02 novembre 2019

Alfa Bravo (Pascal)


En fouillant dans mon coffre de Marine, je viens de retrouver mon petit vade-mecum, mon pense-bête, le précieux guide que tout bon navigateur devrait connaître sur le bout de sa mâture. J’en ai fait une photocopie que vous trouverez au bas de cette aventure. Ces quelques fanions en couleur me rappellent l’histoire d’Alphonse ; je vous la conte, ici, entre souvenirs et pavillons…

Par un inextricable cheminement d’incorporation, d’école, d’examen, d’engagement, de remplacement, d’affectation, digne d’aventures rocambolesques, Alphonse Rubicon  s’était retrouvé timonier sur mon rafiot.
Rustique et râblé, dur au mal, pendant son quart à la passerelle, il ne baissait jamais la tête quand une vague venait percuter le brise-lame ! Lui, les embruns glacés, les pétillements incessants, les nuages vaporeux et les sirènes liquides, c’était un peu comme le feu d’artifice de l’océan qu’il admirait sans répit.
Les mains dans les poches, la clope mouillée au bec, cela lui plaisait de braver la tempête en la toisant du haut de ses vingt ans. Le mal de mer ?... Que nenni ! D’un pied sur l’autre, il dansait sur les roulis !... Le tangage ?... Il s’en amusait comme un gamin sur un manège en plein brassage !...  

D’où était-il, au fait ?... Il venait d’un coin si paumé de France qu’il devait, pour situer son bled, nommer le chef-lieu de son département, et encore ! Même le susdit chef-lieu, on avait du mal à le localiser sur une carte ! Aussi, dans le poste, pour ne pas le décevoir, on hochait la tête comme si on connaissait l’endroit mais on n’en avait aucune idée !
Comme il en parlait, parfois, c’était le genre de patelin bien reculé, bien bouseux, bien perdu, où l’on comptait au kilomètre-carré plus d’animaux que d’humains ; un de ces endroits isolés où l’hiver dure six mois et où l’été met six mois à s’en remettre !
C’était un climat pour bottes, parapluie et dépression ! Un climat où l’on compte les jours de soleil, dans l’année, sur les doigts d’une main ! Naturellement, quand il se taisait, on entendait tomber la pluie sur le triste paysage qu’il nous avait brossé…
Entre nous, quitter son bled pourri pour se retrouver dans les tempêtes de l’Atlantique, il n’avait pas beaucoup gagné au change, l’ami Alphonse. Comme tous les gens de la terre, il n’était pas tellement bavard ; sa salive devait avoir un coût ; ses mots étaient utiles et il ne les répétait pas. Avec son accent de terroir, on avait du mal à le comprendre ; aussi, de tous les langages, il préférait celui de ses pavillons…

Les filles dénudées, l’alcool coulant à flot, la dépravation à chaque réverbère, la première fois qu’il s’est baladé dans la rue de Siam, (Brest) il avait les yeux ronds comme des soucoupes, tant il découvrait ce que son imagination la plus débridée n’avait même pas approché !... La deuxième fois, il avait dégoté sa greluche, cet imbécile !...
On ne le reconnaissait plus, notre Alfa Bravo !... Il s’était amouraché de cette fille, cette Sonia, au point qu’il s’était mis dans la tête de la présenter à sa famille !...

« Alphonse, les fleurs de la nuit, ça ne supporte pas la lumière !... », « Entre rumeurs salaces et courants d’air froids, elles ne poussent qu’au coin des réverbères !... », « Celle-là, comme les autres, pendant que tu joues son garde du corps, elle te pique ton fric, elle t’essore !... », « Parce qu’une fois, elle t’a amené dans sa piaule, ça y est, tu crois que tu as décroché la timbale !... », « Tu n’es pas de taille !... Avec ses larmes de crocodile et son rimmel de Prisunic, elle va te foutre sur la paille !... », « Ta Sonia de bazar, ce n’est pas son vrai prénom !... ».

Notre Tango Charly, on pouvait bien tout tenter pour le dissuader de cette bêtise monumentale, il ne voulait rien savoir. En souriant niaisement, il balayait toutes nos semonces comme si elles ne pouvaient pas l’atteindre ; en échange, il parlait fiançailles, épousailles…

Est-ce qu’au moins, il lui avait expliqué sa cambrousse, la pluie traversière, les chemins de boue et les paysages sans lumière ?... Et puis, c’était autre chose qu’une tempête océane, qu’il allait affronter sur le pas de la porte de la maison familiale !...
Ses parents, debout dans la salle de séjour, quand ils allaient découvrir cette pétasse à la poitrine débordante, aux bas résilles et aux talons pointus, aiguisés comme des rapières, comment prendraient-ils la chose ?... Au plus vite, ils enverraient les plus petits dans la ferme d’à côté !... Tout affolée, avant de mourir de chagrin, sa pauvre mère irait retourner tous les crucifix de la maison pour que son Jésus ne voie pas cette ignominie !... Mais le lait de toutes les vaches allait tourner !... Il y serait question de roulure, de traînée, de pute et de salope !... Son père choperait une apoplexie telle, qu’il ne s’en remettrait pas !...

« Quoi ?... Comment ?... Tu l’as mise enceinte ?... », « T’es sûr qu’il est de toi ?... », « Ben, mon colon, t’es pas dans la merde !... ». « Et tu vas l’appeler comment, Papa, Roméo ?... ».

Un soir de sortie, avec Alphonse le timonier, le futur père de famille, j’eus l’occasion de l’approcher et de me faire ma petite idée. Il était tellement fier de me la présenter ; j’étais, comment dire, comme la répétition de ce qui se passerait chez lui…

Elle savait y faire, la Juliet, pour le rouler dans la farine, notre Echo Foxtrot ! Elle avait même pris son accent de paysan de la France profonde ! Pourtant, ces deux-là, on aurait dit qu’ils se connaissaient depuis toujours !... Parfois, ils se parlaient en patois de pluie et je ne comprenais rien à tout leur charabia !... Sonia, c’était son nom de bataille, celui de la ville et de ses excès ; Léontine, c’est son prénom de l’église et du baptême. Échouée à Brest, entre malfaisants et barbeaux de ruelles, elle pointait au plus vieux métier du monde. Comment allaient-ils appeler leur futur petit Zulu ?... Mike ou Oscar, à coup sûr…
D’où venait-elle ?... Certainement du fin fond de la France, d’un département perdu que même en citant sa plus grande ville, on ne se sent pas plus éclairé, d’un endroit tel qu’on a envie de se pendre, à vingt ans, pour ne pas mourir dans la désolation de ce trou du cul du monde... Et ces deux êtres perdus, s’ils étaient du même bled, de la même école, de la même flaque d’eau, celle qui fait des éclaboussures de rires qui résonnent toute une vie…

C’était la fin de l’après-midi ; après les douze heures de train, les deux heures de bus, la demi-heure de marche, Alphonse, dans sa belle tenue de mataf et Léontine, sans fard, sans chichi et sans tralala, cachée sous un imperméable couleur champêtre, prirent le chemin qui mène à la ferme familiale ; on entendait meugler les vaches à l’étable, une petite fumée s’échappait de la cheminée. Là-bas, inquiets et droits dans leurs habits du dimanche, ses vieux parents attendaient sur le pas de la porte…   

Pavillons

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26 octobre 2019

Utopie (Pascal)


Elle n’était pas là ; elle a changé de Service, il y a quelques mois.

Je m’en doutais ; quand je suis rentré dans le bâtiment, animal aux abois, les sens aux aguets, je n’ai pas flairé son odeur, ni aperçu son aura tremblante promenant dans les couloirs. À la place, il y avait une espèce de vide, un vide incommensurable plus profond que les abysses les plus insondables ; le soleil était sans chaleur, les ombres étaient maussades, l’air était vicié et rempli d’effluves que je ne cherchais pas à traduire. C’était l’uniformité pesante d’un bête bâtiment, des fenêtres aux ternes éblouissements, des étages et des escaliers gravis à l’allant désabusé, une ruche ouvrière sans le miel de mon abeille… adorée…

Vouloir me faire aimer par qui ne m’aimera jamais, quelle gageure ; c’était une utopie, un rêve de jouvenceau, une fantasmagorie d’imbécile, une inconscience de jobastre, oui !... J’ai laissé plus de dix ans de ma vie se heurter contre le rocher de son indifférence, et je ne m’en veux même pas d’en souffrir encore les éclaboussures brûlantes. C’était plus de dix ans d’espérance à voyager en solitaire, à grimper sur les étoiles filantes, à ruminer des incantations, à inventer des prières, à soudoyer mes indics, à mentir à mes amis…

En retard d’une bataille, tel le commun des mortels, je n’ai pas su allumer en elle une étincelle de curiosité ; je n’ai pas su saisir son mouchoir, je ne serai jamais son héros ; je souffre au quotidien de n’avoir pas trouvé la clé de son cœur. Elle est le plus cuisant échec de ma vie, et elle m’a tordu le cœur pour qu’il ne serve plus jamais à personne.
Quand je la pense, je visite mes souvenirs les plus entreprenants, les plus pathétiques ; si elle tournait la tête, c’était par sympathie ; si ses bises du matin touchaient le coin de mes lèvres, c’était pour s’amuser ; si elle me regardait à la dérobée, c’était pour mettre du bleu infini à chacun de mes gestes. D’un élan de chevelure trop blonde, elle effaçait toutes mes illusions au tableau de sa fausse ingénuité ; d’un sourire sans traduction, elle me punissait du mal qui me hantait ; d’un autre de ses rires moqueurs, j’admettais toute sa cruauté.
Quand elle me soufflait sa fumée dans la figure, j’entrais dans les nimbes de ses soupirs et, innocent escaladeur, je voulais remonter jusqu’à sa bouche. Quand, d’un revers de lassitude, elle retournait dans son bureau, le monde s’écroulait autour de moi comme si plus rien n’existait, comme si plus rien n’avait de valeur…

On me disait, on me criait, on me sermonnait : « Elle n’est pas pour toi !... », « Elle est ton démon de la cinquantaine !... », « Oublie-la, elle ne te veut que du mal !... », « C’est une chimère !... Un cauchemar !... Une calamité trop moderne pour ton cœur de dentelle !... ».

Je m’en foutais ; en courant, j’allais brûler mes ailes contre tous ses pièges. Impératrice de mes sens, meneuse de mon esprit, bourreau de mon cœur, détentrice de mon âme, au pilori de ses fantaisies de jouvencelle, combien de fois m’a-t-elle occis ?... Combien de fois m’a-t-elle carbonisé, coupé la tête, démembré, fusillé, réduit en miettes ?... Encore aujourd’hui, Princesse vaudou, quand elle s’ennuie, quand elle s’invite dans mes rêves, barbare et glaciale, elle me pique avec ses aiguilles les plus pointues ; à son gré, elle me noie, m’électrocute, m’enlise, m’inocule ses infections les plus insupportables. Maladie venimeuse, son désintérêt a lentement empoisonné ma fougue, refroidi ma fièvre, éteint mon imagination de pauvre Montaigu ; dans le vide, combien de fois ai-je basculé de son balcon…

Je l’aimais, ici-bas, Dieu m’en est témoin, comme je l’aimais ; j’étais plus fort que les autres ; j’étais capable de renverser les montagnes, d’ouvrir les mers, de décrocher la lune. Hélas, toutes mes prétentions n’ont pas impressionné ma dame de cœur.
Je suis condamné à la temporalité assassine et lancinante, celle de compter les heures, les jours, les mois, les années sans plus jamais l’approcher. La barre était trop haute ; qui étais-je pour espérer ce qui ne sera jamais ?... Pour elle, j’étais l’incongru, le manant, le fou qu’elle toisait en mesurant l’inimportance !
Pourtant, j’avais tant à lui proposer, tant à lui donner ; main dans la main, on aurait dansé sur l’arc-en-ciel, sur Pégase, on aurait visité l’univers ; parce qu’elle aime la brillance, j’aurais mis à ses pieds tout l’or des mines du roi Salomon. Parfois, dans un regain de fierté, j’aimerais n’avoir jamais existé pour n’avoir pas campé à ses pieds. Parfois, je voudrais tout recommencer pareil, jusqu’à la dernière virgule, jusqu’au dernier soupir, jusqu’à la déconvenue sidérale. Je veux le croire ; vaille que vaille, envers et contre tout, je dois le croire : mon cœur s’est enfin désamorcé du sang qui bouillait pour elle.

Ses prises de responsabilité au sein de la Grande Entreprise l’ont poussée à se désactiver des réseaux sociaux. De fait, je ne sais plus rien d’elle ; était-elle seulement réelle ou bien n’était-elle que le prolongement de mes dérives d’argonaute, celui prenant ses désirs pour des réalités ? N’était-elle qu’un caprice que j’avais élevé au rang de muse ? Mes questionnements sont flous et aucune de mes réponses ne m’arrange. .

À l’automne de ma vie, c’est ma seule conclusion : le plus bel Amour, le véritable, je ne parle pas de celui qui fait des gosses, des crédits, et qui attend les dernières maladies, c’est celui qui n’aboutit jamais ; c’est celui qu’on décore avec ses illusions les plus merveilleuses ; mieux : à force de l’user, il faut fuir ce bonheur de peur qu’il ne se sauve, qu’il vous crache un jour tout son mépris à la figure. L’Amour, comme la petite souris, les lutins, le petit Jésus sur sa croix, le père Noël, la loterie, c’est du vent, de la poudre aux yeux, de la prestidigitation de pauvre humain pendant l’éternuement de sa vie.

Elle n’était pas là ; elle a changé de Service, il y a quelques mois…

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19 octobre 2019

Troubadour (Pascal)


Moi ?... Moi, je jouais de la guitare…

J’avais glissé mon capodastre sur la cinquième case pour ajouter plus de fluidité aérienne à ma chansonnette. Je déclinais quelques arpèges faciles en sifflant dans les blancs de la musique. Oui, c’était une belle ballade…

Dans la campagne à l’été jaunissant, un jeune couple se promenait tendrement.
Ils avaient entrelacé leurs doigts pour être certains de la perfection de leur arrimage en transpirations communes, et ils balançaient leurs bras à la cadence de cette musiquette si légère. Ils étaient beaux ces deux-là comme peuvent l’être tous les amoureux à l’aube naissante d’une passion débordante. C’était un instant magique et éternel avec l’étrange impression mémorable de vivre pleinement  cette harmonie dansante.
C’est le genre de souvenir qui s’imprime en force heureuse dans l’intemporel savoureux avec son cortège de verts parfums florissants aux senteurs enchanteresses...
Rien ne dépareillait au tableau des réjouissances naturelles au pays de ces adolescents consentants. Parfois, ils se butinaient goulûment pour confondre le nectar de leur convoitise au bout de leurs lèvres brûlantes…

Moi ?... Moi, je jouais de la guitare…

J’avais dans les doigts le bon tempo et j’esquissais quelques pas de danse enjoués pour contourner élégamment des bouquets de fleurs des champs. Je les ai retrouvés, fuyant sur l’onde endormie, dans une barque languissante...

Elle laissait sa main courir le long du fil de l’eau et les vaguelettes naissantes perturbaient le miroir troublé par ces intimes vibrations caressantes. C’était une sublime figure de proue et j’admirais les tendres sourires réfléchis qu’elle laissait filer au gré de l’étang séduit. Sans manière, ils se posaient sur la berge et l’instant d’après, comme des bulles éparpillées, ils éclataient en rires balnéaires. Je suis sûr que tous les poissons montaient à la surface pour admirer cette sirène envoûtante ! Les grenouilles, les crapauds et tous leurs têtards devaient bien jalouser cette insaisissable beauté transformée en princesse illuminée, le temps coulant de cette excursion nautique ! Même les roseaux attendris se pliaient en longues révérences !...

Moi ?... Moi, je jouais de la guitare…

J’organisais malicieusement quelques sonorités harmoniques au diapason ému des deux tourtereaux enlacés. Je m’appliquais pour ne pas les surprendre mais ils dansaient sur la mélodie ! J’avais quelques frissons heureux d’être présent abstrait dans cette communion champêtre. Je les ai surpris dans une arène d’orge…

Les épis se hérissaient sur leurs tiges, trop fiers de pouvoir frotter leurs têtes piquantes sur le duvet des jambes de la belle. Ils dodelinaient allègrement sur son passage en remarquant ses tendres frissons et ils voulaient tous s’enorgueillir d’être les précepteurs  de ses décorations évanescentes courant sur sa peau.
La belle passante s’était coiffée du chapeau de son galant pour cacher ses émotions rougissantes dans les ombres quadrillées de la paille tressée. Tremblante, elle l’avait  rabattu prestement sur ses yeux fermés quand il s’est approché encore du côté tellement attirant de ses lèvres frémissantes…

Moi ?... Moi, je jouais de la guitare…

Je les distrayais avec ma gentille ritournelle et j’arrangeais d’autres couplets en cherchant des paroles d’invulnérables citadelles... Ils folâtraient tout autour de moi ou bien c’est moi qui les encerclais… Qui charmait l’autre ?...

Elle avait délaissé ses chaussures et j’aimais bien voir ses pieds nus se poser dans l’herbe comme deux colombes craintives sautillant dans la verdure. Ils se sont embrassés encore. C’était grâce au refrain poétique ou à l’ingénue rythmique…
Toutes les fleurs des champs penchaient leurs bourgeons en arrière pour participer à leur manière, au moment savoureux, à cette communion des cœurs. Les parfums se confondaient, les couleurs se mélangeaient à l’unisson, l’ambiance bucolique était teintée d’apnée frénétique…
Elle s’est adossée contre un grand arbre en cherchant à défroisser sa robe de dentelles mais l’amplitude feinte de ses gestes savants libérait les coins secrets de sa peau blanche aux regards gourmands de son presque amant…

Moi ?... Moi, je jouais de la guitare…

Ou bien je sifflais les mélodies, je ne sais plus… Je n’osais plus ouvrir les yeux car ils étaient partout, ces deux amoureux ! Pourtant fidèle, je m’appliquais à jouer cette rengaine avec d’autres attouchements essentiels le long du manche de mon instrument. J’avais tellement d’autres accords substantiels dans ma guitare pour qu’ils se disent « oui » à l’abri des regards…

Puis ils se sont aventurés plus loin dans le champ d’orge. Elle avait cueilli un coquelicot sauvage et elle l’apprivoisait dans sa main. Les pétales se déroulaient comme une robe de princesse, ils s’entortillaient en simulant une valse imaginaire, ils s’écartaient en sensations évanescentes ou bien… c’était ma chanson…
Parfois, elle riait encore quand un baiser trop fougueux la faisait chavirer entre les épis comblés. Même le soleil s’ingéniait à calculer ses effets de lumière quand elle se cachait sous le chapeau. J’aimais bien sa démarche assurée et ses courses hésitantes, sa prestance capiteuse de jeune fleur aimante sans caprice et ses gestes précieux de corolle offerte, sa timidité effrontée et son courage échevelé...
Elle a libéré les cheveux de son chignon défait puis, sous la même baguette de ce  concert improvisé, ils se sont allongés sous les mèches blondes de l’orge intéressée. Ils construisaient un nid douillet en roulant entre rires et baisers… Le chapeau est tombé…

Moi ?... Moi, je jouais de la guitare…

J’entretenais la mélodie éthérée aux soupirs ardents et répétés des plaisirs des deux  amants…

Moi ?... Moi, je fermais les yeux… Je jouais à perdre haleine…

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12 octobre 2019

P’tit Chose (Pascal)


Les autres, les autres, ils m’appellent le « P’tit » ou bien « La Chose », comme si je n’étais rien qu’une simple entité négligeable, une petite poussière que la nature a malencontreusement laissée pousser…

« Hé, le P’tit, va me chercher un marteau !... ». J’ai douze ans, je travaille à la distillerie de Jack Paniel, à Lynchburg, dans le Tennessee. J’y travaille jour et nuit ; il paraît que je suis né dans une de ces baraques, là-bas, dévolues aux servantes de la grande maison.
Ma mère, je ne l’ai pas connue et, mon père, il paraît que c’est un des métayers ou bien, c’est ce Jack Paniel lui-même. Je suis un bâtard, comme ils disent, en se moquant…     

« La Chose !... T’as pas encore fini de balayer la cour ?... Accélère le mouvement ou tu vas prendre mon pied au cul !... ». Corvéable à souhait, je ne suis jamais sorti de la propriété ; je ne sais rien de ce qui se passe en dehors de la clôture ; je ne suis jamais allé à l’école. Pourtant, j’ai vite appris la faim, les coups de fouet, les punitions et l’enfermement de fond de cachot…  

« Le P’tit, va chercher du bois !... Il faut que ça bouille !... ». Le patron, quand il est saoul de son whiskey, il me réclame, il me veut sur ses genoux, il a des caresses que je ne comprends pas, il me bouscule ; alors, je m’enfuis et je me réfugie dans ma cachette secrète ; il lâche ses chiens dans la propriété, et tant pis pour moi s’ils me retrouvent…  

« La Chose ?!... C’est toi qui as renversé le seau ?!... ». Je travaille à l’alambic ; je roule les tonneaux, j’astique les cuivres, je surveille la pression, et gare à moi si je m’endors devant le manomètre que le patron a acheté à prix d’or. La nuit, je ferme un œil mais je garde l’autre ouvert mais c’est le froid qui me réveille tous les matins. J’ai un petit chien, un bâtard, comme moi ; seul et abandonné, il était tout tremblant quand je l’ai mis sous ma chemise ; comme moi, il pleurait sa mère ; comme moi, il avait faim ; je l’ai recueilli, je l’ai soigné ; en le serrant contre mon cœur, je lui ai parlé de la maman qu’on n’a jamais eue avec des mots qui l’endormaient. Le soir, dans ma planque, je lui amène des bouts de pain et des restes de ma soupe. Dans le secret, je l’ai baptisé « P’tit Chose », comme moi…  

« Le P’tit ?... Ramène des bouteilles !... ». Dans son bel habit du dimanche, il paraît que le patron me cherche ; ils sont tous à ma poursuite pour satisfaire à ses caprices. Il était tellement saoul qu’il a basculé de son cheval ; alors, il l’a fait battre à mort. J’ai encore les hennissements désespérés de l’animal dans les oreilles ; s’il tombe sur mon « P’tit Chose », il l’écrasera d’un seul coup de botte…   

« La Chose ?!... La Chose ?!... Où es-tu encore planqué ?!... Nettoie la porte du condenseur et que ça brille !... ». Demain, le patron va faire visiter sa distillerie à tous les notables du comté ; avec un discours bien ronflant, il va pérorer devant son alambic, leur faire déguster son whiskey, leur vanter son poison. Il faut que tout soit prêt, que tout soit irréprochable. Enfin, avec mon P’tit Chose, libéré du joug de l’esclavage, on partira, on partira visiter le monde. Ne le dites à personne : sur l’alambic, j’ai coincé le gros ressort de la soupape…

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05 octobre 2019

« Origine » (Pascal)


Aujourd’hui, un ancien des Apprentis Mécaniciens, lecteur assidu et grand aficionado de mon dernier recueil, m’a offert un carton de bonnes bouteilles. Un ancien apprenti : c’est drôle, ce paradoxe, tu ne trouves pas ?... Ce serait bien, la vie, si on n’utilisait que des paraboles ; on danserait à demi-mot, on aurait des sophismes sur le bout de la langue comme des baisers de confusion ; on cultiverait l’équivoque et, au bord de nos lèvres, il ne pousserait que des mots tendres, parfumés et en couleur printanière. Mais, excuse-moi, je m’égare, ce n’est pas le propos de ma lettre d’aujourd’hui…

Tu sais, je ne prévoyais pas l’étendue de cet engouement envers mes textes. Comme pour moi, il me semble que je vais titiller des preux souvenirs dans leurs caboches de grands enfants ; et, de mon côté, je me sens moins seul avec toutes ces remembrances mouvementées qui m’accaparent au quotidien.
Naturellement, ce midi, jour de gloire, j’ai ouvert une de ces bouteilles !... Ha, ha !... Mon imbécile abstinence de ces dernières semaines a volé en éclats ! Pied de nez aux obligations muettes, merde à tous les devoirs ! Je le clame ! Je renvoie les conventions au banc des maussaderies ! Je rallume la flamme ! Au travers de la griserie passagère, même si ses contours m’échappent, le monde devient buvable. Tu comprends ?...
Je me devais de lever mon verre à cet admirateur, et à cette opportunité alcoolisée ! Cérémonial de l’élévation, j’ai lentement décacheté le goulot, enfoncé le tire-bouchon et tiré vigoureusement sur son manche comme si, tout à coup, j’avais une grande soif !...

Le liquide rouge sang a coulé dans mon verre ballon ; j’aimais ce transvasement et ces glouglous de fontaine de jouvence. Emprisonné, le liquide ambré semblait tournebouler dans son récipient ; en échange, il dégageait ses parfums extraordinaires comme un imminent sauf-conduit à l’évasion et, de la coupe aux lèvres, il n’y a qu’une simple pliure de coude… Allez !... À ras bord !... Les femmes et les enfants d’abord !... Loin du festif, l’ivresse déraisonnable a ses champs de vastitude ; ses cieux sont divins, ses océans sont sans fond et j’endosse le costume du naufragé, la robe de bure de cette communion solennelle…

Au premier verre, bien sûr, par défaut, j’écoutais du Neil Young, « Old Man, Needle And the Damage Done, Harvest, Alabama… », tous ces standards d’un grand passé glorieux, mais tellement périmé ; il faut bien laisser, aux années fossoyeuses, le temps d’enterrer tous les souvenirs, même les meilleurs.
Les premières vapeurs de l’alcool sont comme la clé d’un futur que je n’ai pas envie de maîtriser ; elles sont un véritable feu d’artifice ; avec volupté, des premières détonations jusqu’au bouquet final, les éblouissements, les frissons, le tonnerre, je prends tout.
Fi du sevrage !... des « Tu ne devrais pas… ». Au gré de mes sentiments ballottés, je sais que je vais me retrouver dans des contrées hospitalières et sauvages ; je sais que je vais souffrir et me féliciter de tutoyer ce breuvage ; au fond de mon palais, je devrais tourner la clé de ma langue et succomber à tous les orages…

Au deuxième verre, je suis passé directement à du Bruce Springsteen ! À fond !... Ça soufflait dans les baffles ! Ha, ha !... Il me fallait du corsé musical ! Rends-toi compte, du quatorze degrés ! Du rouge qui tache jusqu’au fond du calebar ! Tout à coup, sur le quai de l’oubli, j’ai posé les valises des soucis, rangé les contrariétés, éloigné les mauvais esprits, chassé la cabale et son cortège d’opprobre ! Libéré du joug des convenances, je me suis vu danser sur la table du salon mais ce n’était que mon imagination qui me devançait ! Ha, ha !... Ce qui était loin se rapprochait et ce qui était près ne se laissait pas attraper !...

À la troisième perfusion, chape de plomb, j’ai été pris d’une immense nostalgie, comme si je devais rendre en mélancolie tout le bonheur fugace qui m’envoûtait et tous ces pétillements multicolores qui éclaboussaient ma tête. Bon gré ou mal gré, ce qu’on prend, il faut toujours le rendre. Stephan Eicher était le porte-drapeau idéal pour représenter tout ce vague à l’âme latent. Avec mon ballon, j’ai foncé dans le couloir, j’ai dribblé les portes et j’ai marqué dans le filet de mon écriture.
Une partie de moi avait tombé ses barricades, j’étais capable de parler d’Amour ! J’avais retrouvé des mots de troubadour ! L’allocution abondante, sur ma feuille, je les décorais avec des guirlandes de pudeur ! J’avais des tournures de phrase blondes, des points de suspension comme des grains de beauté et des épithètes à la peau blanche !... Heureusement que j’étais seul…  
C’est fou comme on peut déclamer quand on a un petit coup dans le nez ; j’étais capable d’enfanter des vers, de résoudre des grands mystères, de gagner à l’euro millionnaire, de paraphraser Apollinaire…

Parce qu’il fallait me mettre à table, rends-toi compte : j’ai dévoré mes pâtes au beurre comme si c’était des ortolans ! Entre sauce tomate et gruyère râpé, je me suis régalé !... Ha, ha !... Dis-moi, les rupins, les snobs, les bourgeois, quand ils ont un coup dans le nez, comment ils voient leurs ortolans ?... Comme des pâtes ?...

Au quatrième verre, je faisais la vaisselle ; les mains dans l’eau, je me baignais, et les bulles de savon, c’était le ressac tumultueux des vagues du robinet contre la plage de mes remembrances émues. La musique de l’accompagnement ? Peut-être Pink Floyd et « Echoes », peut-être Bashung et « La nuit, je mens », peut-être Souchon et sa « Ballade de Jim »…  
En tout cas, quand j’ai versé le reste de la bouteille dans l’évier, c’était Dylan qui tenait la palme du hit-parade. En général, c’est lui qui finit mes festivités de navigateur solitaire, bousculé aux vents de l’ivresse ; les intonations de sa voix, ses mélodies, sont comme une piste d’atterrissage où, vaille que vaille, je repose mon âme quand elle a trop plané dans les méandres de mon imagination bourlingueuse…  

Je suis soûl, aigri et encore un peu magicien ; par la fenêtre, je jette des sorts les plus terribles à tous les cons qui m’encerclent, à tous les chiens qui aboient, à tous les chats qui grattent dans mon jardin, à tous ces traits d’avion qui découpent le bleu du ciel.
Ce soir, ce sera le retour aux choses ordinaires, la longue dégringolade aux Enfers ; il faudra tomber du nuage, payer l’addition, faire avec la barre qui plombera ma pauvre tête malade et composer avec cet estomac en total désaccord avec mes quelques débordements…
En attendant, ici ou là, je vais aller bricoler ; inusable, cet autre moi est sacrément courageux. Ce qui est amusant, c’est qu’il ne se rappelle jamais ce qu’il a entrepris ; lavage, sciage ou jardinage, il n’y a que le lendemain que je découvre ses « œuvres »…  

Oui, j’aurais bien aimé boire cette bouteille avec toi ; on aurait trinqué pour le goût des souvenirs, pour l’ivresse mal contenue et les rires balayant la routine et l’indifférence ; nos éclats de voix auraient chassé les vides abrupts et nos silences gênés auraient encore réveillé nos chimères… les plus inaccessibles…


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28 septembre 2019

La rue Nicolas Laugier (Pascal)

 

Hier, la Marine et tous ses matelots alimentaient un marché parallèle qui faisait vivre nombre de personnages de l’ombre, à Toulon. L’alcool, les filles, la démesure remplissaient les ruelles de la basse ville. Entre ripailles et débauche, le fric changeait de main ; tout le monde y trouvait son compte ; les tafs se déniaisaient sous la férule experte de professionnelles, ils allaient manger dans des petits restos, ils allaient dans des petits cinés, et les petites gens vivaient de leurs petits commerces…  

Jenny travaillait dans la basse ville. Vendeuse de fleurs à la sauvette, serveuse de bar miteux, à l’occasion, prostituée soutenue par des barbeaux en rupture de banc, elle avait gravi les échelons des métiers obscurs de la nuit. Native de l’arrière-pays varois, en rupture de liens familiaux, pas vraiment instruite, quand je l’ai connue, elle arpentait son périmètre, entre deux porches, dans la rue Nicolas Laugier.
Sans parler de ses épaules nues, de la soierie de ses dentelles sur sa peau blanche, de ses talons aiguilles tricotant le pavé, elle avait un charme extraordinaire, une forme de fraîcheur que rien ne pouvait altérer. Métier pénible, s’il en est, avec son accent de cigale et la danse de ses cheveux sur son cou, Jenny mettait pourtant de l’entrain à la populace passagère ; elle haranguait le chaland, forçait le curieux, souriait aux bordées en début de gogaille. Tout à coup, en passant devant elle, tout ce beau monde semblait marcher au pas comme si le rythme de sa voix suffisait à ordonner ce défilé de bambocheurs intéressés.
Cette ruelle de perdition, c’était une vision panoramique, un relief à l’intérieur du relief, une perspective de microcosme où tout prenait naturellement sa place ; c’était un minutieux mécanisme d’horlogerie où chacun des pignons, même le plus petit, le plus insignifiant, entraînait l’autre dans l’euphorie de la minute suivante ; c’était un havre illusoire de retrouvailles où chacun argumentait ses défauts pour les sortir du coffre de son imagination…  

À la lumière tenace de la fin de la journée, quand un bout de soleil allait s’accrocher un moment sur les étendoirs à linge de la rue, les parfums enivraient, les couleurs éblouissaient ; les visages croisés étaient maquillés de clair-obscur comme si la représentation allait naturellement s’offrir en noir et blanc. Mes regards impressionnés allaient d’une trouvaille à l’autre, d’une démarche à l’autre, d’une courbure de hanche à l’autre, et c’était toujours des découvertes sensationnelles qui remplissaient ma besace de navigateur, à l’éternelle recherche de sa bonne étoile.

Un à un, les bars à hôtesses ouvraient leurs grillages en les repliant lentement comme pour ne pas qu’ils s’échappent de leur rail ; j’ai encore le crissement de ces clôtures dans les oreilles ; c’était comme un train qui entre avec ses voyageurs attendus devant le quai, un clairon entêtant, signifiant le début des libations, un appel à ce que tout le subconscient addict traduit comme des futurs débordements.
Devant les bars, des livraisons de bouteilles remplissaient les entrées ; à l’intérieur, des serpillières s’activaient ; les allées et les venues chahutaient les rideaux comme des cascades de perles multicolores, aux crépitements incessants…  

J’assistais à la répétition générale. Petit voyeur, j’aimais bien cet envers de la carte postale toulonnaise ; je ne savais pas vraiment si j’étais réel ou bien si je faisais partie du décor. Rêve ou réalité, étais-je ici ou là ?... Étais-je comédien ou simple témoin ?...
Au spectacle de la rue, les acteurs nuiteux se mettaient en place. Les filles tiraient sur leurs jupes pour tenter de les rallonger, les jukebox répétaient leurs vocalises et les heurts des verres au fond des bars préparaient les tournées générales. Tours de prestidigitation ou sortilèges, un éclat de voix appelait quelqu’un, un autre le faisait disparaître ; il entrait une silhouette dans un couloir miteux, il en sortait une autre ; perchées sur leur tabouret promontoire, toutes les sirènes du port avaient délaissé leur longue nageoire…

Le soleil avait fondu. Émergeant des limbes bleutés de chaleur encore pesante, telles des nymphes dépliant leurs ailes froissées, entre trottoirs, caniveaux et mitan de la rue, rampantes, les ombres s’allongeaient ou rétrécissaient à l’humeur blanchâtre des piètres réverbères ; voraces, les jeunes papillons s’agrippaient au pistil des fleurs offertes. Il y était question du prix du miel et du septième ciel, en échange…  

Pendant un moment, Jenny disparaissait avec un client et la rue redevenait tout à coup morne et sordide, lugubre et dangereuse. Le linge aux fenêtres habillait les fantômes des courants d’air et ils s’agitaient, ces mauvais funambules, en dansant à la mesure des musiques revenantes. Il flottait dans la ruelle des odeurs de sandwichs, de bouche d’égout, de sueur et de parfum pas cher. Depuis la nuit de mon temps, il me semblait avoir toujours connu ces effluves accaparants. L’appétence exacerbée, cela me donnait faim pour tout, surtout de la chair, de la chair à Jenny…

Au grand pavois de ses sourires, quand elle revenait, elle faisait tourner son petit sac à main verni, au bout d’un doigt ; ébloui, je ne voyais qu’un étincelant miroir aux alouettes ; quand elle allumait sa longue cigarette, qu’elle tirait sur le tison jusqu’à le faire rougir, je ne voyais qu’un feu de belle naufrageuse où j’allais immanquablement m’échouer encore entre les rochers de ses bras…

Et puis, c’était la nuit ; tous les matous étaient gris ; fuyants ou attentifs, sans foi ni loi, les loups faméliques avaient remplacé les chiens savants ; ils reniflaient l’entrée des bars comme pour prendre une piste au seul tenant de leur flair aiguisé. Infime pignon de la rue, c’est à ce moment que je me décidais à aller retrouver Jenny, son accent de garrigue et la fine soierie de ses dentelles. Les dents aiguisées, la bave aux lèvres, je n’étais plus qu’une ombre dépravée, un quidam affamé… dans la rue Nicolas Laugier…  

 

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03 août 2019

Le jour de ta naissance (Pascal)


C’était le matin, ou l’après-midi, ou même le soir, je ne sais plus très bien, mais c’est sans réelle importance, à cette heure de ruban et de papier cadeau. L’exactitude cartésienne appartient aux femmes ; au cours de leur vie, elles cochent, accumulent, conservent les dates importantes sur leur calendrier intime. Y sont répertoriés, les anniversaires, les fêtes, la fameuse Saint-Valentin, la première rencontre, le premier baiser, et d’autres encore qui nous semblent à nous, les hommes, bien futiles. Ces jours-là, gare aux oublis de fleurs, de cadeaux, de tendresse et de restos…  
Les contractions étaient évidentes ; tu étais en chemin de délivrance, ma petite Manon. Les grimaces de ta maman, ses apnées de souffrance, ses difficultés à marcher jusqu’à la voiture, auguraient l’imminence de ta naissance. À force de gentilles caresses, de mots doux, de préparations enjouées à ta venue, tu toquais maintenant à la porte ; tu avais hâte d’entrer dans le Monde, de retrouver ta sœur et tes parents.

Je crois que c’était le soir ; le chien avait pris l’habit du loup, le long de l’autoroute.
À mes incessants appels de phare pour ouvrir la route, une seule voiture s’ingéniait de m’empêcher de la dépasser. Je voulais la percuter, la tuer, la désintégrer, pour l’écarter de mon chemin, mais je devais te préserver ; plusieurs fois, j’ai failli la doubler mais elle ne se laissait pas faire ! La voiture fumait ! C’est d’ailleurs avec cette même voiture que tu as fait tes premiers tours de roue, après ton permis de conduire tout neuf. Enfin, aux abords de Hyères, elle nous a laissé passer ; c’était une femme qui conduisait…

Sur la table d’accouchement, ta mère souffrait un doux martyr en me plantant ses ongles dans les mains mais, en même temps, elle semblait me remercier de cette si généreuse torture. Sublime paradoxe, je t’avais fabriquée dans un moment de plaisir et ta mère accouchait de toi dans un moment de grande douleur. Plus elle avait mal, plus elle t’aimait ; pendant ses apnées, ses halètements et ses poussées, tu venais au monde et nous t’avons accueillie… Au Festin de la Vie, tes poumons se sont dépliés et ta première respiration les a remplis d’air brûlant…  

On t’a posée sur le ventre de ta mère. Ses caresses consolantes, sa respiration berçante, ses mots de maman t’ont apaisée ; pourtant, sans nous voir, tu reconnaissais peut-être les silhouettes des alentours. C’était un grand moment, ma fille. On t’offrait le Monde et, en échange, tu nous apportais ton innocence. Il y a peu d’instants dans la Vie où l’on se retrouve en phase avec le grand Univers, ces moments de frissons qui font se redresser et tenir debout, ces grands moments de serments éternels. Manon, petit trait d’union d’Amour, tu agrandissais la famille…  

C’est fou comme tu entrais brutalement dans ma vie. Pendant tes braillements de ces terribles douleurs d’inspiration, tout à coup, j’espérais avoir toujours du boulot, que je pourrais toujours subvenir à tous tes besoins, que mon toit serait toujours imperméable aux tempêtes, ma porte fermée aux malheurs, que mes bras pourraient toujours te serrer fort, que je serais toujours là pour toi, et plein de choses qui accablent l’esprit pendant ces moments extraordinaires. A l’emporte-pièce, j’apprenais à t’aimer ; tu investissais toutes mes sensations ; je n’avais d’yeux plus que pour toi ; je te surveillais déjà. Tu étais là, princesse immaculée, la peau toute jaunâtre, glissante d’une crème naturelle de protection. Je m’inquiétais de ta tête en forme de ballon de rugby ; je me disais que tu serais la plus belle, avec une tête en forme de ballon de rugby ; je me faisais une raison puisque je t’aimais sans façon. J’acceptais tout, je prenais tout en charge, j’étais déjà un inconditionnel de toi.
On t’a pesée, mesurée, testée, nettoyée de tout cet onguent qui brillait sur ta peau, et habillée de ta première brassière. Jalousement, je regardais ce personnel oeuvrer à leurs habituelles vérifications de puériculture. On t’a collée dans mes bras ; si fragile, si soudaine, si magnifique, je ne savais plus te relâcher. De tous mes yeux, je te dévorais ; de tous mes baisers, je t’admirais.
Doucement, ton crâne prenait une forme ordinaire et tu devenais la plus belle petite fille du monde ; dans un avenir de cheveux blancs, je voyais déjà tous les jeunes prétendants, ces fameux princes charmants, venir tourner autour de notre maison pour te voler à moi et je me dis qu’il fallait que je rajoute un verrou à notre porte.  

Ta grande sœur, n’y tenant plus, était entrée dans la salle d’accouchement. Vingt fois, cent fois, mille fois, intenable, elle avait fait ses tentatives de rapprochement ! J’avais beau l’éloigner dans la salle d’attente, au bout du couloir ; inlassablement, mue par une curiosité de future grande sœur, elle revenait aux nouvelles ! Moi, j’étais le gardien de derrière la porte ! Elle grattait contre et m’implorait sa présence ! Si tu savais comme elle était inquiète ; elle entendait sa maman souffrir et, en même temps, elle savait que tu allais arriver ! Quand le travail a cessé et que tu es arrivée dans le Monde, on l’a laissée entrer. Elle te dévorait des yeux ! Imagine, une petite sœur, non plus dans des mots décorés, mais en vrai, en pleurs et en relief !
Elle voulait te donner tous ses jouets ! Elle avait plein d’idées pour t’occuper ! Elle t’appelait « Petite Manon » sans arrêt pour, qu’enfin, tu la remarques ou bien pour s’habituer à ces nouveaux mots dans sa bouche ! Obstinée, avec sa menotte, elle caressait le duvet de ta joue pour s’assurer sans doute que tu étais réelle ; elle avait peur de t’abîmer… Tout à coup, tu as serré son petit doigt comme si tu la reconnaissais ! Ta grande sœur ne savait plus que dire ! Paralysée d’indicible Bonheur, elle n’osait plus bouger qu’avec des bisous qu’elle déposait sur ton front comme autant d’offrandes de bienvenue…

Oui, c’était la nuit ; quand nous sommes repartis, tard avec ta sœur, je me souviens des étoiles scintillantes qui nous accompagnaient au-dessus de la voiture ; la tienne toute neuve brillait dans le ciel ; d’ailleurs, ce soir-là, elles te ressemblaient toutes. Le nom de l’obstétricien, celui de la clinique, les détails, ton poids, ta taille, le timing, les visites, les fleurs, tu verras tout ça avec ta maman, sur son calendrier implacable. Je me souviens ; c’était il y a vingt ans, c’était hier, c’était tout à l’heure, c’est aujourd’hui…  

Je t’embrasse, ma fille. Joyeux Anniversaire.


Papa.


PS : j’ai écrit ce texte le 15042016, le jour des vingt ans de ma fille, Manon.

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13 juillet 2019

Les Courgettes (Pascal)

 

C’était une innovation dans mon beau jardin. Les vents étaient favorables, la lune était d’accord et la pluie incessante du printemps s’était enfin infiltrée dans la terre. Pendant ce créneau de beau temps, j’ai enfin planté mes courgettes. Le magasin les vendait par barquette de six. Qu’à cela ne tienne, j’ai tout mis dans la parcelle !... Les plants ont rapidement trouvé leur place au milieu de tout l’engrais que j’avais déversé pour leur essor. Ben oui, si on veut des résultats, faut bien y mettre le prix ! On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre dans le petit monde des jardiniers connaisseurs. Il faut aussi semer de la sueur, en même temps, en partage équitable, dans les sillons prometteurs de la future récolte espérée ; c’est le prix à payer.

C’est fou comme elles ont bien pris, mes courgettes !... Les fleurs ocre jaune étaient comme des soleils éclatants. Bien plus belles que des fleurs de tournesol, des pivoines odorantes ou des lys géants ; elles s’ouvraient en grand pour recevoir tous les insectes mutins qui pillaient sans vergogne le pollen débordant. Comme un futur papa, je surveillais toute cette gestation estivale. J’avais hâte de reconnaître mes petits…

J’ai traité en masse pour les limaces, les chenilles, les escargots !... Chasse gardée !... Propriété privée !... Sus aux pucerons et autres macrophages ennemis !... J’ai sulfaté  pour les maladies, les feuilles jaunies et autres champignons insidieux… J’ôtais toutes les bestioles inconnues au répertoire de la bonne qualité de la vie de mes courgettes.
Quand le soleil était trop ardent, je les couvrais avec une toiture de canisse et quand la pluie devenait trop effervescente, j’écopais mes sillons sans relâche…  

Même si le voisinage souriait dans mon dos, je n’avais que faire de leurs jasements de jardiniers jaloux. Les feuilles de mes cucurbitacées leur faisaient plus d’ombre qu’elles n’en faisaient au reste de mon jardin… Ils discutaient dur dans leurs chaumières, les légumistes, ils en espéraientpresque la grêle pour me voir abattu devant ma récolte saccagée… Mais les fleurs arrivaient par dizaines et les fruits s’allongeaient à vue d’œil… Comme si le ciel était avec moi, les quelques ondées nuiteuses nourrissaient ma récolte…

Ce fut un véritable succès ! Une réussite !... C’était des vraies matraques de CRS !... Des gourdins de préhistoire !... Des défenses d’éléphants !... Des records de Guinness !... J’ai eu un encart sur le journal régional ! Puis les journaux spécialisés se sont intéressés à moi !... J’étais une vedette…

C’est sûr, j’en ai bouffé mon soul !... Il en poussait plus que pourma propre consommation… Accommodées en compote, en gratin, à la vapeur, farcies, en confiture, en onguent, en ratatouille, macérées, en salade, en soupe, j’en mangeais trois fois par jour !... Conservées en bocaux, congelées  ou en vrac dans le bac à légumes, j’en avais plein la maison…
Je pensais courgette, je vivais courgette, je dormais courgette, même ma peau prenait la couleur d’un tendre vert courgette… C’est quand j’en aifumédans mes clopes roulées que tout a commencé… Un joint à la courgette, c’est écologique !...

C’est envahissant, les courgettes… Magnanime, j’en ai offert à tout le quartier. J’avais des longues, des dures, des grasses, des mûres, des ovales, des épaisses, des parfumées, à la disposition de leur convoitise. Au début, ils m’amenaient leurs cageots et je les remplissais au goût de chacun. Un jour, rassasiés, écoeurés, comme moi, ils ne sont plus venus… J’ai commencé à alimenter les épiceries du coin puis j’en ai donné à droite et à gauche, à toute la région, à tout le pays. Les feuilles des plants de courgettes masquaient le soleil au reste de mes plantations ; c’est comme si elles aspiraient la terre pour nourrir leurs fruits et je n’osais plus entrer dans mon jardin…

Un matin pluvieux, j’ai vu un oiseau se faire happer par une de ces terribles fleurs cannibales !... J’avais toujours peur de perdre une main quand je tentais la récolte matinale… J’avais des cauchemars de courgettes où elles me chassaient de ma maison avec leurs fleurs géantes !... Les racines exploratrices éclataient le carrelage en buvant entre les carreaux !... Les courgettes bouchaient la cheminée et toutes les tuiles se soulevaient à l’humeur de leurs grossissements incessants !... Elles squattaient les wc pour s’abreuver dans la lunette et buvaient à tous les robinets !...

Un jour, mon chien a disparu. J’ai retrouvé son collier autour d’une courgette !... Un autre jour, c’est le facteur qui n’est plus venu ; j’ai vu le squelette de son vélo au fond du jardin mais je n’ai rien dit à personne… Les racines géantes pompaient directement l’eau de l’Isère à plusieurs kilomètres ; de loin, on entendait des rots monstrueux de courgettes venus d’outre-terre… On a déclaré la zone sinistrée. Des courges énormes ont envahi les jardins alentour et plus personne ne se risquait à passer dans le quartier, sauf des maris jaloux avec leurs femmes légères ou des épouses contrites avec leurs conjoints volages…

À cause de ces cauchemars, je ne savais plus rien du vrai ou du faux !... On a fait venir le ministre de l’agriculture au chevet de ma plantation !... On a retrouvé son papier de discours au fond du jardin, oui, à côté du vélo du facteur… A la rescousse, on a appelé José Bové pour détruire ma plantation !... Depuis, j’ai des courgettes moustachues !...

Maintenant, regardez !... Regardez toutes ces courgettes fanées qui courent au plafond !... Mais c’est plein de papillons blancs tout autour de moi !... Ils me piquent !... Aie !... J’ai oublié de traiter !...  Comment ça ?... Des infirmières ?!... Attendez !... On frappe encore à la porte de ma chambre !... Oui, monsieur le docteur, c’est la courgette géante !... Elle vient me prendre !... Au secours !... Au secours !...

 

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06 juillet 2019

Le SNU (Pascal)


Nos petits pioupious, ceux du nouveau service militaire, le SNU : le Service National Universel, ils sont tout beaux, tout jeunes, tout frais, tout innocents !...  
Pourtant, au soleil d’Evreux, sous « la grande chaleur printanière », trente degrés, pas moins de vingt-cinq jeunes se sont retrouvés pris de faiblesse. Stress, hyperventilation, crise de tétanie, douze malaises en moins d’une heure, l’élimination par la fragilité a vite opéré…

Ce qui est intéressant, c’est qu’aucun d’eux n’a eu l’idée de se plaindre ou bien d’aller chercher un coin d’ombre salvateur. L’esprit de corps déjà bien ancré, comme un seul homme, les uns après les autres, ils se sont retrouvés dans un état de grande détresse.
Dans le même uniforme, la fonction crée l’organe et la compétition n’admet pas la défaillance. Pas habitués à ce genre de représentation, coup de chaleur, déshydratation, immobilité, fourmis, crampes, etc., c’est qu’ils ont dû se sentir mal, nos chers enfants…  

À qui la faute ? À ces jeunes, si peu habitués à la lumière du soleil ? À l’encadrement, soucieux de leur inculquer des valeurs républicaines fortes ?  À l’heure indécente de cette inauguration au temps trop estival pour la saison, à la longueur de la cérémonie ?... Casquette à large visière sur la tête, lunettes de soleil sur le nez, tee shirt blanc sur les épaules, pourtant ils étaient quand même parés, non ?... On dirait qu’ils sortent tous de l’œuf !... Eux, quand ils vont au soleil, c’est uniquement à la plage, pendant les vacances !... Il fallait prévoir l’écran total, des boissons énergétiques, des parasols, une pause de dix minutes tous les quarts d’heure ! Il n’empêche, pour tous, ce dut être une sacrée expérience que de se retrouver confrontés à cette hécatombe…  

« Ce n’est pas nous », disent les jeunes, en chœur ; nous, on nous a dit de venir, de nous installer sur les marches du perron de la mairie, de faire bonne figure et qu’il était de bon ton de présenter notre uniforme tout neuf aux médias alentour…  
« Ce n’est pas nous », disent les officiels contrariés ; qui aurait pu penser une seconde qu’une terrible insolation allait frapper la plupart de ces jeunes…
« Ce n’est pas moi », a l’air de penser la statue du général de Gaulle, nouvellement inaugurée, un moment, jugée responsable de cette pandémie…

Justifiées ou abusives, moqueuses ou philosophiques, depuis, on entend toutes sortes de railleries… « Nos p’tits pioupious, si chaque fois qu’on les met au soleil, il faut aussi amener les pompiers, les brancards et le SAMU, il n’y a qu’à les occuper à l’ombre !... ». « Aujourd’hui, l’ennemi c’était le soleil ; il en a fait tomber vingt-cinq ! Demain, qui sera le détracteur ?... La pluie ?... On craint déjà les bronchites, la fièvre et les complications !... ». « Il n’y a qu’à les sortir seulement quand il fait beau et seulement à l’ombre !... ». « Si on les met dans les courants d’air, ils vont tous s’envoler !... ». « Il y a déjà des parents qui ont dû venir récupérer leurs chers petits… ». « Parbleu !... Ils vont assurément porter plainte !... ». « Mais ce sont tous des volontaires !... ». « Qu’est-ce que cela serait s’ils ne l’étaient pas !... ». « Donnons-leur des activités à la hauteur de leurs capacités !... ». « Il faut vite renvoyer les plus faiblards dans leur famille !... ». « C’est la sélection naturelle !... ». « Ben, la relève est assurée… ».

À côté du perron des jeunes, une bonne trentaine de porte-drapeaux, en grand uniforme d’apparat et gants blancs de mise, casquettes, calots ou nu-tête, cheveux grisonnants à poste, maintiennent leur position sans broncher. Facilement, ils pourraient être les grands-pères de tous ces gamins. Pendant leur garde-à-vous cérémonieux, on ne dénombrera aucun malaise dans leur camp…  

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29 juin 2019

La fille du bar (Pascal)


Tous les matins, quand elle se gare devant la vitrine du bar-presse-tabac, sa grosse bagnole frotte contre une haie d’épineux et cela ne semble pas la déranger. Pourtant, la carrosserie morfle ; de ma place, j’entends distinctement les griffures geindre et s’allonger sur la peinture de l’aile…  

La quarantaine ? Sans doute. Le dos voûté, sa démarche est usée, ses traits sont tirés comme si elle était déjà fatiguée de sa journée qui n’a pas encore commencé. Quand elle rentre, un instant, c’est un peu la vedette du spectacle, la diva.
Ici, comme dans un théâtre, chacun est à sa place. Le pochtron tient son pilier, le livreur de bière recompte ses fûts, la tenancière ses sous, et des retraités à vélo parlent toujours de leur itinéraire montagneux sans jamais s’en aller. Italiens, turcs, maghrébins, arméniens, il y a aussi les gratteurs de Millionnaire ; à la place de leurs cartons, si on leur mettait des instruments de musique sous les doigts, ce serait un grand orchestre international révisant la symphonie de la Française des Jeux…   
Elle bise les habitués, serre quelques mains et jette négligemment son sac à ses pieds. Sans le montrer, elle cherche sa silhouette dans les reflets des glaces du bar et elle y arrange sa chevelure d’un geste machinal. Parce qu’elle n’a pas encore bu son café, je la sens plutôt prête à rentrer dans le lard à quiconque pourrait la contrarier ; elle n’est pas le genre de personnage qu’on a envie d’approcher.
Un peu voyeur, un peu moqueur, je la regarde plutôt comme un animal de foire ; on dirait qu’elle porte son sac d’emmerdes comme un fardeau quotidien ; aller au boulot, ce n’est pas son truc…

Il y a des femmes qui s’assument en tant que femmes ; féminité, charme, séduction, c’est dans la panoplie naturelle de leur condition. Vêtements, coiffure, parfum, maquillage, talons, etc., en sont les atours, les outils d’ensorcellement qu’elles portent au quotidien. La mienne (celle qui vient d’entrer dans le bar) a de la peine à s’assumer en tant que femme. Sans être hommasse, elle a quelques difficultés avec son arsenal vestimentaire. Un peu ronde, elle n’a pas la taille pour être à la mode, alors elle a adapté son style à sa convenance et le goût n’est pas au rendez-vous.
Comme il est malséant à un ouvrier d’entrer dans un lieu public avec sa combinaison de travail toute dégueulasse, je lui trouve l’inconvenance de ne pas être à la hauteur de sa qualité de femme. Mais elle s’en fout ; la considération des autres, c’est un sujet qui ne l’effleure pas. La femme libérée a le laisser-aller des hommes.
Après tout, peut-être que les mâles, ce n’est pas son truc ; peut-être que les canons de la séduction actuelle ne sont plus ce qu’ils étaient hier ; peut-être qu’elle ne cherche pas à séduire. Pourtant, elle porte quelques affiquets multicolores qui brillent, qui brinquebalent ou pendent comme des trophées de bazar, autour de son cou et de ses poignets.   
Un instant, elle attire l’œil, elle soulève l’intérêt mais il est de courte durée. Quand elle fait des efforts de déguisement, c’est d’une élégance plus que relative ; le haut et le bas sont dépareillés, le ventre dépasse, les chaussures sont inadaptées. Je me dis qu’elle n’a peut-être pas eu le temps de choisir dans sa garde-robe le vêtement le plus approprié à sa journée ; je crois plutôt qu’elle attrape ce qui lui tombe sous la main pour s’habiller en vitesse…  

Récemment, elle avait endossé un chemisier avec un décolleté largement échancré ; le soutien-gorge trop petit qu’elle portait faisait déborder sa poitrine dans une ampleur grassouillette et moche, à mille lieues de ce qu’il aurait dû laisser entrevoir.
Un jour, elle avait enfilé un jean tellement serré qu’on voyait l’empreinte de son sexe saucissonné entre les coutures du tissu. Une autre fois encore, la robe blanche et vaporeuse qu’elle portait laissait facilement entrevoir un minuscule string noir, perdu dans le mouvement ondulatoire des fesses de sa détentrice. Non, elle, ce n’est pas le charme qui l’enveloppe ; si elle crée le silence sur son passage, ce n’est qu’au prix de la vulgarité et elle en détient la palme du bar.
Aussi, en mode licencieux, les hommes la regardent, non pas pour ce qu’elle de beau mais plutôt comme une suggestion équivoque, un interlude à fantasmes lubriques, dans l’environnement matinal.
Sur la scène, le teint couperosé, malgré son blanc, le pochtron vire au rouge, le livreur de bière a les yeux qui piquent, la patronne intègre recompte encore ses sous, et les cyclistes parlent de montagnes et de vallées en enroulant, du bout de leurs doigts, une moustache en guidon de vélo qu’ils n’ont plus. Il y a même des soupirs sur la partition des joueurs invétérés…  
 
Elle prend ses jeux à gratter, son paquet de clopes au tabac et, plan-plan, elle file s’installer à une table, à l’extérieur ; quelques minutes plus tard, le serveur lui apporte sa tasse. Ce matin, un bandeau en faux léopard ceignait de guingois son front, en retenant ses cheveux dans un ordre imaginaire ; son tee-shirt, abandonnant les impressions racoleuses du fabricant, avait imprimé toutes les formes de sa maîtresse ; boudinée dans un pantalon trop serré, elle arrivait pourtant à marcher en se déhanchant sur la pointe de ses souliers à fines semelles. Dans son safari matinal, était-elle le tendre gibier ou la terrible chasseresse ?...  
Et si son charme, c’était justement de ne pas en avoir ! Les femmes ont tellement de sortilèges pour arriver à leurs fins ! Sans avoir l’air d’y toucher, elles nous jettent leur poudre aux yeux ! Un jour de faiblesse, sans avoir rien compris, on se retrouve au pilori, piégés, attachés par leurs tentacules ! Brûlés par leurs yeux de braise ! Hypnotisés par leurs formes captivantes ! Bagués comme des vulgaires oiseaux sans envergure ! Et un soir, un soir, entre le froid et les courants d’air, la crève qui couve et les pieds glacés, tu te retrouves comme un c… à attendre que son petit chien pisse contre un lampadaire de la rue !... Moi, je ne supporterais pas de voir les estafilades sur les ailes de la bagnole ! Parce que du consommable à trente-cinq mille euros, je n’en ai pas les moyens !...

Quand elle a rejoint la terrasse, il ne reste derrière elle qu’une vague odeur de sueur mélangée à un parfum qui devait être délicat… avant de rencontrer sa peau…  

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