses gestes jusqu’à ce que je reconnaisse la bête. Plus heureux qu’un gamin devant un manège, quand c’était un lièvre, ou un lapin, je sautais sur mes gambettes, en faisant des grands bonds en l’air ; quand je voyais des belles plumes, j’agitais mes bras et, je vous assure, mes « jambes de grive » décollaient du sol…

Enfin, dans la réjouissance de la maison, c’était l’heure de la remise du trophée ; mon père me tendait sa bestiole par les pattes et, solennel, précautionneux, j’allais la porter à ma mère. Le long du court trajet du garage, réunissant ses forces, le chien sautait tout autour du gibier en jappant ; ce que je traduisais facilement par : « C’est grâce à moi !... C’est grâce à moi !... », ou bien « Je l’ai aidé !... Je l’ai aidé !... » Du bout des doigts, mes sœurs caressaient le pelage de la bête, et m’man calculait déjà le plat dans lequel elle allait cuisiner l’animal…

 

*Épis d’herbes sauvages

 

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03 avril 2021

Neil Young (Pascal)

 

Vous parler de lui, avec seulement quelques mots jetés à l’emporte-pièce sur cette feuille, est un bien pénible tourment ; c’est comme demander à un peintre d’exprimer un paysage sans qu’il puisse tremper son pinceau dans la couleur, à un poète de négliger ses vers, à un musicien de taire ses meilleurs arpèges. Comme je ne suis ni peintre, ni poète, ni musicien, je vais essayer, tout au long de cette dissertation, de vous le faire mieux connaître. Et n’en déplaise aux détracteurs, la longueur de ce texte est proportionnelle à l’Amitié inextinguible que j’ai pour mon pote.

Nous étions amis depuis l’enfance ; je passais mon temps à adoucir ses angles si vifs et, lui, de son côté, me refilait un peu de son courage et de sa folie ; c’était notre équilibre pour tout ce que nous entreprenions. Au fil des années, nous avions bâti une solide amitié, et nous n’avions pas de secret l’un pour l’autre. Quand je lui expliquais mes problèmes, il ne disait pas : « Comment t’es-tu débrouillé pour te foutre dans pareilles emmerdes ?... », non, c’était : « Comment vais-je procéder pour t’en sortir… » qui l’occupait. Là est toute la différence entre un copain et un ami. Il tentait de les résoudre, il établissait des véritables stratégies, il entretenait mes souvenirs pour que je ne pardonne pas trop facilement ; jamais il ne se moquait. Quand c’est lui qui m’exposait ses soucis sentimentaux ou autres, ils devenaient les miens. Tous les deux, on partageait des grandes heures de discussion, de celles qui parlent des astres fabuleux, intouchables, et de la seule chance qui peut les relier ; de celles encore qui animent les illusions jusqu’à ce qu’elles deviennent réelles ; devant une bonne bouteille, on refaisait le monde avec nos plans de comète, aux finitions naturellement sensationnelles…

Divorcé, il vivait une passion amoureuse, épisodique et compliquée, avec une femme en instance de séparation. En coup de vent, quand elle venait chez lui, comme les écoutilles d’un bateau avant une bataille, il fermait tous les volets, et malheur à celui ou à ceux qui venaient le déranger ; pendant quelques heures, même ses enfants étaient persona non grata. De toute façon son portail restait clos, il ne répondait pas au téléphone, ni aux hypothétiques sollicitations qui eussent pu activer sa sonnette d’entrée. Dans son antre cadenassé, l’après-midi était entièrement consacré à sa dulcinée. Pour compliquer l’affaire, pendant l’hiver, il avait perdu son chien qu’il adorait tant et, comble de malédiction, sa maman était décédée en début d’année. C’était comme si son destin s’acharnait sur lui pour connaître ses limites.
Aussi, avec le début de sa cinquantaine sonnant, il battait de l’aile, mon pote, ne sachant plus trop où se situer, avec tous ses repères qu’il retenait avec des bouts de ficelle ou qui se détachaient irrémédiablement. Pourtant, cachant sa véritable image et son désarroi latent, il était sur tous les fronts, tel un preux chevalier guerroyant sur ses champs de bataille. Au boulot, il tenait une place à responsabilité qui réclamait toutes ses compétences ; avec ses médicaments et ses antidépresseurs, il était en surdosage ; il surveillait de près la scolarité de ses enfants de vingt ans. Et sa chérie… sa chérie, malgré son éblouissement, il savait bien qu’elle n’avait pas le même grand amour que le sien. Toujours sur le fil du rasoir, éternel écorché vif, avec lui, jamais rien n’était simple…

Vivant encore dans le Var, j’appris fortuitement par une de mes filles que Neil Young passait à la Halle Tony Garnier, à Lyon ; elle avait vu une affiche collée, ici ou là, vantant la présence du folk singer sur le sol français. L’idée ne fit qu’un tour dans ma tête ; on vérifia la véracité de cette publicité sur Internet : les dates correspondaient. Telle une étoile filante en tournée mondiale, le guitariste canadien était effectivement de passage dans notre pays…   
Neil Young, c’était toute notre jeunesse ! À seize ans, le vinyle de l’album « Harvest », on l’avait usé sous le saphir de nos tourne-disques ! Pendant des heures, on tentait les barrés, les majeurs et les diminués sur nos pauvres guitares ! Sans bien comprendre la traduction des paroles, on connaissait les chansons par cœur ! C’était l’âge tendre, celui des accords parfaits, celui de l’inconscience musicienne et des illusions en partance. Plus tard, toujours sous l’addiction quasi fétichiste du country rocker, l’un et l’autre, nous avions sur nos étagères toute sa discographie, sur les murs de nos chambres, tous ses posters et dans les tiroirs, tous ses magazines… 
Mon pote avait un faible pour « Cortez The Killer » qu’il écoutait dans son monde de réflexions sans réponse. Le tempo de ce morceau d’anthologie l’adoucissait, un peu comme si chaque note avait sur lui l’effet d’une caresse apaisante. Quand on revenait de la pêche et de la rivière dansante, « Zuma » envahissait la bagnole, et le grand air, et les paysages, et les clins d’yeux du soleil comparse, et ses réverbérations sensationnelles, c’était des moments extraordinaires. Le temps passant, je me suis aperçu que Neil Young nous avait accompagnés comme un grand frère musical. Ici et là, petits cailloux blancs, « On the Beach, Comes a Time, Freedom, Silver and Gold, Chrome Dreams », etc., nous avaient montré le chemin…

Sachant que mon pote était « occupé », je me décidai pourtant à l’appeler ; tant pis pour les dommages collatéraux. À l’avance, je savais, de par la seule intonation de sa voix, tout le dérangement que j’allais créer dans son emploi du temps, au cas où il me répondrait ; quitte à subir ses foudres, j’osai compromettre son samedi après-midi.
Je fis sonner son téléphone… VIP de son amitié, je savais au fond de moi que j’avais mes entrées personnelles chez lui, qu’elles étaient du domaine de cette fameuse complicité indéfectible, celle où l’on partageait tous nos sentiments véridiques dans ce même creuset d’Amitié sans faille ; je savais qu’il m’écoutait encore, quand il n’entendait plus personne. Parce qu’il reconnut mon numéro de téléphone affiché, il décrocha son portable…

 

J’entendis qu’il se raclait la gorge ; avant qu’il me balançât sa contrariété dans les dents, j’y allai de mon couplet sur Neil Young et de son inimaginable et inespéré passage à Lyon. Je compris bien vite que j’avais touché dans le mille, je le connaissais tellement ; il savait de son côté que je ne l’aurais jamais appelé pour rien. Bien sûr qu’il était d’accord pour aller au concert ! Je sentis son enthousiasme enfler dans sa voix ! C’était comme si, tout à coup, j’avais plus qu’embelli son après-midi, mieux que sa gonzesse et ses simagrées !
En deux coups de cuillère à pot, nous eûmes les réservations ! Un mercredi soir de fin juin 2008, comblés de frissons, nous assistâmes au concert de Neil Young ; guitare, harmonica, piano, il ne manquait rien. À seulement quelques mètres, il chanta : « Mother Earth ». Au milieu de la foule, mon pote était au garde-à-vous, ne cachant même pas ses larmes ; les yeux plantés dans le plafond, il voyait le ciel et ses étoiles ; il me murmura que c’était la chanson pour sa maman…

Dix ans plus tard, dans la petite église du village, soudain, j’entendis une voix s’élever et se confondre d’Amour avec les échos des voûtes et les couleurs des vitraux ; c’était Neil Young. Devant l’autel froid et ses fleurs en plastique, sur deux tréteaux, il y avait mon pote allongé dans son cercueil en bois d’éternité. Tout à coup, venu d’une jeunesse désormais vieille, ce « Old man » me traversa le corps et me transperça l’âme…  

  

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20 mars 2021

La gargouille (Pascal)

 
Retour à la nature ou cachette introuvable, mes parents avaient loué un gîte dans un petit village perché dans un coin perdu de la France profonde. Au mitan des quelques maisons, il y avait un seul croisement de chemins caillouteux ; vers le nord, c’était des champs et encore des champs ; vers le sud, c’était la forêt et encore la forêt ; vers l’est, c’était le cimetière, avec des croix et des croix ; au sud, c’était la petite église, avec ses pigeons et ses fientes…  

C’est le bus du voyage qui nous avait laissés dans le croisement ; on avait plein de valises comme si c’est ici qu’on allait habiter. La lettre que tenait mon père indiquait l’église comme point de ralliement. Sur le chemin, nous marchâmes un moment dans la poussière, les flaques séchées et dans les caillasses ; je salissais mes beaux souliers tout neufs ; quelques rideaux de fenêtres s’écartèrent prudemment sur notre passage.
Plus perdu que cet endroit, il fallait chercher ; il n’y avait pas de magasin d’alimentation, pas de bar-tabac, pas de boulangerie, rien qui ne puisse justifier un quelconque approvisionnement. Je l’appris plus tard ; les quelques rares habitants du coin n’étaient ravitaillés que par un antique camion-épicerie-journaux aux teuf-teuf asthmatiques ; à prix prohibitif, ma mère y achetait le pain, la gazette et de quoi manger…  

Cet appartement spartiate, reconverti en modeste gîte, ce devait être l’ancien logement du curé ; il accolait l’église. Arrivés devant la porte, comme s’il nous avait reconnus du bout du chemin, en baissant la tête, un paysan nous apporta la clé de l’appartement, et il repartit si vite, qu’on n’était même pas sûrs de l’avoir vu. En silence, nous nous installâmes, en rangeant nos bagages ; mon petit lit était pile au-dessous d’une véranda, ce genre de petit fenestron qui aide la lumière à éclairer la maison…

Ici, c’était bucolique. À l’aube, c’était le chant du coq qui laissait des points de suspension à mes derniers rêves ; la journée, on avait les mouches et les taons, les guêpes et les sauterelles qui rentraient dans la maison ; le soir, c’était les grenouilles d’une mare toute proche qui vocalisaient leurs amours ; la nuit, c’était les cloches de l’horloge de l’église qui sonnaient les heures en se moquant bien de ceux qui essayaient de dormir sous son aile. M’man achetait des œufs chez des voisins ainsi que de la volaille qu’ils nous apportaient plumée et vidée. On avait aussi les légumes ; jamais je n’avais mangé d’aussi bonnes soupes…

Mes parents avaient de grandes discussions auxquelles je ne comprenais pas grand-chose ; des fois, ils se grondaient et ils me disaient d’aller jouer dehors ; des fois, ils se rabibochaient et ils me disaient d’aller jouer dehors. Alors, je partais courir la campagne et les environs. Du haut de mes presque sept ans, les arbres, les oiseaux, les gerbes de blé, les épouvantails, les rares grandes personnes que je croisais, tout ce que je découvrais était plus géant que moi ; j’avais toujours la tête en l’air.
C’est là, qu’horrifié, je m’aperçus qu’une effrayante bestiole avait pris ses quartiers d’espionnage juste au-dessus de notre logement ! Je tapai dans les mains, je lui jetai des pierres ; avec un arc improvisé, je lui décochai mes flèches ! Impossible de déloger cette monstruosité d’un autre siècle, d’effleurer sa carapace en granit ! Tous les jours, je tentais de la chasser ; elle était comme un oiseau de mauvais augure, le doigt dénonciateur qui dit que c’est ici que cela se passe. J’en parlai à mon père mais ce n’était que le millième de ses soucis ! Il avait apporté son poste de radio ; pendant des heures, il écoutait les événements qui se passaient dans le pays, en hochant la tête. Ce qui se disait devait être grave parce qu’il n’avait jamais le sourire. La nuit, il écrivait des longues lettres qu’il remettait, le matin, au chauffeur de l’autobus, au croisement ; dans sa main tendue, il rajoutait le prix des timbres, et même un peu plus pour payer le service au conducteur…  

Quand elle avait le temps, maman m’emmenait balader. On prenait des petits chemins ; elle me racontait des choses de grands, auxquelles elle rajoutait ses leçons sur la nature.  La guerre et les fleurs, les méchants et les fraises des bois, l’occupation et les petits oiseaux, c’était plus humanisé, plus sucré, plus bucolique. Immanquablement, on se retrouvait devant le portail du cimetière ; on ne se privait pas pour aller visiter les morts. Je quittais mon béret, j’enlevais les mains de mes poches et je défilais devant les tombes en baissant les yeux. M’man disait toujours que ce n’est pas ici qu’on pratiquait la délation, un mot que je ne tardai pas à comprendre…

Effets de l’église et de son bénitier, par je ne sais quel miracle, sur notre boîte aux lettres, dorénavant, on s’appelait Durant. David Durant, combattant le dragon perché sur la toiture, avec ma fronde, il y aurait de quoi en faire un récit pour le « Défi » de samedi.
Dès que je le pouvais, je m’occupais de cette hydre maudite qui nous espionnait avec ses gros yeux globuleux et ses griffes toujours sorties ! Un soir, alors que je m’étais obstiné à la déloger, il me sembla qu’elle avait battu des ailes, comme si elle en avait eu marre que je l’asticote ! Ce n’était qu’un éclair dans le ciel ! Pour se venger, cette affreuse chimère avait déclenché un terrible orage, à moins que ce fut mes flèches qui avaient percé les nuages ! Toute la nuit, en réelle punition, elle dégueula son trop-plein d’eau sur la vitre de ma petite lucarne !...  

Les hirondelles étaient reparties ; les mûres poussaient sur les ronces comme pour adoucir leurs épines acérées. Un jour de fin d’automne, une voiture noire est venue chercher mes parents. Il y eut des cris, plein de fumée, de poussière, des bruits de portières, et puis plus rien. Moi, j’étais chez notre vieille voisine, en train de ramasser des œufs, sous le duvet du ventre des poules, avec elle. Elle m’a caché derrière son tablier, a juré ses grands dieux, à qui l’interrogeait avec brusquerie, qu’elle n’avait vu personne…

J’ai presque soixante-dix ans ; j’ai retrouvé ce petit village perdu, au cœur de la France profonde, et j’ai reconnu son croisement à peine goudronné. Vers le sud, c’est la forêt, et encore la forêt ; vers l’est, c’est le cimetière, avec des croix et des croix ; au sud, c’est l’église et ses pigeons aux roucoulements remplis de rumeurs de campagne… 
Porté par le souvenir de mes souliers tout neufs, j’ai emprunté le chemin qui mène vers la maison du Seigneur ; pour m’accompagner, au tempo d’une mélancolique mélodie d’antan, chantaient les guêpes et les taons, sautaient les criquets et dansaient les mouches. Sur le toit du clocher, la sale bestiole avait quitté son piédestal ; je veux croire qu’un seul coup de mitraillette l’a définitivement épouvantée alors que, moi, je n’ai jamais su y arriver pour sauver… papa et maman…

 

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13 mars 2021

Le transbordement (Pascal)


Pleine mer. Entre les deux escorteurs, côte à côte, la manœuvre du jour, c’était le transbordement de l’aumônier sur l’autre bord. Avec les élingues plus ou moins tendues, selon les mouvements de roulis des deux navires, l’opération était périlleuse. Sur sa chaise sans porteur, je voulais croire que l’homme de Dieu n’en menait pas large.  Pourtant, tel Jésus sur la croix, endurant le martyr du transfert de personnel, s’il se tenait bien accroché aux montants de sa cage, il ne paraissait pas plus inquiet que cela…

Sans filet de protection, imaginez ce délicat transbordement, au milieu de nulle part ; imaginez l’eau s’engouffrant entre les deux coques comme un torrent en furie, et créant des vagues plus hautes que le pont, les ordres précis et les coups de sifflets donnés de part et d’autre des navires pour accomplir avec succès ces acrobatiques manœuvres de haut vol. Fallait-il que son âme et sa foi envers son Seigneur, sa vie qu’il remettait entre les mains des boscos, soient si inébranlables ? Pour arranger mes vérités, je pense qu’il devait prier pour être aussi courageux ; entre nous, sa participation enthousiaste à ce transport valait bien toutes les leçons de catéchisme du monde. Il avait le visage radieux, un peu comme si une auréole sécuritaire baignait de lumière toute sa personne. Était-il insouciant ou bien ne craignait-il pas la mort ? Si, malheureusement, le grand plongeon était inéluctable, allait-il retrouver son Seigneur et batifoler sur le tapis déroulé des Verts Pâturages ? C’était autant de questions qui se bousculaient dans mon incompréhension de minuscule catholique, mal converti à l’athéisme moderne…

Quand ceux des nôtres balancèrent la cage au-dessus de l’eau, il y eut un terrible ballant, capable de faire dégringoler n’importe quel jeune casse-cou de ce fragile piédestal. Mais non, tel un coquillage amoureux de son rocher, le ministre du culte scotché, à ses convictions, tint bon. En face, sur le bateau récepteur, une poignée de gaillards tiraient sur le boute pour amener rapidement le précieux colis vers eux. Il faut dire qu’avec tout son attirail de bondieuseries, il avait emporté avec lui le courrier du bord…
En cas de défaillance du matériel, de chute, le pauvre bonhomme, enfermé dans sa cage, celle-ci retenue par une élingue d’un côté, et frottant contre la coque de l’autre, dans l’enfer, le tumulte et l’eau glacée, même avec Dieu à ses côtés, il n’aurait pas survécu longtemps à son désastre. Son « Plus près de toi, Seigneur… » n’aurait été que ses dernières volontés sur l’autel sans fleur des disparus en mer…

Avez-vous connu cette extraordinaire situation, somme toute infernale, où vous désirez par-dessus tout que rien n’arrive de fâcheux à l’événement, et que vous n’êtes, pourtant, qu’un minuscule spectateur visionnant l’éventualité du tragique fait divers ? Tout à coup, on l’aime, ce héros anonyme, cette marionnette équilibriste entre le ciel et la mer, seulement suspendu par quelques « ficelles » et par l’opération du Saint Esprit. Il y a des choses divines qui supervisent les vies, je crois ; l’emploi du temps de notre existence est régi par un je ne sais quel devoir supérieur d’être présent, celui d’être maître ou seulement pion assujetti aux circonstances, qu’on soit pleutre ou brave, grand ou petit, jeune ou vieux ; d’autres l’appellent l’instinct…

Nous, on serrait les dents ; perdre notre ecclésiaste, ce serait un peu comme perdre la foi. Virtuellement, on tirait sur le boute qui l’amenait sur la plage avant du bateau adverse. Dans les deux camps, sur la passerelle, sur le pont et dans les compartiments machines et chaufferies, tous aux postes de manoeuvre, du manœuvrier à la barre, au chauffeur devant la façade, l’équipage était au réel sacrifice de cette réussite…

Maintenant, écartelé comme un hérétique entre les deux bateaux, il était dans le vide, en plein au milieu de son transfert ; sous lui, c’était l’intense bouillon, la cataracte insupportable, l’enfer aqueux entièrement dévolu à son engloutissement. Devant, des deux étraves, giclaient des myriades d’éclaboussures en confettis, créant des arcs-en-ciel éphémères ; une passerelle pour le paradis, me disais-je. Il n’empêche, suspendu dans le vide, il était spectaculaire, ce fragile héros, entre deux ponts, entre deux fanions, entre deux prières. Rempli d’humidité, mais accumulant les miracles, maintenant, il marchait sur l’eau…

Tout à coup, oscillation perverse ou gîte contondante, le bas de la cage vint heurter violemment la crête des vagues affamées qui tentaient déjà de le happer, comme des langues assidues léchant goulûment la blanche hostie à portée de leurs gueules ! Dans des gerbes d’écume, il ballottait, l’aumônier, comme un ricochet en record de rebonds, comme un roseau pris dans les remous d’un coup de queue de monstrueux brochet ! ! Son Dieu, tout là-haut, le mettait-il à l’épreuve ?... Lavait-il le moindre de ses péchés sous cet orage méditerranéen ?...

Nous, les voyeurs de la plage arrière, avec nos gros mots de basse ville, on sollicitait nos démons à l’apaisement, pour que le futur fait divers se termine en fait de gloire ! Voyez-vous, c’était triste et gigantesque en même temps. Pendant ces secondes de purgatoire, sa vie ne pesait pas le poids d’une plume, elle ne valait pas un bouton de culotte, un fifrelin dans la corbeille du bedeau pendant la quête dominicale, à la représentation de onze heures. Et son épitaphe déjà gravée titillait nos pensées : « Mort en partant en croisade, entre Toulon et les faubourgs de Jérusalem… »  
Pourtant, son aura multicolore le maintint à flot ; un autre coup de roulis le fit s’élever brutalement dans les airs, comme un élastique se détendant d’un coup. Fragile projectile, pierre dans la fronde de David, il aurait pu se faire éjecter tout aussi facilement... Enfin, les boscos du bateau receveur le hissèrent à leur bord ; délivré et debout, un peu chancelant, pas mal frigorifié mais complètement trempé, il salua notre bateau comme s’il lui donnait sa bénédiction. Alléluia ! Il avait fendu la mer ! Il était de l’autre côté ! Cela me fit tout drôle sur les épaules ; c’était un éphémère manteau de frissons aux pouvoirs surnaturels de félicité. Oui, l’aumônier de l’escadre, il avait une sacrée paire de c…

Transbord avec le Picard 76

Transbord avec le Picard 76_1

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06 mars 2021

L’Amour (Pascal)

 

 

Et vous, vous parlez d’Amour, sans vraiment savoir de quoi il en retourne ; seule, entre deux trains, entre deux gares, deux paysages, vous pourriez le chercher éternellement, jamais vous ne le trouveriez. Les pieds si posés sur terre, vous avez votre assurance, vos schémas, votre expérience et, nullement, la passion ne pourrait vous détourner de votre quête aux aspirations paradisiaques. Pourtant, après avoir effeuillé toutes les marguerites, consulté tous les horoscopes, balancé toutes vos bouteilles à la mer, la correspondance, l’alter ego mâle vous fuit. Vous êtes toujours bredouille ; ce n’est qu’un doux mirage que vous entretenez avec des jolis mots de fioriture, seulement utiles à votre quête ; votre généreux prince charmant est toujours dans un autre train. Aussi, si vous pouvez tout entendre et tout comprendre, sans crainte d’être mal traduit, ici, je peux m’épancher sur le verbe aimer, ses ramifications romantiques, ses conciliations et ses chicanes, ses éclairements et ses mélancolies, ses pluies et ses soleils…  

Aimer, c’est perdre le compte des pétales, c’est confondre le jour et la nuit, la terre et la mer, le ciel et l’enfer, c’est entendre des voix, c’est apprivoiser l’univers ; c’est le Covid multiplié par mille, c’est ne rien comprendre de cette maladie si brutale et si soudaine.
C’est laisser tirer les fils de sa marionnette, dans les mains de cette inconnue sublime. Enfiévré, votre cœur s’essouffle, vous avez des frissons, vous avez l’impression que vous êtes absorbé par les abysses les plus ténébreux, mais il vous pousse des ailes ! À la fois ange et démon, vous avez des sentiments contradictoires, des allants de hussard et des attentions de poète, des chagrins insondables et des joies de jours de Fête…

À l’empreinte de l’Amour, un instant, imaginez tous vos sentiments les plus beaux, je dis bien tous, réunis dans une chaussure de verre et, à l’unisson de vos désirs, que vous ayez trouvé le pied parfait qui entre dedans. Sans les entraves des a priori et défait des obligations, tout à coup, naïf et sincère, vous avez tous les courages ; plus rien ne fait barrage… « On fait table rase !... On oublie tout !... On repart à zéro !... » ou encore : « Allez chercher toutes les hydres, sortez du brouillard les châteaux impénétrables, les plus encombrés de ronces, je saurai les combattre, je saurai les prendre et réveiller la belle !... » Sans échelle, vous êtes capable d’aller décrocher la lune et, sans respirer, de rapporter les étoiles de mer les plus profondes…  

L’Amour, cette flèche plantée si adroitement dans votre cœur, c’est votre reflet en mieux, en lumineux, en couleur d’utopique, celui que vous n’osez pas admirer dans la psyché de l’étang, tant il éblouit. C’est votre main brûlante, tissée dans celle de l’autre, et qui forme une trame multicolore aux pouvoirs indestructibles ; ce sont des serments écrits sur le sable, des secrets murmurés dans l’oreille ; c’est une chanson aux couplets entêtants, un hymne à la vie, une ritournelle qu’on voudrait éternelle. Il a libéré vos sens ; la peinture, la musique, la poésie, tout à coup, vous savez tout traduire. Il est le coquillage scintillant, le ressac lancinant, le friselis de la dune, le parfum des algues ; il est ce voilier au loin qui déplie ses ailes, et vous ne savez plus bien s’il glisse dans les nuages ou s’il vole sur l’eau…  

L’Amour, c’est l’eau à la bouche, c’est le sang du Christ dévergondé ; c’est le soleil capturé, la pluie bienfaitrice, l’arc-en-ciel tendeur de lumières aphrodisiaques ; c’est le passé, le présent et le futur modelés dans la statue de chair que vous caressez ; c’est le glouglou de la fontaine amplifié à l’infini, la tirade amoureuse de ce merle au bout de sa branche, le courant d’air parfumé qui embrasse l’ambiance de ses senteurs les plus tourmenteuses ; c’est cet infini dans les mains, c’est l’unisson qui glisse déjà entre vos doigts ; et pour conjurer le sort, vous avez des mots d’Amour, comme des chapelets de messe, et vous donnez l’aumône aux nécessiteux, et vous joutez sur tous les prés, et vous pourriez partir en croisades pour élever votre drapeau de fanatisme, aux quatre coins du monde…

L’Amour, entre frissons de volupté et aube sensationnelle, c’est un désir extraordinaire, un aboutissement qui débute, c’est une prière exaucée ; mais qu’est-ce qu’une prière dans ce monde où tout s’échoue, où tout a une fin, ou tout meurt par arrêt de l’Arbitre ?
Il n’y a pas de guérison à l’Amour. Ne tournez pas la page de votre livre qui n’en contient qu’une ; la fin n’est jamais le début d’une autre histoire, ce serait si simple. Vous pouvez vous soûler dans les plus infâmes bouges, rouler dans la fange ; illusoires, pâles copies, prendre d’autres maîtresses, des brunes, des blondes, partir à la guerre contre des chimères, vous pouvez aller vous cacher jusqu’au fin fond du bout du monde, il reste accroché à vous, plus saignant qu’un approximatif tatouage, plus inguérissable qu’une cicatrice, plus corrosif qu’un mauvais cancer. Pire, pour perdurer dans l’anathème, vous complaire dans l’ensorcellement, vous baigner dans la fascination, infatigable derviche, avec des bouteilles mensongères, vous l’encaustiquez d’une brillance qu’il n’a plus. Vous pouvez prendre toutes les potions, consulter toutes les cartomanciennes, renier votre Dieu, vous flageller, entrer dans la cellule d’un ermitage la plus cadenassée, immense, indélébile, intenable, sur l’autel des laissés pour compte, le mal d’Amour est en vous, pour toujours et à jamais...  

Et vous, séductrice anonyme, vous me parlez d’Amour comme si vous saviez tout de cet ouvrage d’Art ; merveille du monde, s’il s’allume avec une seule petite étincelle de bluette, il n’est pas l’œuvre d’un simple batifolage. C’est un train emballé dans une descente infernale, et vous voudriez que l’autre saute dans le vôtre, à votre rythme, à votre vitesse, à votre goût, et dans votre direction. Vous avez besoin d’Amour, de loyauté et de complicité ; vous en parlez comme d’un pansement ; vous vous nourrissez de l’autre, vous profitez de la vie, en parfaite épicurienne égoïste. Mais non, ça ne marche pas comme ça ; avec votre goût immodéré des grands voyages, vous me faites penser à une machine qui empoisonne les petites fleurs des ballasts…

Aimer, c’est tout remettre en question ; c’est mettre à bas ses désirs, c’est s’oublier, c’est offrir sans attendre, c’est se fondre dans le creuset de l’autre. C’est inventer son train à deux, c’est forger les mêmes aiguillages, c’est rester en équilibre sur les rails, c’est donner des prénoms aux gares, des couleurs aux paysages, des larmes à la compassion. Pied de nez à l’univers ou délicatesse du Hasard, de ces deux astres qui se télescopent en pleine course, c’est une passion aveuglante, irrésistible, incompréhensible et fulgurante qui naît entre le Néant et l’Éternité, et qui va sur son erre d’étoile filante, en laissant dans son sillage des myriades d’étincelles heureuses…

À vous, je peux le dire, puisque vous pouvez tout entendre et tout comprendre. Jadis, pendant quelques mois de bonheur solitaire, j’ai approché ce grand Amour ; dans un croisement de ma route, j’ai eu la chance de le reconnaître comme le point culminant de ma vie. Ébloui, j’ai touché cette Beauté ineffable, en l’admirant de trop près, dans son costume de princesse inaccessible. Devant son château, il y avait trop de ronces, trop de gargouilles menaçantes et trop de différence d’âge. J’étais dans un souterrain, une galerie profonde où, seul, débordé par une imagination d’argonaute et des sentiments d’un autre siècle, je voulais en extraire les pépites. Voyez-vous, je me suis brûlé les ailes et je suis tombé en flammes. J’en suis sorti exsangue, défait, bon à jeter aux chiens, irrécupérable. « Cette fille, elle t’a tordu le cœur pour qu’il ne puisse plus jamais servir à personne !... », m’a-t-on crié… 
Aussi, je ne puis me satisfaire des caprices de l’une, des impatiences de l’autre, et des doléances de toute la gente féminine. Un jour, j’ai croisé mon étoile ; il n’y avait que quelques années d’écart dans le cadastre de l’univers… si pervers…

 

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20 février 2021

Curriculum (Pascal)

 

L’usine « Magie et Alchimie » cherche un veilleur de nuit pour surveiller ses locaux ; aussi, de ma plus belle plume, la plus ailée, j’ai aligné sur ma feuille un curriculum vitae digne des contes des… mille et une nuits…  

Origine : Fils de Aline Éha-Larousse, goûteuse chef à la Pie qui Chante, et de Petit Robert, inventeur de l’accent aigu sur Kréma (ils travaillaient dans la même usine de bonbons), je sollicite auprès de votre entreprise le poste de veilleur de nuit. Insomniaque, je pense avoir toutes les compétences nécessaires pour satisfaire aux conditions d’embauche à l’emploi que vous proposez.

Études : maternelle sup, troisième cycle, dont trottinette et cheval à roulettes, premier en balançoire et médaille d’or à chat perché, bac à sable, option château fort, math soupe de poireau pomme de terre, math spé-léologie, entre Pi et Phi, et sciences pot.  

Autodidacte, je suis l’inventeur de la camisole de farce, de l’ampoule dans la lampe à frotter, le fil à couper la peur, de la confiture d’arnica, de la cintreuse de bananes, du papier hygiénique à double face, des confettis en trois dimensions, de la baguette magique rétractable.
Je suis dresseur d’escargots de Bourgogne, dompteur de cerfs-volants, testeur de boules de cristal, confesseur de gorgones, toiletteur de licornes, promeneur de dragons ; je saurai changer l’eau des sirènes sans me laisser charmer par leurs chansons. Occasionnellement, je suis souffleur de vers au théâtre, balayeur de fausses notes au kiosque à musique. À ce jour, je suis bonimenteur, option vaisselle cassée, sur le marché du vendredi.

Emplois précédents : Douze métiers, treize mystères, j’ai été vendeur de strapontins devant le cimetière du Père-Lachaise, de parapluies à Cherbourg, de robinets à Vannes, arlequin à Tolède, calibreur de petits pois chez D’Aucy, montreur d’ours en peluche aux établissements King Jouet, videur de boîtes de conserve, gardien de plein phare chez Cibié, doublure de Rocco Siffredi dans « L’Éjaculateur Précoce » et dans « La Chatte Épilée » des films Miaou, capitaine de gondole, conducteur de trains électriques chez Jouef, accordeur de scies musicales, soldat de réserve dans l’Armée du Salut, jockey sur chevaux de bois, prêteur sans gage, essayeur de matelas chez Dunlopillo, traducteur de ragots de sorcières, matador chez Taureau Ailé, trafiquant de larmes en Afrique et de pastachuta au Surinam, gardien des vêtements dans un club de naturistes, testeur d’airbags chez Lolo Ferrari (paix à son âme), vendeur de graines de choux à la crème, coupeur de citrons à la mi-temps d’un jeu de baby-foot, Père Noël chez Mammouth, accordeur de serpents à sonnette, émondeur d’épines de roses, tasteur de vains mots, diapason pour oiseaux lyres, chauffeur nuiteux chez Lustucru avec du vermicelle de contrebande dans la remorque, tendeur d’arcs-en-ciel, distributeur de flocons de neige et d’avoine, fabricant de gants de boxe pour la traite des puces, ressemeleur de bottes de sept lieues, oreiller à mémoire de méforme pour femmes infidèles, chorégraphe pour ombres chinoises, placier en chaussures de verre, dynamiteur d’aqueducs, chers à Bashung, compteur de vagues à l’âme à marée larmoyante, réparateur de plancher des vaches, ajusteur chez Metallica, cueilleur de trèfles à quatre feuilles, excuse dans jeu de tarot en rodage, pilote des c chez Cédille Sport, traducteur de la bible en langue de bois, aiguiseur de plumes de poète, figaro pour femmes à barbe, juré aux Assises dans le cas Lembredaine, goûteur de déclin ordinaire, serveur de bières chez Roblot, semeur de fleurs en plastique et graveur d’épitaphes en lettres d’or…    

Sports pratiqués : La Game boy, option Tetris ; les yeux fermés, le tir aux pigeons avec fléchette-ventouse-salive ; les exploits inutiles en tous genres dont escalade d’immeubles de vingt étages par la face nord et par les escaliers, la conduite en état d’allégresse forcenée, le saut à l’élastique sans élastique (au pantalon) ; la peinture sur girafes au galop, la traversée du désert (en mode expert).    

Hobbies : Collectionneur de poussière d’étoiles filantes, de sable d’îles désertes, de cigarettes en chocolat, de chapeaux chinois, d’estampes d’Étampes, de petits cailloux blancs, de bouteilles de sirop typhon, de feuilles mortes de San Francisco, de cartes postales de Mars, de larmes de crocodile, de médailles en toc, de billets de trains jamais compostés et de sourires périmés…  

Rêves : Rencontrer Bob Dylan et Hattie Carroll ou Stephan Eicher, et déjeuner en paix, ressusciter Marie Laforêt pour continuer les vendanges de l’Amour, chanter a cappella chez Capello, retrouver Manureva et son skipper, tricoter les nuages en pull-over pour les miséreux, les essorer pour les assoiffés, les écarter pour les vacanciers, passerla tondeuse dans les Verts Pâturages…  

J’espère que ma candidature retiendra toute votre attention. Salutations respectueuses.

 

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13 février 2021

Rêverie solitaire (Pascal)


Gare de Toulon. « Les voyageurs en direction de Grenoble et Genève attention au départ !... Prenez garde à la fermeture automatique des portières… »  

Ha, les voyages en train, ces départs en perm… Du fond de ma banquette, secoué par les aiguillages incessants, comateux et frileux, je regarde l’éphémère paysage qui passe ; il confond le temps avec des subterfuges de lumières éblouissantes, si bien que les minutes et les heures sont des champs, des prés, des bocages, des forêts, des villes enfumées, des ponts verdoyants et des montagnes suspendues…
Derrière la fenêtre et le « Pericoloso sporgersi », le long de la voie, intermittentes du spectacle, il y a ces petites fleurs casanières ; pourtant, on dirait des fragiles spectatrices regardant passer les voyageurs entassés dans les compartiments. Ces roseaux d’allégeance, ces dociles enracinées, je les regarde avec la suffisance d’un jeune chêne que rien ne peut empêcher de grandir. Grégaires, rampantes, graciles, sauvages, sous le joug des trains, elles tremblent et s’agitent, se penchent et se renversent en révérences vassales sous leurs souffles puissants. Elles ont le parfum des traverses graisseuses brunies par le soleil, la couleur délavée des jours d’orage, la délicatesse de la fragilité solitaire. Panneaux d’indication de mes divagations rêveuses du moment, la nature les a plantées là pour que je les peigne avec mes impressions d’aventurier sans terre…  

Avez-vous remarqué ? Il y a quelque chose d’inquiétant quand on regarde ces ballasts jusqu’à perte de voie ; on dirait des tombes fleuries par ces improbables chimères batifolant le long de l’horizon brûlant. Qui est enterré sous ces tas de caillasses ? Et si c’était nous, pauvres voyageurs empressés d’ignorance, fonçant désespérément après notre destin ?... La nuit, dans l’éclairement des voitures, on peut voir nos fantômes équilibristes courir sur les ballasts ! Entre les pierres entassées, ombres et lumières, ils nous font des signes ! Ils nous appellent ! Ils nous attendent ! Ils nous suivent ! Ils nous poursuivent ! Ils sont le reflet obstiné de notre fuite en avant, et les petites vivaces applaudissent !...

« Billets !... S’il vous plaît !... »
 
Même concassé, même réduit au calibre de l’utilité précaire d’un remblai, il y a des fois où je voudrais être un simple caillou de ballast pour être caressé par une de ces fleurs farouches ; enfin reposé, je vivrais sous l’ombre gracieuse de ses pétales, mon hymne serait ses parfums délicats. En permission de vieux mataf, je vois déjà mon épitaphe… « Au cimetière de la voie, ci-gît feu Pierre Granite, né dans une ballastière au siècle dernier… » J’aurais pour elle des conversations d’amant, celles qui parlent du feu et de la flamme dans le même foyer, des chansons de promenade aux paysages musicaux, à perte de vue. De la pluie, dans le creux de ma pierre, je garderais son eau ; dans la galerie de ses racines, je maintiendrais des courants d’air. Au désordre des trains, je la retiendrais sur sa tige comme un tuteur souterrain.
Au bord du rail, on aurait des amis lézards, des collègues escargots, des oiseaux mélomanes pour compagnie et, accompagnateurs, des troupes d’insectes butineurs et autres rampants voyageurs. Et les crépitements des essieux, le tambourinement des bogies ; les bluettes de ferraille seraient nos feux d’artifice ; et les journées sans soleil seraient comme des amusements de tableau noir où l’on mélangerait nos inventions en couleur de passion ; et pendant l’hiver glacial, toute irisée de cristaux de froid, je saurais la réchauffer aux étincelles de mon silex ; et dans le silence de la nuit, petits bouts de ballasts sidéraux, on regarderait filer les étoiles dans les voies du ciel…

« Valence !... Valence !... Quatre minutes d’arrêt !... »

On peut faire le tour du monde en ballasts ; il suffit de fermer les yeux et on voit Rome, Bruxelles, Istanbul, Madrid, Vienne !... On saura tout des horaires du Irun-Berlin, du Catalan, de l’Orient-Express, du Mistral ! Et si elle se penche assez sur ma joue la plus lisse, on ira visiter les oncles d’Amérique, on rencontrera les cousins soviétiques, on empruntera le tunnel sous la Manche ! On saluera les britanniques ! Chemins de prières, on peut même ballaster les voies du Seigneur !...

Ha, ha !... Et si on inversait les rôles ?... Et si tous les voyageurs prenaient la place des ballasts ?... Ces cailloux rouillés, à force de chemin de fer, seraient-ils plus lourds à supporter que ces humains, toujours en partance à la guerre ?...  Le vrai voyage, c’est celui de l’intérieur ; chacune des pierres du ballast est une impression, une couleur, un parfum, un sentiment, un clin d’œil, un baiser, une caresse, un frisson, une émotion. La petite fleur, l’enjôleuse, la capricieuse, la moqueuse, c’est la cerise sur le bateau, dans le perpétuel roulis des changements de voies.
Bien en vue, même roussâtre, même usée, même friable, on devrait tous avoir une petite pierre de ballast sur une étagère, sur le rebord de la cheminée. Rêverie solitaire, elle serait comme une amulette, une échappatoire, une issue de secours, un billet de sortie à la factualité maussade. Souvenir d’un fabuleux tour du monde ou première pierre du chemin de l’évasion, elle nous réchaufferait les mains ; elle aurait quelques brillances mystérieuses, elle porterait en elle… un univers extraordinaire…  

« Romans !... Romans !... Une minute d’arrêt… »


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16 janvier 2021

Au Maritima (Pascal)


Si Raoul était « poignets d’or » à la batterie, Édouard était « mains d’argent », au marimba, une sorte de xylophone africain qu’il avait bidouillé pour l’accorder avec la mode musicale du moment. Avec Marcel à l’accordéon, Sydney à la trompette et Johnny à la guitare (basse, solo ou acoustique), ils formaient un orchestre hétéroclite mais étonnamment complémentaire, sur l’estrade du Maritima. Un piano bastringue trônait au milieu du podium et, selon les chansons et leurs partitions, c’est Michel qui y jouait, le plus souvent debout…  

Dans cette guinguette d’intérieur, cette taverne du siècle passé, à l’insonorisation plus que perfectible, malgré les lourdes tentures devant les fenêtres condamnées et à la piste de danse en plancher antique, tous les courants musicaux prenaient leur source. Cirque burlesque, antre du diable ou antichambre du paradis, dans la sciure et la poussière, on y guinchait, on y buvait, on y riait ; on venait y embrouiller sa raison, oublier ses devoirs et ses bonnes résolutions ; on y prenait du bon temps…
Dans la sueur animale, l’opacité tabagique, la frénésie alcoolisée, la musique tonitruante, on s’appelait par les yeux, on se prenait par la main, on courait sur le stade de la gambille, on se marchait sur les pieds. Entre le twist et la java, le madison et le rock, le jerk et le slow, on s’y bousculait, on s’y serrait, on s’y combattait, on s’y reprenait, on en redemandait… Le temps d’un refrain, des couples se formaient, d’autres se désunissaient, d’autres encore se découvraient par la seule force d’une attraction presque instinctive. La chasse était ouverte au seul permis d’avoir quelques billets dans la poche et le courage d’aller se trémousser sur la piste, sans l’habit pesant du ridicule…  

Sous la lentille d’un microscope, réglée sur la condition humaine, coincés entre deux chopes de bière tiède, fumant et buvant, on aurait dit des microbes se pourchassant, s’attirant et se repoussant, s’embrassant et se giflant, riant et pleurant ; jeu de la vie, c’était une symbiose sans fin, un jeu du chat et de la souris fonçant sur un morceau de gruyère, un « Cours après moi que je t’attrape… », sans jamais un réel vainqueur…  

Se retrouvaient, ici, des femmes de chagrin, esseulées, parce que leurs marins de maris étaient bien trop loin. On y croisait des filles de joie, des entraîneuses, des miss d’un autre âge, des excentriques, des bien sous tous rapports, des vraies danseuses et des fausses perruques, des grands manteaux en poils de skaï, des boas en toc et des cuissardes de Prisunic.
Il y avait des messieurs en civil, trop bien habillés pour être honnêtes, qu’on ne savait pas leur origine, bien que nous connaissions leurs fourbes desseins de dandys.  
On reconnaissait les baraqués en biscotos, tatoués comme des menus de restaurants chinois, videurs de nuit, et déménageurs de jour ; des étudiants binoclards en devoir d’apprendre l’amour, des voyeurs en manque de tendresse, toujours sur la pointe des pieds, et bien d’autres papillons de nuit, attirés par la lumière et le bruit.
Naturellement, il y avait des marins, parce que leurs bateaux étaient à quai, parce qu’ils étaient en goguette, assez soûls pour ribauder, assez à jeun pour frayer avec ces dames, sur le trait d’union de la piste. Dans l’omniprésent jeu de l’amour, celui de l’appel des corps, des fantasmes et des conquêtes, qui jouait avec l’autre ? Qui prenait et qui donnait ? Qui gagnait et qui perdait ?...  

La musique du Maritima, hit-parade démodé, c’était une musique en trompe-solitude, une mélodie bruyante, un chasse-ennui momentané, aux mille tonalités rassembleuses pour tous ces esseulés du cœur, ces abandonnés, ces déchiquetés, ces tordus, ces cassés.
Sous la flamme rassembleuse, lancinante et enthousiaste, ringarde et populaire, précieuse et assommante, elle remuait tout ce petit monde, dans l’éprouvette illusionnée du bonheur-oubli…

Au cirque de tout à l’heure, c’était les spectateurs qui occupaient la piste, et l’orchestre débitait leurs morceaux préférés. À ceux qui réclamaient telle ou telle musique, il ajustait ses instruments aux tempos demandés. Il y avait une forme de nonchalance dans leurs rythmiques. Pourtant, quand un instrument s’énervait d’un grandiose solo de guitare, d’une envolée pianistique, d’un emportement d’accordéon, quand les doigts du musicien s’affolaient sur leurs claviers, pendant l’inspiration de l’instrument, d’un souffle de trompette allant jusqu’à faire péter les ampoules, dépoussiérer les tentures, il y avait des frissons dans la salle ; oui, l’émotion musicale était palpable. Sans une fausse note, sur le braille de la peau des danseurs, on aurait pu rejouer le morceau sur une boîte à musique. Alors, on les applaudissait, en se retournant ; chaleureusement, on les remerciait pour les sentiments profonds qu’ils avaient soulevés et, un instant, ce sont eux qui redevenaient les vrais artistes de la nuitée…

Aussi, les riffs d’Édouard, au marimba, étaient connus et ils valaient leur pesant de cacahuètes, dans les coupelles du comptoir. Son instrument, xylophone à ondes courtes, mais à résonateurs convexes, était l’aboutissement de toutes ses expériences phoniques.
Ses notes n’étaient plus tout à fait de la musique, mais un réel assortiment d’impressions sentimentales. Dans les graves, évidemment, les âmes sensibles pouvaient y déchiffrer le drame, l’incompréhension amoureuse, l’inutilité, le désoeuvrement, la solitude pesante. Dans les aigus, au contraire, c’était le printemps, la joie, le bonheur, l’ivresse, qui prédominaient, toutes ces choses qui rendent guilleret, qui font qu’on aborde le monde et ses vicissitudes avec une forme d’optimisme que rien ne peut chambouler…  
Édouard passait des unes aux autres avec une maestria de grand philosophe. Avec ses petits marteaux, il bâtissait le présent avec ses mélodies intemporelles. Si l’on savait traduire ses notes avec des couleurs, il était un grand peintre impressionniste ; chaude ou froide, sur le nuancier de ses notes intimes, se découvrait une fresque musicale…    

Sur son clavier, entre ces deux sonorités, qu’on pouvait envisager comme le bien et le mal, il y avait toutes les autres. C’était sur ce registre qu’il excellait ; il avait des associations musicales aux tendances si légères, si aériennes, si poétiques qu’on y décelait des pluies mélodieuses, des ressacs de mers lointaines, des champs de blé mûrs ballottés par des vents caressants. Plus question de se bousculer, de râler, de s’éparpiller en regards convoiteux : toute la piste et toute la salle étaient sous le charme ; je crois même qu’il y en a qui venaient juste pour se repaître de son solo. Éclairé par quelques spots, le musicien s’employait avec son œuvre ; il ne forçait pas comme si les notes qu’il allait enfanter, guidées par une force supérieure, étaient déjà dans la trame de sa partition.
Une fois écloses, chacune d’elles allait frapper à la porte de nos émotions les plus secrètes ; elle était comme une fleur exhalant son parfum qu’on cherchait désespérément à capturer. Une autre apportait son lot d’impressions plus subtiles, plus rares, plus sensationnelles, celles qu’on croyait ne pas avoir ou qu’on avait perdues…  

Ce que je préférais, c’est quand il improvisait ; à travers sa musique, c’est lui qui se déclarait. Facilement, je pouvais traduire son empathie, sa gentillesse, sa générosité, son bénévolat. Au tonnerre d’applaudissements qu’il recevait en échange, je n’étais pas le seul à penser comme cela. À cette heure avancée de la nuit, le Maritima chavirait d’un grand bonheur musical ; sous l’intense vibration du même diapason, la foule bigarrée communiait avec Édouard et son instrument magique…

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09 janvier 2021

Le chevalier Wonderbra (Pascal)


« Mais reste tranquille !... », me dit-elle, tout en me tamponnant doucement l’arcade avec un coton alcoolisé… « Ça pique !... », lui répondis-je, tout à coup, plus grande mauviette de toute l’escadre… « Chochotte !… », rajouta-t-elle, en riant…

Je m’étais retrouvé enrôlé dans une rixe, à protéger la veuve et l’orphelin ou bien, seulement, parce qu’un de mes potes s’était accroché avec une autre bande de matafs. De fil en aiguille, de bières en réflexions tordues, de bourrades en moqueries, le ton était monté sur l’étal des injures faciles. Il y avait toujours le déclic, le mot de trop, celui qui perce et qui plante au plus profond. Pour moi, c’était qu’on dise du mal de mon bateau ; lui, ma bâche le glorifiant et moi pour le défendre en toutes circonstances, nous étions indissociables. Je n’ai toujours pas compris pourquoi ; son exiguïté, sa discipline, ses exercices à la mer, son roulis, ses gradés, sa bouffe approximative, ne plaidaient pourtant pas en sa faveur. C’était comme si on touchait à ma famille. Dans un contexte de persiflage, il suffisait qu’on débite qu’il n’était qu’un pot de pus, une épave, tout juste bon à foutre à la casse, pour me hérisser.
Aussi, en mode « warrior » et, surtout, avec un petit coup dans le nez, les plus grands, les plus costauds, et ceux avec une allonge supérieure à la mienne, je ne faisais plus la différence ; je fonçais dans le tas. Des coups, j’en prenais, mais j’en donnais. Dans la gargote, les chaises et les tabourets avaient volé, et j’avais dû m’en prendre un sur le coin du nez…

La trousse de secours du bar ouverte à la page des bobos, elle s’appliquait, la belle Lulu ; pour parfaire son ouvrage, elle avait coincé sa langue entre les dents. Elle me faisait penser à une petite fille qui enfile des perles toutes neuves sur un collier de Noël.
L’arcade, ça pisse toujours le sang ; ça prend un côté gravissime, mais ce n’est jamais bien méchant. « Il te faudrait des points… », me dit-elle. « Tu ne crois pas que j’en ai assez reçu ?... » Elle ne releva pas la boutade comme si elle avait fait semblant de ne pas la comprendre…  
Elle était si près ; je sentais son haleine, son parfum, sa transpiration ; sa poitrine opulente frottait largement contre mon épaule ; elle le faisait exprès. Inconsciemment, cette situation devait ressembler à mes débuts de nourrisson, quand ma mère me donnait le sein. Cette idée me plut, et je me laissai bercer par tous ses puissants effluves de femme ; ce retour en enfance, dans le début de l’âge adulte, c’était comme une sucette de boulangerie ancienne…

N’avais-je pas défendu les intérêts de ce bar, protégé la vitrine des jets de cannettes, secouru les filles qui s’étaient réfugiées derrière le comptoir ? En fait, je ne me rappelais plus bien, mais je m’arrangeais avec ma conscience de héros. Et si la belle Lulu s’affairait à mon chevet, c’est que je l’avais mérité.  
Bien sûr, je ne fermais pas les yeux, je ne suis pas un saint ; quand on a pareil panorama, on s’en prend plein les mirettes, on range ces souvenirs généreux sur l’étagère des grandes victoires. On dit merci au ciel, à son ange gardien, au destin, à sa foi et à tous les seins, au calendrier des soutiens-gorge… Quel jour est-on ?... Au moins, du 95d !...   

Le monde présent dans le bar remettait de l’ordre à l’ambiance ; on reposait les chaises sur leurs pieds, les tables à l’endroit ; on balayait le verre cassé. C’était comme si un ouragan avait traversé la pièce ; l’ampoule du plafond se balançait encore. Si mon œil était bleu et fermé, c’était invisible dans la semi-pénombre. Cette balafre devait rajouter à mon côté séducteur ; j’en profitais. La patronne avait apporté une bière à mon infirmière personnelle ; Lulu me demanda de tenir la cannette pendant ses ultimes travaux de soin ; aussi, j’en bus une ou deux rasades en embrassant le goulot à mon tour…

« Mais ne bouge pas tout le temps !... », me sermonna-t-elle, en s’assoyant d’autorité en face de moi, sur mes genoux. Sans gêne, elle retroussa un peu plus sa jupe pour gagner en mouvements… Avec mon œil valide, je n’en perdais pas une miette ; je voyais la chaîne de sa médaille de la vierge se perdre dans les tréfonds de son décolleté. À cette heure de béatification, l’épée brandie, chevalier Wonderbra, je serais bien allé retrouver Marie pour la désengorger de l’encombrement ; illico, je me serais baptisé chercheur de son or, dans ces montagnes mammaires ; missionnaire, j’avais déjà les prières utiles pour convertir ses seins à l’imposition de mes mains, et plein d’imagination fantasmatique tellement inexplicable ici…  

Réflexe conditionné, pour ne pas qu’elle tombe de mon piédestal, je la tenais par les poignées des hanches, et si je bougeais les doigts, c’était seulement pour la chatouiller. J’hésitais à descendre mes mains parce qu’il me restait un peu de retenue ; sans doute, dans le lait que m’avait fait téter ma mère, il devait y avoir un peu de correction…
Cela la fit rire et elle répliqua : « Si tu fais l’imbécile, c’est que tu n’as pas si mal !... », « Aïe !... », lui répondis-je, parce que mon côté taquin reprenait le dessus…

Tout à coup, en se penchant en avant, elle récupéra la petite fiole de mercurochrome sur la table ; je ne vous raconte pas la divine apnée dans laquelle je survivais. Mourir étouffé entre les seins d’une blonde charitable, il y a de quoi rédiger son testament à l’avance, croire au paradis des seins et se rouler d’aise dans ses Verts Pâturages, en effeuillant toutes les marguerites !...
De son côté, elle s’appliquait tant qu’elle avait vraiment dû être infirmière dans une autre vie. Avec un petit coup de coton par ici, et un petit coup de coton par là, elle se balançait sur mes genoux si ostensiblement que cela en devenait, comment dire, compromettant. Elle voulut me ceindre l’œil avec des gazes. Me bander ?... Ce n’était pas la peine…
Enfin, nous nous désincrustâmes de cette extraordinaire attraction d’assitance. Raide sur mes jambes, en plein KO érotique, je me découvris dans une glace. Mine de rien, elle m’avait copieusement badigeonné le visage ; c’était bien car elle ne vit pas comme je rougissais ; cela ne l’empêcha pas de rire…

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28 novembre 2020

Les antennes de l’autoroute (Pascal)


« Mesdames, messieurs, si l’on emprunte le Chemin des Providences, tout au fond de la forêt, entre le petit marais et le grand chêne, nous tomberons forcément sur le vieux puits. Évidemment, si l’on vient par la sortie « Est » de l’autoroute, avec ses antennes et ses relais, la promenade sera beaucoup moins bucolique ; aussi, nous passerons par le sentier le plus champêtre. En restant discret, il est possible d’entendre roucouler un faisan, cailleter un sanglier ou bien, encore, siffler un daim… ». Ainsi parlait notre guide, à notre petite troupe qui l’accompagnait… « Papa ?... Ça roucoule, un faisan ?... »

« La légende dit que les fées, les enchanteresses et les jeunes sorcières venaient s’y désaltérer, pendant leurs compétitions d’adresse. Il se dit encore que, certaines nuits, c’était un crépitement incessant de baguettes magiques, de sorts multicolores et autres sortilèges en confettis, qui éclairait le ciel, dans des interminables feux d’artifices de paillettes d’or et d’argent qui se voyaient jusqu’au village !... Il reste sans doute quelques magies, ici et là ; regardez où vous marchez ; on ne sait jamais… Chaque fois que je viens, je dois inventer le chemin parce qu’il disparaît derrière mon passage ; semblant barrer mes pas, les branches s’affalent, les fougères repoussent, les champignons s’installent, la mousse s’étale… « Papa ?... Il est magicien, le monsieur ?... »

« C’était de l’entraînement… », reprit-il. « Toutes n’étaient pas encore des fées reconnues. Les lapins gambadaient avec de toutes petites oreilles, les noisettes étaient carrées, les pommes de pin poussaient bleues, les fraises des bois avaient leurs chansons, etc. Les loups ne s’approchaient pas, ne sachant pas à quelle sauce ils allaient être dévorés.
Les elfes s’occupaient du service, allaient puiser l’eau au puits et rafraîchissaient la soif de ces demoiselles ! C’est que ça caquetait, caquetait !... Elles s’échangeaient des poudres, des onguents, des recettes !... Et ça riait, ça riait !... » ; « Papa, ça veut dire quoi « caquetait » ?… »

« Aussi, ce puits n’est pas ordinaire ; depuis tous ces siècles écoulés, malgré les pierres qui se descellent, l’humidité entreprenante, les vibrations de l’autoroute, il a gardé son écho ; il a un timbre de voix douce, un léger trémolo, l’accent de l’ancien temps, et des répétitions parfois surprenantes. Étrange, me direz-vous ; les grottes, les caves, les galeries souterraines sont toutes aphones, et bien, pas lui... ». « Papa, pourquoi il se penche au-dessus du puits, le monsieur ?... », « Chut, il va appeler le reflet de l’eau… »

« Écho ?... Écho ?... » Le silence qui s’ensuivit ressembla à la vitesse du son qui cherche son mur pour revenir… « Écho ?... Écho ?... » Tout à coup, on entendit comme un raclement de gorge venant des profondeurs ! C’était une voix qui cherchait le bon vibrato ! Tout à coup, une avalanche de « Quo » sortit de la bouche du puits ! Je peux vous dire que ça fait de l’effet, quand on est si proche d’une autoroute !... « Bonjour… Bonjour… », insista notre guide. « Jour… Jour… Jour… » nous revint fort et clair, avec une joyeuse cadence de bon accueil !... « Papa, je peux parler à l’écho ?... », demanda la petite fille…

Bien sûr, chacun à notre tour, nous eûmes droit aux « Ohé » de circonstance, aux « Ho, ho, ho » habituels, aux « Hello » des touristes américains de l’excursion ; la dame lança même « Trump !... Trump !... » ; ajustant son appareil auditif, elle crut entendre un prémonitoire et bienheureux « Biden… Biden… » Avec la même ardeur, à nous tous, il renvoyait ses messages de bienvenue. Tenue dans les bras de son père, « Coucou, écho, coucou !... », gazouilla la petite fille, au-dessus des ténèbres de la cavité. L’écho lui répondit: « Coucou, coucou, coucou… », comme s’ils se connaissaient depuis toujours !...

Puis, ce fut à moi ; l’air bucolique, l’ambiance moyenâgeuse, les frissons sur mes bras, je ne sais pas ce qui me prit, mais je criai à l’oreille du puits : « Je t’aime !... Je t’aime !... » Il me répondit aussitôt avec des « t’aime, t’aime, t’aime… » de plus en plus alanguis ! Ses pierres tremblaient ! La mousse, sur ses rebords, en était toute retournée ! Ha, s’il pouvait passer mon message à celle que j’aime, me suis-je dit… « Attention, ne vous penchez pas trop… », me gronda le guide, en souriant…

Enfin, vint le tour du père de la gamine. « Ce n’est que balivernes, tout ça !... », lança-t-il, en s’approchant. « Ha, ha !... Qui croit encore aux fées, de nos jours, et si près d’une autoroute ?!... », tuant, pour le coup, les princes et les princesses qui batifolaient dans l’imaginaire de sa fille… « Hé, l’écho ?... Tu veux qu’on jette des pièces dans ta gueule ?... C’est ça ?... Et ton guide ira les récupérer tout à l’heure ?... Tu veux un autographe gravé dans ta margelle ?!... Tu veux qu’on te prenne en photo ?!... Ha ! Ha !... » Se rapprochant dangereusement du puits, il cria : « Alors, dis-nous pourquoi ?!... Pourquoi ?!... » Pas de réponse… On avait l’impression que l’écho cherchait sa réplique… Tout à coup, il y eut un grand silence maléfique ; les feuilles des arbres se mirent à trembler, les oiseaux se turent, les limaces grimacèrent ; un instant, l’ombre de la forêt étendit sa cape sur le bonhomme…

« Tout va bien !... », cria notre guide-druide, semblant dépassé par les événements. Fier et satisfait d’avoir cloué le bec au puits, le père de la petite fille s’en revint auprès de notre cortège. Quand il voulut dire quelque chose, il s’échappa de sa bouche des flopées de « Coin-coin, coin-coin !... » qui n’en finissaient plus !... « Coin-coin, coin-coin, coin-coin !… » C’eut été risible si ce n’était pas aussi inquiétant !... Chef d’entreprise chez « Gésiers Confits », dans les Landes, avec ses coin-coin, sa fortune était faite… Pourtant, sa gamine pleurait... Les coin-coin, c’était bien pour un jouet, l’épaisseur musicale d’une carte postale, mais pas pour son papa...  

La tête dans les étoiles de ses pensées, le guide nous entraîna vers le petit étang. Au moins aussi nombreuse que nous, une confrérie de canards barbotait allègrement. Et que je te lisse mes plumes, et que je te trempe mon bec dans l’onde, et que ça papote, et que ça jacasse, au moins, aussi fort qu’un comité de jeunes fées espiègles, au bal des apprentis sorciers…
Leurs cancaneries bavardes, ce n’était que des « Quoi, quoi, quoi, quoi, quoi !... » et encore des « Quoi, quoi, quoi, quoi, quoi !... ». « Va serrer ton papa dans les bras, et embrasse-le très fort… », murmura notre accompagnateur. Aussitôt, elle partit étreindre son père, remplie de tout son amour sincère de petite fille. Les feuilles des arbres se mirent à trembler, les oiseaux se turent, les limaces grimacèrent ; un instant, l’ombre de la forêt étendit sa cape sur le bonhomme…

« Hum, hum, ma fille… », toussa le chef d’entreprise ; « Coin-coin », commérèrent en chœur, les coquins canards… Tout à coup, mon portable m’indiqua un message ; il y avait écrit, par la dame de mes pensées, « Je t’aime aussi… ». Heureusement qu’on n’était pas loin… des antennes de l’autoroute…

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