24 juin 2017

Aube (Pascal)

 

 

Aube falote, fantomatiques fioritures et vaines dorures

Pauvres arbres déshabillés par les affres de l’automne

Ombres insensées courant se délayer en brouets atones

La Nature se dévêt du clair et se déguise dans l’obscur.

Les couleurs se refroidissent, son marron devient pastel

Insidieusement, ses verts se congestionnent émeraude

N’en déplaise au soleil, les jaunes sont en maraude

Aussi, les rouges s’embrouillent en vives querelles 

Il faudra bien un hiver pour imaginer des couleurs

Retrouver devant l’âtre des scintillements d’ardeur

 En espérant du printemps ses bourgeons vainqueurs.

 

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27 mai 2017

La dernière pluie (Pascal)

 
La pluie tombait sans discontinuer. La grisaille du dehors, celle de notre bateau fendant une mer tout aussi grise, les aboiements sporadiques des cheminées crachant leur fumée décolorée, c’était l’ambiance de cette mission lointaine. Le blouson de mer gonflé par la pluie, les pontus* revenaient trempés de leur faction sur la passerelle. En tant que jeune mécano, le seul plaisir que j’avais d’aller au quart, c’était de ne pas me noyer sous toutes ces trombes d’eau. Pourtant, j’allais fumer la clope pour me sortir de la moiteur de la chaufferie et de la morosité du poste. Sur la plage arrière, le sol était glissant, l’air était humide, l’atmosphère collante ; l’écume du sillage était vaporeuse ; elle se mesurait aux nuages bas, le temps d’une compétition de brume…
Parfois, un coup de vent volage balayait le pont, et la pluie et l’eau de mer se mélangeaient dans des flaques irisées de sel ; l’eau pure et l’eau salée s’enroulaient d’amour sur ces improbables pistes de danse, comme des partenaires insatiables…

Accrochées au bastingage, comme des jeunes hirondelles farouches, des gouttes de pluie éphémères se balançaient sans avenir. Elles s’éclaboussaient les unes les autres au rythme soutenu de leur apparition ; en rafale, en essaim, en perdition, en conquête, en trombe, qu’elles soient grosses, petites, lourdes ou menues, elles venaient se rejoindre, s’enlacer et s’allonger sur les fils tendus. Entre deux nuages, toute leur transparence giclait à la lumière ; pendentifs en diamant, bracelets argentés, ou rivières de perles, n’importe quelle sirène aurait pu surgir des abysses pour cueillir ces bijoux…  
Chacune d’elles reflétait la mer comme si elle en avait l’entière possession, comme si elle n’en était qu’une infime partie mais, tout son ensemble, en même temps. Elles étaient les graines du sablier de la mer ; naître goutte de pluie, enfler ru, courir rivière, s’élargir fleuve, et retourner à la mer, la boucle était bouclée. A moins qu’elles n’en fussent les frissons, toutes les gouttes de pluie ressemblaient à la mer.
Peut-être que sur les fils de la rambarde, toutes ces larmes venaient s’écrire comme des notes de musique divine, en bémols, en dièses, en majeures, en soupirs ; peut-être que les sirènes apprenaient leurs chansons sur les gammes du bastingage des bateaux.
Moi, je secouais doucement les câbles de la balustrade pour qu’elles aillent naturellement vers leur destin. J’aurais été mal à l’aise de rencontrer une sirène ; au moindre de ses refrains, je serais devenu l’hôte assidu de ses profondeurs. Mais d’autres gouttes venaient se pendre inlassablement comme si l’aventure était irrésistible. C’était mes déductions intimes…

La fumée de ma clope perturbait toute cette grisaille environnante ; elle allait peindre des interstices fugaces, envelopper des paysages incertains, embarrasser tel nuage, embraser tel autre ou embrasser l’ombre fuyante du bateau, dans son aura bleutée.
A travers toute cette brouillasse de mauvais temps, tout n’était pas si moche, après tout. Jeune embarqué, j’étais l’importun voyeur traduisant les éléments, réceptionnant les événements, multipliant les sensations, imaginant d’autres sentiments, comme autant d’aventures intérieures. Ici, c’était le commencement du monde ; mon fier bateau naviguait au milieu de ce nulle part extraordinaire ; la signature de son sillage, aussi réel que fugace, en était l’illusoire certification.
Trempé, comme un des pontus de tout à l’heure, je faisais pourtant durer ma tige de huit comme quand on se sent bien dans un endroit, parce qu’il possède des bribes de réponses à nos questionnements existentiels ou, plutôt, celles qu’on apporte à nos réflexions, quand elles arrangent nos conclusions. Et la pluie mitraillait la mer, et les vagues les absorbaient, et les remous les engloutissaient ; cela n’en finissait jamais…

Tout à coup, un vieux chouf* cuistot vint dérégler toute la machinerie de mes cogitations spirituelles ! Il traînait une lourde poubelle comme le pénible boulet de son emploi du temps à bord ! Il a seulement râlé à cause de la pluie battante ; je ne sais même pas s’il m’a vu tant il regardait le pont pour ne pas glisser. Il ne comprenait rien aux flaques, à la lumière diffuse, aux paysages insaisissables !...  
A travers l’entonnoir d’évacuation, laborieusement, à cause du tangage, il a commencé à vider ses ordures par-dessus bord ; pour parfaire son travail, il tapait sa poubelle sur le rebord du radier. Au tempo du ramdam, ses épluchures s’allongeaient dans l’eau comme des guirlandes de fête ; elles s’entortillaient et se débattaient dans le sillage, et l’écume blanchâtre les ornait de subreptices bulles de mer. Un instant, elles flottaient, mues par cette insubmercibilité provisoire, puis elles coulaient doucement comme un leurre mollement agité par un pêcheur désabusé…

Une grosse goutte de pluie avait éteint ma brune ; quand je la rallumai, je soufflai ma fumée sur le triste paysage de cet éboueur des mers. C’est à ce moment que je vis distinctement la chevelure d’une sirène ondoyant entre deux eaux ! Avec tout son raffut, il les avait attirées ! Mais non, ce n’était pas le ressac du sillage ! Mais non, ce n’était pas la bave blanchâtre d’une vague affamée ! Mais non, ce n’était pas un reflet de houle drossée sous la coque ! J’ai jeté mon mégot. Hypnotisé, subjugué, conquis, je me suis approché du spectacle en me bouchant les oreilles. Elles savaient me captiver… Feignant d’ignorer tout des choses de la Mer, le vieux cuistot avait remballé sa poubelle ; il me regarda comme si j’arrivais d’une autre galaxie mais comme il n’était pas de la dernière pluie, il me dit : « Tu crois, toi, que les sirènes mangent les trognons et les feuilles blettes des endives ?... »

 

Les pontus : ceux qui travaillent sur le pont.

Chouf : Grade de Quartier-maître chef dans la Marine.

 

 

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13 mai 2017

Le petit déjeuner (Pascal)

 

La soixantaine, tirée par de longs cheveux blancs, poussée par l’habitude, elle arrive avec le premier rayon de soleil quand il s’invite contre les vitres de l’établissement. C’est une habituée ; ce bar, c’est son fief du dimanche matin. Elle a sa place attitrée ; je ne sais pas si elle virerait celui qui, par innocence ou bravade, occuperait sa table ; je crois plutôt que, quand elle n’est pas là, son fantôme retient l’endroit. Il y stagne son odeur, l’empreinte de ses fesses sur le coussin, d’inexpugnables auréoles de café sur le carrelage. Encore dans l’encadrement de la porte d’entrée du bistrot, et ignorante des occupations du serveur avec d’autres clients, elle l’interpelle ; avec autorité, elle lui commande son petit déjeuner. Il en a vu d’autres et, celle-là, il la voit chaque semaine. Ses remontrances, ses prétentions, ses explications, ça lui passe au-dessus de la tête ; il est habitué…  

L’ombre de la femme semble la devancer en s’allongeant sur le paillasson ; elle repère les lieux, hume l’espace, cherche sa place, et entraîne sa patronne vers son bivouac… 

« Ce sera deux longues tartines de pain beurré avec de la confiture de fraise, mais pas de framboise ! Un croissant du jour, mais pas trop cuit ! Deux petits morceaux de sucre, mais pas en poudre ! Un café crème dans une grande tasse, mais pas trop chaud !... »

L’ombre chinoise…

C’est une petite bonne femme encore véloce ; le regard est droit, la démarche est assurée, et elle fonce jusqu’à sa place. Elle a l’aplomb des gens qui savent ce qu’ils veulent, la suffisance de ceux qui paient, le courage de ceux qui n’ont rien à craindre. En laissant son blouson sur le dosseret, elle se débraille en vitesse pour ne pas être en retard avec sa routine, tire sa chaise bruyamment et s’assoie.
Faisant semblant de mater les rares bagnoles qui passent sur le boulevard, elle surveille l’animation du bar et ses directives de consommatrice auprès du serveur, dans le reflet de la vitrine. Comme si c’était plus fort qu’elle, elle se soulève de sa chaise, tend le cou pour ne rien perdre des préparatifs du serveur. La grande tasse qu’il charge sur le plateau, le pot de lait, le croissant, les tartines préparées, les morceaux de sucre, oui, tout a l’air bon… Lui, il n’ignore rien de son inquisition de mateuse parce qu’il connaît tout de son manège à travers les miroirs des étagères à bouteilles…  

L’ombre assise s’ennuie de supporter cet hypocrite temps mort ; elle tourne sous la chaise  en cherchant d’autres opacités congénères pour occuper l’attente. Avec des petits gestes de rassemblement, elle les appelle, elle les convie, elle les accumule ; c’est l’armée des ombres…

Pour faire diversion, d’un regard circulaire, sa patronne cherche le journal ; si des fois, il était libre de tout lecteur. De toute façon, elle se fout bien du futur président, des pages sportives, des cours de la bourse et de la rubrique des faits divers ; c’est juste pour emmerder le futur bouquineur. Ignorante du monde qui l’entoure, elle est absolument seule ; elle ne croise aucun regard, ne dit bonjour à personne, même aux habitués, ne s’intéresse à aucun mouvement dans la salle. Le couple adultère sur la  banquette, le vieillard tremblant sur sa canne, le gamin réclamant une glace à sa mère, celui qui l’observe sans façon, sont définitivement transparents de son intérêt…  

Enfin, le serveur apporte sa commande ; avec une forme de déférence inappropriée, on dirait un steward blasé s’occupant personnellement d’une pénible passagère, pendant un vol longue distance. Cela fait partie du jeu. Cérémonieusement, il transfère le petit déjeuner réclamé, du plateau sur la table de la dame. Elle se relève sur sa chaise, vérifie scrupuleusement sa commande, touche la tasse pour connaître son degré de chaleur ; c’est un rituel, le jeu du chat et de la souris. Qui est le chat, qui est la souris ?...

Elle sucre, touille et ferme les yeux en ouvrant grand la bouche ; elle mange de bon appétit ; elle trempe ses tartines. Rouverts un instant, ses yeux surveillent le tangage de la confiture glissant sur le beurre, entre sa bouche en hauteur et la profondeur de la tasse ; c’est son défi sportif dominical. Parfois, elle chasse une miette de la commissure de ses lèvres avec des gestes élégants de petit doigt en l’air. Elle mâche en surveillant la hauteur de son breuvage ; son café et le reste de sa tranche de pain doivent rester dans des proportions équilibrées ; c’est une équation, une science, que dis-je : un art…

L’ombre est vorace ! Elle a des yeux d’affamée en admirant sa bienfaitrice ! Elle s’active ! Elle court de la tasse au pot de lait, de la tartine à la bouche de son modèle !... Jamais on ne voit aussi prompte silhouette ! C’est une pantomime exaltée décalquée dans le fugace. 

D’un geste expert, la dame vérifie les restes de son café en faisant tourner le breuvage dans le maelstrom de la tasse. Elle constate des petites croûtes de pain naufragées, d’autres en perdition et d’autres encore, nageant difficilement à la surface. Toujours aussi péremptoire, elle demanderait bien une passette au serveur mais elle se ravise en pêchant les morceaux au bout de sa petite cuillère. Elle fait son ménage. Naturellement bruyante, elle tape ses ferrements sur le rebord de la tasse pour leur faire lâcher prise. C’est théâtral, c’est infernal, c’est machinal. Puis, d’un revers de paume, elle parque les miettes du croissant sur un coin de la table. Faudrait pas que l’une d’elles s’éloigne du troupeau. Elle sort de son sac un mouchoir en papier. Comme une chatte délicate, elle fait sa toilette. Avec la langue, elle mouille un côté du mouchoir et s’essuie lentement les moustaches ; si elle bisait une personne de sa connaissance, elle resterait collée contre sa joue. Dans la foulée, elle inspecte ses ongles, frotte son chemisier en chassant les dernières miettes, époussette son pantalon en jean pour terminer cette évacuation de brisures. Beaucoup moins élégant, elle fait des bruits incongrus avec ses joues pour chasser des reliquats de pain coincés entre ses dents. Tout à coup, elle porte sa main à la bouche pour juguler un petit rot clandestin qui voulait s’échapper dans un courant d’air…

Dehors, le soleil se cache derrière le feuillage des platanes et toutes les ombres malades se racrapotent dans le décor amorphe. Elles dégoulinent, s’enroulent, se dégonflent, s’évanouissent, se tapissent, se contorsionnent, se « révérence » misérablement, autour de leurs sujets. Ce qui était brûlant, éblouissant, pailleté d’or et d’argent s’est soudainement éteint comme si le coffre à bijoux de la Nature s’était brutalement refermé. Les visages pâlissent, le mascara s’insinue dans les cernes, les joues blanchissent, les costumes s’assombrissent ; les couleurs se sont tues…

Puisant au fond de son porte-monnaie, la vieille dame aux cheveux blancs cherche les quelques pièces qui correspondent à sa note et, surtout, à l’appoint. Le pourboire, il ne l’a pas mérité et puis n’a t-elle pas nettoyé sa table, cantonné les miettes, remis le couvercle sur le pot de lait, effacé les taches ? C’est comme cela tous les dimanches, il a l’habitude. Pendant qu’il a le dos tourné, elle se lève, contourne sa table et sort du bistrot dans le secret de l’anonymat des gens transparents. Comme elle a emporté son ombre avec elle, tout redevient brillant comme l’avènement du jour…

 

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06 mai 2017

Allez viens (Pascal)

 

Allez viens, on va aller repeindre ce ciel trop noir, on va rajouter des étoiles en couleur dans les coins les plus sombres. On va l’éclairer encore plus fort que le soleil qui est mort tout à l’heure en allant se jeter dans l’horizon et, s’il brille maintenant pour d’autres frontières, pour sécher d’autres larmes, nous, on va apprivoiser la grande Ourse. Regarde, elle a rentré ses griffes juste pour nous. Monte dans son chariot et partons visiter nos cieux… 

Allez viens. Soulève-toi… Regarde au loin, regarde demain… Allez, sous les étoiles, on ne craint rien, cherche-nous celle du Berger, peut-être devant ce troupeau d’éclairées ou bien, en rang, dans l’ordre de cette nébuleuse. Protégés par cette voûte, on est à l’abri de tout... Il peut bien pleuvoir des étoiles filantes pour notre feu d’artifice nocturne, on les comptera toutes et si on se trompe, on recommencera, encore et encore… 

Elles ne se lassent jamais de tracer des myriades argentées, ces affolées de vitesse, elles concourent entre elles, tu vois, c’est juste pour nous. Celle-là n’en finit plus sa course et se laisse admirer sans pudeur en éclaboussant le ciel de lumière magique, presque éternelle... Elle dessine le tableau noir de la nuit à la craie blanche et la poudre se fait poussière scintillante dans nos yeux éblouis. On dirait qu’elle se frotte à un nuage pour faire autant d’étincelles… Regarde, lève le nez, sèche tes yeux et tente encore de poser sur sa traîne sauvage quelques vœux impossibles. Cette nuit, tout est permis, comme les autres… 

Allez, regarde plus loin que ce qui danse dans ta cervelle humide. Admire ce qui se voit en vrai et puis, ces étoiles, on peut les toucher, on peut se les apprivoiser quelques instants. C’est sûr, elles sont là juste pour nous, et elles nous laissent le temps d’en faire nos plus beaux souvenirs pour chasser, pour écraser, pour tuer les autres. Mais non, elles ne dessinent pas son sourire ; c’est une illusion, cet assemblage, cet attelage n’est encore que dans ton imagination galopante. Elles ne sont qu’éparpillées sans ordre et brillent chacune à leur façon. Elles occupent le ciel et découpent la noirceur ambiante. La nuit s’endormirait sans le bruit de leurs lumières…

Chacune a son histoire, c’est ton Histoire. A tes vœux, rajoute aussi quelques prières. Ne demande rien, ne fais que remercier ces étoiles et ton cœur est la Pulsation du monde. Tu es toi-même Etoile dans cet Univers. Tu brilles à ta manière, d’une Lumière tout aussi belle… 

Allez viens, laisse tes frissons glisser sur ta peau, sans les commander… Le Bonheur est là, au-dessus de nos têtes, au-dessus des plus hautes branches, au-dessus des nuages… Regarde cette Etoile, c’est bien un astre pour se figer aussi fort dans nos yeux. Il s’incruste pour nous aveugler et pour se voir encore quand nos paupières se ferment. Regarde encore, même ce satellite se prend des airs de fugaces furtives et s’enfuit sans effort… 

Allez viens. Ne pense plus qu’à cette nuée silencieuse, mais si bruyante dans nos têtes avides, tellement pleines. Mais non, laisse le Passé mourir seul. Il devient si lourd qu’on ne peut plus avancer qu’en traînant sa misère. Lève les yeux même s’ils sont gonflés des pluies à venir. Les larmes n’arrosent que la terre et les étoiles se moquent bien des orages.  Allez, compte avec moi, sans penser à ses yeux qui brillent encore plus, sans penser à ses cheveux de feu qui brûlent sur ses épaules, sans penser à son visage de rêve, sans penser à rien… 

Ce soir, il neige des étoiles pour tapisser le ciel, juste pour nous. Et tant pis, si on a mal au cou de trop de curiosité lointaine. Regarde ces flocons immobiles et mesure l’importance de ton chagrin et tu verras que ces belles éphémères de la nuit seront toujours plus nombreuses que toutes tes idées noires. Je sais ton malheur mais ces lumineuses se portent toutes seules et elles se portent bien et brillent toujours aussi fort. Je peux compter les étoiles dans cette larme qui tarde à mourir au sol…  

Viens, on va s’inventer de nouvelles figures astrales, on fera un signe au zodiaque, on déshabillera Cassiopée, on mariera la constellation d’Orion avec celle d’Andromède, on donnera des noms aux étoiles les plus lointaines, on en découvrira d’autres, on croira nos vœux, de tout à l’heure, sur la bonne voie !... Viens, je connais des histoires, de météores qui se sont rencontrés sans heurt, de marins égarés à la recherche de leur bonne étoile et qui se sont retrouvés ! On va occuper la nuit blanche !... La nôtre doit bien exister !... Il ne faut plus chercher celle qui est le plus près, celle qui brille le plus, la moins farouche ou la plus sauvage, et même si l’Idéale n’existe pas, elle est là !... C’est sûr… 

L’est, perfide, s’allume, timide mais déterminé, encore…  Les Belles affaiblies se taisent, fondent et se dissipent ; elles s’éteignent, soufflées dans l’air frais du matin pressant. La brume naissante cache les plus têtues, les plus tenaces… Je cherche la toute dernière, sans doute, celle qui porte tous mes espoirs… c’est la plus lourde. Elle me clignote encore mes SOS, s’enfuit et disparaît de mes paupières embuées... Alors, la tête dans les étoiles endormies, les yeux dans le vague et l’âme en perdition, je marche sur mon ombre grandissante, pour attendre la nuit prochaine…

Ciel-étoilé

 

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29 avril 2017

Saltimbanque (Pascal)

 

Singe

Acrobate

Lutteur

Trapéziste

Illusionniste

Marionnettiste

Bouffon

Auguste

Nécromancien

Queue-rouge

Usurpateur

Equilibriste

 

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22 avril 2017

Morphine (Pascal)

 

Viens, viens, petite gouttelette !...  Accrochée au néant, tu parades à la lumière ! Tu ressembles à une perle de rosée ! Côté ombre, tu es translucide ! Côté soleil, tu es multicolore ! Je peux même voir toute la chambre dans ton reflet ! Mais à qui est cette tête de malade ? Alors, c’est le défilé des monstres, ici ?!...

Viens briller ! Viens éclairer ce néant excrémenteux ! Viens perturber l’agencement de mes aberrantes certitudes ! Délivre-moi du mal et des impressions hypocrites, pardonne-moi de t’offenser avec tant de gourmandise ! Allez, ne te fais pas prier ! Va vite rejoindre tes comparses dans le tube de la perfusion ! Allez ! Viens participer à l’avènement de mes lubies lancinantes ! A moi les espaces chimériques, les rêves cartésiens et les évasions oppressantes !...  

Princesse liquide, tu t’insinues, tu enfles, tu tremblotes, tu hésites ! Sur ton cahier de brouillon, c’est le grand saut vers une nouvelle page de mon histoire de pas de chance.
Allez, viens t’imprégner dans les méandres de mon corps ! Va distribuer tes messages utopiques dans mes veines malades ! Dépêche-toi ! Va courir mes restes de vie, d’abysses en escalades, de refrains imbéciles en mensongères salades, d’azur improbable en fourberies les plus viles ! Viens peindre l’agonie en champ de bataille, transforme mon sang en patinoire, mon cœur en pendule emballée, mon corps en pantin désarticulé ! Avec ton souffle chaud, avive les lambeaux de mon âme !
Distribue-moi des augures alléchants, des sentiments saisissants, des affiquets argentés ! Tue mes remords adipeux, ces contrefaçons de la réalité infidèle, ces mille atermoiements comédiens, ces piètres marivaudages sans Amour !
Viens transpirer dans mon cinéma ! Invente-moi des nouveaux talents et des expressives rodomontades de géant ! Viens badigeonner mes restes d’espérance aux tons enjoués d’une chambre d’enfant ! Viens bousculer mon coma ! Fais de mes tripes un canevas sans contrition et de mes sentiments, un vague désir de conservation ! Tue ma haine, astique mes sens, brûle mes soupirs, glace mes doigts, éteins mon mal, attise mon ignorance de sot, promets-moi monts et soleils, entretiens le fantasme du seul désir de vivre !
Eclaire mes yeux de tes ténèbres les plus ensorcelantes ; supprime l’Ennui amorphe, les sentiments sans envergure, les lendemains silencieux, les yeux trop bleus, les cheveux trop blonds, les sourires trop dentus… Fabrique-moi un paradis artificiel et hospitalier, sans personne dedans que mes vrais amis, sans couleur que le kaléidoscope  de mes élucubrations fantasques, sans parfum qu’un bord de rivière sauvage, sans caresse que celle du vent frisson après l’orage…

Dehors, au plus près de la fenêtre entrouverte, un mûrier platane étend largement ses moignons ; dans les noeuds de l’arbre, gargouilles fatalistes, il s’y perche une pléthore de primates prétentieux ! Tout en haut, c’est un gras gorille qui garde les autres garnements ; on dirait qu’il sait tout de cet arbre généalogique. Obsédé, il surveille le parc, le parking et les participants pressés, courant à la clinquante clinique ; les branches qui poussent tout autour sont ses dents, sa tignasse, sa crinière, ses armes de canopée. Un peu plus bas, c’est un couple de bonobos débonnaires qui bamboche à la même branche bleutée. Ils semblent soudés l’un à l’autre et rien ne pourrait les séparer, ni le vent, ni la pluie, ni mes grimaces entendues, dans le reflet de la fenêtre. Tout près, un chimpanzé chamarré me surveille en penchant la tête ; c’est un curieux, celui-là. Avec son œil rond et glauque, il suit mes faits et gestes ! Il est terrifiant. Tantôt singe, tantôt hydre, tantôt zombi, tantôt inquisiteur, les ombres du jour passant le maquillent au gré de mes accablantes fantaisies de morphinomane…

Les ventripotentes gouttes de pluie s’attachent aux branches ; si les premiers bourgeons de l’année se tendent vers le ciel, elles se pendent en regardant désespérément l’herbe du parc. Il y a des noires, des blanches, des crochues ! Sur les fils d’une gamme fantôme, on dirait des notes de musique alignées pour agrémenter une symphonie aussi pastorale que silencieuse. Elles font la course avec celles de ma perfusion ! Qui va gagner ? Toi ou toi ? En regardant obstinément le mur, en face de mon lit, je ne sais plus qui tombe le plus vite…  

Pas de télé, pas de livre, pas de musique, pas de visite, j’ai décidé de ne laisser nulle interférence oisive entre le mal qui me ronge et mes pensées fugitives. C’est un corps à corps, à corps perdu, entre le corps médical, la morphine et moi. Le drap de mon lit se gonfle sous la bourrasque de mes soupirs incessants. Et si je larguais les amarres, et si j’allais naviguer dans les vagues de mes tempêtes intérieures, et si je partais à la chasse au trésor ? Je ramènerais des arcs-en-ciel mirobolants, des étoiles aux filaments cristallins, des nuages de vent du Nord comme des oriflammes de beau temps !

Goutte à goutte, seconde après seconde, le liquide s’étire et se noie dans mon avant-bras ; j’ai soif, j’ai froid, j’ai faim et envie de vomir. Le jour et la nuit se déclinent en tristes couleurs opaques ; le bouillon de onze heures se touille avec des biscottes anémiées et l’infusion du goûter a des relents de racines de pissenlit. Les distances sont devenues des visions subjectives arc-boutées entre leurs ombres de départ et celles de l’arrivée.
Les chariots courant dans le couloir sont des trains à grande vitesse ; les express cahotent sur des aiguillages énervants et les moins rapides sont des omnibus s’arrêtant à chaque compartiment des chambres. A la dérive d’un destin planant, le temps se synchronise avec leurs toc toc incertains contre la porte d’entrée ; l’infirmière vient composter mon billet de fièvre, vérifier les tourments de mon cœur et renouveler ma poche… de morphine…

 

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18 mars 2017

Le Monbazillac (Pascal)


Tout a commencé du côté de Rouffignac-de-Sigoulès, en Dordogne. Comme chacun le sait, cette jolie commune se situe entre le Bergeracois et le Périgord pourpre. Elle est cernée, à l’ouest, par la rivière Gardonnette, juste après le lieu-dit Pissegasse et, à l’est, par le ruisseau de Fontindoule qui prend sa source au lieu-dit Tabardine, derrière le château de Bridoire. Au nord, s’étendent de vastes champs de vigne, tandis qu’au sud, par temps clair, on peut voir jusqu’à Marmande-le-Haut.

Au XIVe siècle, après quelques sièges et quelques pendaisons, c’est le seigneur Balintran de Zillac qui détrôna le seigneur de Flaugeac et qui prit sa place au château de Bridoire. Les terres alentour lui revinrent ainsi que tous les habitants des contrées sous sa coupe.    

Entre deux batailles, sans son armure de guerroyeur, il aimait se balader seul, le long du ruisseau de Fontindoule ; à l’abri des regards, il cueillait quelques fleurs, il les respirait longuement pendant des soupirs de poète énamouré. Dans l’immense sérénité de la Nature, il regardait les truites se précipiter sur les éphémères inconscients, les libellules posées sur les roseaux pensifs, les nuages boursouflés se réfléchissant dans l’onde et il brouillait leurs grimaces monstrueuses avec des ricochets adroits…

Madeleine la Queyrille, la fille aînée d’un vigneron, ne tarda pas à tomber sous le charme de ce fier chevalier à la côte de maille si friable. Elle s’arrangeait toujours pour se retrouver dans le champ de promenade du jeune seigneur. Avec des sifflements de merlette, des chansons de mésange et des refrains de fauvette, elle sut l’apprivoiser. Chenu comme un cep de vigne, bon comme le vin, parfumé telle une grappe tiède, le teint liquoreux, il ne tarda pas à tomber dans la hotte de la belle vendangeuse ; sous les petits pieds de son pressoir, bien vite, il lui avoua tous ses arômes…

Dans l’intimité de la cave, entre « sarments » d’Amour, ils trinquaient à bouche que veux-tu ! Aux degrés de son ivresse, elle l’appelait Bazillac, la contraction de Balintran et de Zillac, et quand elle gueulait tout son plaisir, on entendait des « Vas-y, mon Bazillac !... Vas-y, mon Bazillac !... » des « Essore-moi la grappe, mon chevalier téton !... » des « Ma vigne est crépue !... Refends-moi de ton cep, mon « pieu » viti-cul-buteur !... » ou encore des « Remplis ma dame-jeanne ; que tes efforts ne soient pas « vin !... ». Le Monbazillac, l’heureux susnommé en question, en pleine ascension de son orgasme, prononçait des « Millo-dioùs* !... » nerveux, en tentant de ne pas déjanter dans les virages…

On entendait tout ça, des meurtrières aux échauguettes, des chemins de ronde au donjon, et jusqu’aux oubliettes ! C’était soûlant, tout ce bonheur des corps, sans un seul pépin ! Les délaissés des culs de basses-fosses faisaient la grève de la soif !... Les tonneliers avaient des chansons de matelassiers !... Ses musiciens ne jouaient plus que du branle !... Cépage, non… ses pages avaient tous les yeux cernés !... On bouchait même les oreilles des enfants pour ne pas les corrompre avec leurs cris de Sauvignon !...  

A force d’entendre ses exploits de galanterie, en clins d’yeux connaisseurs, ses vieux vendangeurs, ceux qui avaient de la bouteille, appelèrent la future récolte, toutes les suivantes, et jusqu’à nos jours, le vin de sa treille : le Monbazillac. Inutile de vous dire qu’on n’en fit pas du vin de messe…


Millo-dioùs : Mille Dieux en Occitan. Ne pas confondre avec mildiou (Plasmopara Viticola), maladie de la vigne…  

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11 mars 2017

La corrida des corps (Pascal)

 
C’était pendant le mariage de ma fille. Même avec ces chaussures toutes neuves, ce mal de pieds, tout aussi récent, cette douleur de dos récurrent et ma timidité ordinaire de quidam transparent, on m’avait ordonné, prié, sollicité, bousculé, poussé, tiré, supplié, entraîné, jusqu’à la piste de danse.
Je n’ai jamais franchement apprécié la danse, ces signes extérieurs de « ravissement », cette joie en mouvement, cette débauche d’énergie rythmée à quatre temps. Moi, dans la mascarade générale, je me complais dans l’anonymat, dans la colle de l’affiche, dans le secret du courant d’air.

Mes amis, c’est à ce moment, pendant les mariages et les guet-apens, qu’il faut avoir un petit coup dans les carreaux. Désinhibé, on se fout du ridicule, des autres, de ce qu’ils disent et de ce qu’ils pensent. Mieux, on les emmerde ! Ce petit moment de gloire, volé à la postérité, devient un souvenir épique, une référence absolue, pour les mariages suivants. On dira : « Tu te souviens ?... J’ai fait danser ton père !... » comme si c’était un succès planétaire !
Forcément, les quelques miroirs et glaces rencontrés dans la salle du mariage ne peuvent assurément pas réfléchir le guignol désarticulé qui bouscule les rideaux, qui harangue les cavalières alentour et qui, dans la volupté violente de la cacophonie ambiante, se lance à corps perdu dans une syncopée de kaléidoscope emballé et dans des trémoussements d’électrisé sans secours. Pour le souvenir et la légende, il ne restera que les photos pour certifier le pitoyable clown burlesque, figé au milieu de toutes ses gesticulations débiles…

Manifestement, dans tout ce tintamarre, trop sobre, j’étais balourd, stupide, désorienté, inutile, bien loin de quelques talents de noceur halluciné. Après le sirtaki, la lambada, le kazatchok, la danse du canard, la farandole, après le tango, la tarentelle, la polka, la carmagnole, la gavotte, j’en avais plein les godasses. Heureusement, entre deux pavanes, j’allais à mon verre et, miracle, il était toujours plein ! Malheureusement, il y a des jours insipides où l’alcool ne délivre pas ses fantaisies. Alors, je décidai de reprendre ma place d’admirateur. Hypocrite, j’applaudirais à la cadence, je rirais aux facéties des uns et des autres, j’acquiescerais à tous les lieux communs des matassins…  

Ils étaient beaux, les mariés ; sur n’importe quelle musique de l’orchestre, ils guinchaient ; bien ou mal, dans l’allure ou à contretemps, en riant et en chantant, c’était égal puisqu’ils étaient les roi et reine de la fête. Elle tenait sa robe comme pour préserver les froufrous blancs du carrelage piétiné ; il tenait sa main comme s’il avait peur qu’elle s’envole.
Les parents du marié suivaient ostensiblement les allures ; en démonstration, ils mettaient en pratique leurs heures d’entraînement à l’apprentissage des danses de salon. Par moments, c’était eux, le spectacle. Ils volaient même la vedette aux novis avec leurs simagrées d’entrechats. Tout y était : la gestuelle, le sourire, l’amplitude, la chorégraphie, la technique, la collusion. C’était beau sans être extraordinaire, tiède sans être brûlant, intéressant sans être passionnant. Je crois qu’il manquait la grâce, la fluidité, le plaisir, ce petit rien qui fait tout. L’attroupement autour d’eux, c’était les aficionados les plus exaltés ou la famille la plus proche, ceux venus de loin et invités aux agapes…  

Il y avait les autres, aussi ; ceux dans les starting-blocks du grand départ vers la notoriété dansante. Ha, ils me font rire, ces pseudo-danseurs du dimanche ; interpellés, juste ce qu’il faut pour les désamarrer de leur table, fiers comme des matamores d’arène, ils se lèvent en rentrant le ventre, en jetant leur serviette et en bousculant leur chaise. Alors, conquérants jusqu’à l’âme, ils s’élancent vers la piste de danse, ils l’envisagent, ils l’encerclent, et ils se consomment avec les quelques Consuelo de service, tout heureuses de laisser choir leur éventail en échange de ces dignes faiseurs de vent…  
Avec l’adversaire du moment, ils s’attellent du regard, ils se donnent la main, ils prennent une hanche, un coude, une épaule (parfois un râteau) ; ils se serrent, ils se frottent, ils s’emmêlent, ils s’abîment ; mine de rien, ils tâtent les formes de la ballerine, ils subodorent les effluves de sa transpiration, de son parfum, de son haleine ; ils s’étreignent, ils se croient sensuels. C’est l’irrésistible tournis, la corrida des corps, la danse du ventre, la ronde éternelle. Aidées par la force centrifuge compère, les bras, les sourires, les robes, s’écartent. Les coiffures voltigent, les chignons se désamarrent, les chaussures s’entrelacent, on se marche sur les pieds, on se « danse de Saint Guy » mais on y prend goût. Brutalement, ils font l’amour en public et en refrain, et c’est souvent le plus merveilleux souvenir de leur futur avenir…

La nuit s’était bien avancée ; les gosses dormaient dans les bras de leur mère, les jeunes reprenaient leur souffle en tirant sur des mégots rougeoyants, les vieux se racontaient des exploits incertains en lichant leurs verres à moitié pleins. A la faveur de l’éclairage tamisé, je l’avais repérée ; l’aura trouble qui planait autour d’elle rajoutait encore à ma curiosité d’explorateur nocturne. De quel arbre généalogique descendait-elle ?... Etait-ce une copine, une cousine, une nièce, une tante, une amie de la famille adverse ?... Sous les feux de la rampe, tantôt amarante, tantôt turquoise, tantôt émeraude, elle semblait s’être matérialisée sur la piste de danse ; telle une nymphe solitaire, admirant sa plus belle toilette dans le miroir bleuté, elle ondoyait lascivement aux sentiments de la musique envoûtante ; seule sa flûte de champagne accompagnait ses simagrées remuantes. Il me fallait un slow pour l’entreprendre mais ce n’était que cha-cha-cha frénétique, zumba torride, troïka endiablée ! Fallait-il que je soudoie l’orchestre pour avoir la faveur d’un blues ?!... Enfin, à l’aube, quelques couples s’étaient enroulés le corps à la faveur de slows langoureux. Aller tenter un : « Vous dansez ?... », avec cette naïade, même multicolore, c’était au-dessus de mes forces ; j’étais crevé, j’avais mal à la tête et trop d’ampoules aux pieds… pour gambiller…

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04 mars 2017

Le Kangourou Magazine (Pascal)

 

Sur une terrasse ensoleillée, pour parfaire le sujet de la semaine, je tournais fébrilement les pages d’un « Kangourou Magazine » quand je tombais sur cet article qui, franchement, semblait bien étrange, au milieu de ma lecture. Curieux, je l’ai lu, comme tout ce qui me passe devant les yeux…

« Quand le débat s’élève, qu’il soit métaphysique, irrationnel ou passionnel, il est une pléthore d’individus qui confèrent à d’autres le bon soin de leurs explications savantes ; ils ont délégué à plus spécialistes qu’eux, sur nombre de grandes questions. Alors, hautains, sûrs d’eux, ils les citent comme les preuves irréfutables de leur savoir. Qu’elles soient de politique, d’économie, d’idéologie, de loi, de religion, etc, ils ne doutent jamais, ils ont leurs références pour tout ; ils ne sont pas pris au dépourvu, il suffit qu’ils ouvrent le tiroir adéquat dans leur mémoire au moment opportun. Alors, d’un bon mot, d’une fière maxime, d’une grande tirade, ils évoquent superbement celui-ci ou celui-là, tel livre ou tel axiome, telle date ou telle occurrence. Indélicats et grands narrateurs, ils coupent la conversation, ils l’orientent sans lui donner d’ampleur et d’intérêt, ils couronnent avec leurs ornements, ils nous servent leur réchauffé comme l’évidence indiscutable du moment, et la conversation cesse en général avec leur point final car leurs conclusions exhaustives  sont sans appel.

Cartésiens par devoir, opportunistes par insolence, ils ont des idées arrêtées sur tout mais elles ne leur appartiennent pas ; c’est cela la vraie Ignorance. Puisqu’ils leur ont mandaté leurs considérations, ils ont adopté les synthèses des autres. De fait, ils vivent par procuration ; leurs dénotations sont butées, leurs exposés sont périmés, leurs affirmations sont centenaires, voire plus.
On peut faire une carrière avec ce genre d’inconnaissance. Illusionnistes, professionnels de la supercherie, camelots hypocrites, du politicien à l’écrivaillon, du journaliste à l’ambassadeur, ils gravitent dans toutes les sphères, ces cosmonautes acrobates ; ils se servent de l’intelligence des autres pour faire croire à la leur ; tout le monde en connaît. Souvent forts en gueule, leur maigre expérience fait jurisprudence devant les autres ; rajoutez-leur du parti pris, des préjugés, des a priori, vous obtiendrez un personnage fat, indélicat, blessant, inadapté, etc.

Malheureusement, ces gens sont sans imagination ; ils sont instruits par tout ce qu’ils ont lu mais ils n’ont gardé que les phrases « phares », qu’ils citent encore et toujours, à hauteur de leur compréhension intéressée. Protégés par ce Savoir d’en haut, jamais ils ne se remettent en cause. Dans le brouet de leur esprit, au fer de lance de leur vie, ils ont leurs intimes convictions, leurs certitudes immuables, leurs argumentations infaillibles. Ils sont un peu équilibristes ; tout leur édifice repose sur ces fondations que le temps érode naturellement avec d’autres événements qui contredisent les précédents et ainsi de suite.
S’ils s’instruisent encore, ils ne lisent que les livres qu’ils comprennent ; ils ont leurs auteurs préférés, leurs sujets de prédilection, pour ne pas se remettre en question et, surtout, ne pas s’apercevoir de leurs lacunes abyssales.
Durant toute leur existence, devant un imprévu de discussion, ils ouvrent machinalement leurs petits tiroirs secrets ; c’est facile, c’est rassurant, c’est sans nulle problématique. Tribuns, devant les yeux des autres, ils agitent leurs marionnettes et le tour est joué.

L’instruction, c’est apprendre et savoir, mais le Savoir n’est pas de citer untel ou untel, de déclamer tel théorème, tel vers ou telle vérité facile, c’est s’élever en élevant les autres dans la compréhension, l’humilité et la générosité.
L’intelligence, c’est effectuer quand on ne sait pas, c’est créer, c’est chercher, c’est apprivoiser la fascination de l’Inconnu. C’est cette faculté d’adaptation, ce pouvoir de disposer de son libre arbitre qui fait de nous des hommes libres et non des aliénés aux préceptes usagés comme seule gouvernance.

Puisque le monde est ainsi fait, nos mœurs sont anciennes, on battit sur de l’ancien et on vit de l’instruction des livres anciens. Conditionnés jusqu’à l’âme, pétris d’acquis, ne vous sentez-vous pas à l’étroit, parfois ? Iconoclastes de ce Passé, nous devrions  constamment nous remettre en cause, affiner nos certitudes avec tempérance, limer la rigidité cartésienne avec des outils de tolérance, ôter son armure de préjugés, jeter aux orties le vénérable et renaître humain. On ne peut pas s’accrocher à des vérités figées dans le temps alors que nous vivons dans le maelstrom bouillonnant de notre planète. C’est notre faculté d’adaptation qui nous pousse en avant. L’Histoire s’écrit au présent ; celle d’hier n’a plus cours, celle de demain est tellement illusoire. Nous sommes tous les apprentis du matin naissant.

Un jour, à force de citer les autres, ces gens, somme toute transparents, sont totalement hors de propos, leurs réflexions sont obsolètes, leurs justifications sont vieillottes. Sur leurs antiques piédestaux, empêtrés dans des toiles d’araignées, ils s’effritent, ils implosent lentement, ils radotent, ils se rabougrissent, ils dégénèrent. Un autre jour, sans bruit, ils s’écrasent sur leurs fondements, ces mille petits tiroirs creux, dans la poussière de l’Ancien… »

Honnêtement, je n’ai pas tout compris. Instruction, politique, intelligence, savoir, histoire, tout se bousculait dans ma petite tête ! Que faisait donc cet article sibyllin au milieu de mes macropodidés ? Je laisse à d’autres le soin de le distiller. Vite, j’ai tourné la page ! L’Australie, les aborigènes, Sydney, les Montagnes Bleues, l’Outback, la Grande barrière de corail, c’est le vrai leitmotiv de la semaine, chez nos amis Impromptus ! Je ne devais m’intéresser qu’à l’emblématique kangourou, à ses mœurs, son habitat, sa façon de se reproduire ! Pour moi, c’était dans la poche ! Le slip Kangourou ? Je laisse au joyeux drille de service le soin de sauter d’Eliane en Eliane…

Vous savez quoi ? J’ai tout rangé dans le petit tiroir, celui des choses irrationnelles ; je trouverais bien quelques mots à balancer à mon auditoire si jamais, fortuitement, le sujet viendrait à sourdre dans le milieu de mes connaissances. J’étais sûr de faire mon petit effet d’omniscient et tant pis s’il me fallait, un jour, m’écrouler sous tout ce savoir démodé.
Nonobstant cette remarque intime, il me restait « l’apprentissage du matin naissant » comme un nouveau lever de soleil rassurant, un de ces matins lumineux où tout reste à vivre… dans la démesure scintillante des Sensations…

 

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25 février 2017

Au nom du Père (Pascal)

 

Je t’ai cherché ; si tu savais comme je t’ai cherché…

Tout gamin, déjà, dans le confessionnal, il fallait que je t’avoue des péchés ! Mais à huit ans, on n’a pas de péchés ! Le cérémonieux de service, caché derrière ses petits trous, il voulait que j’avoue des fautes que je n’avais même pas commises ! Alors, pour m’extraire de son inextricable piège, j’y allais de quelques bonbons de gourmandise, de quelques mensonges sans envergure, de quelques gros mots innocents que j’avais lancés dans la cour de récréation. Si, à la surveillance de mes parents, j’étais un enfant ordinaire, rien ne pouvait échapper à ton regard !  Je devais subir ta justice ! J’étais un jeune délinquant, une brebis égarée de la Route ! J’étais puni ! J’étais sale avec toutes mes mauvaises actions ! Il fallait laver ces péchés ! Pour me sauver, il m’envoyait réciter des Pater et des Ave devant l’autel de son église ! Et ce Jésus cloué sur sa croix, avec toute sa Misère sur sa figure, est-ce que j’en étais responsable ? Et ces épines acérées qui le ceignaient de la couronne du roi des juifs, est-ce moi qui le faisais souffrir ?...   

Pour nous attirer tes bons offices, dans les chambres, on avait un crucifix au-dessus de nos lits ; chaque année, on y coinçait religieusement du buis béni. M’man avait son chapelet, son évangéliaire, son foulard de résipiscence ; pour égayer son éternité et préparer la nôtre, fervente par contumace, elle nous envoyait à ta messe du dimanche…

Ha, des églises, des cathédrales, des basiliques, des collégiales, des couvents, des calvaires, je peux dire que j’en ai visité ; j’en ai pratiqué, des chemins de repentance ; de génuflexions en signes de croix, de prosternations en Magnificat, le matin, le soir, la nuit, l’après-midi, j’allais à ta rencontre et tu ne venais jamais. J’avais besoin de ta présence, d’un détail qui justifierait ton authenticité, d’un bout d’auréole incandescente, d’un simple sourire de vitrail, d’un ordre divin pour motiver ma présence terrestre !...  

On me criait : « Où court-il, ce jobastre* ?!... » « Que cherche t-il, le visage caché dans ses mains ?!... » « L’illuminé ! Du Ciel, n’attends que la pluie !... » « Tes pèlerinages, c’est de la poudre aux yeux, un délit de paysage, une fuite en avant !... » « N’accrois pas ton Savoir !... » « Rejoins le camp des agnostiques, des mécréants et des hérétiques !... » « La religion, c’est l’opium du peuple !... »

Ha, j’en ai lu, des livres savants, j’en ai récité, des versets ; j’en ai allumé, des cierges ; j’en ai vu danser, des flammes ; j’en ai vu briller, des étincelles. Les cantiques, les psaumes, les Alléluia, les Hosanna, les Bibles, les images pieuses, je savais tous les pièges pour te capturer ! Les courants d’air froids, la poussière vertébrée, la lumière tamisée des vitraux, les ombres des Saints se baladant de banc en banc, la psyché du bénitier, la musique de l’orgue, c’était tes seules réponses...

Est-ce qu’une église remplie de bons fidèles a plus de chance de te voir rappliquer ? Est-ce qu’à l’Elévation, tu descends nous voir ? Est-ce que le bruit de la quête dans la corbeille t’anime ? Pourquoi les riches ne croient pas en toi alors que les pauvres te prient tous les jours ? Et ces riches, quand ils étaient pauvres, ils te priaient ? Pourquoi, tout le temps, on te réclame des miracles impossibles ? Pourquoi on te blâme comme si c’était toi qui conduisais ce maudit bus, celui qui s’est foutu dans le ravin avec cinquante gamins enfermés à l’intérieur ? Pourquoi on bénit les armes et les canons, les voitures et les camions ? Je me suis marié dans ton église, j’ai baptisé mes enfants dans ton église, on a enterré ma mère en passant par ton église ! Ton paradis et tes Verts Pâturages ne sont qu’un triste champ rempli de croix ?... Je voulais mourir pour avoir les solutions à tous ces questionnements !...

La Nature, les petits oiseaux, les arcs-en-ciel, les fleuves et les ruisseaux, c’était dans la panoplie de ta chasse au trésor mais je ne te voyais pas dans tous ces décors. Je t’ai cherché dans les yeux d’une femme ; il y était question d’Amour, bien sûr, mais ce n’était pas celui que j‘espérais. Je suis parti sous d’autres Cieux ! Je t’ai cherché dans la fumée des bouges, dans l’alcool des mauvaises bouteilles, dans la luxure et la fange ; j’ai menti, j’ai douté, j’ai blasphémé, j’ai juré, je voulais attirer ta Colère Divine pour que tu te montres ! Naïf, je me suis compromis avec des divinités sans relief et des démons sans avenir ! Je voulais ta pluie providentielle, tes éclairs célestes, ton tonnerre salutaire ! Portant inlassablement ma croix si lourde, j’avais l’impression tenace d’être ce triste Jésus d’église en train d’implorer le Ciel, avec mes yeux de pauvre chien battu…

J’arrive au bout. L’ouest est sans concession ; autour de moi, les ombres s’allongent avec des hypocrites révérences de bienvenue. Les guirlandes de ses couchers de soleil n’ont plus les brûlures d’antan et, la nuit, les étoiles brillantes n’ont plus les mêmes figures astrales. Tellement emporté par les devoirs de l’existence, tellement ébloui par les miroirs de l’ambition, tellement égoïste et présomptueux, j’ai failli ne jamais te rencontrer.

De recoupements en épreuves, d’avarice en générosité, d’apathie en exaltation, d’ambition en humilité, petit à petit, tu t’es découvert. Depuis le début, tu cheminais à mes côtés ! Tu étais mon sauf-conduit, mon ombre bienfaitrice, le parrain de mes bonnes actions, le guide spirituel de ma moralité. Pendant l’éternité de cette Quête intense, j’ai appris que les battements de mon cœur étaient les battements de mon âme. Tu n’étais pas dehors ; niché en mon sein, tu étais la Fièvre de mon Energie, le Ministre de mon empathie, la Vérité du Hasard, Le Rédempteur, le vrai miroir de ma conscience !
Quand je pleure, c’est de l’extrait de Bonheur qui coule sur mes joues ; ces larmes lavent mes péchés ! Quand je ris, il me semble que les portes du Paradis claquent en échos accompagnateurs ; ces rires sont des pièces d’or lancées contre l’Adversité !

Aujourd’hui, si on me disait que tu n’existes pas, ce serait comme si je n’existais pas. Ce serait comme si on me disait que le ciel n’est pas bleu, que les oiseaux ne volent pas, que la mer est sans un poisson, que les forêts sont sans arbre, que ma mère n’est pas ma mère. Plus je vieillis, plus tu prends toute la place ! Est-ce la Sagesse ?... Je t’ai cherché, je t’ai trouvé. J’ai ce leitmotiv qui danse dans ma tête : « Aimons-nous les uns les autres. » Si l’or fait briller les yeux, l’Amour illumine le cœur…

 

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