18 mars 2017

Le Monbazillac (Pascal)


Tout a commencé du côté de Rouffignac-de-Sigoulès, en Dordogne. Comme chacun le sait, cette jolie commune se situe entre le Bergeracois et le Périgord pourpre. Elle est cernée, à l’ouest, par la rivière Gardonnette, juste après le lieu-dit Pissegasse et, à l’est, par le ruisseau de Fontindoule qui prend sa source au lieu-dit Tabardine, derrière le château de Bridoire. Au nord, s’étendent de vastes champs de vigne, tandis qu’au sud, par temps clair, on peut voir jusqu’à Marmande-le-Haut.

Au XIVe siècle, après quelques sièges et quelques pendaisons, c’est le seigneur Balintran de Zillac qui détrôna le seigneur de Flaugeac et qui prit sa place au château de Bridoire. Les terres alentour lui revinrent ainsi que tous les habitants des contrées sous sa coupe.    

Entre deux batailles, sans son armure de guerroyeur, il aimait se balader seul, le long du ruisseau de Fontindoule ; à l’abri des regards, il cueillait quelques fleurs, il les respirait longuement pendant des soupirs de poète énamouré. Dans l’immense sérénité de la Nature, il regardait les truites se précipiter sur les éphémères inconscients, les libellules posées sur les roseaux pensifs, les nuages boursouflés se réfléchissant dans l’onde et il brouillait leurs grimaces monstrueuses avec des ricochets adroits…

Madeleine la Queyrille, la fille aînée d’un vigneron, ne tarda pas à tomber sous le charme de ce fier chevalier à la côte de maille si friable. Elle s’arrangeait toujours pour se retrouver dans le champ de promenade du jeune seigneur. Avec des sifflements de merlette, des chansons de mésange et des refrains de fauvette, elle sut l’apprivoiser. Chenu comme un cep de vigne, bon comme le vin, parfumé telle une grappe tiède, le teint liquoreux, il ne tarda pas à tomber dans la hotte de la belle vendangeuse ; sous les petits pieds de son pressoir, bien vite, il lui avoua tous ses arômes…

Dans l’intimité de la cave, entre « sarments » d’Amour, ils trinquaient à bouche que veux-tu ! Aux degrés de son ivresse, elle l’appelait Bazillac, la contraction de Balintran et de Zillac, et quand elle gueulait tout son plaisir, on entendait des « Vas-y, mon Bazillac !... Vas-y, mon Bazillac !... » des « Essore-moi la grappe, mon chevalier téton !... » des « Ma vigne est crépue !... Refends-moi de ton cep, mon « pieu » viti-cul-buteur !... » ou encore des « Remplis ma dame-jeanne ; que tes efforts ne soient pas « vin !... ». Le Monbazillac, l’heureux susnommé en question, en pleine ascension de son orgasme, prononçait des « Millo-dioùs* !... » nerveux, en tentant de ne pas déjanter dans les virages…

On entendait tout ça, des meurtrières aux échauguettes, des chemins de ronde au donjon, et jusqu’aux oubliettes ! C’était soûlant, tout ce bonheur des corps, sans un seul pépin ! Les délaissés des culs de basses-fosses faisaient la grève de la soif !... Les tonneliers avaient des chansons de matelassiers !... Ses musiciens ne jouaient plus que du branle !... Cépage, non… ses pages avaient tous les yeux cernés !... On bouchait même les oreilles des enfants pour ne pas les corrompre avec leurs cris de Sauvignon !...  

A force d’entendre ses exploits de galanterie, en clins d’yeux connaisseurs, ses vieux vendangeurs, ceux qui avaient de la bouteille, appelèrent la future récolte, toutes les suivantes, et jusqu’à nos jours, le vin de sa treille : le Monbazillac. Inutile de vous dire qu’on n’en fit pas du vin de messe…


Millo-dioùs : Mille Dieux en Occitan. Ne pas confondre avec mildiou (Plasmopara Viticola), maladie de la vigne…  

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11 mars 2017

La corrida des corps (Pascal)

 
C’était pendant le mariage de ma fille. Même avec ces chaussures toutes neuves, ce mal de pieds, tout aussi récent, cette douleur de dos récurrent et ma timidité ordinaire de quidam transparent, on m’avait ordonné, prié, sollicité, bousculé, poussé, tiré, supplié, entraîné, jusqu’à la piste de danse.
Je n’ai jamais franchement apprécié la danse, ces signes extérieurs de « ravissement », cette joie en mouvement, cette débauche d’énergie rythmée à quatre temps. Moi, dans la mascarade générale, je me complais dans l’anonymat, dans la colle de l’affiche, dans le secret du courant d’air.

Mes amis, c’est à ce moment, pendant les mariages et les guet-apens, qu’il faut avoir un petit coup dans les carreaux. Désinhibé, on se fout du ridicule, des autres, de ce qu’ils disent et de ce qu’ils pensent. Mieux, on les emmerde ! Ce petit moment de gloire, volé à la postérité, devient un souvenir épique, une référence absolue, pour les mariages suivants. On dira : « Tu te souviens ?... J’ai fait danser ton père !... » comme si c’était un succès planétaire !
Forcément, les quelques miroirs et glaces rencontrés dans la salle du mariage ne peuvent assurément pas réfléchir le guignol désarticulé qui bouscule les rideaux, qui harangue les cavalières alentour et qui, dans la volupté violente de la cacophonie ambiante, se lance à corps perdu dans une syncopée de kaléidoscope emballé et dans des trémoussements d’électrisé sans secours. Pour le souvenir et la légende, il ne restera que les photos pour certifier le pitoyable clown burlesque, figé au milieu de toutes ses gesticulations débiles…

Manifestement, dans tout ce tintamarre, trop sobre, j’étais balourd, stupide, désorienté, inutile, bien loin de quelques talents de noceur halluciné. Après le sirtaki, la lambada, le kazatchok, la danse du canard, la farandole, après le tango, la tarentelle, la polka, la carmagnole, la gavotte, j’en avais plein les godasses. Heureusement, entre deux pavanes, j’allais à mon verre et, miracle, il était toujours plein ! Malheureusement, il y a des jours insipides où l’alcool ne délivre pas ses fantaisies. Alors, je décidai de reprendre ma place d’admirateur. Hypocrite, j’applaudirais à la cadence, je rirais aux facéties des uns et des autres, j’acquiescerais à tous les lieux communs des matassins…  

Ils étaient beaux, les mariés ; sur n’importe quelle musique de l’orchestre, ils guinchaient ; bien ou mal, dans l’allure ou à contretemps, en riant et en chantant, c’était égal puisqu’ils étaient les roi et reine de la fête. Elle tenait sa robe comme pour préserver les froufrous blancs du carrelage piétiné ; il tenait sa main comme s’il avait peur qu’elle s’envole.
Les parents du marié suivaient ostensiblement les allures ; en démonstration, ils mettaient en pratique leurs heures d’entraînement à l’apprentissage des danses de salon. Par moments, c’était eux, le spectacle. Ils volaient même la vedette aux novis avec leurs simagrées d’entrechats. Tout y était : la gestuelle, le sourire, l’amplitude, la chorégraphie, la technique, la collusion. C’était beau sans être extraordinaire, tiède sans être brûlant, intéressant sans être passionnant. Je crois qu’il manquait la grâce, la fluidité, le plaisir, ce petit rien qui fait tout. L’attroupement autour d’eux, c’était les aficionados les plus exaltés ou la famille la plus proche, ceux venus de loin et invités aux agapes…  

Il y avait les autres, aussi ; ceux dans les starting-blocks du grand départ vers la notoriété dansante. Ha, ils me font rire, ces pseudo-danseurs du dimanche ; interpellés, juste ce qu’il faut pour les désamarrer de leur table, fiers comme des matamores d’arène, ils se lèvent en rentrant le ventre, en jetant leur serviette et en bousculant leur chaise. Alors, conquérants jusqu’à l’âme, ils s’élancent vers la piste de danse, ils l’envisagent, ils l’encerclent, et ils se consomment avec les quelques Consuelo de service, tout heureuses de laisser choir leur éventail en échange de ces dignes faiseurs de vent…  
Avec l’adversaire du moment, ils s’attellent du regard, ils se donnent la main, ils prennent une hanche, un coude, une épaule (parfois un râteau) ; ils se serrent, ils se frottent, ils s’emmêlent, ils s’abîment ; mine de rien, ils tâtent les formes de la ballerine, ils subodorent les effluves de sa transpiration, de son parfum, de son haleine ; ils s’étreignent, ils se croient sensuels. C’est l’irrésistible tournis, la corrida des corps, la danse du ventre, la ronde éternelle. Aidées par la force centrifuge compère, les bras, les sourires, les robes, s’écartent. Les coiffures voltigent, les chignons se désamarrent, les chaussures s’entrelacent, on se marche sur les pieds, on se « danse de Saint Guy » mais on y prend goût. Brutalement, ils font l’amour en public et en refrain, et c’est souvent le plus merveilleux souvenir de leur futur avenir…

La nuit s’était bien avancée ; les gosses dormaient dans les bras de leur mère, les jeunes reprenaient leur souffle en tirant sur des mégots rougeoyants, les vieux se racontaient des exploits incertains en lichant leurs verres à moitié pleins. A la faveur de l’éclairage tamisé, je l’avais repérée ; l’aura trouble qui planait autour d’elle rajoutait encore à ma curiosité d’explorateur nocturne. De quel arbre généalogique descendait-elle ?... Etait-ce une copine, une cousine, une nièce, une tante, une amie de la famille adverse ?... Sous les feux de la rampe, tantôt amarante, tantôt turquoise, tantôt émeraude, elle semblait s’être matérialisée sur la piste de danse ; telle une nymphe solitaire, admirant sa plus belle toilette dans le miroir bleuté, elle ondoyait lascivement aux sentiments de la musique envoûtante ; seule sa flûte de champagne accompagnait ses simagrées remuantes. Il me fallait un slow pour l’entreprendre mais ce n’était que cha-cha-cha frénétique, zumba torride, troïka endiablée ! Fallait-il que je soudoie l’orchestre pour avoir la faveur d’un blues ?!... Enfin, à l’aube, quelques couples s’étaient enroulés le corps à la faveur de slows langoureux. Aller tenter un : « Vous dansez ?... », avec cette naïade, même multicolore, c’était au-dessus de mes forces ; j’étais crevé, j’avais mal à la tête et trop d’ampoules aux pieds… pour gambiller…

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04 mars 2017

Le Kangourou Magazine (Pascal)

 

Sur une terrasse ensoleillée, pour parfaire le sujet de la semaine, je tournais fébrilement les pages d’un « Kangourou Magazine » quand je tombais sur cet article qui, franchement, semblait bien étrange, au milieu de ma lecture. Curieux, je l’ai lu, comme tout ce qui me passe devant les yeux…

« Quand le débat s’élève, qu’il soit métaphysique, irrationnel ou passionnel, il est une pléthore d’individus qui confèrent à d’autres le bon soin de leurs explications savantes ; ils ont délégué à plus spécialistes qu’eux, sur nombre de grandes questions. Alors, hautains, sûrs d’eux, ils les citent comme les preuves irréfutables de leur savoir. Qu’elles soient de politique, d’économie, d’idéologie, de loi, de religion, etc, ils ne doutent jamais, ils ont leurs références pour tout ; ils ne sont pas pris au dépourvu, il suffit qu’ils ouvrent le tiroir adéquat dans leur mémoire au moment opportun. Alors, d’un bon mot, d’une fière maxime, d’une grande tirade, ils évoquent superbement celui-ci ou celui-là, tel livre ou tel axiome, telle date ou telle occurrence. Indélicats et grands narrateurs, ils coupent la conversation, ils l’orientent sans lui donner d’ampleur et d’intérêt, ils couronnent avec leurs ornements, ils nous servent leur réchauffé comme l’évidence indiscutable du moment, et la conversation cesse en général avec leur point final car leurs conclusions exhaustives  sont sans appel.

Cartésiens par devoir, opportunistes par insolence, ils ont des idées arrêtées sur tout mais elles ne leur appartiennent pas ; c’est cela la vraie Ignorance. Puisqu’ils leur ont mandaté leurs considérations, ils ont adopté les synthèses des autres. De fait, ils vivent par procuration ; leurs dénotations sont butées, leurs exposés sont périmés, leurs affirmations sont centenaires, voire plus.
On peut faire une carrière avec ce genre d’inconnaissance. Illusionnistes, professionnels de la supercherie, camelots hypocrites, du politicien à l’écrivaillon, du journaliste à l’ambassadeur, ils gravitent dans toutes les sphères, ces cosmonautes acrobates ; ils se servent de l’intelligence des autres pour faire croire à la leur ; tout le monde en connaît. Souvent forts en gueule, leur maigre expérience fait jurisprudence devant les autres ; rajoutez-leur du parti pris, des préjugés, des a priori, vous obtiendrez un personnage fat, indélicat, blessant, inadapté, etc.

Malheureusement, ces gens sont sans imagination ; ils sont instruits par tout ce qu’ils ont lu mais ils n’ont gardé que les phrases « phares », qu’ils citent encore et toujours, à hauteur de leur compréhension intéressée. Protégés par ce Savoir d’en haut, jamais ils ne se remettent en cause. Dans le brouet de leur esprit, au fer de lance de leur vie, ils ont leurs intimes convictions, leurs certitudes immuables, leurs argumentations infaillibles. Ils sont un peu équilibristes ; tout leur édifice repose sur ces fondations que le temps érode naturellement avec d’autres événements qui contredisent les précédents et ainsi de suite.
S’ils s’instruisent encore, ils ne lisent que les livres qu’ils comprennent ; ils ont leurs auteurs préférés, leurs sujets de prédilection, pour ne pas se remettre en question et, surtout, ne pas s’apercevoir de leurs lacunes abyssales.
Durant toute leur existence, devant un imprévu de discussion, ils ouvrent machinalement leurs petits tiroirs secrets ; c’est facile, c’est rassurant, c’est sans nulle problématique. Tribuns, devant les yeux des autres, ils agitent leurs marionnettes et le tour est joué.

L’instruction, c’est apprendre et savoir, mais le Savoir n’est pas de citer untel ou untel, de déclamer tel théorème, tel vers ou telle vérité facile, c’est s’élever en élevant les autres dans la compréhension, l’humilité et la générosité.
L’intelligence, c’est effectuer quand on ne sait pas, c’est créer, c’est chercher, c’est apprivoiser la fascination de l’Inconnu. C’est cette faculté d’adaptation, ce pouvoir de disposer de son libre arbitre qui fait de nous des hommes libres et non des aliénés aux préceptes usagés comme seule gouvernance.

Puisque le monde est ainsi fait, nos mœurs sont anciennes, on battit sur de l’ancien et on vit de l’instruction des livres anciens. Conditionnés jusqu’à l’âme, pétris d’acquis, ne vous sentez-vous pas à l’étroit, parfois ? Iconoclastes de ce Passé, nous devrions  constamment nous remettre en cause, affiner nos certitudes avec tempérance, limer la rigidité cartésienne avec des outils de tolérance, ôter son armure de préjugés, jeter aux orties le vénérable et renaître humain. On ne peut pas s’accrocher à des vérités figées dans le temps alors que nous vivons dans le maelstrom bouillonnant de notre planète. C’est notre faculté d’adaptation qui nous pousse en avant. L’Histoire s’écrit au présent ; celle d’hier n’a plus cours, celle de demain est tellement illusoire. Nous sommes tous les apprentis du matin naissant.

Un jour, à force de citer les autres, ces gens, somme toute transparents, sont totalement hors de propos, leurs réflexions sont obsolètes, leurs justifications sont vieillottes. Sur leurs antiques piédestaux, empêtrés dans des toiles d’araignées, ils s’effritent, ils implosent lentement, ils radotent, ils se rabougrissent, ils dégénèrent. Un autre jour, sans bruit, ils s’écrasent sur leurs fondements, ces mille petits tiroirs creux, dans la poussière de l’Ancien… »

Honnêtement, je n’ai pas tout compris. Instruction, politique, intelligence, savoir, histoire, tout se bousculait dans ma petite tête ! Que faisait donc cet article sibyllin au milieu de mes macropodidés ? Je laisse à d’autres le soin de le distiller. Vite, j’ai tourné la page ! L’Australie, les aborigènes, Sydney, les Montagnes Bleues, l’Outback, la Grande barrière de corail, c’est le vrai leitmotiv de la semaine, chez nos amis Impromptus ! Je ne devais m’intéresser qu’à l’emblématique kangourou, à ses mœurs, son habitat, sa façon de se reproduire ! Pour moi, c’était dans la poche ! Le slip Kangourou ? Je laisse au joyeux drille de service le soin de sauter d’Eliane en Eliane…

Vous savez quoi ? J’ai tout rangé dans le petit tiroir, celui des choses irrationnelles ; je trouverais bien quelques mots à balancer à mon auditoire si jamais, fortuitement, le sujet viendrait à sourdre dans le milieu de mes connaissances. J’étais sûr de faire mon petit effet d’omniscient et tant pis s’il me fallait, un jour, m’écrouler sous tout ce savoir démodé.
Nonobstant cette remarque intime, il me restait « l’apprentissage du matin naissant » comme un nouveau lever de soleil rassurant, un de ces matins lumineux où tout reste à vivre… dans la démesure scintillante des Sensations…

 

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25 février 2017

Au nom du Père (Pascal)

 

Je t’ai cherché ; si tu savais comme je t’ai cherché…

Tout gamin, déjà, dans le confessionnal, il fallait que je t’avoue des péchés ! Mais à huit ans, on n’a pas de péchés ! Le cérémonieux de service, caché derrière ses petits trous, il voulait que j’avoue des fautes que je n’avais même pas commises ! Alors, pour m’extraire de son inextricable piège, j’y allais de quelques bonbons de gourmandise, de quelques mensonges sans envergure, de quelques gros mots innocents que j’avais lancés dans la cour de récréation. Si, à la surveillance de mes parents, j’étais un enfant ordinaire, rien ne pouvait échapper à ton regard !  Je devais subir ta justice ! J’étais un jeune délinquant, une brebis égarée de la Route ! J’étais puni ! J’étais sale avec toutes mes mauvaises actions ! Il fallait laver ces péchés ! Pour me sauver, il m’envoyait réciter des Pater et des Ave devant l’autel de son église ! Et ce Jésus cloué sur sa croix, avec toute sa Misère sur sa figure, est-ce que j’en étais responsable ? Et ces épines acérées qui le ceignaient de la couronne du roi des juifs, est-ce moi qui le faisais souffrir ?...   

Pour nous attirer tes bons offices, dans les chambres, on avait un crucifix au-dessus de nos lits ; chaque année, on y coinçait religieusement du buis béni. M’man avait son chapelet, son évangéliaire, son foulard de résipiscence ; pour égayer son éternité et préparer la nôtre, fervente par contumace, elle nous envoyait à ta messe du dimanche…

Ha, des églises, des cathédrales, des basiliques, des collégiales, des couvents, des calvaires, je peux dire que j’en ai visité ; j’en ai pratiqué, des chemins de repentance ; de génuflexions en signes de croix, de prosternations en Magnificat, le matin, le soir, la nuit, l’après-midi, j’allais à ta rencontre et tu ne venais jamais. J’avais besoin de ta présence, d’un détail qui justifierait ton authenticité, d’un bout d’auréole incandescente, d’un simple sourire de vitrail, d’un ordre divin pour motiver ma présence terrestre !...  

On me criait : « Où court-il, ce jobastre* ?!... » « Que cherche t-il, le visage caché dans ses mains ?!... » « L’illuminé ! Du Ciel, n’attends que la pluie !... » « Tes pèlerinages, c’est de la poudre aux yeux, un délit de paysage, une fuite en avant !... » « N’accrois pas ton Savoir !... » « Rejoins le camp des agnostiques, des mécréants et des hérétiques !... » « La religion, c’est l’opium du peuple !... »

Ha, j’en ai lu, des livres savants, j’en ai récité, des versets ; j’en ai allumé, des cierges ; j’en ai vu danser, des flammes ; j’en ai vu briller, des étincelles. Les cantiques, les psaumes, les Alléluia, les Hosanna, les Bibles, les images pieuses, je savais tous les pièges pour te capturer ! Les courants d’air froids, la poussière vertébrée, la lumière tamisée des vitraux, les ombres des Saints se baladant de banc en banc, la psyché du bénitier, la musique de l’orgue, c’était tes seules réponses...

Est-ce qu’une église remplie de bons fidèles a plus de chance de te voir rappliquer ? Est-ce qu’à l’Elévation, tu descends nous voir ? Est-ce que le bruit de la quête dans la corbeille t’anime ? Pourquoi les riches ne croient pas en toi alors que les pauvres te prient tous les jours ? Et ces riches, quand ils étaient pauvres, ils te priaient ? Pourquoi, tout le temps, on te réclame des miracles impossibles ? Pourquoi on te blâme comme si c’était toi qui conduisais ce maudit bus, celui qui s’est foutu dans le ravin avec cinquante gamins enfermés à l’intérieur ? Pourquoi on bénit les armes et les canons, les voitures et les camions ? Je me suis marié dans ton église, j’ai baptisé mes enfants dans ton église, on a enterré ma mère en passant par ton église ! Ton paradis et tes Verts Pâturages ne sont qu’un triste champ rempli de croix ?... Je voulais mourir pour avoir les solutions à tous ces questionnements !...

La Nature, les petits oiseaux, les arcs-en-ciel, les fleuves et les ruisseaux, c’était dans la panoplie de ta chasse au trésor mais je ne te voyais pas dans tous ces décors. Je t’ai cherché dans les yeux d’une femme ; il y était question d’Amour, bien sûr, mais ce n’était pas celui que j‘espérais. Je suis parti sous d’autres Cieux ! Je t’ai cherché dans la fumée des bouges, dans l’alcool des mauvaises bouteilles, dans la luxure et la fange ; j’ai menti, j’ai douté, j’ai blasphémé, j’ai juré, je voulais attirer ta Colère Divine pour que tu te montres ! Naïf, je me suis compromis avec des divinités sans relief et des démons sans avenir ! Je voulais ta pluie providentielle, tes éclairs célestes, ton tonnerre salutaire ! Portant inlassablement ma croix si lourde, j’avais l’impression tenace d’être ce triste Jésus d’église en train d’implorer le Ciel, avec mes yeux de pauvre chien battu…

J’arrive au bout. L’ouest est sans concession ; autour de moi, les ombres s’allongent avec des hypocrites révérences de bienvenue. Les guirlandes de ses couchers de soleil n’ont plus les brûlures d’antan et, la nuit, les étoiles brillantes n’ont plus les mêmes figures astrales. Tellement emporté par les devoirs de l’existence, tellement ébloui par les miroirs de l’ambition, tellement égoïste et présomptueux, j’ai failli ne jamais te rencontrer.

De recoupements en épreuves, d’avarice en générosité, d’apathie en exaltation, d’ambition en humilité, petit à petit, tu t’es découvert. Depuis le début, tu cheminais à mes côtés ! Tu étais mon sauf-conduit, mon ombre bienfaitrice, le parrain de mes bonnes actions, le guide spirituel de ma moralité. Pendant l’éternité de cette Quête intense, j’ai appris que les battements de mon cœur étaient les battements de mon âme. Tu n’étais pas dehors ; niché en mon sein, tu étais la Fièvre de mon Energie, le Ministre de mon empathie, la Vérité du Hasard, Le Rédempteur, le vrai miroir de ma conscience !
Quand je pleure, c’est de l’extrait de Bonheur qui coule sur mes joues ; ces larmes lavent mes péchés ! Quand je ris, il me semble que les portes du Paradis claquent en échos accompagnateurs ; ces rires sont des pièces d’or lancées contre l’Adversité !

Aujourd’hui, si on me disait que tu n’existes pas, ce serait comme si je n’existais pas. Ce serait comme si on me disait que le ciel n’est pas bleu, que les oiseaux ne volent pas, que la mer est sans un poisson, que les forêts sont sans arbre, que ma mère n’est pas ma mère. Plus je vieillis, plus tu prends toute la place ! Est-ce la Sagesse ?... Je t’ai cherché, je t’ai trouvé. J’ai ce leitmotiv qui danse dans ma tête : « Aimons-nous les uns les autres. » Si l’or fait briller les yeux, l’Amour illumine le cœur…

 

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11 février 2017

La pause (Pascal)


A l’heure de la pause canonique, j’ai vu ces gracieux remontés, te faisant une cour éhontée, dans l’espace tabagique. Sans contrefaçon, pour allumer ta cigarette, du bout de leurs briquets Dupont, ils te déclaraient tous leur flamme, ces gigolos d’opérette. J’ai vu souffler leurs exhalaisons en forme de révérences hypocrites ; j’ai vu courir les fumerolles aiguisées de leurs clopes, cherchant la cible de ton cœur ; j’ai vu tourbillonner cette aura bleutée et tu semblais danser dans la moiteur de la fumée…
Vile sorcière de mes plus doux sortilèges, j’ai vu leurs tisons rougissants de tabac t’encercler ; j’ai vu les habiles fantômes de leur fumée t’envelopper ; j’ai vu ton bûcher s’enflammer et tes rires pour l’attiser…  
Comme à l’accoutumée, à la sortie de la classe, toute cette pléthore de Cupidon artificiels, toute cette meute de chiens de chasse, t’affublaient de superlatifs sensationnels. Apprivoisée, sans arme, tu jouais les Diane emprisonnées, les tourterelles, picorant ta clope sur ta balancelle enfumée. J’ai entendu ces aristocrates te réciter quelques madrigaux ; j’ai entendu ces noblaillons vantant pêche, chasse et belles autos ; j’ai entendu leurs tours de magie, leurs coups de sang, leurs niaises hémorragies, pour sortir du rang. Tous piégés dans le nuage laiteux, l’unisson semblait vôtre, dans l’air brumeux…

J’ai vu ton théâtre, le lever du rideau et tes figurants blanchâtres ; sur la scène, tu étais la reine du spectacle. Debout, sur le piédestal du paillasson de l’entrée, inaccessible, tu piétinais en domptant la fumée dans ta bouche ; tes tours de langue, comme autant de tours de séduction, lancés à la figure de ces matamores, étaient le prélude à d’autres assauts campagnards. Maquillée de superbe, généreuse, tu applaudissais avec tes sourcils ; amusée, tu acquiesçais avec des moues ; déçue, tu réfutais avec des grimaces ou, désabusée, en regardant le ciel…  

A l’allant de leurs superproductions, tu étais héroïne de film, courageuse ou naufrageuse, volontaire ou exemplaire, casanière ou carnassière. Plus leurs tirades étaient enthousiastes, plus ils escaladaient tes barricades, plus ils s’enhardissaient, ces cinéastes ! Ils jouaient les banquiers pour te délivrer leur meilleur cachet ! Au comptoir du délire, ils peaufinaient tes rires ! Et toi, farouche, apprivoisée, garce et charmée, tu y prenais goût. Dans le filtre de ta cigarette, tu jetais tes sorts…  
Au milieu de tous ces serviles, princesse caprice, enrobée d’artifices tellement volatils, tu arrondissais encore la bouche et ta fumée s’enroulait dans leurs mensonges.
Implacable maîtresse, indulgente traîtresse, d’un revers de lassitude ou d’un coup de talon, tu taisais ces fieffés fanfarons. Un instant, leurs fragrances opalines se fanaient dans la faune nicotine…  
Alors, à la nouvelle goulée, ces mauvais ténors au barreau de leurs mégots revisitaient leurs plaidoyers de gentillâtres ; un instant, fumigène, le silence avait des parfums de Marlboro qu’on oublie de griller. Ces princes de l’arrogance, ces hypocrites insolents, ces chasseurs de frime, ils revenaient en farces et en faconde. Comme une nébuleuse  invite, envoûtante et soumise, ta fumée contondante dansait avec la leur…  

Au diable tous ces fumistes, tous ces misogynes pervers ! Que savent-ils de l’Amour, tous ces orateurs précoces ? Ne peut-on enfumer un cœur qu’avec des mensonges de mégoteur ? Que connaissent-ils de l’Amour, tous ces pseudo troubadours ? Pilleuse de mes sentiments ! Déraison superbe ! Parc d’attractions de mon âme ! Nymphe macrophage de mon cœur ! « Cartomanchienne » de mon avenir tellement compromis ! Moi, je voulais tuer toutes ces bouches en cœur, ces matamores de récréation, ces confectionneurs de cancer, ces charmeurs de vipères !...  

Baratineurs, ils retournaient à leurs complaisants messages d’entremetteurs ; encore, ils t’enlaçaient avec des quolibets colifichets ; encore, ils œuvraient en chœur devant tes soupirs nullement effarouchés ! Ces « guignolos », ils fourbissaient leurs adjectifs en couleur, leurs comparaisons brillantes, leurs métaphores à la Rimbaud ! Et plus leurs fariboles étaient fantastiques, fausse affranchie mais vraie vulgaire, tu y trouvais un plaisir quasiment orgasmique !...  

Pour faire diversion, calmer l’intempérance, tu rattrapais une mèche de tes cheveux, tu regardais les pointes et tu la rangeais derrière l’oreille. Pendant leurs salades musiciennes, comme un bémol parfois tu reniflais ; comme un dièse, parfois ton œil pleurait à cause d’un nuage de fumée ; comme un soupir, parfois tu allais cueillir une pépite de tabac posée sur ta langue. Sous le joug de leurs blagues graveleuses, tu avalais la fumée en regardant l’heure et tu comptais tes dernières secondes de liberté. Actrice, tu souriais en décalé comme si tes pensées ne voulaient pas traduire en images leurs salaces plaisanteries. Et quand tu riais, toute la cendre de leurs clopes tombait en même temps… à tes pieds…   

Ultime supplice, fidèle actrice, jusqu’à la lie, jusqu’au dernier maléfice, tu embrassais la fin de ta cigarette ; en apnée avec sa fumée, tu regardais crépiter ses derniers rougeoiements et, au mesquin cendrier, tu écrasais ton mégot comme on se débarrasse de l’amoureux transi… caché derrière son rideau…  


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04 février 2017

Le Paris-Brest (Pascal)


On avait un nouveau matelot, à la chaufferie arrière ; il n’étalait pas du tout à la mer. Après la sortie du port, dès que la houle du large venait se frotter contre la coque, il changeait de couleur ; son visage prenait toutes les teintes de l’arc-en-ciel mais en plus terne ; de rose poupon, il devenait blanc livide, en passant par des tons verdâtres et ivoirins. C’était le glas de sa jovialité de bon gars. Au lieu de se laisser embarquer par le roulis, de marcher en s’adaptant aux circonstances, instinctivement, il résistait en s’accrochant à tout ce qu’il pouvait. Désemparé, il était comme un enfant craintif faisant ses premiers pas en tâtonnant maladroitement…  

Le pied marin, ce n’est pas donné à tout le monde ; c’est sur la vague que l’on s’aperçoit si on l’a ou si on ne l’a pas. Lui, ne l’avait pas. C’était là tout son malheur. Il avait tout réussi à l’Ecole des Mécaniciens ; sorti dans les premiers, on voyait qu’il était vif et intelligent. A quai, toujours disponible et volontaire, il s’acquittait de sa tâche de nouveau avec plein de zèle ; s’il avait pu, il aurait pris notre boulot pour compenser celui qu’il ne serait pas capable de réaliser quand on serait en mer…  

Quelques heures après l’appareillage, les plus fragiles, la tête dans le trou, se retrouvaient à quatre pattes dans les chiottes, occupés à rendre leur dernier repas. Je le chaperonnais, notre dernier arrivé ; ce n’était même pas la peine de le bizuter, tellement la mer s’en chargeait. J’allais le récupérer, parce qu’il était de mon compartiment et ce n’était pas bien de le laisser rendre ses tripes et ses boyaux avec ses maux et ses jérémiades comme des prières de pénitence.
Sous son matelas, je mettais son gilet de sauvetage et je coinçais sa bannette au crochet pour qu’il puisse se caler dans le V ainsi formé. Couché en chien de fusil, il n’était plus qu’un gisant amorphe râlant et geignant son désespoir. Quand il fermait les paupières il avait l’impression que ses yeux allaient basculer hors de ses orbites ; quand il les rouvrait, hypnotisé par le balancement des rideaux alentour, des draps des lits défaits, des fringues sur les cintres, il subissait la houle du bateau. Confinés dans le poste, les relents d’autres vomis de ceux qui n’avaient pas pu attendre de se soulager dans les WC, la fumée stagnante des clopes, les odeurs de transpiration, de chaussettes, les grincements revenants, les râles des autres, n’arrangeaient rien à son état…

A l’heure de la caf, je le forçais à m’accompagner. Derrière la rampe, rien que les restes de bouffe dans la poubelle souillarde lui donnaient l’envie irrépressible de dégobiller. Pour lui montrer le bon exemple, je buvais sa timbale de cambusard mais je lui refilais mon morceau de fromage savoyard. Bon cœur contre mauvaise fortune, il récupérait un quignon de pain et il s’esbignait bien vite de ce purgatoire. Je le retrouvais du côté de la plage arrière, accroché au bastingage, scrutant la mer pour parer le prochain tangage…  

Puis, c’était l’heure de prendre le quart ; c’était vraiment son plus pénible supplice, ce devoir d’astreinte à la chaufferie. Dans la descente, toujours aussi balourd, il se cognait contre les cloisons, il glissait sur les barreaux de l’échelle. Enfin, il arrivait dans le compartiment, les yeux tout remplis de fatigue ;  sur les plaques de parquet humides, il tentait de garder un équilibre précaire et il cherchait vite où s’asseoir pour arrimer ses impressions. Même un faible roulis pouvait le désarçonner de sa chaise. Exsangue, il transpirait une sueur de grabataire et, fiévreux, il repoussait sans cesse ses lunettes sur le haut de son nez. S’il parlait, il ne jurait que pour mourir et s’il se taisait, c’était parce qu’il avait envie de vomir…  

Pendant un éclair de bien-être, quand le roulis laissait les chaînes de ramonage en parfait équilibre, il sortait de sa vareuse son quignon de pain comme un grand trophée arraché aux griffes de l’adversité ; il croquait généreusement la croûte, il aspirait goulûment les miettes, il s’empiffrait avec la mie, pour nous montrer tout son courage. Il se léchait les doigts pour ne rien perdre du goût du pain. Il se gavait, regrettant déjà de n’avoir pas rapporté plus de quoi se sustenter.
Tout à coup, à cause d’un coup de roulis pervers, il portait la main devant sa bouche pour refouler ses envies de gerbe ; quand c’était trop tard, il se laissait aller dans la cale. Avec un seau d’eau, j’aspergeais ses vomissures de bricheton…

C’est à quai qu’elle se rattrapait de son régime drastique, notre nouvelle recrue. En ville, le soir, il allait plusieurs fois au restaurant ; il cherchait les menus… les plus gras… Ha, j’en ai vu, des galavars, des perpétuels affamés, raclant les fonds de gamelle ! J’en ai vu, des gouelles, léchant les coins de plateau pour ne rien gâcher ! Mais des comme lui, jamais. J’ai eu l’occasion d’assister à l’un de ses repas gargantuesques ; hé bien, je n’aurais pas laissé ma main à portée de son enthousiasme vorace…

Frénétique, en attendant les entrées, il lorgnait sur les fleurs séchées de la décoration, sur sa table ; avec un peu de sel, d’une seule bouchée, il en aurait fait une salade…  

Larges tranches de saucisson, pâté onctueux, jambon cuit et cru, c’était ses amuse-gueule ! S’il avait pu, il aurait mangé avec deux fourchettes ! Une dans chaque main ! Il piquait, il sauçait, il tranchait, il charcutait, il déchirait ! Il ne laissait rien passer à côté de sa boulimie ! Une soupe de poissons, une poularde, une pizza, par ici, un cassoulet, un gigot d’agneau, un couscous, par là !...  

« Mais oui, laissez les marmites, les casseroles, les poêles, je vais me resservir !... » Il se goinfrait ! Il faisait bombance ! Il bâfrait !... Dans l’élan de son appétit d’ogre insatiable, tous ces plats étaient sans résistance…

Les vins ?... « Un gouleyant Brouilly ! Un puissant Saint Joseph ! Un intense Pomerol !... » Au frontibus, il trinquait au plancher des vaches, au nasibus, il pariait sur le beau temps, au mentibus, il portait un toast à tous les marins en mer, au ventribus, il était Bacchus estimant sa treille, Au sexibus, il réclamait les chiottes…

« Apportez le plateau de fromages !... » Il cognait du poing sur la table pour ne pas se mettre en retard sur sa fringale !... Implacablement, *Pré Saint Jean, Saint-Nectaire, Bleu d’Auvergne, s’affalaient sur ses épaisses tartines…  

« Je me laisse tenter par vos desserts !... » Sans attendre un quelconque atermoiement, frénétique, il trempait sa cuillère dans le baba, il engouffrait l’éclair, il effanait le mille-feuille, il léchait la religieuse… S’il avait pu, il aurait dévoré le Paris-Brest, avec toutes ses gares, tous ses voyageurs et tous ses paysages…

Avec quelques grands rots de soulagement, il desserrait enfin sa ceinture ; doucement, il reprenait des couleurs, notre jeune matelot mécanicien de la chaufferie arrière ; le verdâtre s’estompait, le livide s’enflammait, l’ivoirin se bronzait, jusqu’à ce qu’il retrouvât son visage poupin. Après s’être essuyé la bouche d’un revers de manche, il jetait ses derniers billets sur la table ; replet, un peu soûl, le pied forcément marin, il était de nouveau prêt à affronter tous les océans et tous les roulis…

 
*Camembert

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07 janvier 2017

Ma reine (Pascal)

 

Ha, ma reine… Tu peux te ceindre avec tes restes de charme, le poids de ta couronne est le poids de toute mon hypocrisie ; la brillance de ces diamants est l’éclat de mes silences ; la couleur de ces pierres est la pâleur de mes sournoiseries.
Ha, ma reine… Si j’additionnais toutes les secondes, toutes les minutes, toutes les heures, tous les jours, tous les ans, tout ce temps de reconquête, pour avoir les seules faveurs de ton entrecuisse autorisée…

Au garde-à-vous du samedi soir prometteur, dans notre maison bleue, combien de fois, dans la journée propice, ai-je lavé la bagnole, tenu avec brio les manettes du barbecue, échangé des propos affables avec tes invités, débarrassé la table, amusé les gosses, sorti le chien, fait la vaisselle, les courses, le ménage, etc, avant de subir ton mal de tête, comme une nouvelle Bérézina ? Combien de fois ai-je bu pour taire ma dépendance, pour m’obliger à ne voir, dans ton approximative silhouette, qu’une sirène aux gestes alanguis, en noyant d’alcool ce présent sans falbala ? Combien de fois ai-je été affabulateur, dompteur d’ours, protecteur, charmeur, piètre romantique cherchant ses rimes niaises avec : « tu baises ? », miroir captieux pour mentir que tu es toujours la plus belle, et tous ces costumes de cirque dont je m’affublais pour être au plus près de ton présent et de mes augures ? Combien de fois ai-je mis de l’eau dans mon vin, ai-je tu mes réflexions, me suis-je éloigné de ce que j’étais vraiment pour satisfaire encore et encore mes bas instincts de reproducteur ?...  

Ma reine, seul comptait l’écartement de tes cuisses. Je t’aimais grandeur nature ; je voulais seulement te culbuter, c’était ma passion. Je voulais que tu transpires, que tu râles du Bonheur, celui dont j’étais le seul détenteur ; toi, tu voulais des enfants, c’était notre deal. Moi, je voulais des frissons sur ta peau, ceux qui engendraient des griffures sur la mienne comme des belles décorations d’amant généreux ; toi, tu demandais grâce parce que ci, parce que ça, parce que les voisins, parce que demain, parce qu’il faut être sage, etc. Jamais je n’étais essoufflé, j’aurais reculé la nuit et ses frimas pour qu’on dure éternellement ; je murmurais : « encore », tu disais : « on dort »…

Commandé par je ne sais quel démon de séduction, si tu savais tous les plans de comète que j’ai montés, toutes les ruses que j’ai utilisées, tous les mensonges que j’ai déployés pour arriver à mes fins. Comme un chien léchant sa maîtresse, tes maux d’orgasme étaient ma seule récompense. Avec toi, j’ai dû affronter les affres de l’Amour et ses armées de tourments ; j’ai dû patienter devant les grimaces revenantes de tes simagrées ; j’ai dû  dormir et redormir devant ta porte ; j’ai dû rêver de femmes bien plus évanescentes que toi ; j’ai dû te tromper mille fois sans jamais franchir le pas… 
Et toutes ces bouteilles de champagne entamées, sans une seule caresse pour n’avoir jamais envie de les reboucher, et tous ces restaurants au guide Michelin pour tenter de nous retrouver main dans la main, et tous ces bouquets de fleurs, comme des ornements de séduction bariolés, aux parfums envoûtants et toutes ces vacances, au bord de mer, que le seul plaisir voyeur de te voir changer de maillot de bain…  

Ha, ma reine…. Fallait-il que je sois tellement sourd pour n’écouter que tes discours ? Ta voix avait-elle tant de pouvoir pour que je remette à d’autres calendes le plaisir de nos gymnastiques de plumard ? Tes calculs savants étaient mes erreurs de géomètre, tes « non » revenants  étaient mes contretemps, tes pas de côté, tes dérobades, étaient ta danse de l’esquive ; tes couleurs du temps devenaient mes réalités d’impressionniste sans talent. Combien de fois, enfermé dans ta camisole, ai-je espéré reprendre Arcole ?...  

Ha, ma reine… Fallait-il que je sois tellement aveugle pour ne voir en toi que la génération suivante ? Mes seules empreintes sur cette terre sont ces enfants que nous avons eus ; je ne sais pas si je dois être fier de ces gamins qui pianotent sur leurs portables, qui fument des joints et qui discutent de leur prochain tatouage. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond au royaume de la descendance. Il me semble que j’ai été berné par dame Nature, qu’elle m’a baladé par le bout du… nez, alors que je croyais être devenu le grand patriarche des années futures…  

Ha, ma reine… Hier, ébloui, subjugué, irradié, dompté, aujourd’hui, je ne vois dans tes yeux que le poids des ans, l’insomnie habituelle, le hasard des plats réchauffés et les feuilletons insipides de la télé. Quand je parle de nous, je parle à l’imparfait ; c’est le seul temps qui sied le mieux à notre banale vie privée. La plume d’oie s’est envolée, l’encrier s’est tari ; les arbres ont grandi, j’ai rapetissé ; le soleil est éblouissant, je ferme les yeux. Dans mon slip, il n’y a plus de feux d’artifice ; dans ta culotte, il n’y a plus le ciel bleu ardoise pour les magnifier. Si un jour, tu as envie, va faire un tour dans le Grenier des Anges parce qu’à cette heure de défaite, ma tête est plus irriguée que mon sexe. Je suis prisonnier dans ce temps morbide, handicapé du cœur, indigent des gestes de tendresse, seulement troublé entre l’ennui oppressant et le désespoir de tout ce que j’ai manqué…  

Avec tout ce temps cavalier, avec toute cette peine de hussard, à l’assaut trop souvent vain de tes barricades, j’aurais pu faire le tour du monde, grimper sur la plus haute montagne et descendre dans les plus profonds abysses. J’aurais pu rencontrer la rigueur des hivers polaires, goûter les plats les plus exotiques, visiter des palais de glace, courir sur la ligne de l’équateur, dormir sous des aurores boréales, compter les orangers d’Irlande, traverser l’Atlantique, découvrir l’hémisphère sud, aux seuls alizés de mes soupirs heureux et tout recommencer, sans jamais le devoir à personne…

 

Pascal. 

 

Bonne Année à toute l’équipe du Défi et à tous les défiants.

 

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17 décembre 2016

La chaise la table et le lit Pièce en trois actes (Pascal)


…« Enfin, mesdames et messieurs, c’est le moment que vous attendiez tous. Nous voici devant le couronnement de cette vente aux enchères. Découvrez l’objet, Myriam…

Mesdames et messieurs, admirez cette chaise exceptionnelle, que dis-je, ce fauteuil extraordinaire ! Remarquez les quatre pieds finement ciselés, la courbure du dosseret en véritable bois d’arbre, cette ronde des clous aux têtes arrondies et mordorées, ajustée au millimètre !...  
Ce n’est pas une chaise de repos, un vulgaire stationnement pour entracte, non, c’est une invite à l’excursion contemplative ! Dans cette chaise, nous ne sommes pas assis, nous sommes détendus ! Vous saisissez la nuance ? C’est une invite à la rêverie, au voyage, à la décontraction ! Nous ne sommes plus assis, nous sommes posés ! En avant l’aventure !
Cette chaise propice deviendra l’amie de vos lectures, la confidente de vos secrets, l’alliée de vos gémissements…
Admirez ses couleurs ! Appréciez toutes ces déclinaisons pittoresques ! Ces grenats, ces lilas, ces vermeils ! Ce n’est plus une chaise, c’est une palette d’impressionniste ! La matière y est chahutée, comme une vague rubiconde insatiable, dessinant des projets d’avenir, supputant des attouchements délicieux ou enterrant des basses faveurs sans lendemain !

Si nous possédons la paire ?... Ha, madame est une connaisseuse… Oui, je comprends ; avoir le cul entre ces deux chaises, ce serait déjà ne plus savoir se décider entre l’excellence et la perfection…  
Oui, madame, cette chaise d’alcôve, c’est l’outil indispensable à la séduction ! Auprès de dames célèbres, dont je tairai le nom, on dit que Casanova s’est agenouillé devant cette chaise pour déclamer des avances, des poètes énamourés y ont murmuré des madrigaux de belle facture, des maris cocus ont reconquis leurs épouses !... Vous pourrez croiser et décroiser les jambes, laisser crisser vos bas en des plaintes insoutenables, soupirer avec ses grincements incessants, et tous les hommes seront à vos pieds !… Faites une démonstration, Myriam… Non ?... On en reparlera, Myriam…

Et vos flatuosités, madame, puisqu’il faut en parler aussi ! Elles seront anonymes ! Elles seront amorties dans le tissu, distillées dans la mousse contondante, évacuées en simples vesses silencieuses et odorantes puisque l’armature est en bois de rose ! Faites un essai, Myriam…

N’appréciez-vous pas l’aura trouble qui se dégage sournoisement de ce meuble ? Ne savourez-vous pas tous ces parfums corrupteurs se prélassant encore sur cette peluche accueillante ? Ne donne t-elle pas envie d’être caressée, de passer la main seulement pour froisser son velouté en de multiples et voluptueuses arabesques ?... Retournez l’objet, Myriam…

La partie pile est un peu la face cachée de cette fabuleuse chaise ! Le tissu est ajouré et c’est un peu le rideau entrouvert du spectacle de toute la machinerie cachée dedans. Les ressorts multispires en acier trempé sont astucieusement organisés sous le rembourrage ; ces fameux ressorts se positionnent exactement à la pression de votre séant ; n’était-ce pas une avancée technologique considérable pour ce siècle ?...  
Comment ? Oui, sans doute du dix-huitième ou du dix-neuvième ?... Mais non, madame, ce n’est pas l’arrondissement…
Comment ? Made in Taïwan ? Mais c’est le nom secret de l’artiste ébéniste qui a effectué cette œuvre, madame !...

Son bois craque ? Madame, c’est normal ! Le bois se régénère, il respire l’ambiance, il s’adapte à l’environnement, il appartient à l’espace !
Elle est bancale ? Mais non, madame : ayez une vision plus philosophique de la chose ! Elle se penche vers l’intemporalité du moment ; cette insignifiante bascule est un tremplin vers le passé, un pont entre l’ancien et le futur, un trajet aventureux sans fin !...
Tous ces petits trous noirs, ici et là ? Des vrillettes ? Des vrillettes, peut-être, madame, mais des vrillettes d’époque ! Cette chaise est dangereuse ? Mais non, madame ! Assoyez-vous, Myriam… Démontrez à madame comme toutes ses craintes sont injustifiées ! Vous n’osez pas ?... On en reparlera, Myriam…

Remarquez plutôt la sculpture minutieuse de l’assemblage, ce fin liseré qui se marie si bien avec le tissu, cet embonpoint accueillant aux effets grandissants, cette forme d’empathie que cette chaise apporte au fondement de qui la contemple et lui signifiant un temps de sérénité méritée ! Cette chaise repose le corps et apaise l’âme !...  

Êtes-vous intéressée, madame ? Madame ?... Madame Sanchez ?... Mais c’est le ciel qui vous envoie ! Elle sera pour vous une authentique chaise de notable ! Que dis-je ?! De prélat ! Non ! De reine ! Ne serait-elle pas un bon placement ? Â même de surveiller votre trésor, vous seriez, pour ainsi dire, assise dessus ! Remarquez encore ce velours patiné, ces clous de tapissier, ce dossier galbé, ces pieds cirés ! Elle n’est ni chaise haute, ni chaise longue, ni chaise roulante, elle sera la Rolls de votre postérieur ! Imaginez donc ! Deux bras, une ombrelle : vous avez une chaise à porteurs !...
L’installer dans une salle d’attente ? Mais bien sûr ! Rien de tel pour patienter dans l’antichambre d’un dentiste ! Elle sera parfaite pour écouter une sonate ! Oui, madame ! Une chaise musicale ! Ah, non madame, ce n’est pas une chaise électrique, à moins que vous l’accommodiez avec quelques guirlandes tapageuses, aux effets d’un sapin de Noël dignement décoré !...

Alors, combien m’en offrez-vous, madame Sanchez ? Quelques euros seulement ?!... Mais voulez-vous m’envoyer au père La Chaise ?... Myriam ! La tête me tourne ! Vite ! Il faut que je m’assoie !... »

L’ingénue pousse alors l’adjudicateur dans le siège et, patatras, ce qui devait arriver arrive : la chaise cède… Fin de l’acte un. Le rideau se baisse. Le rideau se lève. Acte deux, où il est question d’une table, d’une table en formica directement sortie des sixties et les trois protagonistes controversent sur ses qualités. Guéridon ou servante ou bureau, mais c’est une autre histoire…


Les décors sont de Roger Harth et les costumes de Donald Cardwell, of corse…

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10 décembre 2016

La sucette Stanislas (Pascal)


Y en a, même enfermés dans des ampoules, ils ne brilleraient pas mieux ! Celui-là, j’t’y foutrais le courant dedans, juste pour le voir danser !  Mais que voulez-vous qu’il éclaire ? Il faut un minimum de matière grise pour qu’elle s’enflamme ! Appelons les choses par leur nom, que diable ! Sous bulle, sous cloche, plutôt !...  

Dans le temps, on mettait le fromage sous cloche pour ne pas que son odeur déborde du plateau ! Parce qu’à cette époque, mossieur, pardon monseigneur, le fromage avait son fumet, ses fragrances, son incommodité ! Au contraire d’aujourd’hui, où tout est aseptisé, on reconnaissait la tomme, le camembert et le Foujou, bon Diou ! Un roi dans sa bulle, c’est pour ne pas supporter ses frasques odorantes ou qu’il ne supporte pas les nôtres ?... C’est peut-être un saint ?... La bulle papale ! Ha, ha !...

De par son statut, plus élevé, plus grand, plus riche, un roi est toujours hors de portée de ses sujets ; quelle idée de renforcer encore cet éloignement ! Faut-il y voir une relation avec nos dirigeants du moment, tellement loin des préoccupations de leurs administrés ?
Hé, Stanislas, tu ne manques pas d’air sous ta cloche ? C’est quoi, cette bulle ? L’œuvre d’un illuminé ? De quel droit ces quelques fanatiques, sous le prétexte imbécile de leur art moderne, s’accaparent-ils nos monuments en les enlaidissant ?...

« Vous ne pouvez pas comprendre, les béotiens : c’est de l’Art !... »

C’est une blague, une œuvre de potache, diront les uns, un camouflet à l’Histoire, un délit de bêtise, diront les autres. Ce serait comme rajouter des moustaches à la Joconde, mettre un short à monsieur *De cul-vers-ville, dessiner une moto à la place du cheval, sous le hussard de Géricault. Une œuvre d’art, une vraie, c’est sacré. La détourner de sa destination originelle, c’est bafouer son auteur. Cela me fait penser à une autre « œuvre éphémère » où un « artiste » avait empaqueté le Pont-Neuf, à Paris. En arrachant le papier l’enveloppant, les riverains retrouveraient le plaisir de redécouvrir leur pont. Faut-il perdre la vue pour mieux voir ? Devenir sourd pour mieux entendre ? Faut-il être sevré de sucettes pour en réclamer le goût ?...

Aujourd’hui, on fait n’importe quoi pour bousculer le troupeau bêlant dans l’ornière de la mièvrerie. On veut étonner encore des zombis qui ne s’étonnent plus de rien. Il n’y a plus que les faits divers, les catastrophes, le sang, à condition que ce soit ceux des autres, qui puissent les détourner de leur neurasthénie ambiante. A force de tranquillisants et d’expédients, les innovations sont moroses, l’imagination est stagnante, la création se morfond. Alors, ces faussaires de la Beauté se permettent d’aller graffiter les œuvres des autres, de les recopier, de les imiter, de les confondre. Devant ces usurpateurs, on crie au génie ou au scandale et le monde continue de tourner. A un gamin qui chantait « Ne me quitte pas » dans la télé, combien ont cru qu’il en était l’auteur. Hé oui, mon bon monsieur Stanislas, tout fout le camp…

Quelle idée est passée par la tête de ce blasphémateur ? Si je le chopais, celui-là, je lui repeindrais sa bagnole avec toute mon imagination de contrariété. Je ne serais pas chiche avec l’encre de Chine, la boue de la rivière, la merde de chien, les estafilades des pierres. Je vous le dis, il dépérirait en attendant la remise en état de sa caisse comme on languit la restitution de notre statue…  


« Hé, faut se détendre !... C’est du deuxième degré !... »

Et qu’en pense t-il de tout ça, le bon roi Stanislas, derrière sa prison de verre ? Comment appréhende-il cet art éphémère ? Comment se voit-il, déguisé en sucette géante ? Jadis, s’il faisait peur aux aïeux, aujourd’hui, il fait rire les enfants. A l’intérieur de sa bulle, comment voit-il les quidams traversant sa Place ? En bleu, en blanc, en rouge ? En filigrane ? De son temps, s’il était près du peuple, ce paquetage burlesque l’isole de ses sujets…  
Parfois, je vous assure, la pierre d’une statue doit pleurer autrement qu’avec les larmes de la pluie…  

Nous, les humains, on aime bien nos statues ; on en connaît tous une, on a notre préférence, nos affinités. Au fil des ans, quelque part, elle vieillit avec nous. Même si elle reste sur place, elle nous accompagne ; elle est fidèle, toujours à l’heure, toujours de l’humeur qui est la nôtre au moment où on la croise. C’est grégaire, une statue ; elle s’apprivoise, elle appartient à la ville, au boulevard, au square, à tous ; elle devient le monument historique de notre aventure terrestre. Elle est réconfortante ; sa présence est rassurante. On fait le détour, on va la voir parce qu’elle a toujours du temps à nous consacrer. On s’inquiète d’elle comme l’Amie de toujours. Est-ce qu’elle a bien supporté l’hiver, la grêle d’hier soir, la meute des étourneaux, les p’tits cons tagueurs ? Elle nous manque. C’est une amie silencieuse mais ô combien confidente…  
Enfant, on s’est abrités dans son ombre ; adolescent, on a sans doute rayé son socle avec nos initiales rebelles ; jeune adulte, on y a prêté quelques serments éternels, déclaré sa flamme tout aussi enthousiaste. Je sais qu’on l’emmène dans nos aventures les plus lointaines, qu’elle est un phare éclairé pendant nos nuits les plus ténébreuses ; c’est elle qu’on visite en premier quand on revient  de ces voyages intemporels.
Maintenant, vieux, elle est notre point de repère ; son regard est austère mais son doigt pointe ostensiblement vers le banc reposant. Protectrice, à travers elle, nous sommes inscrits dans la postérité.
Une statue, c’est vivant. A chaque heure de la journée, elle s’illumine du soleil caressant et le jeu des ombres baladeuses la déplace furtivement dans le temps. La nuit, la lune la cajole ; les étoiles se posent sur elle comme des confettis de fête nocturne. Quand tout est noir, on sent sa présence, son odeur, sa force tranquille…
Quand on lui refait une beauté, qu’elle prend son bain de jouvence, c’est notre propre vieillissement qu’on lui enlève. Alors, quand on la recroise au détour de l’allée, elle est toute belle, toute pimpante et on n’est même pas jaloux parce qu’on l’aime. Finalement, c’est avec elle qu’on traverse la vie. Et dire qu’on veut lui mettre la tête à l’envers, la secouer pour si des fois, il neigerait dans sa bulle…

Alors, tous ces pseudo-artistes à la manque, ces saboteurs d’œuvres, ces illusionnistes du deuxième degré comme d’un piédestal, ils n’ont qu’à se mettre en valeur ailleurs qu’en parasitant nos symboles statufiés. En mésestimant l’Histoire du Passé, on l’oublie au profit d’un simulacre d’art contemporain, on entretient l’Ignorance et on est condamné à revivre nos fautes…  
 

*La statue sur le quai Stalingrad à Toulon.

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03 décembre 2016

Pêcheur d’Islande (Pascal)

 

Dans le cadre du défi de cette semaine, permettez-moi de vous présenter la belle Jeannie. Elle tient le pavé, dans la rue Darrigade, mais son petit chez-elle, c’est au soixante-neuf, Rue de la Pompe. Sous la vieille enseigne, avec le demi-vélo scellé au mur, c’est sa ligne de départ. En danseuse, elle remonte le boulevard ; le claquement des pétards de ses talons sur les bordures, le déhanché de ses postures élaborées, c’est son signe de ralliement. En Amour, elle en connaît un rayon ; des hommes, elle en a fait le tour, le Tour de France. Les riches céréaliers de la Beauce, les mareyeurs de Bretagne, les maquignons de Rungis, les viticulteurs de Bordeaux, c’est son quotidien, c’est l’Amour à la chaîne…  

Pourtant, elle me dit toujours que je suis son maillot jaune ; elle me fait rougir. C’est ma petite reine, ma plus belle étape, mon palmarès, dans cette rue borgne. Sous l’enseigne vétuste, « si cliste », je suis son « demi selle », son garde debout, la lumière vacillante de sa Dynamo à l’ampoule d’or, son porte-ravages, sa sonnette d’alarme, ses freins incapables, sa roue emballée, sa chambre à air… pur…

Quand on monte dans sa chambrette, je reste à l’abri, dans le sillage de ses effluves envoûtants ; je regarde son postérieur dessiner des huit de compétition. Là, tout près, dans la demi-obscurité des paliers, je m’accroche au guidon de ses hanches. Les escaliers en colimaçon, c’est mon premier col. Arrivé devant sa porte, sa ligne de départ, je glisse un billet dans la tirelire de son chemisier et cela déclenche immanquablement ses sourires. Elle me laissera encore gagner…

J’aime bien les lacets de son porte-jarretelles, le parfum des alpages dans son cou et les dentelles arc-en-ciel de ses froufrous. La blancheur de sa peau est comme la neige immaculée, j’y laisse mes empreintes de mordillements affamés. Tout à coup, je suis le roi du peloton et si elle glousse des refrains d’amusée partisane, c’est qu’elle est bon public.

Elle est fragile et précieuse, délicate et compréhensive, féminine et avertie ; elle est mon sponsor, ma meilleure supportrice, ma ligne de mire, ma ligne d’horizon et ma ligne d’arrivée. Elle est mon EPO, mon « Elégante Péripatéticienne Obsédante » ; sur le dérailleur de mon obsession, je suis évidemment sur le grand plateau, et toutes mes dents mordent la chaîne de sa féminité séductrice. Quand elle enlève ses bas, qu’elle les fait glisser nonchalamment dans la course du galbe de ses mollets, c’est comme si la mer me permettait la vision salace de son coquillage. Si bien loti, je suis pêcheur d’Islande ! Sans filet, elle me met en selle, fait briller mon dossard, allume mes prétentions de gagneur !
Là, devant la petite glace du lavabo, nos reflets s’harmonisent, ils se disent oui, ils se disent, c’est l’heure du contre-la-montre. Sans cuissard, je suis son maillot à poil, comme elle aime le rire à mes dépens rougissants… 

Je suis un bon grimpeur ; seul, en danseuse, je m’échappe en tête de notre tandem ; j’ai un bon coup de rein, et ma pédale est cosaque ; il faut voir comme j’escalade ses monts et brûle sa forêt. Cinq minutes chrono, même pas crevé, je sprinte toujours avant elle.
Alors, conciliante, elle m’enveloppe avec ses petits bras ; elle m’offre la couronne du vainqueur et, pendant un instant, je suis son champion, le maillot même pas jeune, de son corps. Elle m’inonde de sa caravane publicitaire avec ses compliments les plus enthousiastes ; pour un peu, elle m’applaudirait, moi et mes gesticulations forcenées de finisseur précoce…

Quand j’ai retrouvé la sortie, sous l’enseigne du demi-vélo, je remonte ma braguette et je repars à mes occupations obscures de solitaire. C’est mon dernier col, le pire, celui sans panache, sans gloire et sans illusion ; c’est peut-être le plus dur à gravir. S’il brille une seule lumière dans la rue, c’est la guirlande au-dessus de ma tête vide. De son côté, Jeannie attend la voiture balai, ses retardataires nuiteux…

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