04 mai 2019

La poignée dans le coin (Pascal)


Tout le petit monde de la moto vous le dira. En bécane, la longueur des frissons est proportionnelle à l’enroulement des câbles dans la poignée d’accélérateur. Les vibrations incessantes, le grondement des pots, l’incertain paysage qui défile, c’est notre quatrième dimension, à nous, les « Fangio » de la vitesse. Le ruban du macadam, l’avant délesté se soulevant si facilement, les effluves des échappements de la bécane de devant, c’est notre environnement. La transpiration d’adrénaline, la gorge sèche, les longues apnées, les intenses accélérations jusqu’aux rupteurs, les freinages tardifs, la fourche qui s’écrase, les pneus qui partent en glissade, c’est notre œuvre de domptage, à l’entrée des virages. La corde, le genou frottant le bitume, le regard sur le fil d’un angle impossible, c’est notre aventure funambulesque. Aller conquérir d’inaccessibles millièmes de seconde, maîtriser encore et encore la furia des chevaux, aménager l’équilibre précaire, tutoyer la faute sans jamais tomber dans ses pièges, c’est notre bonheur, notre façon de respirer…

L’aube pointait son nez de ce côté de la piste, et les nimbes de la nuit, poussés par un vent frisquet, se dégageaient lentement vers un autre horizon encore ténébreux. Couché sur la machine, dans une intime complicité proche de l’amour, j’avais pris mon relais. Sensation extraordinaire, osmose véritable, j’étais dans la bonne vibration ; les pulsations de mon cœur s’harmonisaient avec les aléas du circuit ; je ne faisais plus qu’un avec ma machine. Poursuivant ce chien et dressant ce loup, j’enquillais les tours tel un métronome cherchant à accélérer sa partition. Aussi, j’engrangeais des secondes précieuses, diminuant d’autant plus le futur ravitaillement aux stands…

Dans l’hallucinant tunnel de la vitesse, le cœur bat à dix mille tours minute : ce qui est loin est déjà là, ce qui est là n’existe plus, ce qui est derrière n’a jamais été. Sur les images qui défilent en accéléré, dans la visière, les illusions fugaces se matérialisent et les réalités sont des édifices chimériques ; entre les deux, il y a nous, marionnettes fantasques, pilotes acrobates, fragiles héros tout risque, fonçant outrageusement, et repoussant nos craintes immatérielles devant les spectateurs abrutis de boucan. Tout analyser, tout reconnaître, tout traduire, tout anticiper, ne serait que pure folie attentiste, tergiversations d’outsider, début de couardise…

Les dernières ombres nuiteuses, habillées des premières brillances de la piste, couraient devant mes phares blancs. Tantôt je les dépassais sans coup férir, tantôt elles m’accompagnaient sans jamais me lâcher ; dans les reflets de ma visière, je les voyais applaudir ou bien se pencher pour tenter de me voir sourire, ou bien encore, se coller à moi comme des midinettes exaltées…
Cherchant ostensiblement la meilleure trajectoire, je rattrapais les attardés, je les doublais avec des manœuvres savantes et des louvoiements de grande maestria. Dans la grande ligne droite, je me couchais encore un peu plus sur mon destrier et je fonçais à tombeau ouvert, rejetant l’inconnu invisible, apprivoisant le futur, repoussant l’inconscience aux devoirs des certitudes des livres. Panneauté par mon écurie, je maintenais une furieuse cadence, flirtant maintenant avec le record du tour, à chaque passage ; sur les tablettes du classement général, j’avais relégué mes poursuivants à de lointains figurants…
Je savais où freiner, où accélérer, où changer de rapport, où je pouvais dépasser les motos moins rapides, quelles aspirations je pouvais prendre pour augmenter mon allure, comme un tremplin de vitesse, et tous ces détails infimes qui font d’un pilote chevronné un potentiel vainqueur…

Tous les voyants du tableau de bord étaient au vert ; éclair vif argent, aux reflets émeraude, aux scintillations d’or, la poignée dans le coin, tour après tour, je poussais ma Kawa dans ses derniers retranchements…

Tout à coup, droit devant ma machine, stupéfait, je vis un concurrent se vautrer, en une longue glissade, à l’entrée du virage ! Ce pilote éjecté, ce panache d’étincelles, ces volutes de poussière, ces grincements de ferraille tordue, ces odeurs âcres de pneus brûlés, était-ce un cauchemar sensationnel, une vision dantesque qu’on crée à force de s’être adapté aux tournis de la route, une projection fugace de l’Abîme pervers, quand on roule depuis trop longtemps à un rythme d’enfer ?...

Réflexe de survie, plus qu’acte de virtuosité, en redressant ma bécane, je passai entre les débris éparpillés sur la route ! Malheur ! Lancé tel un ricochet aux confins de la route, je montai à la verticale en heurtant l’insidieux vibreur ! Brimbalé dans la tempête de l’inévitable chute, je ne maîtrisais plus rien ! La force centrifuge voulait jeter mon corps de ce côté, la vitesse voulait éjecter ma moto de l’autre côté ! Désarçonné, je n’étais plus retenu à ma bécane que par mes mains serrant désespérément le guidon !...

Simple fait de course, une banale gamelle d’un pilote attardé, au petit matin cruel, et c’en était fini de ces vingt-quatre heures d’endurance ; adieu la couronne de lauriers, la coupe, les flashs des journalistes et la notoriété dans les journaux spécialisés ; peut-être, adieu… ma vie…

Au rodéo de ma machine cabrée, miraculeusement, le choc avec la roue arrière sur la bordure me remit en selle ! Au prix d’une cabriole extraordinaire, magie de la course ou chance inouïe, mes bottes se réapproprièrent les cale-pieds, mes gestes retrouvèrent leurs automatismes conditionnés, mes mains s’emparèrent des commandes du levier d’embrayage et de la poignée de frein !…  
Soudain, comme si le calvaire n’était pas encore terminé, je fus projeté en avant par une force incommensurable qui retenait ma machine ! J’eus le temps de me retourner pour constater les dégâts. J’avais déjanté !...  
Sous l’impact contre le vibreur, le slick avait éclaté et quitté son logement ! Maintenant, complètement désintégré, il restait des morceaux de caoutchouc prisonniers entre la jante et le bras oscillant...
 
Accroupi, fébrile et maladroit, saucissonné dans mon cuir trop serré pour ce genre d’exercice, j’arrivai finalement à extraire les résidus de pneu qui entravaient la rotation de la jante, maintenant, nue. Tout près, malgré les drapeaux agités des commissaires de piste, d’autres bécanes passaient en laissant mugir leurs échappements rageurs. Enfin, libéré de ces entraves, péniblement, je poussai ma Kawa jusqu’aux stands. Impudentes, amusées, papillonnantes, les chimères perlaient de sueur, derrière ma visière ; tout était à refaire…

Kawa victorieuse Le Mans 2019

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,


27 avril 2019

Le permis de pêche (Pascal)


Les bras en balancier, les doigts joints, la bâche sur le front, la vareuse rentrée dans le pantalon, d’un pas alerte et décidé, je traversais la Cour d’Honneur. Dans cette École, au vu et au su de tous, il n’était jamais bon de traîner seul, au milieu de cette esplanade…

Cet endroit si plat, si rectiligne, si aéré et, paradoxalement, tellement rempli d’embûches, était un pré de joutes occultes. Il s’y lançait des regards noirs, des défis, des « On va se retrouver… ». Approcher trop près un banc d’une région autre que la sienne, c’était signer son arrêt de mort. Les plus anciens cherchaient la castagne, les gradés revêches venaient s’y faire respecter en réclamant des saluts protocolaires ; tels des chefs de meute, les bagarreurs estimaient leurs éventuels adversaires en crachant la salive de leur adrénaline un peu partout…
Un appel ? Une invective ? Une bousculade ? Ne pas se retourner, ne pas répondre et filer au plus vite. Surtout, ne pas sortir la tête des épaules, regarder le sol, marcher vite, comme si on était sûr de là où on allait, c’était le meilleur des laissez-passer…  
Même les officiers ne traînaient pas, comme s’ils avaient peur des attroupements des pirates, ici et là ; sur l’étal du rapt, au cours des ficelles en or, ils pesaient le poids de leur rançon… Imaginez six cents révoltés, les plus baraqués en tête, séquestrant le pacha de l’École ! Il faudrait déployer un sacré contingent de saccos aguerris pour les déloger de ce fort brigandage ! Oui, l’air y était franchement malsain ; pour marcher droit, il fallait éviter tous les coups tordus…
J’avais mes lourds brodequins d’atelier aux pieds et, malheureusement, je ne pouvais pas empêcher leur martelage sur le bitume ; cycliques, mes talons tambourinaient l’allée avec des échos de grosse caisse ; ce n’était pas un jour de fanfare, ni un jour de défilé…  
Forcément, à mon grand désarroi, j’éveillais l’attention de ceux qui n’attendaient que le petit grain de sable à leur simili-quiétude, pour prouver leur grandissime bêtise…

Gamin, quand j’allais à la pêche, d’étude en curiosité, je m’étais aperçu que nombre de poissons attaquaient le leurre, non pas pour le bouffer, mais seulement à cause du dérangement qu’il occasionnait dans les alentours de leur tanière. Mauvaises vibrations, tranquillité perturbée, gêne rémanente, gueule ouverte, ils sautaient sur l’artifice en le croquant de toute leur mâchoire… Au bruit de mes godasses, ce grand échalas qui arrivait droit sur moi, c’était un brochet dérangé par mon déplacement…

« Hé, toi, là-bas ?!... » Je n’en menais pas large ; je sais des trous de souris dans lesquels je me serais caché en oubliant de respirer ; je sais des nuits où j’aurais pu m’éclipser sans allumer la lumière ; je savais mes castagnettes aussi grosses que deux petites olives, dans un slip bocal beaucoup trop grand…
J’accélérai le pas, il fit de même ; il me rattrapa. « Hé, l’apprenti, je te parle !... » Tel un mur insurmontable, il se planta devant moi ; stoppé net dans mon élan, je devais faire face… « T’es sourd ou quoi ?... » Enfin, je levai les yeux sur lui ; en signe de bienvenue, il me cracha sa fumée dans la figure…

Quand le carnassier était piqué à l’hameçon, le jeu du chat et de la souris s’inversait ; le prédateur devenait le chassé. Entre ses cabrioles et ses départs fulgurants, entre mon matériel et mes aptitudes à la pêche, je bataillais pour garder l’équilibre. Parfois, je parcourais la moitié du tour de l’étang pour ne pas casser ; parfois, je rentrais dans l’eau, jusqu’à la ceinture, pour ne pas le perdre. Je glissais sur la berge, je dérapais sur les cailloux, je m’enfonçais dans la vase.  
La lutte était âpre et cruelle, elle était naturellement désespérée, pour lui, et inespérée, pour moi. Plus rien ne comptait que cette capture, le chemin de l’épuisette et le cri de victoire lancé à Dame Nature…

Tout à coup, d’une calotte ajustée, il fit tomber ma bâche ; quand je voulus la ramasser, il donna un coup de pied dedans pour l’éloigner… Ça le fit rigoler ; il regarda son banc pour voir s’il amusait la galerie de ses bleds affalés, dans l’inactivité contemplative…  
Mon bâchi, avec le nom de sa légende, traînant à terre, encore bousculé par un autre de ses coups de pied, me blessa comme une entaille profonde plantée dans mon ego.
Comment dire ? J’en ch… tous les jours avec ces pénibles heures d’atelier, cette bouffe approximative, l’éloignement de ma famille et de chez moi ; aussi, cette bâche, c’était ma couronne de roi, celle qui me prouvait que je m’accrochais encore et que je pouvais gagner le pari d’être ici…

Après une lutte homérique, quand le gros poisson était dans la nasse, loin du bord, je le sortais avec précaution, je l’admirais un instant, lui et sa robe d’argent. Comme il ne faut pas faire souffrir les animaux, je le tuais sans façon, avec un grand coup de bâton derrière la tête ; résidus nerveux, le temps de quelques soubresauts, les ouïes ouvertes, il s’immobilisait définitivement dans ma main…

Le mauvais garçon insista avec sa blague de mauvais goût ; il aurait voulu me faire effectuer le tour de la Cour avec ses shoots de footballeur. Il était le brochet jouant avec son pêcheur. Quand il fut à ma portée, et avant qu’il n’esquive le moindre geste, je lui décochai un coup de gourdin… de brodequin, pile dans un tibia ; tenaillé par l’intense douleur, je vis tomber le grand escogriffe, un peu comme un échafaudage qui s’écroule sur lui-même.
Je ramassai ma bâche et je revins vers lui ; recroquevillé sur sa jambe, il avait tellement mal qu’il ne me voyait même pas, dans le faux jour. Il fallait l’achever, ne pas faire souffrir une pauvre bête ; je me plantai devant lui, ne sachant pas comment tuer un con, et puis je me barrai, le laissant à ses souffrances…  
La bâche sur la tête, je ne vous raconte pas le plaisir intraduisible que j’avais en plantant mes talons sur le goudron de l’allée principale.  L’équipée de son banc ne savait pas trop quoi faire ; il m’avait cherché, il m’avait trouvé, nous étions quittes…

Le petit héros courageux repart vers d’autres aventures et, à l’inverse, le méchant se retrouve puni avec sa guibolle irrémédiablement cassée : ce serait trop bien, si toutes les histoires pouvaient finir comme cela…
Des marches du perron, un gradé avait tout vu ; quand j’ai passé à sa portée, avec l’index recourbé et frétillant, il réclama ma présence devant lui. Ça n’était pas fini, les emmerdes… Hein ?!... Quand je vous disais que, dans cette Cour mal famée, il ne fallait pas y traîner !... Arrivé à six pas, je le saluai comme on salue un amiral ; attendant ses réflexions, je me figeai dans l’attentisme le plus militaire possible…

Un jour, alors que je rangeais un beau brochet dans mon carnier, je vis débouler un garde-pêche, comme un ours à qui on a subtilisé sa proie ; il semblait tombé d’un arbre. Il avait enregistré toute la scène, celle de ce prélèvement dans son étang. Plus zélé qu’un flic au bord de la route du dimanche, il mesura mon poisson, il réclama mon permis de pêche, il fouilla dans ma gibecière, il demanda avec quoi je l’avais pêché ! Pour lui, ce n’était pas normal qu’un gamin comme moi sorte pareil poisson de l’eau ! On aurait dit qu’il était jaloux de ma prise ! En désespoir de cause, j’ai cru qu’il allait vérifier le bon éclairage de mon vélo, si les freins fonctionnaient bien, et si les pneus étaient assez gonflés !... Enfin, n’ayant rien à me reprocher, à regret, il me laissa m’en aller…  

J’espérais seulement que ce gradé ne me demanderait pas de lui présenter mon permis de pêche ; je n’en avais pas pour les gros bras qui croisaient… dans la Cour d’Honneur…  

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : ,

20 avril 2019

Cendrillon (Pascal)


Après dix-sept heures, quand les bus de l’arsenal nous avaient déposés devant la Porte Principale, on s’essaimait en courant, vers la liberté. En début de mois, quand nos poches avaient les quelques billets de la solde, les bastringues de la basse ville de Toulon, véritables lieux de perdition, étaient naturellement nos quartiers généraux. Le Jean Bart, le Richelieu, le Sous-marin bar, le Savannah, pour ne citer qu’eux, avaient pignon sur rue, dans Chicago, le quartier mal famé de la ville.  
Nous déferlions dans les venelles, nous en devenions l’agitation, nous étions le sang dans les veines de la dépravation érectile ; nous étions la rumeur, les cris, les rires, les chansons à boire ; nous étions les exactions, les bagarres, les punitions, le tintamarre…  

Ces bataclans de troisième zone étaient nos soupapes de sécurité ; nous en avions besoin, après l’enfermement du bord. C’était vital ; plus que tout, dehors, il nous fallait empoigner, harponner, re-sacraliser ce que les règlements nous interdisaient, dedans ; à vingt ans, on dévorait tous les fruits de la jeunesse, avec les pépins et les noyaux, et on ne laissait rien qui puisse se regretter un jour. Là, dans le tumulte ambiant, dans la chaleur moite des confidences braillées, il s’y retrouvait des bordées de marins, des filles à matelots pour les accueillir, et des bières, et des bières, pour rincer tous les gosiers des assoiffés…

On avait nos serveuses préférées, les attitrées, ces belles adulées, qu’on espérait toujours, à un moment ou à un autre, blottir dans le creux de notre épaule ; on ne les voulait plus que pour nous mais elles étaient pour dix, pour cent, pour mille !...  
On les accaparait ! On recommandait sans cesse, dans le bleu de leurs yeux, de quoi leur soupirer ce que leurs sourires indécents nous inspiraient.
Évanescentes sirènes sur la plage de nos délires infinis, pépites scintillantes dans les reflets des bouteilles, mirobolantes ingénues, chimères en chair appétissante, elles remplissaient d’un côté, elles sirotaient, toujours à notre santé, de l’autre…
Entre le mascara débordant, les paillettes clignotantes, les ombres flatteuses, les crissements prometteurs des bas-résilles, pour une œillade, une cigarette partagée, des tabourets contigus, nous étions les chevaliers de leurs mouchoirs presque brodés…  
Et tant pis si Déborah, c’était Lucette, si Sonia, c’était Simone, si Maéva, c’était Raymonde ! Là, dans les vapeurs de l’alcool, la musique tintammaresque, la fumée opaque, la sueur adipeuse, notre imagination d’aventuriers insatiables débordait la réalité…  
Vahinés, elles étaient l’exotisme de nos fantasmes fous ; pétroleuses et naufrageuses, elles nous descendaient en flammes ou bien, elles nous ravivaient avec une seule grimace de briquet ; mystérieuses, fausses pudiques, princesses imprenables, mais vraies joueuses, hydres nuiteuses, impudiques ensorceleuses, elles aiguisaient nos stratagèmes, trémoussaient langoureusement leur corps et nous nous obstinions dans cette chasse au trésor…  

Tout à coup, une nouvelle marée de tournées nous emportait plus loin que tous les posters jaunasses du bastringue ; la mousse aux lèvres et le feu aux tempes, l’alcool aidant, les blondes étaient blondissimes, les belles étaient magnifiques ; puisque tout n’était qu’illusion, ici, elle était palpable ; l’écho des miroirs obliques était notre réalité infernale. Sans vergogne, licencieux, on mesurait la profondeur des décolletés, on matait les cuisses, l’arrondi des hanches, et on surveillait toute cette gestuelle maligne qui fait d’une femme, une fieffée séductrice. On voulait leurs faveurs, la clé de leur piaule, finir la nuit dans leur lit, et même pire ! Nous étions tous fiers et courageux, forts et beaux, ténébreux et comestibles, sous les acclamations tarifées de ces cajoleuses…  

Parfois, on arrivait à guincher avec l’une d’elles, entre les tables de l’estaminet. Sous les regards jaloux, le chahut ambiant, conquête illusoire, d’approche en dérobade, on la prenait dans nos bras, quand la faveur de la musique nous permettait cette estocade.
Enlisés dans le charme de leurs parfums tièdes, hypnotisés par leurs talents de soubrettes, amoureux des apparences, je crois que nous étions heureux au milieu de toutes les bousculades…  
Par cet allant sans condition, on devait prouver à notre jeunesse qu’on était capables de l’assumer. On conjuguait passion avec instinct ; on avait des secrets et des mensonges, des certitudes et des illusions, on pleurait en riant, ou bien c’était le contraire, on noyait des chagrins dont on avait oublié le malheur. On fumait trois clopes à la fois ; sur le zinc, on avait des chopes d’avance qui attendaient notre pépie rémanente ; la bâche en arrière, montés sur nos pompes à bascule, on discutait avec l’une et avec l’autre, en leur tenant des discours à haute teneur philosophique. On refaisait le monde, et nos rires, c’était des rivières, nos cris, c’était des continents, nos postillons, des frontières, nos emportements, des volcans, nos éructations, des nouvelles fondations, nos bras agités, des moulins à vent…   

Ego froissés, mauvais regards, visages empourprés, souvent, il se distribuait quelques coups de poing et quelques coups de pied ; parfois, les tables volaient dans le bastringue et les canettes de bière les accompagnaient comme si elles cherchaient à s’y reposer.
Au tohu-bohu général, c’était la débandade, le départ précipité vers la sortie, avant les flics et le panier à salade…

Quand ce n’était pas nos poches vides, l’aube, entre les mailles du rideau du bar, avait le pouvoir de rassembler les esprits encore valides. Quelquefois, par les ruelles livides, je ramenais Colette, une brunette de Paimpol, surnommée la reine des bières sans faux col, jusqu’à sa modeste chambrette ; bras dessus, bras dessous, nous étions comme deux oiseaux de nuit fatigués d’avoir trop volé ; on arrivait pourtant à gazouiller des banalités d’étoiles, sur nos horoscopes…  
En dehors de son bastringue, Colette, elle avait perdu nombre de ses paillettes ; le rimmel de ses yeux avait coulé comme si elle avait pleuré des larmes de nuit ; elle sentait la sueur de la bière et la clope froide ; son déhanché, sur les pavés humides, ressemblait à ses chaussures trop serrées et à ses pieds gonflés. Pourtant, elle était ma Cendrillon, celle que j’avais une fois de plus enlevée à tous les regards des convoiteux lubriques…  
Colette, je crois qu’elle m‘aimait, moi, et surtout les cent balles que je laissais sur sa tablette. Mes fringues de taf sur la chaise, la légende de ma bâche me supervisant, au tintamarre des vieux ressorts, j’épuisais mes vingt ans…  

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
Tags : ,

13 avril 2019

L’Astrolabe (Pascal)


C’est le nom de l’hôtel restaurant que ma patronne avait réservé pour moi, pendant les trois jours de réunion où nous étions conviés, avec tout le Service. C’est elle qui gère nos déplacements, le billet de train, le taxi, le restaurant, l’hôtel de tous ses collaborateurs ; je n’ai même plus à sortir un franc ; tout est pris en charge par l’Entreprise. Pendant cette période de vacances, et selon ses dires, elle n’avait rien trouvé d’autre, au plus près de notre salle de conférence, situé en ville. Mais, comme je la connais, avec son petit sourire en coin, j’étais sûr que c’était encore une de ses taquineries habituelles…
Étant disséminés dans diverses hôtelleries, je me suis donc retrouvé seul, dans cet Astrolabe. Au moins, pour une chose, c’était bien : je n’avais plus à parler du boulot, en dehors des heures. Jusqu’au lendemain, adieu, les pompeux discours, le défilement  monotone des diapos sur le rétroprojecteur, les discussions aussi enjouées que stériles…  

Le premier soir, après la journée de réunion, la valise à la main, quand je débarquai dans la place, je me retrouvai dans un autre monde. Retiré de la route, hôtel sélect, restaurant attenant, les pieds dans l’eau, lumières tamisées, coucher de soleil dans toutes les baies vitrées, ce n’était pas franchement en rapport avec un hôtel restaurant qui sert de relais à un employé qui bosse au Service des Contentieux.
À la réception, je lus la brochure d’accueil de l’établissement. « L’Astrolabe : Hôtel Restaurant de qualité, réservé aux couples, aux jeunes mariés avides d’une inoubliable lune de miel… ». Je me disais, aussi…
Imaginez le décor !... Au plafond, il y avait des guirlandes multicolores accrochées, des cœurs gonflés qui flottaient dans les courants d’air, des bouquets de fleurs dans tous les coins !... Aux tables alentour, il n’y avait que des couples qui s’admiraient, les yeux dans les yeux ! Ce n’était que roucoulades, main dans la main, murmures énamourés et promesses éternelles !...
La nuit ?... La nuit fut torride !... « Mais ils ne savent pas ce qu’est l’insonorisation des chambres, ici, ou quoi ?!... ». À travers les murs, à la musique des sommiers malmenés, pendant des galipettes d’anthologie, je subis les « Encore, encore, encore !… », les « T’arrête pas !... T’arrête pas !... », les « Viens !...Viens !... ».
« Ou bien, c’est pour motiver les autres, les béotiens, les timides !... Les amoindris du Calvin Klein !... Leur apprendre les cadences, les fréquences, les temps de repos et les remises en forme !... ». Les râles, les craquements du plancher, les rires, les bouchons de bouteilles de Champagne qui sautent, c’était l’ordinaire nuiteux, dans cet hôtel !...

« Bien dormi ?... », me dit ma chef, en souriant, quand je la rejoignis devant la machine à café, au matin du deuxième jour de la réunion. Bien sûr, un peu rougissant, si je lui parlais du menu, du panorama, de la plage, j’omettais, bien entendu, de lui raconter les détails croustillants de la nuit…

J’avoue, j’ai un faible pour elle, un grand faible, même ; sa façon anodine de ranger ses cheveux derrière l’oreille, sa barrette mordante semblant arranger sa coiffure dans une désorganisation savante, ses yeux qu’elle maquille avec un filet de mascara, ses sourires si frais, ses lèvres si roses et ses quelques grains de beauté disséminés comme une carte secrète, entre la base de son cou et derrière son oreille, sont une invite permanente à la chasse au trésor. Autour de son visage, l’aura de son parfum est comme une légère brume cachant cette île paradisiaque…
Quand elle est dans mon espace, les battements de mon cœur s’accélèrent, je transpire un peu, j’ai une sorte de gêne que je ne m’explique qu’en l’admirant sous cape…  
Elle ne parle pas dans le vide, elle est curieuse, intelligente, pondérée ; elle est à l’écoute. J’aime son esprit de discernement et son esprit tout court. Elle est maligne ; on dirait qu’elle sait tout sur tout mais elle ne le montre jamais. C’est le genre de femme avec qui on pourrait construire quelque chose de solide, en s’engageant sur la voie difficile du couple…

Matador avec les autres femmes, je suis tellement maladroit avec elle, j’en perds mes moyens ; addict à tous ses charmes, je suis sous l’emprise de sa séduction. Jamais, je n’oserais le premier pas, et puis, c’est ma chef du Contentieux. Imaginez le terrible vent que je prendrais si elle me refoulait d’un simple geste de dédain !... Ma fierté de mâle en prendrait un sacré coup dans la figure !... Je ne serais plus bon qu’à jeter mon cœur en pâture...
Pourtant, au fond de moi, il me semble que je ne lui suis pas tout à fait indifférent. Alors, c’est le statu quo ; je l’aime, c’est ma croix et mon rêve le plus fou. Je me contente de son bonjour matinal…  

Avec elle, cette bise du matin, c’est toujours franc et direct ; elle fait péter ses smacks sur mes joues et, pendant ce furtif aller retour, tous les sens en éveil, je sais son haleine, son parfum, le velouté de sa peau. Parfois, je pose même ma main dans son dos pour mieux ressentir son contact ; j’ai l’impression de recevoir plein d’informations aussi subtiles qu’animales. Parfois, nos lèvres se touchent presque, je crois qu’on le fait exprès, c’est notre jeu coquin ; on a du mal à nous écarter, comme si nos corps étaient plus aimantés que la bienséance ordinaire du salut journalier…  

Le deuxième soir, quand je rejoignis ma table, je fus surpris par tout le cérémonial de la salle, comme si on allait fêter quelque chose d’exceptionnel. La nappe était blanche et tellement bien repassée, les couverts étaient en argent, il y avait plusieurs verres ! Un petit bâtonnet d’encens dansait ses arabesques parfumées au centre de ma table ! C’était un véritable petit nid d’Amour, propice à toutes les déclarations !...
Eclairages diffus, musique douce, vue imprenable sur la mer et son coucher de soleil, effluves capiteux d’iode et de sable chaud se baladant dans l’air, c’était idyllique. Je devais m’être trompé d’emplacement mais une des serveuses me dit que c’était bien ma place… Après tout, c’était ma chef qui payait ; je me disais que, même à distance, elle avait des attentions pour moi et, quand je lui dirais tout cela, demain, cela la ferait encore sourire…

Je n’eus pas à attendre le lendemain ; vêtue d’un petit tailleur fragile qui subjuguait ses formes, un peu intimidée, elle était là ; je l’avais remarquée dans le reflet d’une baie vitrée. Elle s’approcha lentement de ma table. Je me levai et je la serrai dans mes bras comme on étreint le plus grand des trophées de sa vie ; nos lèvres se touchèrent, se reconnurent et nous nous embrassâmes longuement sous les applaudissements des couples alentour…  
Quand nous nous séparâmes, quittant cette extraordinaire étreinte, je sortis de la poche de mon veston une petite boîte avec un ruban et une belle alliance cachée à l’intérieur ; depuis le temps que je la baladais avec moi… À genoux, je lui fis ma demande et, adoubé par ma princesse, nous reprîmes le cours de nos baisers fougueux, scellant notre collusion. Sous les ovations du public conquis, main dans la main, nous allâmes sacraliser le coucher de soleil ; je peux vous le dire : tous nos frissons n’étaient pas que pour les lumières finissantes. Je lui disais : « Je t’aime », et dire « Je t’aime » quand c’est sincère, c’est toucher le Ciel, c’est se retrouver paralysé de Bonheur, c’est être foudroyé jusqu’à l’âme, c’est vaciller mais c’est tenir debout pour justifier ses larmes…

Après ?... Demandez au personnel de l’Astrolabe !... Depuis notre passage, ma belle et moi, nous sommes même inscrits sur le fronton de leur Livre d’Or ! Nous avons la palme en matière de tapage nocturne ! J’ai appris les chemins secrets de tous ses grains de beauté ! J’ai mesuré la hauteur des étoiles dans ses yeux ! Nous avons cassé plusieurs ressorts ! Fait trembler les murs ! Renvoyé Rocco Siffredi à ses études, et plein de choses encore, que la pudeur m’interdit de rapporter ici.
Et puis, c’est ma chef ; vous comprenez, même sur cette feuille rapporteuse, pudique, elle ne permettrait pas que je m’étale un peu plus sur le sujet. Après tout, c’est elle qui paie ; comme je suis un peu taquin, et puisque tout n’est que rires, je lui demanderai si je peux mettre l’alliance sur ma note de frais…

Astrolable_1

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : ,

06 avril 2019

L’encrier des Poètes (Pascal)


Les scientifiques modernes se penchent sur tout ce qui ne s’expliquait pas encore, il y a quelques années ; aujourd’hui, ils peuvent voir dans les plus petites choses, ils remontent jusqu’à leur ADN, ils déflorent les mystères, ils éludent les légendes, ils banalisent l’occulte, ils pénètrent les arcanes ; pragmatiques, ils résolvent les énigmes les plus anciennes…  
Récemment, dans un laboratoire, par jeu ou par bravade, quelques-uns d’entre eux se mirent au défi d’étudier les restes d’un brillant liquide, celui du fond d’un encrier en porcelaine, acheté par un des chercheurs, dans une brocante. L’une des jeunes assistantes du labo prit cette initiative un peu loufoque tellement à cœur qu’elle enregistra toutes ses découvertes si précieuses sur son carnet intime ; à la faveur de la chance et des choses de l’imagination souveraine, j’ai pu retrouver ses notes et je vous les traduis, ici, dans la confidence de cette écriture sibylline…

Au début, entre scepticisme et engouement, l’œil sur son microscope, une goutte de liquide entre deux lamelles, elle chercha à déterminer ce qu’elle découvrait.
En grossissant un peu, elle énuméra les composants de l’encre, comme on révise ses formules avant un examen ; en grossissant beaucoup, elle découvrit quelques étrangetés singulières qui aiguisèrent sa légitime curiosité de chercheur (euse) ; en grossissant passionnément, médusée et conquise, elle fut littéralement impressionnée par d’imperceptibles mouvances ondulatoires qui créaient des arabesques mystérieuses !...
Les autres ?... Les autres, les réalistes, ils ne voyaient rien !... Trop occupés à leurs habitudes, à l’inertie des modes opératoires, à la pluralité de leurs expériences, las et sceptiques, ils avaient abandonné la traduction intérieure de cet encrier…

Notre jeune laborantine continua ses expériences en approfondissant plus encore son étude. Au laser, au microscope électronique, à la lunette infra-rouge, et tous les outils modernes en sa possession, elle tenta, sans succès, de percer le mystère de cette mystérieuse encre indéchiffrable. En désespoir de cause, dans un moment de faiblesse, elle laissa tomber une larme remplie de délicatesse sur ses lamelles…  
Avant d’abandonner à son tour mais, comme elle était fort curieuse, elle remit son ouvrage mouillé sous l’œil inquisiteur du microscope à balayage…
D’abord, elle ne comprit rien de ce qu’elle découvrait : c’était tellement hallucinant, tellement incroyable, tellement extraordinaire !... En tremblant de tout son enthousiasme, elle adapta les lentilles de l’appareil à l’incroyable phénomène se déroulant devant son ébahissement. Ça grouillait !... Ça dansait !... Ça gesticulait !...

Ayant branché le son du puissant appareillage à son casque, elle entendit distinctement un : « Ha, les a !... Dépêchez-vous, les a !... ». Elle découvrit une farandole de a, un galimatias de a, un Annapurna de a !... Il y en avait pour les coups de tabac, les ananas, les avatars !... « Les e ?... Bienvenue, les e ; n’oubliez pas vos chapeaux… ». Une enfilade de e se tenait par les épaules, comme des enfants à l’école… « Ho, les o !... Il y aura de la place pour tous !... Un peu de calme : on n’est pas au zoo !... ». Comme des roues de vélo, ils tourneboulaient tels des acrobates allant au boulot ; il ne fallait pas perdre les o…
Elle se recula prestement de son microscope comme si tout ce qu’elle découvrait n’était plus que l’œuvre de son imagination !... Tout ça, c’était impossible !... Ce n’était que le prolongement de ses vieilles croyances, elle, la plus terre-à-terre de ce labo !... Pourtant, elle retourna à son devoir d’examinatrice fanatique…

« Hue, les u !... Grimpez tous, bande d’hurluberlus !... » Les Ubu, les tutus, les goulues, se pressaient avec les cumulus et les fugueurs revenus…
« Les y ?... Où sont les y ?... Qui a vu les y ?... Ils sont encore à Mykonos ?... On a besoin d’eux pour les yeux, les youpi, les yoles et les yachts !... »
Sous l’œil exorbité de la chercheuse, vinrent les majuscules ; tels des mousquetaires royaux, elles avaient des révérences précieuses pour chacune des files qu’elles croisaient…  
La ponctuation fit une entrée remarquée ; n’est-elle pas le souffle de l’écrivain et la respiration du lecteur ?... « Ne mélangez pas les traits d’esprit avec les traits d’union !... »
Les points et les virgules, les tirets et les apostrophes paradaient à la fête, et les chapeaux de toutes les voyelles voltigeaient en l’air dans un feu d’artifice de trémas et de circonflexes !...
« Les i ?... Où sont passés les i ?... Par ici, les i !... ». En nombre infini, ils arrivaient en catimini ; on en avait besoin pour éclairer les pistils, pour colorier les tissus, pour raconter l’indivisibilité…

Tout ce petit monde des voyelles cherchait son encrier avec des rires qui auguraient les licences poétiques fleuries d’un beau printemps. Naturellement, les lettres se congratulaient, heureuses d’êtres présentes au banquet des mots. Aimantés par une attraction supérieure, que la scientifique ne comprenait pas encore, les o et les e, entrelacés, cherchaient leur cœur, les âmes se statufiaient en or, des embryons de rime, toutes unanimes, s’arrangeaient en belles maximes.
Dans cet encrier magique, il s’y baignait les consonnes et les voyelles, et tout ce qui enfante l’Ecriture ; dans la valse truculente des profondeurs, des couples se formaient. Pour ne parler que d’eux, en rondes enjouées, les a, les e, les u, se donnaient la main en eau et des prémisses de fins de mots se formaient en artifices ; des châteaux s’érigeaient, des bateaux prenaient la mer, des moineaux vocalisaient. Dans les méandres de l’encre, naturellement, les z zinzinulaient, les zapotèques zéphirisaient et les z’abeilles zonzonnaient…
 
En scrutant le fond du petit récipient de porcelaine, il devait nager Moby Dick, naviguer Ulysse, se cacher des sirènes, flotter des Apollinaire, Rimbaud, Pagnol et consorts, sur des coquilles de noix, se dit notre jeune laborantine, dans un souffle de lyrisme…  
À l’insatiable inspiration de leur plume, les poètes vont s’abreuver dans cet encrier ; ils n’ont qu’à touiller et ils attrapent les mots les plus beaux, se dit-elle encore…  
Mais qu’est-ce qui lie tous ces mots entre eux ?... Mais qu’est-ce qui les enchaîne aux brûlures heureuses d’une même ardeur volcanique ?... Mais qu’est-ce qui les marie si assidûment ?... Une autre de ses larmes lui répondit ; elle tomba dans l’encrier, et toutes les lettres, et tous les mots, et tous les verbes, et tous les adjectifs se collèrent à ce délicieux appât. C’était l’Amour…

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,


30 mars 2019

L’herbier des ressacs (Pascal)


J’ai écrit « yacht » sur ma feuille blanche et, accueillante, c’est comme si elle avait déplié sa grand-voile ; au mât de ma plume, aux soupirs d’un puissant vent d’inspiration, ce yacht, de glissades en remuements, on va le balader sur la grande Bleue. Encore à l’anneau du quai de la marge, tel un alezan sauvage, les drisses claquent, le compas tend ses aiguilles, il piaffe d’impatience. Le skipper est à la barre, l’équipage est à bord, larguez les amarres…
Les froissements du foc donnent le tempo de l’allure, les frôlements incessants de la bôme s’amusent au-dessus du cockpit, les grincements de la coque rajoutent encore à l’amplitude du penchement. Le bateau est vivant. Le spi est sorti ; tel un cerf-volant gonflé de futur, il cherche les meilleurs alizés. Qui emporte l’autre à cette heure de fuite en avant ?... Qui réclame le plus la mer ?... C’est le deal : conserver l’équilibre ténu, en naviguant au plus près sur la lame coupante. Tiens bon la barre…

Avez-vous remarqué les bateaux lointains quand ils régatent en meute, à l’épreuve d’une mythique traversée ? Gracieux, on dirait des mouettes planantes, prises dans le tourbillon d’un allant soudain. La mer a un grand pouvoir d’attraction sur ces bateaux sans condition.
Épris de grandiose, ils glissent sur l’eau, accaparés par le furieux désir de liberté bleutée et qu’importe la victoire, si ce n’est que pour les publicitaires intéressés…
L’effet des étoiles, tropique du Cancer ou tropique du Capricorne, sans cesse bercés entre le ciel et la mer, ils font fi des latitudes et des longitudes. Ils doublent l’aurore et ses mystérieux falbalas étincelants, en laissant l’or se pailleter dans leur sillage ; ils courent après le coucher de soleil comme s’ils voulaient le rattraper et se confondre dans l’intimité de ses lumières congestionnées. Il y a quelque chose de rassurant dans la quête des couleurs, un je ne sais quoi d’intemporel qui pousse à l’Aventure. Tiens bon la barre…

Rudes et solitaires, de l’étrave fuyante à la trace éphémère, infime fragilité pourfendeuse, ils domptent pourtant les vagues, ils en tissent la dentelle, ils en ornent l’écume, ils en apprivoisent le ressac ; il y a naturellement des frissons d’accompagnement dans toute cette démesure…  
On voudrait bien être à bord, subir la houle, se conformer à la puissance des éléments, admettre le roulis comme la seule palpitation véritable à nos cœurs tellement blasés.
Voilà, on aimerait remettre sa vie en jeu en sillonnant la grande Bleue, savoir n’y rien trouver que ses propres vieux démons et les noyer, un par un, sans façon, dans ses abysses vertigineux ; on voudrait se laver de toutes les contrariétés terrestres et, enfin, sous les confettis des éclaboussures multicolores, laisser naître nos profondes émotions en échange bienheureux. Nous aussi, on veut des frissons multipliés à l’infini, en découvrant cet horizon immaculé de nos mauvaises actions. Tiens bon la barre…

L’imagination, c’est l’onguent de la réalité. Au premier zéphyr, on prendra l’aller sans retour ; on jettera la boussole et tous ces bêtes instruments qui empêchent de se perdre ; on naviguera aux vents les plus caressants, sous les étoiles les plus brillantes, avec nos rêves les plus fantastiques ! On enlèvera le gouvernail car personne ne gouvernera !...  
On suivra les bancs de sardines, on fuira l’aileron des requins, on prendra la route des courants émeraude et des reflets turquoise ; la nuit, on montera sur le dos des algues phosphorescentes !...  
Pendant la traversée, telles des fleurs fragiles, on cueillera les broderies des vagues les plus sensationnelles ; par ordre de parfum et de couleur, d’éclat et de pétillement, on les rangera dans l’herbier des ressacs !...  
On verra des baleines, des dauphins, des poissons d’argent et peut-être même des sirènes alanguies ! On écoutera toutes leurs chansons ! Encore, on tombera dans leurs pièges ! Avant de nous en aller, à l’encre amoureuse, on leur signera des baisers d’autographe ! Toutes voiles dehors, on ne  naviguera qu’aux feux des naufrageuses les plus blondes ! On flirtera avec leurs rochers les plus découpants ! Encore et encore, on se laissera éblouir avant de repartir ! Tiens bon la barre…

Tu verras ! Jamais on n’aura le temps de penser au passé ! Jamais on ne laissera l’ombre de la voile nous enfermer dans le noir de la mélancolie ! On ira rendre hommage à Poséidon, on croisera le Nautilus, on cherchera Alain Colas, on saluera Corto Maltese ! On goûtera le plancton ! Le sillage, c’est l’écriture du présent qui défile ; on le relira en secret, avant qu’il ne s’efface…
On mettra dans nos yeux des pépites de pluie de mer et, dans nos poumons, tout l’iode qu’on pourra embarquer ! Si tu veux, si tu veux, on fera une escale ou deux, seulement pour réapprendre à marcher ; ce sera une escale avec des colliers de nacre et des chapeaux tressés, une escale au milieu d’indigènes à la peau bronzée, une escale avec des sourires et des rires pour seule monnaie…  

Enfin, puisque c’est le but ultime de notre dérive, on trouvera une île déserte, avec des plages à perte de vue. Tu sais, c’est ce paradis blanc aux mille oiseaux enchanteurs ; l’herbe y est si verte, il paraît que les arbres ont des feuilles qui ne tombent jamais. On choisira la couleur de notre soleil, on retrouvera les visages de tous ceux qu’on aime, on les prendra dans nos bras et nos cœurs battront à l’unisson…
En dernière révérence, on laissera nos empreintes sur le sable, comme ça, juste pour le plaisir de voir une vague les effacer, et ce sera comme si nous n’avions jamais existé…
Allez… tiens bon la barre…

J’ai écrit « yacht » sur ma feuille blanche…

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : ,

23 mars 2019

Les bedeaux (Pascal)


Plus que les autres équipes de la poule, à Guillermoz, quand Aubenas et les ardéchois viennent en découdre avec nos rugbymen romanais, nous, les vrais partisans, nous devenons tous des furieux nationalistes !... Oui, je sais : c’est du parti pris, c’est ancestral ; on ne sait même plus pourquoi nous avons tant d’animosité envers eux ; au Moyen Âge, ils nous ont peut-être piqué une princesse ou bien, ils nous ont refilé la peste ou même, pire, ils étaient protestants et, nous, catholiques, ou bien le contraire. Pour nous, la guerre de Cent Ans n’est pas terminée…

Alors, le derby annuel, en terres drômoises, remplit toujours tous les gradins ; pluie, neige, vent ou soleil, on joue à guichet fermé ! Ha, ha !... Les bedeaux, comme on les surnomme ! C’est peut-être à cause de leur esprit de clocher !... On est leur bête noire, ils sont l’équipe à battre !...
Dans les tribunes, ils viennent en meute serrée soutenir leur équipe ; avec leur accent de froidure, ils nous chambrent à chacun de leurs faits d’armes, par leurs joueurs interposés ! Ils peuvent bien sortir leurs vieilles bannières, tous ces cagots, nous aussi, on a notre panoplie en couleur et nos répliques belliqueuses !...
On leur tire dessus à boulets rouges ! On a plein de noms d’oiseaux à faire voler au-dessus de leurs têtes !... On gueule « Ici, ici, c’est Romans !... ». Bousculés par le vent du Nord, dépliés en grand, nos drapeaux à damiers leur répondent en claquant des salves d’injures !... Notre fanfare éteint leurs encouragements, et nos applaudissements les renfrognent et les enfoncent au fond de leurs sièges !...

Chez eux, sur leurs plateaux, tout là-haut, il ne pousse que des cailloux !... Et quand ce n’est pas le vent qui hurle, ce sont les loups !... Il n’y a rien à bouffer chez eux !... Ils sont ravitaillés par les corbeaux !... Ils n’ont qu’à tous crever la gueule ouverte !... Ha, ha !... Chez ces attardés, il paraît que c’était le dernier département, en France, à avoir encore trois chiffres à leurs plaques numérologiques !...

C’est le Rhône qui sépare nos deux départements mais c’est encore trop près ! Sur nos permis de pêche, ils n’accordent pas la réciprocité, ces protectionnistes ! Ils sont pires que nous !... Ils sont racistes !... Ha, ha !... Ces gueux, ils ne parlent que patois, leurs galoches sont toujours crottées de merde ; ils sont tellement près de leurs sous, ces ardéchois, qu’ils viennent au stade avec leurs sandwichs, leurs fromages de bique et leur pinard à neuf degrés !...

De part et d’autre des balustrades, quand les esprits s’échauffent, il y a quelques accrochages et quelques coups de poing comme des châtaignes et des marrons chauds de pays !... Et si c’est la bagarre générale sur le pré, en échos sonores et entre supporters avinés, on va tous se foutre sur la gueule !... Ils ne s’en laissent pas compter, ces culs-terreux ; comme ceux de chez nous, c’est du lourd : ils sont durs au mal. S’ils sont bedeaux, ils n’envoient pas leurs enfants de chœur à la castagne…

C’est comme cela chaque année ; viriles et incorrectes, les retrouvailles sont musclées mais c’est l’usage quand nos deux équipes s’affrontent. Jalousie, haine, ou défouloir, il faudra encore des années et des derbys pour éteindre tout ce chauvinisme aiguisé par nos rumeurs et nos légendes immémoriales…

 

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
Tags : ,

09 mars 2019

Pierre Machefer (Pascal)


L’École des Apprentis Mécaniciens de la Flotte, située à Saint-Mandrier, comme tous les endroits d’instruction sévères et d’éducation militaire, au fil des années, a vu passer, parmi ses milliers d’adolescents, des cas difficiles, pratiquement irrécupérables, de ces enfants cabossés, orphelins, adultes avant l’heure, et ne connaissant rien de la tendresse.
Et celui-là, déjà balafré, le crâne rasé, trop grand pour son âge, d’où venait-il ? De quelle région, de quel banc pouvait-il se prétendre sinon de celui des enfants abandonnés ?...
Pierre Machefer, dur comme son prénom, surnommé Gueule d’Acier, renvoyé de tous les pensionnats successifs qu’il avait fréquentés, ne ferait pas long feu, échoué ici, car cette École, c’était comme une galère ; il fallait prendre sa rame pour nager en cadence avec les autres…  

Élevé à l’eau froide et aux coups de ceinturon, rien ne pouvait lui faire baisser les yeux. Comment redresser pareil énergumène ? Comment le remettre dans le droit chemin si tant est qu’il existe ? Le briser ? Le foutre en prison ? L’expulser une fois de plus ?...
Pourtant, il n’était pas un élément perturbateur, un fouteur de merde, ce genre de personnage mal sevré qui a besoin de se montrer avec des fanfaronnades de paon et des excès de grande gueule tout azimut.
Il ne fallait pas l’emmerder, pas trop l’approcher ; ce n’est pas nous qui l’apprivoisions, c’est lui qui, petit à petit, s’habituait à nous. Au réfectoire, devant son plateau, il était comme un loup affamé dévorant sa proie. Naturellement, c’était le vide autour de lui ; personne ne se serait amusé à lui piquer son pain, même pour plaisanter, et Gueule d’Acier ne plaisantait jamais. Quand il soulevait son regard jusque dans vos yeux, vous étiez dans son collimateur, et gare à son déferlement de violence.
Dans sa bannette, il dormait les yeux ouverts, une vieille habitude de surveillance gardée de l’époque où, quand son gardien venait le tabasser, la nuit ; c’était plutôt des apnées de sommeil…  
Quand on lui a donné sa dotation, même si ce n’était que des modestes tenues de travail, façon bagnard, avec calot et gilet rayé, c’est la première fois de sa vie qu’il portait des vêtements neufs. Partout où il le pouvait, il marchait nu-pieds pour ne pas user ses belles chaussures.
Apprendre à marcher au pas, vivre avec d’autres gamins, les laisser rentrer et vaquer dans son espace vital, son incorporation fut difficile ; se croyant continuellement agressé, c’était à la limite de ses forces. Toujours sur la défensive, il montrait les dents, il grognait, il serrait les poings.
Pourtant, à son rythme, il apprit le maniement de la lime, l’organisation des traits croisés, la justesse des côtes, le pouvoir du pied à coulisse. Il y avait de la passion en lui ; ce qu’il entreprenait, il le faisait avec cœur et courage…

Yann, un pur breton bretonnant, avait perdu son père, un marin pêcheur ; abus de chouchen ou mauvaise vague, il était passé par-dessus bord de son chalutier, pendant une marée, et sa veuve, une mère supportant ses cinq gosses, avait envoyé son aîné à l’Ecole des Apprentis. Grand avant l’âge, il avait pourtant gardé son côté un peu enfantin et c’était le blagueur de la chambrée. Bien sûr, il avait tellement d’accent vernaculaire qu’on ne comprenait pas tout mais on rigolait quand même d’entendre ses clowneries.
Il bossait à l’étau d’à côté de celui de Pierre ; inoffensif petit oiseau, il se permettait de lui donner quelques conseils, quelques astuces ; l’instructeur d’atelier fermant les yeux, ils étaient devenus un binôme occulte. À deux pour tenir la même rame, c’était déjà moins difficile…

Dans la chambrée, à côté de son lit, il y avait Etienne Pizarneau, un gamin de la Mûre ; son père y était mineur de fond. Il n’avait pas souvent le sourire, Etienne ; épais comme un sandwich de chômeur, lui aussi, largué dans cette École, il apprenait l’ordre et la sévérité. Souvent puni, à cause de ses piètres notes, il restait enfermé dans l’Ecole quand les autres partaient en permission. Du cirage à l’aiguille pour recoudre un bouton, refermer un accroc, on pouvait tout lui demander ; c’était même un plaisir pour lui de partager avec sa nouvelle famille. Dans l’intimité de nos confessions, je sus plus tard qu’il n’avait pas vraiment de chez lui, que son père n’était pas vraiment son père, ou quelque chose comme ça…  

De l’autre côté, il y avait Paul Ostich, un ch’ti, gentil débonnaire, échoué ici par hasard ; nous, on l’appelait Pollux, à cause de sa grand-mère qui lui envoyait des colis remplis de bonne bouffe ; heureusement, il était partageur. Un jour, quand il a tendu une part de « tarte au libouli » à Pierre, je crois que c’était la première fois qu’on entendit « Merci » de la bouche de Gueule d’Acier…

Et puis, il y avait moi. Gamin turbulent au lycée, mes conneries allant grandissant, dare-dare, mes parents m’inscrivirent dans cette École, en espérant qu’elle me récupère avant la vraie délinquance. Les devoirs d’atelier, les épaisseurs des traits du Rotring, les contraintes des côtes, ce n’était pas pour moi. Comment dire ? J’étais fait pour l’ajustage comme un oiseau sauvage qu’on a enfermé dans une minuscule cage…  
Manuellement incapable, j’excellais dans toutes les autres matières. Aussi, problèmes de maths, rédactions, corrections des fautes d’orthographe, et même du courrier familial, je faisais profiter de mon savoir à toute la chambrée. Trois mains de plus pour tirer sur la même rame, c’était beaucoup moins pénible…

Dans cette Ecole, il y avait un pouvoir parallèle où les gros bras, les durs de la Cour d’Honneur, cherchaient toujours à prouver aux autres leur suprématie de meilleur guerrier, de meilleur boxeur, de meilleur tueur. Comme après chaque rentrée, les duels s’organisaient, les déclarations de guerre se décrétaient, les convocations nocturnes couraient sous les arcades. Les règlements de compte se faisaient derrière la chapelle, comme si Dieu en personne adoubait naturellement le vainqueur, après la castagne.
Très vite, il avait couru le bruit comme quoi le sieur Pierre Machefer, grande terreur de réputation, pouvait prétendre au titre honorifique de roi de la Cour d’Honneur. Forcément, pour entretenir leur supériorité, les querelleurs, les violents voulaient en découdre avec lui…

Lucien Lématom, surnommé Le Bleu, était le cogneur patenté de la 4A ou de la 4B, je ne sais plus ; il n’empêche, il était de ceux qui voulaient dézinguer Pierre, notre pote de la chambrée. Lui aussi, il avait un cursus élogieux de bagarreur à faire pâlir un vieux maton, à faire réfléchir un sacco avant de l’empoigner. Graine de méchanceté, mauvais garçon, gibier de potence, il cumulait les superlatifs et il était craint par toute l’Ecole. Prélat, il avait ses valets, ses indics, ses lieutenants, ses messagers.
Un soir, l’un d’eux réclama la présence de notre champion sur le pré de l’affrontement, derrière la Chapelle. Entre nous, ce Lématom, s’il avait su à qui il s’en prenait, il aurait caché ses biceps, rentré sa grande gueule et il serait sagement resté à taper sur les tôles de sa chaudronnerie, en confectionnant au mieux son arrosoir…

Notre Gueule d’Acier semblait contrarié, non pas que le futur pugilat le dérangeât mais pour une fois qu’il avait trouvé sa place dans cette Ecole ; il pouvait même prétendre à décrocher son CAP d’ajusteur, tant il se débrouillait bien. Si cela se trouve, il allait encore se faire virer manu militari et se retrouver dans une prison de vraie correction…

Passé les sommations d’accueil, en noms d’oiseaux et en phrases assassines, du genre : « Gueule d’acier, je vais te faire bouffer toutes les bites de l’Arsenal !... », « Lématom, dans peu, tu vas compter les tiens !... », il ne fut pas longtemps avant que les deux protagonistes ne se jettent l’un sur l’autre…  
À la lumière des éclairages faiblards, la bagarre fit rage dans la poussière, la sueur, la bave et le sang. Empoignades, étranglements, coups de pied, coups de tête, coups de poing, de force égale, il n’était que la roublardise, le vice, la résistance au mal, pour donner l’avantage à l’un ou à l’autre…
Dans le cercle des spectateurs, nous, on était les supporters attentifs ! Parfois, on ne savait plus qui était l’un et qui était l’autre ! Parfois, on encourageait le mauvais ! Nous, on était sûrs qu’on allait gagner ! Et… on a gagné !...
Je crois que Lématom avait reçu plus de coups que tous ceux qu’il avait donnés sur ses pièces d’atelier, depuis le début de l’année scolaire. Au drapeau blanc, il cria grâce mais reçut quand même le quarante-quatre des belles chaussures cirées de Pierre dans la gueule ; il cracha quelques dents et s’éteignit pour le compte. Le Bleu avait viré au rouge… sang…

Les lumières de la chambrée étaient à peine éteintes qu’un rapide galop de saccos furieux déferla dans les escaliers ; c’était pour nous… « Tout le monde debout devant son lit !... », hurla le plus gradé !... « Ce soir, qui s’est battu derrière la Chapelle ?!... ».  Lentement, il inspecta chacun d’entre nous comme s’il y cherchait les stigmates de l’échauffourée nocturne ; il resta un peu plus longtemps devant Pierre et ses coupures sur le visage…
« Je répète et c’est la dernière fois : ce soir, qui s’est battu derrière la Chapelle ?!... ». Il continua son inquisition auprès de chacun d’entre nous. Ça allait morfler pour nos matricules ; un des sbires à Lématom avait dû cafarder la débâcle auprès des instances supérieures…

« C’est moi… », soupira Pierre, en s’avançant et en boitant bas…
« Non, c’est moi… », dit Yann, sans se démonter. « Dame, oui !... », renchérit-il. Il arriva même à boitiller…
« Non, c’est moi… », dit Etienne ; toujours épais comme un passe-lacet, qu’un simple éternuement aurait pu renverser, il avança d’un pas ; il traînait mieux la jambe que quiconque…
« Non, c’est mi… c’est moi… », dit Paul en regardant le sacco droit dans les yeux ; il claudiqua son pas et vint, tout fiérot, se figer devant son nez…  
« Non, c’est moi… », dis-je sans sourciller. C’est fou mais je me sentais fort à cette seconde ; rempli de frissons dans l’échine, comme si je m’étais vraiment battu, c’était mon grand moment de gloire. Avec mon pas en avant, je restais de guingois, allégeant une jambe…
« Non, c’est moi… », récitèrent, les uns après les autres, tous les p’tits gars de la chambrée, en s’avançant d’un pas devant leur lit…  

Dubitatif mais pas dupe, le sacco inquisiteur, ne sachant plus s’il fallait sourire ou s’emporter, à cause qu’on se foutait tous de sa gueule, opta pour un jugement en forme de porte de sortie honorable pour les deux parties. En punition générale, il nous envoya faire des tours de stade, autant dire une partie de rigolade. La galère avait jeté ses rames et naviguait maintenant aux grands vents de l’Amitié…

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags : ,

02 mars 2019

Le tonton Henri (Pascal)


Il faut que je vous parle de mon oncle : le tonton Henri. Dans une fratrie de dix enfants, il était l’un des frères aînés de mon père. Une page ne suffirait pas pour expliquer ce fascinant personnage ; aussi, le temps de son écriture, je tremperai ma plume dans l’encrier des couleurs pour habiller son fantôme dans le plus bel habit du dimanche…  

Né en 1907, enfant de la campagne, inculte aux choses de l’école, réfractaire à tout commandement, il passait le plus clair de son temps dans les champs. Dans sa musette, avec un quignon de pain et un bout de tomme, il disparaissait de la ferme familiale, la journée entière. Le plus souvent nu-pieds, il gardait les chèvres, il jouait avec son ombre, il dénichait les oiseaux, il étudiait la course du vent et son implication avec les nuages passagers.
L’âge aidant, gavroche des champs, un bout d’herbe dans la bouche, fin limier dans le paysage, il pouvait suivre les traces d’un lièvre, lever un faisan, apercevoir une biche au coin d’un bois, raconter à la veillée qu’il avait vu le loup famélique traîner dans un vallon.
Adolescent, toujours aussi buissonnier, inlassablement, il parcourait la campagne, les chemins de traverse, toujours en quête de tout ce qu’elle pouvait lui apprendre, de tout ce qu’elle pouvait lui donner.
Les jonquilles sauvages, les asperges timides, le muguet parfumé, les champignons fragiles, les truffes si chères, les châtaignes craquantes, c’était ses amuse-gueules qui déroulaient les saisons à son emploi du temps d’écumeur de Nature. Il savait piéger les lapins, attraper les truites à la main, prendre les faisans dans ses collets. Grandissant, il était devenu une fine gâchette ; bécasses, perdreaux, cailles, lièvres, chevreuils, c’était ses habituels tableaux de chasse.
Homme à tout faire, il allait travailler au battage dans une ferme, engranger les balles de foin, ramasser les pommes de terre, traire les vaches, mener les bœufs au travail des champs. Connu comme le loup blanc, toujours par monts et par vaux, il allait couper du bois chez l’un, il refaisait la clôture chez l’autre ; il avait même travaillé un moment chez un patron plombier mais, intenable et sauvage, insoumis aux horaires et inapte à la ville, il préférait le grand air et l’aventure.
Aussi, il ramassait la ferraille, il alimentait les restaurants avec son braconnage, il troquait, il combinait, il marchandait. Une souche à arracher de la terre, un rocher à chasser d’un champ, un mauvais chemin à empierrer, un arbre à tomber, une fosse septique à vider, un puits à curer, on faisait appel à lui.
Avec les quelques sous récoltés, il allait voir les filles à la ville, et il revenait toujours un peu éméché. Plus tard, s’il avait des maîtresses esseulées, il était resté un célibataire endurci ; et son amour, et ses confidences, et ses sentiments, il les réservait à son chien et aux choses de la Nature…  

Réformé en 40, il était le seul garçon resté à la ferme. Entre les travaux des champs, avec son père, on dit qu’il planquait des armes, qu’il alimentait le maquis, qu’il allumait les feux pour les parachutages, qu’il avait saboté quelques ponts. Dénoncé, il avait disparu pendant des mois.
À la libération, il avait repris ses activités illicites de piégeage. Un peu voleur de poules, un peu maquignon, un peu vétérinaire, un peu castreur, un peu accoucheur, il plantait ses cordeaux dans les trous d’eau des rivières, il chassait pendant la fermeture. Sa tête était mise à prix ; les pandores étaient sur sa trace, espérant le flagrant délit…  
Mon oncle, il ne savait pas lire et pas écrire, alors, toutes leurs injonctions de carabiniers, leurs convocations pressantes, leurs ultimatums pompeux, cela lui passait au-dessus de la tête. Il n’empêche, une nuit de pleine lune, alors qu’il était en train de remonter quelques truites du torrent, il y eut quand même quelques balles d’argousins qui lui sifflèrent dans les oreilles. Mais comme il approvisionnait aussi la femme du maire de la ville, l’affaire s’était tassée.
Cela l’avait calmé, mon oncle ; et puis, il avait vieilli, il ne courait plus aussi vite ; il avait passé l’âge de toutes ces activités délictueuses. Il retourna à ses travaux de valet de ferme jusqu’à ce jour fatidique…  

Un après-midi d’été orageux, dans un champ difficile, la charrue tractée par un attelage de quatre chevaux, il était occupé à peigner la terre ; tout à coup, soubresaut d’un animal piqué par un taon, déblocage soudain de l’outil, inadvertance, ou un peu les trois, un des socs vint se planter dans sa jambe, arrachant des lambeaux de chair. Bien sûr, trop fier pour se plaindre, il garrotta sa vilaine plaie avec son mouchoir, but un canon de vin, travailla jusqu’au soir, et c’est à peine s’il boitait quand il rentra chez lui. Quelque temps plus tard, la gangrène ayant fait son travail de nécrose, on lui coupa la jambe…  

C’est là que j’arrive dans l’histoire ; pour lui rendre visite, mon père m’avait emmené avec lui, j’avais six ou sept ans. Au dispensaire, allongé sur son lit, le corps caché par le drap, il était étrangement propre ; à la bise du bonjour, imaginez mon inquiétude. Il piquait, il sentait le tilleul, il avait des grands yeux bleus, il avait l’haleine du vent du Nord, il me souriait avec ses dents qui auraient pu facilement me croquer…  
Moitié en patois, moitié en argot, il parla avec mon père de choses que je ne comprenais pas, de choses de la guerre, des boches, de ces secrets qu’on n’arrive pas à enterrer au plus profond de sa conscience. Je le compris plus tard : il se confessait, il justifiait ses actes passés, et mon père acquiesçait comme s’il lui donnait naturellement l’absolution.
À la forme du drap, j’essayais de deviner cette jambe qui manquait. Mais comment allait-il tenir debout, maintenant ?...  Comment ferait-il pour marcher ?... Derrière lui, contre le mur, il y avait des antiques béquilles, et je n’arrivais pas à faire la relation entre mon oncle et cette paire d’échasses…  

Tout à coup, mon père avait réclamé les WC ; ben non, je ne pouvais pas aller avec lui ; il disparut dans le grand couloir. Mon oncle me demanda de m’approcher ; il avait quelque chose à me dire, je n’étais pas rassuré…  
Ses grands yeux ronds étaient comme deux aimants envoûtants, il avait un accent de cigale et les fossettes de ses sourires ensorceleurs harmonisaient son visage avenant…
« Tu travailles bien, à l’école ?... » Mes furieux et sincères hochements de tête le convainquirent de toute mon assiduité scolaire… « Tu sais, j’ai mal à la jambe que je n’ai plus… » Mais comment pouvait-on avoir mal à la jambe qu’on n’avait plus ?... Devant mes yeux écarquillés par toute mon incompréhension, tous les points d’interrogation qui devaient pousser sur ma tête, il éclata de rire et les autres bonshommes de la chambrée firent de même…

Que pouvait devenir cet estropié, cet inconditionnel amoureux de la Nature, cloué avec cet irréparable handicap d’unijambiste ? Une de ses sœurs le récupéra et le garda dans sa grande maison, à la campagne. Tous les jours, il réclamait son fusil, son chapeau, et qu’on le laisse assis au coin d’un champ de vigne ; tous les jours, elle mettait un quignon de pain dans sa musette, une bonne bouteille de vin, un bout de saucisson et une ou deux tommes de chèvre. Il tirait sur les grives, il siestait, il guettait les premières hirondelles, il regardait les nuages passagers du ciel et, jaloux, il suivait leurs ombres clandestines quand elles enjambaient les vignes alentour. Quelque temps plus tard, on le retrouva mort au coin du champ, le sourire aux lèvres…  

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : ,

23 février 2019

Trapèze (Pascal)


On a appris le trapèze, à l’école, aujourd’hui. Quand je vais raconter ce quadrilatère à la maison, ça va être une petite révolution. Mon père, il n’a pas beaucoup d’instruction ; très tôt, il est parti garder les chèvres dans le champ de son père. S’il sait confectionner des sifflets avec des bouts d’herbe, tresser des difficiles paniers d’osier, traire ses chèvres, et reconnaître les premières fleurs du printemps, ses compétences en matière d’instruction sont limitées.
Quand j’avais raconté Attila et les huns, et leur façon de faire cuire leur viande sous la selle des chevaux, il en était resté éberlué, mon papa. Il était pressé que je raconte les deux, les trois, les quatre, parce que les Louis quatorze, Louis quinze, Louis seize, il les connaissait et il aurait pu soutenir ma conversation, enfin… mettre son grain de sel, comme avait dit maman…  

Le soir, quand je rentre avec mon cartable, lourd de mon nouveau savoir, il me demande toujours ce que j’ai appris à l’école ; de s’approcher de moi et de mes cahiers, ça lui donne l’impression de côtoyer l’instruction. Quand j’ai raconté que j’apprenais à compter avec des bûchettes, mon père a dit que j’étais dans une école de bûcherons et qu’il y aurait toujours du travail pour moi ; quand j’ai raconté qu’on avait joué au ballon, il a dit que si on formait des footballeurs, dans cette école, ce n’était pas une vraie carrière.
Du trapèze d’aujourd’hui, avec ses angles et ses degrés, il ne connaît que les coins de son champ, le degré du vin qu’il a dans son tonneau et le degré de la température quand il sort de la ferme.
Dans son bel habit, le dimanche, quand il va chercher le journal au village, il est tout fier de revenir avec son magazine, en le portant sous le bras. Dans son fauteuil, à la lumière de la fenêtre, il s’intéresse aux quelques images et cela lui donne l’idée des articles écrits dessous. Combien de fois l’ai-je aperçu en train de tenir son journal à l’envers…  

Et ma mère le rabroue car elle dit qu’il m’empêche de respirer, et que toute la connaissance apprise dans la journée, ça fatigue. Pourtant, du matin au soir, elle est sur tous les fronts ; je ne sais pas comment elle s’organise pour tenir notre maison. Entre tous ses devoirs de ménagère, de cuisinière, de repasseuse, elle va aux champs, soulève les cagettes, les balles de foin, cueille les haricots, ramasse les pommes de terre, coupe du trèfle pour ses lapins, etc.
Dans le temps, elle était petite main chez un couturier de la ville ; si elle passait plus de temps à balayer l’atelier et à sortir le chien de la patronne, elle y a acquis les rudiments de l’alphabet et de l’écriture. Elle, du journal, ce sont les mots croisés qui la préoccupent. Placer toutes les lettres aux bons endroits, c’est son challenge du dimanche soir ; il faut voir comme elle mâchouille son crayon ; sous ses boucles grises, m’man transpire du cerveau. Bien sûr, quand elle les a finis, toutes les lettres ne sont pas dans les bonnes cases mais de les avoir remplies, cela la rassure. Je crois que c’est pour rendre jaloux mon père sur son savoir à elle…   

Quand j’ai dit que j’avais appris le trapèze, mon père a voulu me faire quitter cette école qui formait au cirque et aux clowns, sans nul espoir d’avenir. Contrarié, s’il est parti voir ses chèvres, m’man a insisté pour que je raconte mon trapèze, celui du maître, du tableau de l’école, celui dessiné en couleur dans mon livre.
Cérémonieuse, elle a posé son épluche-légumes, essuyé ses mains sur son tablier, s’est assise au coin de la table de la cuisine et m’a écouté comme si je rapportais la bonne parole…  
« La somme des angles d’un trapèze est égale à trois cent soixante degrés, il doit avoir deux côtés parallèles, ils sont appelés bases du trapèze, et on l’appelle trapèze si et seulement s’il possède une paire d’angles consécutifs égale à cent quatre vingt degrés… »

J’avais dû mettre un peu de craie dans mon discours parce que ses yeux brillaient, brillaient de toute sa fierté de maman…

Posté par Walrus à 00:01 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : ,