19 août 2017

Marie-Jeanne (Pascal)


J’avais réservé une table à l’Auberge du Pachoquin. Située dans la vallée du Gapeau, ancien relais de poste transformé en restaurant, c’était un antre de délices pour toutes les papilles gourmandes et c’était foule, ce dimanche. Fin de l’automne et chasse ouverte, sur tous les menus, le civet de sanglier était la marque de leur grande notoriété dans la région.

Quand nous entrâmes dans l’immense salle, le restaurant embaumait ses gibiers et ses marinades. Avec tous les salamalecs d’usage, on nous trouva notre petite table, on nous installa, on nous apporta les menus, la carte des vins et quelques amuse-gueules pour nous aider à patienter.
En attendant la commande, nous restâmes en contemplation devant l’énorme cheminée ; une véritable moitié de tronc d’arbre se consumait lentement dans l’âtre. Telles les fusées rougissantes d’un feu d’artifice improvisé, des crépitements soudains pétardaient dans les flammes dansantes ; coupant la parole, ils taisaient un instant le brouhaha des attablés alentour comme si toutes ces petites détonations faisaient partie du spectacle. Entre deux fourchetées, entre deux rasades, entre deux bons mots, cela rajoutait encore au décor gentiment champêtre de l’endroit. Des vieilles choses accrochées aux murs enrobaient l’ambiance des fastes d’une nostalgie ancienne ; leur désuétude flagrante plongeait immanquablement les attablés dans le siècle passé.
Quand ce n’était pas les senteurs boisées du chêne brasillant dans la cheminée, le bouquet précieux des gerbes de lavande séchée, des effluves tièdes de mangeaille appétissante venaient nous taquiner les narines et, des yeux, nous cherchions désespérément un serveur pour nous rappeler à lui. Enfin, l’un d’eux, un peu moins occupé que les autres, vint prendre notre commande. Ce fut un civet de sanglier, bien entendu…

Pour célébrer cette sortie dominicale, tu portais une belle robe blanche, brodée de motifs tarabiscotés, comme un habit de princesse médiévale. Tu avais relevé tes cheveux dans une coiffure savante entre mèches et boucles, entre tresses et barrettes. Pour parfaire ton charme, tu avais glissé quelques bagues le long de tes doigts, attaché un collier de perles transparentes autour du cou et ajusté des bracelets tintinnabulant leur liberté à chacune de tes gesticulations.
Mais ce qui m’éblouissait le plus, c’était tes sourires que tu me flashais en salves quand je t’admirais ; jeunes amoureux, nous étions connectés au grand Tout, celui qui augure des secondes lumineuses et des lendemains enchanteurs. J’avais l’eau à la bouche…

Avec le peuple occupant la grande salle, l’atmosphère était lourde, entre la fumée opaque des cigarettes, la chaleur rayonnante du foyer, les fragrances capiteuses des plats posés sur les tables et le tintamarre obsédant des discussions enflammées. C’était comme un bourdonnement incessant ; seuls des éclats de rire, des tintements de verres, des chaises malmenées crissant sur le carrelage, semblaient émerger du tumulte.

Curieuse de ton entourage, tes regards s’étaient portés sur une table proche ; elle était occupée par une huitaine de personnes âgées en pleines libations gargantuesques. Chacun des protagonistes, trop occupé à engloutir ses carrés de quartanier, ignorait son voisin comme s’il avait peur qu’on lui ravisse sa part…

On venait de nous apporter notre poêlon de sanglier mariné ; dans la corbeille, les tranches de pain croustillant n’attendaient que notre boulimie et nos verres étaient remplis avec un gouleyant vin rouge provençal. Je nous servais grassement en laissant couler la sauce épaisse sur nos morceaux de viande…

Au milieu de cette troupe de cheveux blancs, tu avais remarqué le comportement étrange d’une petite mémé qui se balançait mollement sur sa chaise, comme si elle avait perdu le contrôle de ses facultés. Tu me le faisais remarquer quand, tout à coup, les yeux de la vieille dame se révulsèrent et sa tête tomba au mitan de l’assiette…

Debout, avant que je m’en aperçoive, et que toute sa tablée ne s’en aperçoive aussi, n’écoutant que ta compassion, tu as retroussé les manches de ta belle robe brodée, tu as foncé vers elle, tu l’as sortie de sa fâcheuse posture d’inconsciente, en début de noyée, et tout aussi promptement, tu l’as installée sur le sol, dans la position latérale de sécurité.
Tu t’occupais d’elle, tu tapotais ses joues si pâles, tu lui parlais avec des mots d’assistance comme si tu la connaissais ; son dentier à la main, tu avais un peu de bave entre les doigts. Tu as trempé une serviette dans un pichet d’eau et tu lui as humecté doucement le visage en le nettoyant de toute cette sauce tellement brunâtre. Tes bijoux ne brillaient plus pareil, comme si un sortilège les avait subitement ternis à mes yeux ; l’ambiance enchanteresse de notre dimanche s’était soudain effacée devant la réalité du fait divers…  

Dans nos assiettes, le civet de sanglier fumait toute son impatience et tous ses parfums de garrigue sauvage ; le vin rouge stagnait dans nos verres et je n’osais même pas goûter ce que j’avais piqué au bout de ma fourchette…

Revenue des limbes comateux, la tête blottie entre tes bras, la vieille dame t’a souri ; j’ai pensé que c’était un sourire de miraculée mais c’était plutôt un sourire de maman. Il y avait de l’Amour dans cette grimace à l’endroit, une miséricorde réciproque, et je compris que c’était ton salaire de labeur. Vous aviez des secrets que je ne comprenais pas et j’étais bêtement jaloux de ne plus être le seul détenteur de tes attentions humanitaires.
Sur ta tête, ta coiffure s’était disloquée, et les mèches, et les barrettes, et les boucles, et les tresses, s’emmêlaient sans que ton charme n’en souffrît une seconde. Tu étais Marie, bénie entre toutes les femmes, tu étais Jeanne, Jeanne d’Arc, volant au secours des plus démunis, tu étais Marie-Jeanne, mon Amour, mon Amie, ma Fiancée de toujours…

La vieille dame avait repris ses esprits ; nantie de son appareil dentaire, elle avait réinvesti sa table et réclamait déjà une autre louche de sanglier mariné. Je me souviens comme elle lorgnait sur notre table comme si elle attendait que l’un de nous deux défaille pour voler à son secours ; je me souviens de ses mille œillades complices de vieille maman qui veille sur sa progéniture…

C’est le patron de l’Auberge du Pachoquin qui était content ; tout sourire mercantile dehors, il vint nous apporter un nouveau poêlon de sa daube de sanglier mariné parce que, réchauffé… c’est encore meilleur…

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29 juillet 2017

Brin de muguet (Pascal)


C’est le premier mai, aujourd’hui. Partout, sur les trottoirs, on voit des vendeurs à la sauvette avec leur muguet en devanture. Ils sollicitent, ils haranguent, ils attirent, ils pressent le chaland, ils les poursuivent avec leurs boniments. Si j’ai pu les éviter pour aller jusqu’à mon bistrot habituel, quand je retournerai à ma bagnole et certain d’y passer, j’ai préparé un billet de cinq euros dans ma poche pour leur acheter quelques brins, me sacrifiant ainsi à la tradition du Premier Mai…

Tout à coup, elle est entrée dans le bar. C’est sans doute un courant d’air qui l’a propulsée à l’intérieur, le matin frisquet, plutôt. Elle est fagotée comme ces pauvres gens qui portent tous leurs habits sur eux ; la froidure, ses morsures, ses engelures, elle connaît. Elle s’en est accommodée comme une maladie engourdissante qu’elle combat péniblement au quotidien. Son nez est rouge, ses pommettes sont roses, ses lèvres sont violettes ; quelques larmes de froid perlent à ses paupières ; la nuit est longue au pays des sans-abris. Sur son front plissé ses rides sont trompeuses, on pourrait y calculer ses années de galère. Elle est encore jeune, peut-être la quarantaine, peut-être moins. Mais, ici-bas, qui peut donner un âge à un être qui survit dehors, sans cesse exposé aux intransigeantes vicissitudes de l’adversité ?...

Elle est chargée avec des gros pochons en plastique Casino qu’elle porte dans chaque main ; comme une lourde clarine sourde, autour du cou, une musette épaisse se balance mollement ; un sac à dos trop rempli complète son harnachement de baudet. Aussi, elle a du mal à passer entre les tables. Pas tout à fait consciente de son encombrement dans un endroit aussi restreint, elle emporte des chaises sur son passage ; leurs crissements dérangeants sur le carrelage détonent dans l’ambiance feutrée de l’établissement.
Enfin, elle trouve sa place contre une fenêtre ; de ce point de vue, elle envisage toute la place. Petit à petit, elle se dévêt de ses fardeaux ; elle les range tout autour d’elle et ne les perd pas de vue comme si c’était ses petits. Presque aux frontières de la Misère, son blouson est déchiré, son jean est rapiécé, ses godasses sont crottées ; il en faudrait peu pour qu’elle bascule dans la clochardise…

Personne ne la regarde vraiment ; comme si la déchéance était contagieuse, les riches l’ignorent, les besogneux soignent leur propre impécuniosité et les autres ne s’en soucient guère. Le nez dans leurs tasses, ils cherchent leur avenir dans les pépites de café collées au fond ; alors, celui des autres, ils s’en foutent royalement.
Pourtant, au royaume de la fortune, de voir les autres plus attigés que soi, ça réconforte quelque part ; on se dit qu’on n’est pas si mal, que tout pourrait être pire. On s’étalonne sur leur dénuement ; condescendants, on jetterait presque une pièce dans leur caniveau pour qu’ils se courbent devant nous avec des sourires de remerciement.
Moi, voyeur impénitent, je profite de son reflet dans la glace ; pourquoi est-elle venue s’incruster dans mon champ de vision ? Pourquoi ses simagrées de pauvresse me touchent autant ? Pourquoi, en ce jour de premier mai, je ne vois qu’elle ? La vie est sans hasard ; elle sait qu’elle sera le sujet de mon écriture d’aujourd’hui…

Soudainement inquiète, elle se lève ; elle va constater les prix des consommations sur une pancarte. Elle s’approche, lit plusieurs fois, cherche des lunettes qu’elle n’a pas, hoche la tête ; ses cheveux blonds filasse suivent péniblement ses mouvements de contrariété. Elle retourne s’asseoir, fouille dans son porte-monnaie, additionne les petites pièces, s’affole, recompte et recompte encore. Si elle rougit, ce n’est plus le froid du dehors, ni le chaud du dedans, c’est cette facture qui va la ruiner. Bien vite, la serveuse lui réclame une boisson ; ce sera un tout petit noir…

Elle a rangé ses pieds sous la chaise, porté ses coudes sur la table et posé la tête entre ses mains ; dubitative, elle regarde dehors pour ne pas penser ce qu’elle a en dedans.
Ses vêtements paraissent trop grands ; on dirait un épouvantail fatigué de surveiller un champ et qui prend un peu de repos dans ce bistrot. Sous son blouson, un vieux gilet de laine se détricote doucement ; les mailles se débinent et j’imagine que le début de cet effilochage date de la naissance de son calvaire. Comme les minuscules cailloux blancs du Petit Poucet, j’aimerais qu’elle remonte son fil de laine jusqu’à le suturer pour qu’il ne se défile plus jamais…

Alors, arrive son café. Elle place ses mains engourdies de chaque côté de la tasse et se réchauffe en humant longuement la fumée du breuvage. Elle déchire le papier du sucre en poudre et en verse une petite quantité dans la tasse ; le reste, elle le replie soigneusement et le glisse dans sa poche. Le petit gâteau, le Spéculos, elle le croque à petits coups de dent pour le faire durer dans sa bouche. Souvent, elle remonte les boucles de ses cheveux gras qui perturbent son petit déjeuner. Enfin, elle porte la tasse à ses lèvres et c’est l’élévation, la communion sacrée, intense, voluptueuse, entre l’Infortune et la Félicité…

Comme s’il n’avait jamais été à moi, le billet de cinq euros me brûle la poche. Ce laissez-passer de trottoir est devenu mon impérieuse autorisation de sortie du bar ; plus que de m’acquitter d’un anonyme brin de muguet, il va offrir à ma conscience une forme de porte-bonheur inaltérable. Discrètement, je me suis approché de sa table ; elle ne peut pas me voir parce que je suis transparent comme un courant d’air. Je lui touche l’épaule et d’une façon tout à fait convaincante, je lui confie : « Vous avez fait tomber ce billet, madame… » Sans comprendre ce qui lui arrive, elle tient le billet dans sa main. Parce qu’elle est honnête, j’entends sa voix qui dit des : « Mais non, mais non… » Avant qu’elle ne réalise mon geste, je suis déjà dans la rue. Je sais qu’elle me regarde par la vitre de sa fenêtre ; cette sensation extraordinaire de chaleur que je ressens dans le dos vaut tous les brins de muguet du monde…

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15 juillet 2017

Les fleurs bleues (Pascal)

 

Au hasard de notre balade sentimentale, nous avions rejoint un petit square ; il semblait sorti de nulle part. Il y a toujours un parc, un espace vert, une issue de secours s’opposant à la morosité de la ville et qui s’offre à l’errance enthousiaste. On a tous besoin de ces havres de paix, de ces jardins d’Eden pour croquer dans sa pomme d’Amour.
Inconsciemment, on les recherche ; c’est un retour à la nature, peut-être, l’ombre complice des frondaisons, sûrement. Le vieux grillage en fer forgé, l’ancestral porche d’entrée, les parfums capiteux de la verdure débordants, en étaient les invitations convenues…  

Nous avions couru dans l’allée pour ne pas nous mettre en retard sur le bonheur d’être ensemble, à cet instant d’intemporalité enchanteresse. Sous les grands arbres, et dans l’abri de leurs ombres, nous faisions des haltes baisers ; je ne reprenais ma respiration qu’après nos tours de langue, comme des tours de clé fougueux, pour m’emparer encore de ton cœur. Dans leur antre protecteur, nous étions tremblants sous le saule pleureur, impressionnés sous le grand chêne, hilares sous le tilleul, emballés sous le frêne, enfants sous le hêtre ; aux moindres de nos soupirs, toutes les feuilles de tous ces arbres semblaient nous applaudir !
Parfois, des branches basses emprisonnaient tes cheveux et, preux chevalier, j’avais un grand plaisir à démêler une à une tes boucles blondes ; elles étaient des guirlandes d’or sur le sapin de Noël de notre été et, toi, tu en étais le plus fabuleux cadeau…

Je ne voyais un futur envisageable que dans la prunelle de tes yeux ; de celui du ciel à celui des abysses, en passant par les fleurs, tous les bleus s’y confondaient dans une intimité de cascade débordante. J’aimais bien tout ce déséquilibre qui me maintenait pourtant dans une expectative heureuse ; je pouvais me noyer dans l’un et planer dans l’autre.
Dans leurs reflets, je voyais le monde dans une dimension extraordinaire ; j’étais ton courageux héros, l’escaladeur de tes cils papillonnants, l’émérite nageur de tes larmes de rire, l’explorateur de tes cernes complices, le goûteur de ton mascara, l’arpenteur de tes sourcils froncés, dans l’impatience d’un autre baiser. La frange sur ton front, le grain de beauté sur ton nez, la fraîcheur de ta joue, le goût de ta salive, le tourbillon de ta jupe quand tu tournais autour de mon doigt : le bout du monde était partout, à portée de voix de tous mes je t’aime.  

Ta respiration était la mienne, ta démarche était la mienne, tes émerveillements étaient les miens, tes rires étaient les miens, et nos silences étaient complices. Ils continuaient de se murmurer des mots doux, ces caresses qui touchent l’âme et qui tissent des habits de lumière éblouissants. Le long de tes soupirs, j’étais un cerf-volant flottant dans l’éméraldine et tu agitais ma ficelle à la langueur de tes délicieux caprices. Fondus dans le creuset de l’Amour, dans un tout, aussi chimérique qu’impérissable, nous n’étions plus qu’un…  

On marchait main dans la main. C’était si difficile de nous dénouer de ces liens d’amour ; quand on croisait un couple de personnes âgées, un enfant sur son petit vélo, un landau de maman, un vieux monsieur pendant l’assiduité de sa lecture, nous inventions toujours des stratagèmes pour ne pas nous détacher. Parfois, on ne pouvait pas faire autrement, à cause des aléas de l’allée, et quand nous nous retrouvions, c’était comme si nous nous étions séparés depuis mille ans ! Telle une valse insatiable, t’apprendre, te retenir, t’apprendre encore, te laisser t’enrouler contre mon épaule, te regarder te déplier jusqu’au bout de nos doigts, te reprendre, te garder contre moi, je peaufinais nos pas de danse…

Te souviens-tu de la statue paresseuse ? Assise et pensive, elle faisait la circulation aux amoureux en pointant son doigt vers l’enfilade des bancs ! Et la fontaine aux glouglous mystérieux comme des secrets courant à fleur d’eau ! Il s’y baignait les nuages baladeurs et ils allaient sécher dans un autre coin du  ciel ! Te souviens-tu du charivari des petits oiseaux sur la gamme des branches alentour ? Ils étaient la musique de fond de notre aventure bucolique ; nous apprenions les paroles de notre chanson et nos baisers étaient nos refrains qu’on connaissait sur le bout du cœur. Et quand nos ombres se confondaient au soleil d’une autre de nos embrassades ? Le monde tournait autour de nous…  

Sous l’œil intrigué du gardien, nous avions foulé sa pelouse. Tu avais enlevé tes chaussures ; tu les portais dans chacune de tes mains et quand on s’enlaçait, je sentais leurs talons se frotter dans mon dos. Je tenais tes hanches comme on tient un instrument de musique quand on en a compris les premiers accords. Tu te grandissais sur la pointe des pieds et ta jupe se soulevait plus que de raison ! Au diable la raison et son triste cortège d’a priori, de modération et d’indifférence !... Il y aurait tant à dire mais ce n’est pas le sujet du jour !...  

Nous avions rejoint le banc des amoureux ; autoritaire et entremetteur, sans façon, il nous a basculés en arrière comme s’il nous prenait dans ses bras ! Il avait coincé ta jupe entre ses planches, ce vieux coquin ! C’est ce moment qu’a choisi le gardien voyeur pour nous sermonner ! « Vous n’avez pas vu le panneau, les jeunes ?... » « Ben non, puisque nous sommes arrivés de l’autre côté » ne puis-je m’empêcher de lui répondre. « Chute de branches » nous lança t-il, en regardant la cime des arbres. « Pour  conserver la chance de votre idylle toute neuve, il y a franchement d’autres moyens de toucher du bois !... » dit-il, en souriant. Ce devait être sa phrase fétiche, sa ritournelle champêtre, celle qu’il sert et ressert à l’occasion des amoureux qui viennent se bécoter sur son banc des passions…

Quand il s’éloigna, ingénue Cendrillon posée sur le banc de pierre, à genoux, je glissai doucement tes chaussures de verre sur tes pieds menus et c’était un feu d’artifice dans mes pensées multicolores…

 

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08 juillet 2017

Les racines, les carrés et les Pi (Pascal)

 

Lola et moi, on bûchait notre cours de physique ; elle m’avait réclamé pour qu’on révise ensemble toutes ces lois difficiles et, d’un coup de vélo rapide, j’avais foncé jusqu’à chez elle. Ses parents étaient absents ; il n’y a que son chien, Platon, qui nous surveillait en bâillant sur le pas de sa chambre.  
Lola, c’est ma copine de toujours ; nous avons fait toutes nos classes ensemble, de la maternelle jusqu’au lycée, en passant par l’école primaire. Entre nous, c’est une saine émulation réciproque ; on a appris à lire, à compter, à écrire, toutes ces choses qui marient l’instruction et l’intelligence au creuset d’un avenir brillant. Avec elle, j’ai toujours l’impression d’apprendre ; même si on a le même âge, elle garde une petite longueur d’avance et cela me va bien…
Le sujet était costaud : le débit de la clepsydre ; entre nous, ce n’est pas un mot qu’on utilise fréquemment dans les conversations, sauf pendant les cours de M Dugommier, notre prof de physique…  

Comme une punition, on avait écrit plusieurs fois la loi de Torricellli avec ses carrés, ses racines et ses Pi ; son bureau était rempli de feuilles volantes avec ce théorème tellement rébarbatif ! On se le récitait en parlant, en chantant, en murmurant, en riant ! Toutes ses petites poupées, alignées sur les étagères, semblaient s’amuser, elles aussi !
On se battait à coups de hauteur, de rayon et de pesanteur ! Le chien soulevait une oreille comme pour nous écouter ! Le temps passait si vite ; avec Lola, il passe toujours trop vite. C’est comme quand je regarde un beau nuage : le temps de le comprendre et il a déjà changé de forme et de couleur…  

Tout à coup, nos mains s’effleurèrent à cause de la gomme qu’on voulait récupérer ensemble ; campés sur nos positions, aucun de nous deux ne céda… Alors, entre le fauteuil de son bureau et ma chaise de visiteur, il y eut comme une imperceptible attirance que tous les théorèmes du monde ne pourraient pas expliquer… 
Comme par enchantement, aimantées par la magie de l’adolescence brûlante, nos lèvres tendues se touchèrent ; toutes les poupées alentour fermèrent les yeux pendant une grande pudibonderie de boudoir…
Nous nous sommes goûtés ; elle avait le goût sucré de la framboise au chocolat. Enfin, c’est l’idée que j’en avais, dans le dictionnaire si léger de mes intimes interprétations  gustatives. Nous nous sommes sentis ; elle avait un parfum de pomme, ça, j’en étais sûr : c’était le shampoing dans ses cheveux. Nous nous sommes touchés ; je passais ma main sur sa joue et elle penchait la tête pour que la caresse ne s’arrête jamais. Moi aussi, je devais avoir bon goût car elle aimait bien le principe des bouches communicantes… 
Elèves assidus et curieux, mille fois, nous avons échangé nos langues, nos chewing-gums, nos salives ; c’était bien plus intéressant que les carrés, les racines et les Pi… Et le temps passait vite, vite, vite…

Elle était studieuse pendant nos travaux pratiques ; elle fermait les yeux, sa main frôlait la mienne, son genou tapait dans le mien. Entre deux apnées, nous respirions sans oser nous regarder mais il suffisait que l’un d’entre nous tende ses lèvres pour que l’autre les rapproche instinctivement. Et on recommençait pour être sûrs de ne rien avoir oublié de ce nouveau théorème tellement passionnant… 
Tous les Dugommier du monde n’avaient pas, dans leurs cartables et sur leurs tableaux noirs, la définition de ma sueur au front, l’axiome parfait de mes émois ébranlés, la définition de cette somme de sensations nouvelles qui énervaient divinement tout mon être. Comment expliquer cette douce panique, cet affrontement amoureux, ces frissons buissonniers qui couraient dans mon dos…
Quand on se reposait, elle dessinait des racines de cœurs qu’elle élevait au carré et qu’elle multipliait par Pi, sur toutes ses feuilles blanches ! Moi, je surveillais le chien pour si des fois, il aurait voulu défendre sa maîtresse ! Mais non, du moment qu’elle murmurait des gentilles choses à son invité, il n’avait pas à s’inquiéter… Et le temps passait vite, vite, vite…

Samedi prochain, c’est promis,  nous allons réviser la loi de Beverloo, ou l’étude du débit d’un sablier ; ce sera passionnant ! Sur mon vélo destrier, nous irons jusqu’à la plage ; après quelques roulades de connivence, je compterai les grains de sable dans ses cheveux et j’effeuillerai tous les chardons des dunes avec mes je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément !... 
Nous serons les aiguilles de notre cadran solaire ! Nos ombres se serreront ! Les vagues de la mer seront le métronome fou de nos cœurs emballés ! Sur le sable, on écrira en majuscule et à l’infini nos théorèmes passionnés avec nos empreintes enlacées ; ce sera la plus belle des démonstrations, et tant pis si le temps passe, vite, vite, vite ; on le mesurera seulement avec nos silences enflammés…

Lola était d’accord avec toutes mes équations du bord de ses lèvres. A la place de l’eau et du sable, on devrait semer des poignées de secondes dans le ciel comme des feux d’artifice d’étoiles filantes ; sous cette fabuleuse lumière, on devrait remplir les heures avec des minutes de tendres baisers, bousculer tous les vils sabliers « enliseurs », allonger le Temps avec des caresses insatiables échangées, et plein de choses encore qu’on inventerait pendant notre aventure passionnée…
M Dugommier, avec ses racines, ses carrés et ses Pi, M Torricelli, avec ses théorèmes à rallonge, M Beverloo, avec ses calculs savants sur son appareil d’ensablement, aucun d’eux n’a découvert la relation sublime entre le Cœur et le Temps, celle qui se consume en grandissant, et qu’on appelle… Amour…     

On en était à de nouveaux duels de langue effrénés, j’avais réussi à lui subtiliser son chewing-gum à la framboise, quand Platon se mit à aboyer gaiement. Il avait entendu la voiture de ses maîtres à l’entrée de la maison. Le temps est passé si vite, vite, vite…

 

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24 juin 2017

Aube (Pascal)

 

 

Aube falote, fantomatiques fioritures et vaines dorures

Pauvres arbres déshabillés par les affres de l’automne

Ombres insensées courant se délayer en brouets atones

La Nature se dévêt du clair et se déguise dans l’obscur.

Les couleurs se refroidissent, son marron devient pastel

Insidieusement, ses verts se congestionnent émeraude

N’en déplaise au soleil, les jaunes sont en maraude

Aussi, les rouges s’embrouillent en vives querelles 

Il faudra bien un hiver pour imaginer des couleurs

Retrouver devant l’âtre des scintillements d’ardeur

 En espérant du printemps ses bourgeons vainqueurs.

 

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27 mai 2017

La dernière pluie (Pascal)

 
La pluie tombait sans discontinuer. La grisaille du dehors, celle de notre bateau fendant une mer tout aussi grise, les aboiements sporadiques des cheminées crachant leur fumée décolorée, c’était l’ambiance de cette mission lointaine. Le blouson de mer gonflé par la pluie, les pontus* revenaient trempés de leur faction sur la passerelle. En tant que jeune mécano, le seul plaisir que j’avais d’aller au quart, c’était de ne pas me noyer sous toutes ces trombes d’eau. Pourtant, j’allais fumer la clope pour me sortir de la moiteur de la chaufferie et de la morosité du poste. Sur la plage arrière, le sol était glissant, l’air était humide, l’atmosphère collante ; l’écume du sillage était vaporeuse ; elle se mesurait aux nuages bas, le temps d’une compétition de brume…
Parfois, un coup de vent volage balayait le pont, et la pluie et l’eau de mer se mélangeaient dans des flaques irisées de sel ; l’eau pure et l’eau salée s’enroulaient d’amour sur ces improbables pistes de danse, comme des partenaires insatiables…

Accrochées au bastingage, comme des jeunes hirondelles farouches, des gouttes de pluie éphémères se balançaient sans avenir. Elles s’éclaboussaient les unes les autres au rythme soutenu de leur apparition ; en rafale, en essaim, en perdition, en conquête, en trombe, qu’elles soient grosses, petites, lourdes ou menues, elles venaient se rejoindre, s’enlacer et s’allonger sur les fils tendus. Entre deux nuages, toute leur transparence giclait à la lumière ; pendentifs en diamant, bracelets argentés, ou rivières de perles, n’importe quelle sirène aurait pu surgir des abysses pour cueillir ces bijoux…  
Chacune d’elles reflétait la mer comme si elle en avait l’entière possession, comme si elle n’en était qu’une infime partie mais, tout son ensemble, en même temps. Elles étaient les graines du sablier de la mer ; naître goutte de pluie, enfler ru, courir rivière, s’élargir fleuve, et retourner à la mer, la boucle était bouclée. A moins qu’elles n’en fussent les frissons, toutes les gouttes de pluie ressemblaient à la mer.
Peut-être que sur les fils de la rambarde, toutes ces larmes venaient s’écrire comme des notes de musique divine, en bémols, en dièses, en majeures, en soupirs ; peut-être que les sirènes apprenaient leurs chansons sur les gammes du bastingage des bateaux.
Moi, je secouais doucement les câbles de la balustrade pour qu’elles aillent naturellement vers leur destin. J’aurais été mal à l’aise de rencontrer une sirène ; au moindre de ses refrains, je serais devenu l’hôte assidu de ses profondeurs. Mais d’autres gouttes venaient se pendre inlassablement comme si l’aventure était irrésistible. C’était mes déductions intimes…

La fumée de ma clope perturbait toute cette grisaille environnante ; elle allait peindre des interstices fugaces, envelopper des paysages incertains, embarrasser tel nuage, embraser tel autre ou embrasser l’ombre fuyante du bateau, dans son aura bleutée.
A travers toute cette brouillasse de mauvais temps, tout n’était pas si moche, après tout. Jeune embarqué, j’étais l’importun voyeur traduisant les éléments, réceptionnant les événements, multipliant les sensations, imaginant d’autres sentiments, comme autant d’aventures intérieures. Ici, c’était le commencement du monde ; mon fier bateau naviguait au milieu de ce nulle part extraordinaire ; la signature de son sillage, aussi réel que fugace, en était l’illusoire certification.
Trempé, comme un des pontus de tout à l’heure, je faisais pourtant durer ma tige de huit comme quand on se sent bien dans un endroit, parce qu’il possède des bribes de réponses à nos questionnements existentiels ou, plutôt, celles qu’on apporte à nos réflexions, quand elles arrangent nos conclusions. Et la pluie mitraillait la mer, et les vagues les absorbaient, et les remous les engloutissaient ; cela n’en finissait jamais…

Tout à coup, un vieux chouf* cuistot vint dérégler toute la machinerie de mes cogitations spirituelles ! Il traînait une lourde poubelle comme le pénible boulet de son emploi du temps à bord ! Il a seulement râlé à cause de la pluie battante ; je ne sais même pas s’il m’a vu tant il regardait le pont pour ne pas glisser. Il ne comprenait rien aux flaques, à la lumière diffuse, aux paysages insaisissables !...  
A travers l’entonnoir d’évacuation, laborieusement, à cause du tangage, il a commencé à vider ses ordures par-dessus bord ; pour parfaire son travail, il tapait sa poubelle sur le rebord du radier. Au tempo du ramdam, ses épluchures s’allongeaient dans l’eau comme des guirlandes de fête ; elles s’entortillaient et se débattaient dans le sillage, et l’écume blanchâtre les ornait de subreptices bulles de mer. Un instant, elles flottaient, mues par cette insubmercibilité provisoire, puis elles coulaient doucement comme un leurre mollement agité par un pêcheur désabusé…

Une grosse goutte de pluie avait éteint ma brune ; quand je la rallumai, je soufflai ma fumée sur le triste paysage de cet éboueur des mers. C’est à ce moment que je vis distinctement la chevelure d’une sirène ondoyant entre deux eaux ! Avec tout son raffut, il les avait attirées ! Mais non, ce n’était pas le ressac du sillage ! Mais non, ce n’était pas la bave blanchâtre d’une vague affamée ! Mais non, ce n’était pas un reflet de houle drossée sous la coque ! J’ai jeté mon mégot. Hypnotisé, subjugué, conquis, je me suis approché du spectacle en me bouchant les oreilles. Elles savaient me captiver… Feignant d’ignorer tout des choses de la Mer, le vieux cuistot avait remballé sa poubelle ; il me regarda comme si j’arrivais d’une autre galaxie mais comme il n’était pas de la dernière pluie, il me dit : « Tu crois, toi, que les sirènes mangent les trognons et les feuilles blettes des endives ?... »

 

Les pontus : ceux qui travaillent sur le pont.

Chouf : Grade de Quartier-maître chef dans la Marine.

 

 

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13 mai 2017

Le petit déjeuner (Pascal)

 

La soixantaine, tirée par de longs cheveux blancs, poussée par l’habitude, elle arrive avec le premier rayon de soleil quand il s’invite contre les vitres de l’établissement. C’est une habituée ; ce bar, c’est son fief du dimanche matin. Elle a sa place attitrée ; je ne sais pas si elle virerait celui qui, par innocence ou bravade, occuperait sa table ; je crois plutôt que, quand elle n’est pas là, son fantôme retient l’endroit. Il y stagne son odeur, l’empreinte de ses fesses sur le coussin, d’inexpugnables auréoles de café sur le carrelage. Encore dans l’encadrement de la porte d’entrée du bistrot, et ignorante des occupations du serveur avec d’autres clients, elle l’interpelle ; avec autorité, elle lui commande son petit déjeuner. Il en a vu d’autres et, celle-là, il la voit chaque semaine. Ses remontrances, ses prétentions, ses explications, ça lui passe au-dessus de la tête ; il est habitué…  

L’ombre de la femme semble la devancer en s’allongeant sur le paillasson ; elle repère les lieux, hume l’espace, cherche sa place, et entraîne sa patronne vers son bivouac… 

« Ce sera deux longues tartines de pain beurré avec de la confiture de fraise, mais pas de framboise ! Un croissant du jour, mais pas trop cuit ! Deux petits morceaux de sucre, mais pas en poudre ! Un café crème dans une grande tasse, mais pas trop chaud !... »

L’ombre chinoise…

C’est une petite bonne femme encore véloce ; le regard est droit, la démarche est assurée, et elle fonce jusqu’à sa place. Elle a l’aplomb des gens qui savent ce qu’ils veulent, la suffisance de ceux qui paient, le courage de ceux qui n’ont rien à craindre. En laissant son blouson sur le dosseret, elle se débraille en vitesse pour ne pas être en retard avec sa routine, tire sa chaise bruyamment et s’assoie.
Faisant semblant de mater les rares bagnoles qui passent sur le boulevard, elle surveille l’animation du bar et ses directives de consommatrice auprès du serveur, dans le reflet de la vitrine. Comme si c’était plus fort qu’elle, elle se soulève de sa chaise, tend le cou pour ne rien perdre des préparatifs du serveur. La grande tasse qu’il charge sur le plateau, le pot de lait, le croissant, les tartines préparées, les morceaux de sucre, oui, tout a l’air bon… Lui, il n’ignore rien de son inquisition de mateuse parce qu’il connaît tout de son manège à travers les miroirs des étagères à bouteilles…  

L’ombre assise s’ennuie de supporter cet hypocrite temps mort ; elle tourne sous la chaise  en cherchant d’autres opacités congénères pour occuper l’attente. Avec des petits gestes de rassemblement, elle les appelle, elle les convie, elle les accumule ; c’est l’armée des ombres…

Pour faire diversion, d’un regard circulaire, sa patronne cherche le journal ; si des fois, il était libre de tout lecteur. De toute façon, elle se fout bien du futur président, des pages sportives, des cours de la bourse et de la rubrique des faits divers ; c’est juste pour emmerder le futur bouquineur. Ignorante du monde qui l’entoure, elle est absolument seule ; elle ne croise aucun regard, ne dit bonjour à personne, même aux habitués, ne s’intéresse à aucun mouvement dans la salle. Le couple adultère sur la  banquette, le vieillard tremblant sur sa canne, le gamin réclamant une glace à sa mère, celui qui l’observe sans façon, sont définitivement transparents de son intérêt…  

Enfin, le serveur apporte sa commande ; avec une forme de déférence inappropriée, on dirait un steward blasé s’occupant personnellement d’une pénible passagère, pendant un vol longue distance. Cela fait partie du jeu. Cérémonieusement, il transfère le petit déjeuner réclamé, du plateau sur la table de la dame. Elle se relève sur sa chaise, vérifie scrupuleusement sa commande, touche la tasse pour connaître son degré de chaleur ; c’est un rituel, le jeu du chat et de la souris. Qui est le chat, qui est la souris ?...

Elle sucre, touille et ferme les yeux en ouvrant grand la bouche ; elle mange de bon appétit ; elle trempe ses tartines. Rouverts un instant, ses yeux surveillent le tangage de la confiture glissant sur le beurre, entre sa bouche en hauteur et la profondeur de la tasse ; c’est son défi sportif dominical. Parfois, elle chasse une miette de la commissure de ses lèvres avec des gestes élégants de petit doigt en l’air. Elle mâche en surveillant la hauteur de son breuvage ; son café et le reste de sa tranche de pain doivent rester dans des proportions équilibrées ; c’est une équation, une science, que dis-je : un art…

L’ombre est vorace ! Elle a des yeux d’affamée en admirant sa bienfaitrice ! Elle s’active ! Elle court de la tasse au pot de lait, de la tartine à la bouche de son modèle !... Jamais on ne voit aussi prompte silhouette ! C’est une pantomime exaltée décalquée dans le fugace. 

D’un geste expert, la dame vérifie les restes de son café en faisant tourner le breuvage dans le maelstrom de la tasse. Elle constate des petites croûtes de pain naufragées, d’autres en perdition et d’autres encore, nageant difficilement à la surface. Toujours aussi péremptoire, elle demanderait bien une passette au serveur mais elle se ravise en pêchant les morceaux au bout de sa petite cuillère. Elle fait son ménage. Naturellement bruyante, elle tape ses ferrements sur le rebord de la tasse pour leur faire lâcher prise. C’est théâtral, c’est infernal, c’est machinal. Puis, d’un revers de paume, elle parque les miettes du croissant sur un coin de la table. Faudrait pas que l’une d’elles s’éloigne du troupeau. Elle sort de son sac un mouchoir en papier. Comme une chatte délicate, elle fait sa toilette. Avec la langue, elle mouille un côté du mouchoir et s’essuie lentement les moustaches ; si elle bisait une personne de sa connaissance, elle resterait collée contre sa joue. Dans la foulée, elle inspecte ses ongles, frotte son chemisier en chassant les dernières miettes, époussette son pantalon en jean pour terminer cette évacuation de brisures. Beaucoup moins élégant, elle fait des bruits incongrus avec ses joues pour chasser des reliquats de pain coincés entre ses dents. Tout à coup, elle porte sa main à la bouche pour juguler un petit rot clandestin qui voulait s’échapper dans un courant d’air…

Dehors, le soleil se cache derrière le feuillage des platanes et toutes les ombres malades se racrapotent dans le décor amorphe. Elles dégoulinent, s’enroulent, se dégonflent, s’évanouissent, se tapissent, se contorsionnent, se « révérence » misérablement, autour de leurs sujets. Ce qui était brûlant, éblouissant, pailleté d’or et d’argent s’est soudainement éteint comme si le coffre à bijoux de la Nature s’était brutalement refermé. Les visages pâlissent, le mascara s’insinue dans les cernes, les joues blanchissent, les costumes s’assombrissent ; les couleurs se sont tues…

Puisant au fond de son porte-monnaie, la vieille dame aux cheveux blancs cherche les quelques pièces qui correspondent à sa note et, surtout, à l’appoint. Le pourboire, il ne l’a pas mérité et puis n’a t-elle pas nettoyé sa table, cantonné les miettes, remis le couvercle sur le pot de lait, effacé les taches ? C’est comme cela tous les dimanches, il a l’habitude. Pendant qu’il a le dos tourné, elle se lève, contourne sa table et sort du bistrot dans le secret de l’anonymat des gens transparents. Comme elle a emporté son ombre avec elle, tout redevient brillant comme l’avènement du jour…

 

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06 mai 2017

Allez viens (Pascal)

 

Allez viens, on va aller repeindre ce ciel trop noir, on va rajouter des étoiles en couleur dans les coins les plus sombres. On va l’éclairer encore plus fort que le soleil qui est mort tout à l’heure en allant se jeter dans l’horizon et, s’il brille maintenant pour d’autres frontières, pour sécher d’autres larmes, nous, on va apprivoiser la grande Ourse. Regarde, elle a rentré ses griffes juste pour nous. Monte dans son chariot et partons visiter nos cieux… 

Allez viens. Soulève-toi… Regarde au loin, regarde demain… Allez, sous les étoiles, on ne craint rien, cherche-nous celle du Berger, peut-être devant ce troupeau d’éclairées ou bien, en rang, dans l’ordre de cette nébuleuse. Protégés par cette voûte, on est à l’abri de tout... Il peut bien pleuvoir des étoiles filantes pour notre feu d’artifice nocturne, on les comptera toutes et si on se trompe, on recommencera, encore et encore… 

Elles ne se lassent jamais de tracer des myriades argentées, ces affolées de vitesse, elles concourent entre elles, tu vois, c’est juste pour nous. Celle-là n’en finit plus sa course et se laisse admirer sans pudeur en éclaboussant le ciel de lumière magique, presque éternelle... Elle dessine le tableau noir de la nuit à la craie blanche et la poudre se fait poussière scintillante dans nos yeux éblouis. On dirait qu’elle se frotte à un nuage pour faire autant d’étincelles… Regarde, lève le nez, sèche tes yeux et tente encore de poser sur sa traîne sauvage quelques vœux impossibles. Cette nuit, tout est permis, comme les autres… 

Allez, regarde plus loin que ce qui danse dans ta cervelle humide. Admire ce qui se voit en vrai et puis, ces étoiles, on peut les toucher, on peut se les apprivoiser quelques instants. C’est sûr, elles sont là juste pour nous, et elles nous laissent le temps d’en faire nos plus beaux souvenirs pour chasser, pour écraser, pour tuer les autres. Mais non, elles ne dessinent pas son sourire ; c’est une illusion, cet assemblage, cet attelage n’est encore que dans ton imagination galopante. Elles ne sont qu’éparpillées sans ordre et brillent chacune à leur façon. Elles occupent le ciel et découpent la noirceur ambiante. La nuit s’endormirait sans le bruit de leurs lumières…

Chacune a son histoire, c’est ton Histoire. A tes vœux, rajoute aussi quelques prières. Ne demande rien, ne fais que remercier ces étoiles et ton cœur est la Pulsation du monde. Tu es toi-même Etoile dans cet Univers. Tu brilles à ta manière, d’une Lumière tout aussi belle… 

Allez viens, laisse tes frissons glisser sur ta peau, sans les commander… Le Bonheur est là, au-dessus de nos têtes, au-dessus des plus hautes branches, au-dessus des nuages… Regarde cette Etoile, c’est bien un astre pour se figer aussi fort dans nos yeux. Il s’incruste pour nous aveugler et pour se voir encore quand nos paupières se ferment. Regarde encore, même ce satellite se prend des airs de fugaces furtives et s’enfuit sans effort… 

Allez viens. Ne pense plus qu’à cette nuée silencieuse, mais si bruyante dans nos têtes avides, tellement pleines. Mais non, laisse le Passé mourir seul. Il devient si lourd qu’on ne peut plus avancer qu’en traînant sa misère. Lève les yeux même s’ils sont gonflés des pluies à venir. Les larmes n’arrosent que la terre et les étoiles se moquent bien des orages.  Allez, compte avec moi, sans penser à ses yeux qui brillent encore plus, sans penser à ses cheveux de feu qui brûlent sur ses épaules, sans penser à son visage de rêve, sans penser à rien… 

Ce soir, il neige des étoiles pour tapisser le ciel, juste pour nous. Et tant pis, si on a mal au cou de trop de curiosité lointaine. Regarde ces flocons immobiles et mesure l’importance de ton chagrin et tu verras que ces belles éphémères de la nuit seront toujours plus nombreuses que toutes tes idées noires. Je sais ton malheur mais ces lumineuses se portent toutes seules et elles se portent bien et brillent toujours aussi fort. Je peux compter les étoiles dans cette larme qui tarde à mourir au sol…  

Viens, on va s’inventer de nouvelles figures astrales, on fera un signe au zodiaque, on déshabillera Cassiopée, on mariera la constellation d’Orion avec celle d’Andromède, on donnera des noms aux étoiles les plus lointaines, on en découvrira d’autres, on croira nos vœux, de tout à l’heure, sur la bonne voie !... Viens, je connais des histoires, de météores qui se sont rencontrés sans heurt, de marins égarés à la recherche de leur bonne étoile et qui se sont retrouvés ! On va occuper la nuit blanche !... La nôtre doit bien exister !... Il ne faut plus chercher celle qui est le plus près, celle qui brille le plus, la moins farouche ou la plus sauvage, et même si l’Idéale n’existe pas, elle est là !... C’est sûr… 

L’est, perfide, s’allume, timide mais déterminé, encore…  Les Belles affaiblies se taisent, fondent et se dissipent ; elles s’éteignent, soufflées dans l’air frais du matin pressant. La brume naissante cache les plus têtues, les plus tenaces… Je cherche la toute dernière, sans doute, celle qui porte tous mes espoirs… c’est la plus lourde. Elle me clignote encore mes SOS, s’enfuit et disparaît de mes paupières embuées... Alors, la tête dans les étoiles endormies, les yeux dans le vague et l’âme en perdition, je marche sur mon ombre grandissante, pour attendre la nuit prochaine…

Ciel-étoilé

 

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29 avril 2017

Saltimbanque (Pascal)

 

Singe

Acrobate

Lutteur

Trapéziste

Illusionniste

Marionnettiste

Bouffon

Auguste

Nécromancien

Queue-rouge

Usurpateur

Equilibriste

 

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22 avril 2017

Morphine (Pascal)

 

Viens, viens, petite gouttelette !...  Accrochée au néant, tu parades à la lumière ! Tu ressembles à une perle de rosée ! Côté ombre, tu es translucide ! Côté soleil, tu es multicolore ! Je peux même voir toute la chambre dans ton reflet ! Mais à qui est cette tête de malade ? Alors, c’est le défilé des monstres, ici ?!...

Viens briller ! Viens éclairer ce néant excrémenteux ! Viens perturber l’agencement de mes aberrantes certitudes ! Délivre-moi du mal et des impressions hypocrites, pardonne-moi de t’offenser avec tant de gourmandise ! Allez, ne te fais pas prier ! Va vite rejoindre tes comparses dans le tube de la perfusion ! Allez ! Viens participer à l’avènement de mes lubies lancinantes ! A moi les espaces chimériques, les rêves cartésiens et les évasions oppressantes !...  

Princesse liquide, tu t’insinues, tu enfles, tu tremblotes, tu hésites ! Sur ton cahier de brouillon, c’est le grand saut vers une nouvelle page de mon histoire de pas de chance.
Allez, viens t’imprégner dans les méandres de mon corps ! Va distribuer tes messages utopiques dans mes veines malades ! Dépêche-toi ! Va courir mes restes de vie, d’abysses en escalades, de refrains imbéciles en mensongères salades, d’azur improbable en fourberies les plus viles ! Viens peindre l’agonie en champ de bataille, transforme mon sang en patinoire, mon cœur en pendule emballée, mon corps en pantin désarticulé ! Avec ton souffle chaud, avive les lambeaux de mon âme !
Distribue-moi des augures alléchants, des sentiments saisissants, des affiquets argentés ! Tue mes remords adipeux, ces contrefaçons de la réalité infidèle, ces mille atermoiements comédiens, ces piètres marivaudages sans Amour !
Viens transpirer dans mon cinéma ! Invente-moi des nouveaux talents et des expressives rodomontades de géant ! Viens badigeonner mes restes d’espérance aux tons enjoués d’une chambre d’enfant ! Viens bousculer mon coma ! Fais de mes tripes un canevas sans contrition et de mes sentiments, un vague désir de conservation ! Tue ma haine, astique mes sens, brûle mes soupirs, glace mes doigts, éteins mon mal, attise mon ignorance de sot, promets-moi monts et soleils, entretiens le fantasme du seul désir de vivre !
Eclaire mes yeux de tes ténèbres les plus ensorcelantes ; supprime l’Ennui amorphe, les sentiments sans envergure, les lendemains silencieux, les yeux trop bleus, les cheveux trop blonds, les sourires trop dentus… Fabrique-moi un paradis artificiel et hospitalier, sans personne dedans que mes vrais amis, sans couleur que le kaléidoscope  de mes élucubrations fantasques, sans parfum qu’un bord de rivière sauvage, sans caresse que celle du vent frisson après l’orage…

Dehors, au plus près de la fenêtre entrouverte, un mûrier platane étend largement ses moignons ; dans les noeuds de l’arbre, gargouilles fatalistes, il s’y perche une pléthore de primates prétentieux ! Tout en haut, c’est un gras gorille qui garde les autres garnements ; on dirait qu’il sait tout de cet arbre généalogique. Obsédé, il surveille le parc, le parking et les participants pressés, courant à la clinquante clinique ; les branches qui poussent tout autour sont ses dents, sa tignasse, sa crinière, ses armes de canopée. Un peu plus bas, c’est un couple de bonobos débonnaires qui bamboche à la même branche bleutée. Ils semblent soudés l’un à l’autre et rien ne pourrait les séparer, ni le vent, ni la pluie, ni mes grimaces entendues, dans le reflet de la fenêtre. Tout près, un chimpanzé chamarré me surveille en penchant la tête ; c’est un curieux, celui-là. Avec son œil rond et glauque, il suit mes faits et gestes ! Il est terrifiant. Tantôt singe, tantôt hydre, tantôt zombi, tantôt inquisiteur, les ombres du jour passant le maquillent au gré de mes accablantes fantaisies de morphinomane…

Les ventripotentes gouttes de pluie s’attachent aux branches ; si les premiers bourgeons de l’année se tendent vers le ciel, elles se pendent en regardant désespérément l’herbe du parc. Il y a des noires, des blanches, des crochues ! Sur les fils d’une gamme fantôme, on dirait des notes de musique alignées pour agrémenter une symphonie aussi pastorale que silencieuse. Elles font la course avec celles de ma perfusion ! Qui va gagner ? Toi ou toi ? En regardant obstinément le mur, en face de mon lit, je ne sais plus qui tombe le plus vite…  

Pas de télé, pas de livre, pas de musique, pas de visite, j’ai décidé de ne laisser nulle interférence oisive entre le mal qui me ronge et mes pensées fugitives. C’est un corps à corps, à corps perdu, entre le corps médical, la morphine et moi. Le drap de mon lit se gonfle sous la bourrasque de mes soupirs incessants. Et si je larguais les amarres, et si j’allais naviguer dans les vagues de mes tempêtes intérieures, et si je partais à la chasse au trésor ? Je ramènerais des arcs-en-ciel mirobolants, des étoiles aux filaments cristallins, des nuages de vent du Nord comme des oriflammes de beau temps !

Goutte à goutte, seconde après seconde, le liquide s’étire et se noie dans mon avant-bras ; j’ai soif, j’ai froid, j’ai faim et envie de vomir. Le jour et la nuit se déclinent en tristes couleurs opaques ; le bouillon de onze heures se touille avec des biscottes anémiées et l’infusion du goûter a des relents de racines de pissenlit. Les distances sont devenues des visions subjectives arc-boutées entre leurs ombres de départ et celles de l’arrivée.
Les chariots courant dans le couloir sont des trains à grande vitesse ; les express cahotent sur des aiguillages énervants et les moins rapides sont des omnibus s’arrêtant à chaque compartiment des chambres. A la dérive d’un destin planant, le temps se synchronise avec leurs toc toc incertains contre la porte d’entrée ; l’infirmière vient composter mon billet de fièvre, vérifier les tourments de mon cœur et renouveler ma poche… de morphine…

 

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