03 août 2019

Le jour de ta naissance (Pascal)


C’était le matin, ou l’après-midi, ou même le soir, je ne sais plus très bien, mais c’est sans réelle importance, à cette heure de ruban et de papier cadeau. L’exactitude cartésienne appartient aux femmes ; au cours de leur vie, elles cochent, accumulent, conservent les dates importantes sur leur calendrier intime. Y sont répertoriés, les anniversaires, les fêtes, la fameuse Saint-Valentin, la première rencontre, le premier baiser, et d’autres encore qui nous semblent à nous, les hommes, bien futiles. Ces jours-là, gare aux oublis de fleurs, de cadeaux, de tendresse et de restos…  
Les contractions étaient évidentes ; tu étais en chemin de délivrance, ma petite Manon. Les grimaces de ta maman, ses apnées de souffrance, ses difficultés à marcher jusqu’à la voiture, auguraient l’imminence de ta naissance. À force de gentilles caresses, de mots doux, de préparations enjouées à ta venue, tu toquais maintenant à la porte ; tu avais hâte d’entrer dans le Monde, de retrouver ta sœur et tes parents.

Je crois que c’était le soir ; le chien avait pris l’habit du loup, le long de l’autoroute.
À mes incessants appels de phare pour ouvrir la route, une seule voiture s’ingéniait de m’empêcher de la dépasser. Je voulais la percuter, la tuer, la désintégrer, pour l’écarter de mon chemin, mais je devais te préserver ; plusieurs fois, j’ai failli la doubler mais elle ne se laissait pas faire ! La voiture fumait ! C’est d’ailleurs avec cette même voiture que tu as fait tes premiers tours de roue, après ton permis de conduire tout neuf. Enfin, aux abords de Hyères, elle nous a laissé passer ; c’était une femme qui conduisait…

Sur la table d’accouchement, ta mère souffrait un doux martyr en me plantant ses ongles dans les mains mais, en même temps, elle semblait me remercier de cette si généreuse torture. Sublime paradoxe, je t’avais fabriquée dans un moment de plaisir et ta mère accouchait de toi dans un moment de grande douleur. Plus elle avait mal, plus elle t’aimait ; pendant ses apnées, ses halètements et ses poussées, tu venais au monde et nous t’avons accueillie… Au Festin de la Vie, tes poumons se sont dépliés et ta première respiration les a remplis d’air brûlant…  

On t’a posée sur le ventre de ta mère. Ses caresses consolantes, sa respiration berçante, ses mots de maman t’ont apaisée ; pourtant, sans nous voir, tu reconnaissais peut-être les silhouettes des alentours. C’était un grand moment, ma fille. On t’offrait le Monde et, en échange, tu nous apportais ton innocence. Il y a peu d’instants dans la Vie où l’on se retrouve en phase avec le grand Univers, ces moments de frissons qui font se redresser et tenir debout, ces grands moments de serments éternels. Manon, petit trait d’union d’Amour, tu agrandissais la famille…  

C’est fou comme tu entrais brutalement dans ma vie. Pendant tes braillements de ces terribles douleurs d’inspiration, tout à coup, j’espérais avoir toujours du boulot, que je pourrais toujours subvenir à tous tes besoins, que mon toit serait toujours imperméable aux tempêtes, ma porte fermée aux malheurs, que mes bras pourraient toujours te serrer fort, que je serais toujours là pour toi, et plein de choses qui accablent l’esprit pendant ces moments extraordinaires. A l’emporte-pièce, j’apprenais à t’aimer ; tu investissais toutes mes sensations ; je n’avais d’yeux plus que pour toi ; je te surveillais déjà. Tu étais là, princesse immaculée, la peau toute jaunâtre, glissante d’une crème naturelle de protection. Je m’inquiétais de ta tête en forme de ballon de rugby ; je me disais que tu serais la plus belle, avec une tête en forme de ballon de rugby ; je me faisais une raison puisque je t’aimais sans façon. J’acceptais tout, je prenais tout en charge, j’étais déjà un inconditionnel de toi.
On t’a pesée, mesurée, testée, nettoyée de tout cet onguent qui brillait sur ta peau, et habillée de ta première brassière. Jalousement, je regardais ce personnel oeuvrer à leurs habituelles vérifications de puériculture. On t’a collée dans mes bras ; si fragile, si soudaine, si magnifique, je ne savais plus te relâcher. De tous mes yeux, je te dévorais ; de tous mes baisers, je t’admirais.
Doucement, ton crâne prenait une forme ordinaire et tu devenais la plus belle petite fille du monde ; dans un avenir de cheveux blancs, je voyais déjà tous les jeunes prétendants, ces fameux princes charmants, venir tourner autour de notre maison pour te voler à moi et je me dis qu’il fallait que je rajoute un verrou à notre porte.  

Ta grande sœur, n’y tenant plus, était entrée dans la salle d’accouchement. Vingt fois, cent fois, mille fois, intenable, elle avait fait ses tentatives de rapprochement ! J’avais beau l’éloigner dans la salle d’attente, au bout du couloir ; inlassablement, mue par une curiosité de future grande sœur, elle revenait aux nouvelles ! Moi, j’étais le gardien de derrière la porte ! Elle grattait contre et m’implorait sa présence ! Si tu savais comme elle était inquiète ; elle entendait sa maman souffrir et, en même temps, elle savait que tu allais arriver ! Quand le travail a cessé et que tu es arrivée dans le Monde, on l’a laissée entrer. Elle te dévorait des yeux ! Imagine, une petite sœur, non plus dans des mots décorés, mais en vrai, en pleurs et en relief !
Elle voulait te donner tous ses jouets ! Elle avait plein d’idées pour t’occuper ! Elle t’appelait « Petite Manon » sans arrêt pour, qu’enfin, tu la remarques ou bien pour s’habituer à ces nouveaux mots dans sa bouche ! Obstinée, avec sa menotte, elle caressait le duvet de ta joue pour s’assurer sans doute que tu étais réelle ; elle avait peur de t’abîmer… Tout à coup, tu as serré son petit doigt comme si tu la reconnaissais ! Ta grande sœur ne savait plus que dire ! Paralysée d’indicible Bonheur, elle n’osait plus bouger qu’avec des bisous qu’elle déposait sur ton front comme autant d’offrandes de bienvenue…

Oui, c’était la nuit ; quand nous sommes repartis, tard avec ta sœur, je me souviens des étoiles scintillantes qui nous accompagnaient au-dessus de la voiture ; la tienne toute neuve brillait dans le ciel ; d’ailleurs, ce soir-là, elles te ressemblaient toutes. Le nom de l’obstétricien, celui de la clinique, les détails, ton poids, ta taille, le timing, les visites, les fleurs, tu verras tout ça avec ta maman, sur son calendrier implacable. Je me souviens ; c’était il y a vingt ans, c’était hier, c’était tout à l’heure, c’est aujourd’hui…  

Je t’embrasse, ma fille. Joyeux Anniversaire.


Papa.


PS : j’ai écrit ce texte le 15042016, le jour des vingt ans de ma fille, Manon.

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13 juillet 2019

Les Courgettes (Pascal)

 

C’était une innovation dans mon beau jardin. Les vents étaient favorables, la lune était d’accord et la pluie incessante du printemps s’était enfin infiltrée dans la terre. Pendant ce créneau de beau temps, j’ai enfin planté mes courgettes. Le magasin les vendait par barquette de six. Qu’à cela ne tienne, j’ai tout mis dans la parcelle !... Les plants ont rapidement trouvé leur place au milieu de tout l’engrais que j’avais déversé pour leur essor. Ben oui, si on veut des résultats, faut bien y mettre le prix ! On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre dans le petit monde des jardiniers connaisseurs. Il faut aussi semer de la sueur, en même temps, en partage équitable, dans les sillons prometteurs de la future récolte espérée ; c’est le prix à payer.

C’est fou comme elles ont bien pris, mes courgettes !... Les fleurs ocre jaune étaient comme des soleils éclatants. Bien plus belles que des fleurs de tournesol, des pivoines odorantes ou des lys géants ; elles s’ouvraient en grand pour recevoir tous les insectes mutins qui pillaient sans vergogne le pollen débordant. Comme un futur papa, je surveillais toute cette gestation estivale. J’avais hâte de reconnaître mes petits…

J’ai traité en masse pour les limaces, les chenilles, les escargots !... Chasse gardée !... Propriété privée !... Sus aux pucerons et autres macrophages ennemis !... J’ai sulfaté  pour les maladies, les feuilles jaunies et autres champignons insidieux… J’ôtais toutes les bestioles inconnues au répertoire de la bonne qualité de la vie de mes courgettes.
Quand le soleil était trop ardent, je les couvrais avec une toiture de canisse et quand la pluie devenait trop effervescente, j’écopais mes sillons sans relâche…  

Même si le voisinage souriait dans mon dos, je n’avais que faire de leurs jasements de jardiniers jaloux. Les feuilles de mes cucurbitacées leur faisaient plus d’ombre qu’elles n’en faisaient au reste de mon jardin… Ils discutaient dur dans leurs chaumières, les légumistes, ils en espéraientpresque la grêle pour me voir abattu devant ma récolte saccagée… Mais les fleurs arrivaient par dizaines et les fruits s’allongeaient à vue d’œil… Comme si le ciel était avec moi, les quelques ondées nuiteuses nourrissaient ma récolte…

Ce fut un véritable succès ! Une réussite !... C’était des vraies matraques de CRS !... Des gourdins de préhistoire !... Des défenses d’éléphants !... Des records de Guinness !... J’ai eu un encart sur le journal régional ! Puis les journaux spécialisés se sont intéressés à moi !... J’étais une vedette…

C’est sûr, j’en ai bouffé mon soul !... Il en poussait plus que pourma propre consommation… Accommodées en compote, en gratin, à la vapeur, farcies, en confiture, en onguent, en ratatouille, macérées, en salade, en soupe, j’en mangeais trois fois par jour !... Conservées en bocaux, congelées  ou en vrac dans le bac à légumes, j’en avais plein la maison…
Je pensais courgette, je vivais courgette, je dormais courgette, même ma peau prenait la couleur d’un tendre vert courgette… C’est quand j’en aifumédans mes clopes roulées que tout a commencé… Un joint à la courgette, c’est écologique !...

C’est envahissant, les courgettes… Magnanime, j’en ai offert à tout le quartier. J’avais des longues, des dures, des grasses, des mûres, des ovales, des épaisses, des parfumées, à la disposition de leur convoitise. Au début, ils m’amenaient leurs cageots et je les remplissais au goût de chacun. Un jour, rassasiés, écoeurés, comme moi, ils ne sont plus venus… J’ai commencé à alimenter les épiceries du coin puis j’en ai donné à droite et à gauche, à toute la région, à tout le pays. Les feuilles des plants de courgettes masquaient le soleil au reste de mes plantations ; c’est comme si elles aspiraient la terre pour nourrir leurs fruits et je n’osais plus entrer dans mon jardin…

Un matin pluvieux, j’ai vu un oiseau se faire happer par une de ces terribles fleurs cannibales !... J’avais toujours peur de perdre une main quand je tentais la récolte matinale… J’avais des cauchemars de courgettes où elles me chassaient de ma maison avec leurs fleurs géantes !... Les racines exploratrices éclataient le carrelage en buvant entre les carreaux !... Les courgettes bouchaient la cheminée et toutes les tuiles se soulevaient à l’humeur de leurs grossissements incessants !... Elles squattaient les wc pour s’abreuver dans la lunette et buvaient à tous les robinets !...

Un jour, mon chien a disparu. J’ai retrouvé son collier autour d’une courgette !... Un autre jour, c’est le facteur qui n’est plus venu ; j’ai vu le squelette de son vélo au fond du jardin mais je n’ai rien dit à personne… Les racines géantes pompaient directement l’eau de l’Isère à plusieurs kilomètres ; de loin, on entendait des rots monstrueux de courgettes venus d’outre-terre… On a déclaré la zone sinistrée. Des courges énormes ont envahi les jardins alentour et plus personne ne se risquait à passer dans le quartier, sauf des maris jaloux avec leurs femmes légères ou des épouses contrites avec leurs conjoints volages…

À cause de ces cauchemars, je ne savais plus rien du vrai ou du faux !... On a fait venir le ministre de l’agriculture au chevet de ma plantation !... On a retrouvé son papier de discours au fond du jardin, oui, à côté du vélo du facteur… A la rescousse, on a appelé José Bové pour détruire ma plantation !... Depuis, j’ai des courgettes moustachues !...

Maintenant, regardez !... Regardez toutes ces courgettes fanées qui courent au plafond !... Mais c’est plein de papillons blancs tout autour de moi !... Ils me piquent !... Aie !... J’ai oublié de traiter !...  Comment ça ?... Des infirmières ?!... Attendez !... On frappe encore à la porte de ma chambre !... Oui, monsieur le docteur, c’est la courgette géante !... Elle vient me prendre !... Au secours !... Au secours !...

 

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06 juillet 2019

Le SNU (Pascal)


Nos petits pioupious, ceux du nouveau service militaire, le SNU : le Service National Universel, ils sont tout beaux, tout jeunes, tout frais, tout innocents !...  
Pourtant, au soleil d’Evreux, sous « la grande chaleur printanière », trente degrés, pas moins de vingt-cinq jeunes se sont retrouvés pris de faiblesse. Stress, hyperventilation, crise de tétanie, douze malaises en moins d’une heure, l’élimination par la fragilité a vite opéré…

Ce qui est intéressant, c’est qu’aucun d’eux n’a eu l’idée de se plaindre ou bien d’aller chercher un coin d’ombre salvateur. L’esprit de corps déjà bien ancré, comme un seul homme, les uns après les autres, ils se sont retrouvés dans un état de grande détresse.
Dans le même uniforme, la fonction crée l’organe et la compétition n’admet pas la défaillance. Pas habitués à ce genre de représentation, coup de chaleur, déshydratation, immobilité, fourmis, crampes, etc., c’est qu’ils ont dû se sentir mal, nos chers enfants…  

À qui la faute ? À ces jeunes, si peu habitués à la lumière du soleil ? À l’encadrement, soucieux de leur inculquer des valeurs républicaines fortes ?  À l’heure indécente de cette inauguration au temps trop estival pour la saison, à la longueur de la cérémonie ?... Casquette à large visière sur la tête, lunettes de soleil sur le nez, tee shirt blanc sur les épaules, pourtant ils étaient quand même parés, non ?... On dirait qu’ils sortent tous de l’œuf !... Eux, quand ils vont au soleil, c’est uniquement à la plage, pendant les vacances !... Il fallait prévoir l’écran total, des boissons énergétiques, des parasols, une pause de dix minutes tous les quarts d’heure ! Il n’empêche, pour tous, ce dut être une sacrée expérience que de se retrouver confrontés à cette hécatombe…  

« Ce n’est pas nous », disent les jeunes, en chœur ; nous, on nous a dit de venir, de nous installer sur les marches du perron de la mairie, de faire bonne figure et qu’il était de bon ton de présenter notre uniforme tout neuf aux médias alentour…  
« Ce n’est pas nous », disent les officiels contrariés ; qui aurait pu penser une seconde qu’une terrible insolation allait frapper la plupart de ces jeunes…
« Ce n’est pas moi », a l’air de penser la statue du général de Gaulle, nouvellement inaugurée, un moment, jugée responsable de cette pandémie…

Justifiées ou abusives, moqueuses ou philosophiques, depuis, on entend toutes sortes de railleries… « Nos p’tits pioupious, si chaque fois qu’on les met au soleil, il faut aussi amener les pompiers, les brancards et le SAMU, il n’y a qu’à les occuper à l’ombre !... ». « Aujourd’hui, l’ennemi c’était le soleil ; il en a fait tomber vingt-cinq ! Demain, qui sera le détracteur ?... La pluie ?... On craint déjà les bronchites, la fièvre et les complications !... ». « Il n’y a qu’à les sortir seulement quand il fait beau et seulement à l’ombre !... ». « Si on les met dans les courants d’air, ils vont tous s’envoler !... ». « Il y a déjà des parents qui ont dû venir récupérer leurs chers petits… ». « Parbleu !... Ils vont assurément porter plainte !... ». « Mais ce sont tous des volontaires !... ». « Qu’est-ce que cela serait s’ils ne l’étaient pas !... ». « Donnons-leur des activités à la hauteur de leurs capacités !... ». « Il faut vite renvoyer les plus faiblards dans leur famille !... ». « C’est la sélection naturelle !... ». « Ben, la relève est assurée… ».

À côté du perron des jeunes, une bonne trentaine de porte-drapeaux, en grand uniforme d’apparat et gants blancs de mise, casquettes, calots ou nu-tête, cheveux grisonnants à poste, maintiennent leur position sans broncher. Facilement, ils pourraient être les grands-pères de tous ces gamins. Pendant leur garde-à-vous cérémonieux, on ne dénombrera aucun malaise dans leur camp…  

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29 juin 2019

La fille du bar (Pascal)


Tous les matins, quand elle se gare devant la vitrine du bar-presse-tabac, sa grosse bagnole frotte contre une haie d’épineux et cela ne semble pas la déranger. Pourtant, la carrosserie morfle ; de ma place, j’entends distinctement les griffures geindre et s’allonger sur la peinture de l’aile…  

La quarantaine ? Sans doute. Le dos voûté, sa démarche est usée, ses traits sont tirés comme si elle était déjà fatiguée de sa journée qui n’a pas encore commencé. Quand elle rentre, un instant, c’est un peu la vedette du spectacle, la diva.
Ici, comme dans un théâtre, chacun est à sa place. Le pochtron tient son pilier, le livreur de bière recompte ses fûts, la tenancière ses sous, et des retraités à vélo parlent toujours de leur itinéraire montagneux sans jamais s’en aller. Italiens, turcs, maghrébins, arméniens, il y a aussi les gratteurs de Millionnaire ; à la place de leurs cartons, si on leur mettait des instruments de musique sous les doigts, ce serait un grand orchestre international révisant la symphonie de la Française des Jeux…   
Elle bise les habitués, serre quelques mains et jette négligemment son sac à ses pieds. Sans le montrer, elle cherche sa silhouette dans les reflets des glaces du bar et elle y arrange sa chevelure d’un geste machinal. Parce qu’elle n’a pas encore bu son café, je la sens plutôt prête à rentrer dans le lard à quiconque pourrait la contrarier ; elle n’est pas le genre de personnage qu’on a envie d’approcher.
Un peu voyeur, un peu moqueur, je la regarde plutôt comme un animal de foire ; on dirait qu’elle porte son sac d’emmerdes comme un fardeau quotidien ; aller au boulot, ce n’est pas son truc…

Il y a des femmes qui s’assument en tant que femmes ; féminité, charme, séduction, c’est dans la panoplie naturelle de leur condition. Vêtements, coiffure, parfum, maquillage, talons, etc., en sont les atours, les outils d’ensorcellement qu’elles portent au quotidien. La mienne (celle qui vient d’entrer dans le bar) a de la peine à s’assumer en tant que femme. Sans être hommasse, elle a quelques difficultés avec son arsenal vestimentaire. Un peu ronde, elle n’a pas la taille pour être à la mode, alors elle a adapté son style à sa convenance et le goût n’est pas au rendez-vous.
Comme il est malséant à un ouvrier d’entrer dans un lieu public avec sa combinaison de travail toute dégueulasse, je lui trouve l’inconvenance de ne pas être à la hauteur de sa qualité de femme. Mais elle s’en fout ; la considération des autres, c’est un sujet qui ne l’effleure pas. La femme libérée a le laisser-aller des hommes.
Après tout, peut-être que les mâles, ce n’est pas son truc ; peut-être que les canons de la séduction actuelle ne sont plus ce qu’ils étaient hier ; peut-être qu’elle ne cherche pas à séduire. Pourtant, elle porte quelques affiquets multicolores qui brillent, qui brinquebalent ou pendent comme des trophées de bazar, autour de son cou et de ses poignets.   
Un instant, elle attire l’œil, elle soulève l’intérêt mais il est de courte durée. Quand elle fait des efforts de déguisement, c’est d’une élégance plus que relative ; le haut et le bas sont dépareillés, le ventre dépasse, les chaussures sont inadaptées. Je me dis qu’elle n’a peut-être pas eu le temps de choisir dans sa garde-robe le vêtement le plus approprié à sa journée ; je crois plutôt qu’elle attrape ce qui lui tombe sous la main pour s’habiller en vitesse…  

Récemment, elle avait endossé un chemisier avec un décolleté largement échancré ; le soutien-gorge trop petit qu’elle portait faisait déborder sa poitrine dans une ampleur grassouillette et moche, à mille lieues de ce qu’il aurait dû laisser entrevoir.
Un jour, elle avait enfilé un jean tellement serré qu’on voyait l’empreinte de son sexe saucissonné entre les coutures du tissu. Une autre fois encore, la robe blanche et vaporeuse qu’elle portait laissait facilement entrevoir un minuscule string noir, perdu dans le mouvement ondulatoire des fesses de sa détentrice. Non, elle, ce n’est pas le charme qui l’enveloppe ; si elle crée le silence sur son passage, ce n’est qu’au prix de la vulgarité et elle en détient la palme du bar.
Aussi, en mode licencieux, les hommes la regardent, non pas pour ce qu’elle de beau mais plutôt comme une suggestion équivoque, un interlude à fantasmes lubriques, dans l’environnement matinal.
Sur la scène, le teint couperosé, malgré son blanc, le pochtron vire au rouge, le livreur de bière a les yeux qui piquent, la patronne intègre recompte encore ses sous, et les cyclistes parlent de montagnes et de vallées en enroulant, du bout de leurs doigts, une moustache en guidon de vélo qu’ils n’ont plus. Il y a même des soupirs sur la partition des joueurs invétérés…  
 
Elle prend ses jeux à gratter, son paquet de clopes au tabac et, plan-plan, elle file s’installer à une table, à l’extérieur ; quelques minutes plus tard, le serveur lui apporte sa tasse. Ce matin, un bandeau en faux léopard ceignait de guingois son front, en retenant ses cheveux dans un ordre imaginaire ; son tee-shirt, abandonnant les impressions racoleuses du fabricant, avait imprimé toutes les formes de sa maîtresse ; boudinée dans un pantalon trop serré, elle arrivait pourtant à marcher en se déhanchant sur la pointe de ses souliers à fines semelles. Dans son safari matinal, était-elle le tendre gibier ou la terrible chasseresse ?...  
Et si son charme, c’était justement de ne pas en avoir ! Les femmes ont tellement de sortilèges pour arriver à leurs fins ! Sans avoir l’air d’y toucher, elles nous jettent leur poudre aux yeux ! Un jour de faiblesse, sans avoir rien compris, on se retrouve au pilori, piégés, attachés par leurs tentacules ! Brûlés par leurs yeux de braise ! Hypnotisés par leurs formes captivantes ! Bagués comme des vulgaires oiseaux sans envergure ! Et un soir, un soir, entre le froid et les courants d’air, la crève qui couve et les pieds glacés, tu te retrouves comme un c… à attendre que son petit chien pisse contre un lampadaire de la rue !... Moi, je ne supporterais pas de voir les estafilades sur les ailes de la bagnole ! Parce que du consommable à trente-cinq mille euros, je n’en ai pas les moyens !...

Quand elle a rejoint la terrasse, il ne reste derrière elle qu’une vague odeur de sueur mélangée à un parfum qui devait être délicat… avant de rencontrer sa peau…  

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22 juin 2019

Tempête de grêle (Pascal)


Ce matin, les visages sont tendus, les traits sont tirés, les yeux sont cernés ; la nuit a été courte et pleine de réflexions sur la relativité de l’existence. On était riches de tout ce qu’on possédait, de tout ce qu’on avait entassé, à force de crédits et de privations et, tout à coup, on apprend à faire sans. On prend connaissance du vide, on philosophe, on se dit qu’on est survivants, et n’est-ce pas le plus important ?...  

On va chercher dans la mémoire des plus anciens le même chambardement mais on ne trouve pas l’inconscient réconfort du déjà vu. On se croirait l’an zéro, à l’aube d’une nouvelle ère où tout est à reconstruire, où tout est à refaire. Tout à coup, nous sommes les précurseurs de cette catastrophe surnaturelle ; nous ferons date, on fera appel à notre mémoire pour justifier, à l’avenir, pareille calamité. On prend la mesure du pouvoir de la nature et, inversement, celle de notre insignifiance terrestre. C’était une bourrasque chargée de haine et de grêlons épais, d’injures et de tourbillons venteux, remplie d’une indicible noirceur effarante, plus sombre que la nuit la plus épaisse…  

Hier, l’enfer avait entrouvert ses portes ; son pouvoir dévastateur est bien plus fort que toutes les prières réunies ; le Mal a encore de beaux jours devant lui pour nous les rendre plus funestes.
En ville, les voitures sont martelées d’impacts, les pare-brise, les lunettes arrière et les fenêtres des portières n’existent plus. Les platanes de l’avenue Jean Jaurès sont tous mâchurés ; les vitraux de Saint Barnard ont été mitraillés par une inquisition aveugle et revancharde. À l’intérieur du monument, les débris de verre en couleur sont comme des étincelles de procession sans flamme. Les gouttières des toitures sont agonisantes, les vitrines des magasins ont volé en éclats, les bâches se sont envolées, les oiseaux se taisent et cherchent leurs nids et leurs petits…

Partout, il règne une atmosphère de désolation. C’est un cauchemar grandeur nature ; on voudrait se réveiller, remonter le film à l’envers et reprendre le tournage, ou bien couper la pellicule, enlever ce terrible fait divers. On voudrait sauter cette journée, revivre le mois sans ce quinze juin assassin.
Égarés, les gens errent dans les rues ; personne n’arrive à réaliser l’ampleur du fléau qu’ils viennent de subir. Ils cherchent dans le malheur des autres à atténuer le leur, ils se regroupent pour partager des mots simples de réconfort.
Abrutis d’épouvante, ils regardent le ciel, inquiets de ce petit nuage ; ils sursautent à la porte qui claque dans un courant d’air ; ils rentrent la tête au moindre coup de vent. Le traumatisme court dans les veines de tous ; il faudra des années pour soigner nos plaies…

À la campagne, au jeu du massacre, dans les traces de la tourmente assidue à la destruction, les paysages sont apocalyptiques. Des tonnes d’abricots jonchent les rangées d’arbres ; des noyers sont déracinés, des champs de maïs sont hachés ; il y a même des cultures dont on ne pourrait plus dire ce que c’était. D’innombrables floquets d’arbustes jonchent la route ; elle en devient un chemin aux contours approximatifs. Il y a des villages alentour où toutes les maisons sont bâchées. Des poteaux électriques sont renversés ; ils ont emporté avec eux leurs fils et c’est un enchevêtrement inextricable qui pendouille dans leurs armatures ; on voit des camions de pompiers qui sillonnent la campagne…  

Dans le petit bar, rescapés du bombardement, les gens sont hagards ; zombis, encore terrorisés, ils sont les tristes héros d’un mauvais scénario et ils se regardent comme des survivants. Tous les sinistrés se resserrent ; chacun voudrait puiser un peu de compassion dans le regard de l’autre mais il ne lui amène que ses propres misères, comme un écho plus puissant de détresse. Ici, on recherche le pansement des mots consolateurs ; là, on retient ses larmes parce qu’il nous reste des bribes de pudeur, pas encore arrachées par cette maudite tempête.
Les uns quantifient le drame, ils parlent d’assurance, du nombre de tuiles cassées et des vitres des vérandas explosées ; parce qu’il faut rapporter son malheur sur quelqu’un d’autre, ils en veulent même au maire comme s’il était le responsable de cet holocauste. Les autres se taisent parce qu’il n’y a rien à dire, parce qu’ils ont trouvé ici plus sacrifié qu’eux ; on garde son affliction comme une maladie intérieure et on va se la soigner en solitaire, avec les onguents des pertes et des profits…  
Et moi, qui me plains parce que j’ai seulement deux vitres pétées à la maison ; j’aurais l’air malin si moi aussi j’argumentais mon malheur, au milieu des vrais sans-abri. Aussi, je me tais ; je compatis, je hoche la tête, je partage la douleur, mais je me sens plus inutile qu’un toréador, un jour d’arène sans taureau…  

Mais les habitants de la Drôme sont des durs au mal ; ils courbent l’échine, ils râlent, ils plient mais ils ne rompent pas. Écoutez ! Il revient déjà, le rire innocent des enfants ! Regardez ! Les hirondelles sont revenues ! L’espoir renaît ! N’est-ce pas la preuve d’un futur meilleur ? On va reconstruire, en kit, s’il le faut ; on va panser les plaies, ranger ces mauvais souvenirs et recommencer à sourire. De toute façon, le soleil est revenu ; celui-là, il revient toujours après la tempête. Le ciel est si bleu, si candide, si lumineux, on ne pourrait pas dire, en le regardant, qu’hier après-midi, il transportait tout un cortège d’acharnement, de malheur et de destruction…

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15 juin 2019

La Garde d’Honneur (Pascal)


Ce grand jour de cérémonial, pour je ne sais quelle cérémonie protocolaire, le vice-amiral d’escadre, aussi commandant de la zone maritime, et aussi préfet maritime de la méditerranée, nous faisait l’insigne honneur de monter à notre bord. Aussi, à cette date, il valait mieux se planquer, se faire porter pâle ou tenter tout autre subterfuge, pour disparaître du bord…  
Manque de bol, un péremptoire : « Dupont ?!... Dupont ?!... Vous ferez partie de la Garde d’Honneur !... », lancé devant le poste des mécanos, par le cipié* machine, tua net toutes mes velléités d’absence…

L’immaculée jugulaire ajustée au menton, en grande tenue de sortie, nous étions magnifiques. Les coiffes de nos bâchis étaient impeccablement repassées ; au centre de cette mire si blanche, notre pompon épanoui était plus rouge qu’un soleil finissant ; nos cols bleus amidonnés rivalisaient avec le cobalt du clapot ombreux. Nos chaussures ? Elles éblouissaient évidemment nos regards mais on ne pouvait s’empêcher d’aller les frotter encore derrière la jambe du pantalon, comme un réflexe instinctif d’excellence.
Tels des Narcisse cérémonieux, dans le reflet de la peinture du pont, refaite pour l’événement, on pouvait s’admirer à loisir…  

Nous avions récupéré les fusils à l’armurerie et un des saccos nous entraînait à la manœuvre des « Garde-à-vous !... », des « Présentez arme !... » et des « Reposez arme !... » à la cadence de la perfection requise qu’il réclamait pour cette auguste visite.
Tour à tour, nous fûmes inspectés par le capitaine d’armes, puis par l’officier de garde, puis par le pacha lui-même, soucieux de son avenir. Jusque dans les moindres détails, tout devait être parfait ; il en allait des avancements, des affectations futures ou des réflexions en forme de crachin avant la tempête…  

À la coupée, en rang irréprochable, on attendait sans fébrilité la suite du programme. Véritables marins d’apparat, nous étions altiers, jeunes et fringants ; il se dégageait de notre alignement une forme d’arrogance, une fierté militaire que rien n’aurait pu perturber. Mine de rien, cette tenue de mataf, c’était mon premier costume et, un peu bleu, un peu blanc, un peu rouge, ce n’était pas n’importe lequel. À part les ourlets, il n’y avait pas de retouche à faire ; m’man disait que j’avais la taille mannequin ; aussi, il m’allait comme un gant…  

De temps en temps, pour nous maintenir dans le tempo du grandissime événement, on nous commandait encore et encore des efforts de redressement, avec des « Garde-à-vous !... » rigoureux, gueulés avec rudesse. Au repos, l’arme au pied et le pouce dans le ceinturon, on envisageait le futur avec nos impressions intimes en liberté, celles que personne n’aurait pu inspecter…

Tout l’arsenal semblait attendre cette prestigieuse visite. Le soleil avait mis des couleurs sur les points chauds et les ombres claires-obscures jouaient à cache-cache avec les quelques nuages passagers. Parfois, un éblouissement soudain arrivait de la ville comme un clin d’œil, un rappel à l’amusement nocturne, un semblant de désamorçage dégonflant ce pompeux rituel. Bizarrement, cela inversait la tendance ; tout ce qui arrivait de là-bas devenait réel et cette attente longuette était intemporelle.
À force de tendre l’oreille, j’étais capable de discerner le bruit d’une clé tombant sur un glacis devant un hangar, de reconnaître des éclats de voix sur un autre bateau, le teuf-teuf d’un pointu allant récupérer ses casiers, un impromptu klaxon, une vitesse qui passait mal, un coup de frein, dans les profondeurs d’un paysage plus vivant que le nôtre.
Parfois, le clapot giflait un peu plus fort le dessous du quai et il me semblait distinguer un borborygme sous-marin qui crevait la surface. Quand les aussières du bateau se tendaient, il y avait des craquements dans les tresses du cordage comme si elles étaient capables de s’essorer encore.
Des coups de vent ramenaient des remugles de parfums iodés ou bien des odeurs approximatives de cuisine, ou bien encore des senteurs de pinède, comme si le Mont Faron s’était soudainement invité à bord…  
On chuchotait, on avait quelques bons mots ou quelques observations amusantes à confier au collègue d’à côté, mais l’officier commandeur de la Garde d’Honneur, d’un simple froncement de sourcils, remettait toute la pesanteur de sa loi sur notre rang. Quand une voiture passait au loin, tout le monde rectifiait inconsciemment la position…

Debout sur le pont, cela faisait plus de trois heures qu’on poireautait ; la bâche en arrière, le soupir en bandoulière, on transpirait, on mâchait notre jugulaire comme un chewing-gum de lassitude ; haut perché, notre pompon avait dû flétrir au soleil. Courbatus, on se supportait mal en dansant d’un pied sur l’autre ; nos semelles collaient au pont comme si la peinture fondait sous la virulence de la chaleur, maintenant omniprésente.
L’atmosphère était tendue et puait cette même peinture jusqu’à nous donner mal à la tête. Le silence du bateau n’était plus une déférence officielle mais un grand malaise général…  

Dans les rangs, ça commençait à râler, même avec les regards réprobateurs des gradés, eux-mêmes désabusés. On espérait qu’il se pointe enfin, cet amiral et toutes ses étoiles, lui et sa clique, lui et tout son déferlement de saluts protocolaires, lui et tous ses sourires pincés de grand manitou de la Méditerranée…  

Les odeurs de bouffe de la cuisine, l’insolation, les vapeurs nocives de la peinture, je ne savais plus comment me tenir tellement j’étais nauséeux. Tout à coup, j’ai eu envie de jeter mon flingue par-dessus bord ! Dans ma logique, c’était devenu la seule issue possible pour sortir de ce cauchemar ! C’était évident ! Qu’importe, qu’ils me foutent en prison !... De toute façon, je voulais être à l’ombre !...

Sortant d’une coursive, un pimpant planton vint chuchoter quelque chose à l’officier responsable de la Garde d’Honneur. Dans un geste de dépit, celui-ci nous fit rompre de notre alignement tellement solennel. L’amiral ne viendrait pas ; la cérémonie était reportée à une date ultérieure. C’est à ce moment que je jetai mon fusil à la mer…




*Cipié : Commandant Machine

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08 juin 2019

Ma petite sirène (Pascal)


C’était la fin des vacances de Noël ; je devais la ramener le lendemain matin ; je savais qu’elle avait planqué les clés de ma voiture pour retarder cette pénible échéance. Enfant de divorcés, ballottée de l’un à l’autre, nos quelques journées passées ensemble s’enfuyaient trop vite. J’avais toujours un mal fou quand il s’agissait de l’endormir ; ce soir-là, comme à chaque fois, je devais lui raconter une belle histoire, un joli conte avec une morale sur mesure et une fin heureuse.
Me promettant d’aller chercher son endormissement, je commençais à lui proposer ma narration ; en tenue de petite sirène, celle du père Noël, assise contre le rocher de son oreiller, tout ouïe, elle n’en perdait pas une miette…  

« La mer remontait… Ses grandes vagues léchaient la plage comme des insatiables affamées du gâteau de sable. Son obstination forcenée à la voir reprendre ses possessions terrestres et son mouvement perpétuel m’impressionnaient. Avec force élans, écroulements, jaillissements, ressacs, elle jetait toutes ses forces dans son entreprise de sape… En quête d’un beau poisson, j’avais lancé mon leurre dans un rouleau… »

Les mots compliqués n’étaient que pour tenir éveillée son attention…
 
« Éternelles planeuses, un coup d’aile à gauche, un coup d’aile à droite, des mouettes éclaireuses supervisaient la bataille (avec les mains écartées du corps, je mimais la parade). Elles semblaient moucharder à la mer les endroits où elle devait concentrer ses prochains assauts ; sur la plage, leurs ombres fugaces et fantomatiques espionnaient déjà d’autres contrées à reconquérir…
Rameutés par la marée montante, des nuages s’occupaient maintenant du ciel en masquant provisoirement les effets du soleil. L’épaisseur de ces nimbes avait un pouvoir extraordinaire sur les couleurs qu’elle offrait à la mer. Tantôt bleue, tantôt verte, tantôt brune ou noire, plus que tous les trésors de la terre, on pouvait apercevoir des friselis émeraude, des paillettes d’or, des colliers d’écume turquoise, des larmes saphir qui caressaient la surface…  
Reconquis, des paquets de varech repartaient à la mer en flottant péniblement comme des désespérés, arrachés à la tiédeur de la plage ; ici et là, le sable bullait ses animaux partis se cacher dans ses profondeurs ; quelques puces de mer retardataires sautillaient jusqu’aux dunes salvatrices ; comme des petits moutons blancs, les galets roulaient en bêlant ensemble des crépitements apeurés…  
Conquérante, la mer encerclait maintenant les châteaux de sable, elle inondait les douves, elle ravageait les tours puis, sans façon, elle rasait l’édifice d’une seule lame, et c’est comme si jamais rien n’avait existé à cet emplacement…  
Au loin, quittant les écluses, ces caches à crabes et ces flaques à grosses crevettes, le panier dans une main, le grattoir dans l’autre, tels des maraîchers de grandes surfaces, des pêcheurs à pied avaient retrouvé la plage. Face à la mer, ils constataient ses troupes envahisseuses mais ils se juraient d’être là, demain, pour profiter encore de ses fruits.
L’air iodé, les parfums de sable, les odeurs d’algues, les effluves de la dune, saupoudré du sel de la mer, c’était le bouquet ordinaire de ma respiration sensationnelle…  

Je moulinais lentement pour reprendre mon fil ; avec quelques gestes saccadés, j’activais l’appât artificiel dans l’écume et les remous ; inconsciemment, j’avais adopté une forme de cadence, celle que la mer m’imposait avec son flux et son reflux. Plus que par la capture hypothétique d’un poisson, j’étais fasciné par cet événement de marée, celui reprenant ses frontières, sans limite que son coefficient journalier…  

Le bas de mon jean remonté jusqu’aux genoux, je m’avançais dans la vague comme si les quelques mètres gagnés sur cette immensité étaient capables de faire toute la différence. Le long des jambes, je sentais la fraîcheur caressante de l’eau ; quand la vague retournait à la mer, elle semblait vouloir m’emporter avec elle. Mon empreinte s’évasant, je m’enfonçais inexorablement dans le sable ; aussi, je changeais de position.
D’un geste auguste de pêcheur, je relançais mon artifice dans l’amorce d’un nouveau rouleau…  

Brusquement, mon fil se tendit franchement, anormalement, rageusement ; à cause de tous mes retours infructueux depuis plus d’une heure, j’en fus tellement étonné que je ne réagissais même pas à cette formidable touche. Enfin, quand je ripostais, la résistance avait disparu ; j’avais peut-être rêvé, j’avais peut-être accroché des algues flottantes ; mon fil s’était peut-être tendu à cause d’un bout de bois à fleur d’écume.
Pourtant, je relançais au même endroit, derrière la vague un peu plus haute qui arrivait vers moi ; sûr de toutes mes capacités en éveil, cette fois-ci, je ne me laisserais pas avoir…  
À peine avais-je esquissé quelques mouvements convulsifs à mon leurre que quelque chose se piqua de nouveau au bout d’un de mes hameçons ! Je n’eus pas le temps de ferrer car la vague me bouscula à plus de deux mètres en arrière ! Il s’en fallut de peu que je me retrouve emporté sous sa forte intempérance !...
Quelque chose butinait mon appât, s’en amusait comme d’un jeu nautique ; il faut dire qu’il était particulièrement attractif avec ses peintures vives, ses reflets argentés et ses évolutions capricieuses que sa bavette frontale lui autorisait…  

Reprenant mes esprits, je décidai que cette troisième fois serait la bonne. La plage était déserte de tous ses promeneurs et de tous ses flâneurs en quête de sensations extatiques… ».

Ma fille ne m’interrompait pas avec les mots difficiles ; elle comprenait la trame de l’aventure et n’aurait pour rien au monde arrêté mon histoire de pêche, sous peine que je lui donne un autre tournant ou, pire… que j’en perde la trame…

« Cerfs-volants stationnaires, seules, les mouettes me surveillaient comme si j’allais sortir de l’eau un poisson fabuleux. Derrière une autre grosse vague, je m’enfonçai plus avant dans l’eau ; tant pis si j’étais trempé ; parfois, il faut se mouiller pour arriver à ses fins…  
Tel un chasseur sur le point d’une belle capture, je lançais mon appât derrière la vague suivante. Entre mes jambes, le ressac tentait de m’emporter dans ses remous les plus tortueux…  
Encore, le fil se raidit ! Aussitôt, je ferrai, en oubliant les règles élémentaires de ma sécurité ! La vague me submergea ! Mes pieds ne touchèrent plus le sable ! J’en perdis mon bonnet de mer, ma musette de pêche, mes lunettes ! Mes poches s’étaient vidées !... Tant bien que mal, j’arrivai à reprendre contact avec le sol. Pendant ce nouvel assaut de mer, je tenais ma canne à la main comme si je l’avais serrée nerveusement, telle une rampe providentielle !... Instinctivement, j’embobinais une nouvelle fois mon fil…  J’avais quelque chose au bout de ma ligne !... J’avais quelque chose au bout de ma ligne !... »

Ma fille était debout sur son lit ; quand je parlais des mouettes, elle regardait le ciel de sa chambre ; quand la vague de l’histoire me trempa, cela la fit rire ; compatissante, elle chercha même mes lunettes sous son lit ; elle n’était pas encore endormie…

« Pourtant, de faibles reptations en petits plongeons, « ça » bataillait mollement, à l’autre bout du fil ; j’entendais même quelques petits cris comme s’ils étaient de douleur mais je pensais que c’était les mouettes qui piaillaient plus que d’habitude. J’étais un chalutier ramenant son filet à bord, et elles m’accompagnaient, cherchant déjà à se satisfaire avec tout ce qui passerait à travers les mailles…  

Je remis les pieds sur la plage et, avec mille précautions, je ramenai ma capture. Entre le bouillonnement du ressac et l’éclatement des vagues, petit à petit, je distinguais une forme étrange se mouvant dans l’eau ; elle-même scintillait de mille éclats, à la faveur de la lumière. Bien que mon répertoire en matière halieutique soit assez fourni, je n’avais jamais vu pareille bestiole. Aussi, cette chose était-elle vraiment dans le listing d’un dictionnaire spécialisé dans la faune sous-marine ? Ce devait être un animal rare, un de ces poissons mythologiques qui ne fait surface que dans les livres de conte, me dis-je, en souriant…  
En ramenant ma capture, je m’aperçus que c’était elle qui gémissait ! Comme si les poissons avaient le pouvoir de se plaindre, maintenant !...

Elle n’était plus qu’à un mètre de moi ; doucement, je la pris dans mes bras. Enfin récompensé, ce dût être l’ivresse de cette prise qui m’emporta dans ces fabulations extraordinaires. Long d’une centaine de centimètres, d’un côté, indéniablement, avec ses écailles, sa nageoire caudale, cet animal était un poisson ; de l’autre, cette chevelure d’or, ces petits yeux bleus, ses bras si blancs, ses épaules si fragiles, c’était un serpent de mer… »

« Mais non !... C’est une sirène !... Une sirène !... Tu as attrapé une sirène, papa !... »  

« Un de mes hameçons avaient légèrement piqué sa lèvre ; je me doutais bien de toute la douleur que pouvait occasionner ce méchant piercing. Je dus me rendre à l’évidence : oui, c’était une sirène mais une enfant sirène, qui s’était laissé attraper par le jeu de mon appât courant devant ses yeux. Comme j’étais le seul sur la plage, qui aurait pu remettre en doute mes conclusions ?...

Devais-je la garder prisonnière, l’enfermer dans un aquarium, devenir millionnaire, me définir devant l’humanité comme le premier pêcheur de sirène ? Si j’étais un solitaire, avec cette prise, je devenais unique ! À moi les manchettes sur quatre colonnes, les interviews, le Journal Télévisé ! J’avais besoin de notoriété, j’avais besoin de sortir de l’anonymat dans lequel je me morfondais… »

« Non !... », cria ma fille…

« Devais-je la manger ?... Entre bulots et crevettes, tenter une fricassée de sirène arrosée d’Entre-Deux-Mers !... À l’étuvée !... Ça possède des arêtes, ces petites bestioles ?... Au four !... Sur un lit de fenouil !... »

« Non !... », cria-t-elle désespérément…

« Et si je la relâchais ?... De toute façon, c’est mon credo, j’ai toujours remis toutes mes prises à l’eau. Un animal fabuleux est le produit des rêves, de l’imagination, et de tout ce qu’il y a de bien en nous ; pourquoi tuerais-je l’Enchantement, ce petit plus qui donne du baume au cœur à la réalité ?... Cette sirène était l’essence même de mes sens ; si je la tuais, si je la séquestrais, je ne verrais plus les splendeurs de la mer, je n’aurais plus l’occasion de respirer ses effluves capiteux, je n’aurais plus ces frissons de bien-être, ceux qui m’accaparent quand mes empreintes éphémères signent ma trace sur le sable.
Décrocher l’hameçon fut d’une grande facilité, au bout de ma pince experte… »

« Bravo, mon papa !... »

« Confiante, l’enfant-poisson me souriait. Encore essoufflée, elle posa sa tête contre mon épaule, en m’enserrant avec ses petits bras ; sa nageoire caudale battait mon bras au rythme de sa respiration…  
Si tu avais vu toutes les mouettes stationnant à notre verticale ! On aurait dit des  escadrilles de surveillance ! À travers les nuages, le soleil avait pratiqué une belle percée ; son éblouissant halo de lumière nous baignait pour nous réchauffer !...  
Comme une rançon, la mer apportait à mes pieds tous ses trésors les plus inestimables ; dans ses ressacs, il y avait des éphémères ducats d’or, des colliers de perles, des rivières de diamants, des diadèmes éméraldine, des opales multicolores. Non, toute cette fortune, c’était dans ses yeux…

Vint le temps où je dus la remettre à l’eau ; une sirène, c’est fait pour vivre dans la mer, tu comprends ? Délicatement, je la posai entre deux doux ressacs. Dès qu’elle sentit la vague courir sous son ventre, elle partit en plongeant dans l’écume ! Elle bouscula les rouleaux, fendit les vaguelettes et disparut dans une gerbe pétillante d’eau de mer !... »

« Papa, t’es le plus fort !... »

« Moi, je rangeais mon matériel en repliant lentement ma canne ; je n’avais même pas froid. J’étais content d’avoir vécu cette extraordinaire aventure ; ce n’est pas tous les jours qu’on pêche une jolie sirène. Tout à coup, je me suis aperçu que j’avais perdu les clés de ma voiture !... J’allais rester coincé là, sans la possibilité de rentrer chez moi !...  
Quand j’essayais de parler avec mon portable, je lui disais « Allo ?... », il me répondait : « Glouglou !... ». J’avais de la peine !... J’étais mal récompensé pour toute mon œuvre charitable…
Tout à coup, j’ai vu la tête de la petite sirène qui émergeait de la mer !... Elle me souriait comme pour me faire oublier mes déboires !... Elle vint jusqu’au bord de la plage !... Elle me fit signe de m’approcher !... Elle avait mes clés de voiture dans le creux de sa main !... C’était sa façon de me remercier de l’avoir relâchée !... »

Soudain, ma fille se leva de son lit et fonça dans l’appartement avant que je comprenne sa précipitation ; quand elle revint, elle tenait les clés de ma voiture dans sa menotte. Ma petite sirène, me serrant fort dans ses petits bras, avec deux grosses larmes sous les yeux, me confessa : « Mon papa chéri, pour ne pas que tu me ramènes, c’est moi qui avais caché les clés de ta voiture… »  

Enfant sirène

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25 mai 2019

Repassage (Pascal)


L’inspection du capitaine de Compagnie, c’était pour demain ; sur la grande table, à l’entrée de l’immense dortoir, chacun à notre tour, nous allions passer le fer à repasser sur nos effets. La semelle au plus près de la joue, la pattemouille humidifiée, le thermostat réglé au bon chiffre, les longs passages en douceur, les coups brefs dans les coins, le remontage régulier le long des coutures sans trop appuyer sur le fer, chacun avait sa technique.
La vareuse, la chemisette, le pantalon blanc, le col bleu, c’était notre panoplie de sortie ; les précautionneux pinaillaient, les inquiets finassaient, les autres se contentaient de laisser courir le fer, sur le tissu en prenant garde de ne jamais s’arrêter trop longtemps au même endroit, même sur les plis récalcitrants. Nos blancs, c’était une surface immaculée, et le fer tournant et retournant en circonvolutions incessantes, c’était un concours de patinage artistique…

Il en avait vu, cet outil de repassage ; depuis toutes ses années d’utilisation, combien de fois était-il tombé à terre ? La gaine en tissu des fils électriques partait en charpie, il manquait la moitié de la poignée, et l’ampoule qui disait que la température était atteinte ne fonctionnait plus depuis longtemps. On entendait seulement le cliquetis du thermostat qui arrêtait ou redémarrait le fer. On aurait dit que la semelle avait été recuite, tant s’étaient succédés des fonctionnements forcenés ; elle avait des marques, aussi, des marques de tissu fondu qui n’avait pas supporté la température d’une chaleur réclamée ou un oubli…  

La plupart d’entre nous n’avaient que des modestes rudiments de pratique, en matière de fer à repasser. Dans la main de certains, c’était même une véritable première. Ne sachant pas s’en servir, ils regardaient comment les autres procédaient et, avec plus ou moins de réussite, ils tentaient de reproduire les mêmes gestes sur leurs tenues. On passe le fer  avec les fringues à l’endroit ou à l’envers ? On fait un pli devant le genou ? Comment on repasse la vareuse ? Et le col ?... Parfois, le tissu de nos blancs était bouillant ; parfois, il jaunissait irrémédiablement ; parfois, il était tellement sec et amidonné qu’on se disait qu’on n’arriverait plus jamais à rentrer dedans…  
J’avais déjà vu ma mère au dur labeur du repassage et de ses fers qu’elle allait poser, tour à tour, sur le coin de la cuisinière à charbon, jusqu’à ce qu’ils atteignent la température voulue. Ce n’était pas une sinécure ; c’était plutôt un travail de forçat où elle n’avait pas le temps de se consacrer à autre chose qu’à son repassage ; aussi, je ne traînais pas dans son tablier avec tous ses allers et retours entre la table et le fourneau, et vice-versa…  

Collé à nos basques, le second disait de nous grouiller et cela rajoutait encore un peu plus de fébrilité à notre devoir de repassage. Maxence Éluard avait le sien : son propre fer à repasser, avec deux vitesses, des éclairages pour les coins, un jet de vapeur, un jet d’eau chaude, un jet d’eau froide, une molette de réglage pour coton, laine, synthétique, etc., un fil renforcé et une vraie rallonge facilitant son travail.
Pour être sûr de passer les inspections avec les félicitations des galonnés, il l’avait ramené de chez lui, ce fayot. Ben non, ça ne risquait pas qu’il le prête à l’un d’entre nous ; c’était sa botte secrète, sa valeur sûre, son magnificat devant toutes les auréoles de l’École.
Quand il arrivait, tout fier, à la table, avec sa belle gueule de premier de la classe, ses blancs sous le bras et le fer de compétition à la main, c’était du « Poussez-vous que je m’installe, laissez œuvrer le pro… ».
Comme pour finir en beauté, c’est toujours lui qui occupait la table, le dernier ; le second de la compagnie, qui en avait vu d’autres, le regardait pourtant avec quelques grimaces intéressées.
Forcément, avec pareil matériel, c’était un jeu d’enfant, pour lui, de repasser ses blancs ; Après la coiffe, il s’employait même à aplatir soigneusement la jugulaire de son bâchi. Son œuvre accomplie, quand il retournait vers son placard, tel un étendard de victoire, il nous les exhibait, impeccables, superbement installés sur leurs portemanteaux…

Oui, l’inspection générale, c’était pour demain. Maxence, toujours aussi rempli de suffisance, se rappliqua, grand prince, avec fer et tenue, jusqu’à la table. Nous ignorant tous, sûr de son fait et des prochaines félicitations qu’il allait naturellement engranger, il brancha son fer, attendit qu’il chauffe, vérifia le niveau d’eau dans la cuve, inspecta la propreté irréprochable de la semelle…
Tout à coup, on entendit une petite explosion ! En court-circuit, son fer à repasser venait de rendre l’âme ! Il avait fait sauter les plombs ! La moitié du dortoir se retrouva dans le noir ! Un gradé changea le fusible mais il fut interdit à Maxence de rebrancher son outil ! De toute façon, il avait grillé ! Il puait le plastique brûlé et il était noir, de la semelle à la poignée ! Dans le dortoir, il y eut un murmure général qui disait en substance : « Ha, te voilà bien dans la m…, maintenant !... Et que vas-tu faire ?... Il est revenu à égalité avec nous…

À vingt-deux heures, avec sa goualante habituelle, le second cria : « Extinction des feux !... Extinction des feux !... Tout le monde au lit !... Éluard compris !... ».

Froissés du lavage dans les lavabos, ses blancs n’étaient pas repassés et, demain, à la première heure, il faudrait enfiler les tenues de sortie. Il était bien dans la mouscaille, le Maxence ; dans la Cour d’Honneur, avec sa tenue en torchon, il aurait du mal à expliquer le pourquoi du comment, à son capitaine de compagnie. Celui-là, toujours tiré à quatre épingles, ne supporterait pas qu’on puisse galvauder notre bel uniforme, qui plus est, le jour de son inspection…  

Quand le dortoir fut éteint, quand les discussions à voix basse se tarirent, quand on commença à s’endormir ici et là, il se releva et il partit à l’aventure, avec ses effets sous le bras, jusqu’à la grande table du dortoir. Sous le regard incrédule du factionnaire, à la faible lumière d’un éclairage lointain, il se mit à l’ouvrage et il repassa sa tenue de sortie avec notre vieux fer à repasser. Ha, monsieur ne faisait pas le mariole ! Il ne se moquait plus ! Mais repasser du blanc, dans le noir, avec un antique fer à repasser qu’il ne connaissait pas, cela relevait de l’exploit. Fébrile, il apprenait l’humilité, Maxence ; avec sa pattemouille, il jouait les porteurs d’eau ; aux cliquetis du thermostat, il passait par ici et il repassait par là ; les longs passages en douceur, c’était plutôt de la crispation et de l’inquiétude…  
En catimini du dortoir, il rentra sa tenue dans son placard, puis il se coucha, tard dans la nuit. Il y avait quelques traces jaunâtres sur la vareuse, des plis malheureux sur le pantalon, et la marque de la semelle du fer irrémédiablement imprégnée sur le col ; sans doute l’avait-il laissé trop longtemps pour réduire à plat une froissure tenace. Il n’empêche, le lendemain, il passa l’inspection sans problème parce que, dans l’anonymat de toute la compagnie, il nous ressemblait…

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04 mai 2019

La poignée dans le coin (Pascal)


Tout le petit monde de la moto vous le dira. En bécane, la longueur des frissons est proportionnelle à l’enroulement des câbles dans la poignée d’accélérateur. Les vibrations incessantes, le grondement des pots, l’incertain paysage qui défile, c’est notre quatrième dimension, à nous, les « Fangio » de la vitesse. Le ruban du macadam, l’avant délesté se soulevant si facilement, les effluves des échappements de la bécane de devant, c’est notre environnement. La transpiration d’adrénaline, la gorge sèche, les longues apnées, les intenses accélérations jusqu’aux rupteurs, les freinages tardifs, la fourche qui s’écrase, les pneus qui partent en glissade, c’est notre œuvre de domptage, à l’entrée des virages. La corde, le genou frottant le bitume, le regard sur le fil d’un angle impossible, c’est notre aventure funambulesque. Aller conquérir d’inaccessibles millièmes de seconde, maîtriser encore et encore la furia des chevaux, aménager l’équilibre précaire, tutoyer la faute sans jamais tomber dans ses pièges, c’est notre bonheur, notre façon de respirer…

L’aube pointait son nez de ce côté de la piste, et les nimbes de la nuit, poussés par un vent frisquet, se dégageaient lentement vers un autre horizon encore ténébreux. Couché sur la machine, dans une intime complicité proche de l’amour, j’avais pris mon relais. Sensation extraordinaire, osmose véritable, j’étais dans la bonne vibration ; les pulsations de mon cœur s’harmonisaient avec les aléas du circuit ; je ne faisais plus qu’un avec ma machine. Poursuivant ce chien et dressant ce loup, j’enquillais les tours tel un métronome cherchant à accélérer sa partition. Aussi, j’engrangeais des secondes précieuses, diminuant d’autant plus le futur ravitaillement aux stands…

Dans l’hallucinant tunnel de la vitesse, le cœur bat à dix mille tours minute : ce qui est loin est déjà là, ce qui est là n’existe plus, ce qui est derrière n’a jamais été. Sur les images qui défilent en accéléré, dans la visière, les illusions fugaces se matérialisent et les réalités sont des édifices chimériques ; entre les deux, il y a nous, marionnettes fantasques, pilotes acrobates, fragiles héros tout risque, fonçant outrageusement, et repoussant nos craintes immatérielles devant les spectateurs abrutis de boucan. Tout analyser, tout reconnaître, tout traduire, tout anticiper, ne serait que pure folie attentiste, tergiversations d’outsider, début de couardise…

Les dernières ombres nuiteuses, habillées des premières brillances de la piste, couraient devant mes phares blancs. Tantôt je les dépassais sans coup férir, tantôt elles m’accompagnaient sans jamais me lâcher ; dans les reflets de ma visière, je les voyais applaudir ou bien se pencher pour tenter de me voir sourire, ou bien encore, se coller à moi comme des midinettes exaltées…
Cherchant ostensiblement la meilleure trajectoire, je rattrapais les attardés, je les doublais avec des manœuvres savantes et des louvoiements de grande maestria. Dans la grande ligne droite, je me couchais encore un peu plus sur mon destrier et je fonçais à tombeau ouvert, rejetant l’inconnu invisible, apprivoisant le futur, repoussant l’inconscience aux devoirs des certitudes des livres. Panneauté par mon écurie, je maintenais une furieuse cadence, flirtant maintenant avec le record du tour, à chaque passage ; sur les tablettes du classement général, j’avais relégué mes poursuivants à de lointains figurants…
Je savais où freiner, où accélérer, où changer de rapport, où je pouvais dépasser les motos moins rapides, quelles aspirations je pouvais prendre pour augmenter mon allure, comme un tremplin de vitesse, et tous ces détails infimes qui font d’un pilote chevronné un potentiel vainqueur…

Tous les voyants du tableau de bord étaient au vert ; éclair vif argent, aux reflets émeraude, aux scintillations d’or, la poignée dans le coin, tour après tour, je poussais ma Kawa dans ses derniers retranchements…

Tout à coup, droit devant ma machine, stupéfait, je vis un concurrent se vautrer, en une longue glissade, à l’entrée du virage ! Ce pilote éjecté, ce panache d’étincelles, ces volutes de poussière, ces grincements de ferraille tordue, ces odeurs âcres de pneus brûlés, était-ce un cauchemar sensationnel, une vision dantesque qu’on crée à force de s’être adapté aux tournis de la route, une projection fugace de l’Abîme pervers, quand on roule depuis trop longtemps à un rythme d’enfer ?...

Réflexe de survie, plus qu’acte de virtuosité, en redressant ma bécane, je passai entre les débris éparpillés sur la route ! Malheur ! Lancé tel un ricochet aux confins de la route, je montai à la verticale en heurtant l’insidieux vibreur ! Brimbalé dans la tempête de l’inévitable chute, je ne maîtrisais plus rien ! La force centrifuge voulait jeter mon corps de ce côté, la vitesse voulait éjecter ma moto de l’autre côté ! Désarçonné, je n’étais plus retenu à ma bécane que par mes mains serrant désespérément le guidon !...

Simple fait de course, une banale gamelle d’un pilote attardé, au petit matin cruel, et c’en était fini de ces vingt-quatre heures d’endurance ; adieu la couronne de lauriers, la coupe, les flashs des journalistes et la notoriété dans les journaux spécialisés ; peut-être, adieu… ma vie…

Au rodéo de ma machine cabrée, miraculeusement, le choc avec la roue arrière sur la bordure me remit en selle ! Au prix d’une cabriole extraordinaire, magie de la course ou chance inouïe, mes bottes se réapproprièrent les cale-pieds, mes gestes retrouvèrent leurs automatismes conditionnés, mes mains s’emparèrent des commandes du levier d’embrayage et de la poignée de frein !…  
Soudain, comme si le calvaire n’était pas encore terminé, je fus projeté en avant par une force incommensurable qui retenait ma machine ! J’eus le temps de me retourner pour constater les dégâts. J’avais déjanté !...  
Sous l’impact contre le vibreur, le slick avait éclaté et quitté son logement ! Maintenant, complètement désintégré, il restait des morceaux de caoutchouc prisonniers entre la jante et le bras oscillant...
 
Accroupi, fébrile et maladroit, saucissonné dans mon cuir trop serré pour ce genre d’exercice, j’arrivai finalement à extraire les résidus de pneu qui entravaient la rotation de la jante, maintenant, nue. Tout près, malgré les drapeaux agités des commissaires de piste, d’autres bécanes passaient en laissant mugir leurs échappements rageurs. Enfin, libéré de ces entraves, péniblement, je poussai ma Kawa jusqu’aux stands. Impudentes, amusées, papillonnantes, les chimères perlaient de sueur, derrière ma visière ; tout était à refaire…

Kawa victorieuse Le Mans 2019

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27 avril 2019

Le permis de pêche (Pascal)


Les bras en balancier, les doigts joints, la bâche sur le front, la vareuse rentrée dans le pantalon, d’un pas alerte et décidé, je traversais la Cour d’Honneur. Dans cette École, au vu et au su de tous, il n’était jamais bon de traîner seul, au milieu de cette esplanade…

Cet endroit si plat, si rectiligne, si aéré et, paradoxalement, tellement rempli d’embûches, était un pré de joutes occultes. Il s’y lançait des regards noirs, des défis, des « On va se retrouver… ». Approcher trop près un banc d’une région autre que la sienne, c’était signer son arrêt de mort. Les plus anciens cherchaient la castagne, les gradés revêches venaient s’y faire respecter en réclamant des saluts protocolaires ; tels des chefs de meute, les bagarreurs estimaient leurs éventuels adversaires en crachant la salive de leur adrénaline un peu partout…
Un appel ? Une invective ? Une bousculade ? Ne pas se retourner, ne pas répondre et filer au plus vite. Surtout, ne pas sortir la tête des épaules, regarder le sol, marcher vite, comme si on était sûr de là où on allait, c’était le meilleur des laissez-passer…  
Même les officiers ne traînaient pas, comme s’ils avaient peur des attroupements des pirates, ici et là ; sur l’étal du rapt, au cours des ficelles en or, ils pesaient le poids de leur rançon… Imaginez six cents révoltés, les plus baraqués en tête, séquestrant le pacha de l’École ! Il faudrait déployer un sacré contingent de saccos aguerris pour les déloger de ce fort brigandage ! Oui, l’air y était franchement malsain ; pour marcher droit, il fallait éviter tous les coups tordus…
J’avais mes lourds brodequins d’atelier aux pieds et, malheureusement, je ne pouvais pas empêcher leur martelage sur le bitume ; cycliques, mes talons tambourinaient l’allée avec des échos de grosse caisse ; ce n’était pas un jour de fanfare, ni un jour de défilé…  
Forcément, à mon grand désarroi, j’éveillais l’attention de ceux qui n’attendaient que le petit grain de sable à leur simili-quiétude, pour prouver leur grandissime bêtise…

Gamin, quand j’allais à la pêche, d’étude en curiosité, je m’étais aperçu que nombre de poissons attaquaient le leurre, non pas pour le bouffer, mais seulement à cause du dérangement qu’il occasionnait dans les alentours de leur tanière. Mauvaises vibrations, tranquillité perturbée, gêne rémanente, gueule ouverte, ils sautaient sur l’artifice en le croquant de toute leur mâchoire… Au bruit de mes godasses, ce grand échalas qui arrivait droit sur moi, c’était un brochet dérangé par mon déplacement…

« Hé, toi, là-bas ?!... » Je n’en menais pas large ; je sais des trous de souris dans lesquels je me serais caché en oubliant de respirer ; je sais des nuits où j’aurais pu m’éclipser sans allumer la lumière ; je savais mes castagnettes aussi grosses que deux petites olives, dans un slip bocal beaucoup trop grand…
J’accélérai le pas, il fit de même ; il me rattrapa. « Hé, l’apprenti, je te parle !... » Tel un mur insurmontable, il se planta devant moi ; stoppé net dans mon élan, je devais faire face… « T’es sourd ou quoi ?... » Enfin, je levai les yeux sur lui ; en signe de bienvenue, il me cracha sa fumée dans la figure…

Quand le carnassier était piqué à l’hameçon, le jeu du chat et de la souris s’inversait ; le prédateur devenait le chassé. Entre ses cabrioles et ses départs fulgurants, entre mon matériel et mes aptitudes à la pêche, je bataillais pour garder l’équilibre. Parfois, je parcourais la moitié du tour de l’étang pour ne pas casser ; parfois, je rentrais dans l’eau, jusqu’à la ceinture, pour ne pas le perdre. Je glissais sur la berge, je dérapais sur les cailloux, je m’enfonçais dans la vase.  
La lutte était âpre et cruelle, elle était naturellement désespérée, pour lui, et inespérée, pour moi. Plus rien ne comptait que cette capture, le chemin de l’épuisette et le cri de victoire lancé à Dame Nature…

Tout à coup, d’une calotte ajustée, il fit tomber ma bâche ; quand je voulus la ramasser, il donna un coup de pied dedans pour l’éloigner… Ça le fit rigoler ; il regarda son banc pour voir s’il amusait la galerie de ses bleds affalés, dans l’inactivité contemplative…  
Mon bâchi, avec le nom de sa légende, traînant à terre, encore bousculé par un autre de ses coups de pied, me blessa comme une entaille profonde plantée dans mon ego.
Comment dire ? J’en ch… tous les jours avec ces pénibles heures d’atelier, cette bouffe approximative, l’éloignement de ma famille et de chez moi ; aussi, cette bâche, c’était ma couronne de roi, celle qui me prouvait que je m’accrochais encore et que je pouvais gagner le pari d’être ici…

Après une lutte homérique, quand le gros poisson était dans la nasse, loin du bord, je le sortais avec précaution, je l’admirais un instant, lui et sa robe d’argent. Comme il ne faut pas faire souffrir les animaux, je le tuais sans façon, avec un grand coup de bâton derrière la tête ; résidus nerveux, le temps de quelques soubresauts, les ouïes ouvertes, il s’immobilisait définitivement dans ma main…

Le mauvais garçon insista avec sa blague de mauvais goût ; il aurait voulu me faire effectuer le tour de la Cour avec ses shoots de footballeur. Il était le brochet jouant avec son pêcheur. Quand il fut à ma portée, et avant qu’il n’esquive le moindre geste, je lui décochai un coup de gourdin… de brodequin, pile dans un tibia ; tenaillé par l’intense douleur, je vis tomber le grand escogriffe, un peu comme un échafaudage qui s’écroule sur lui-même.
Je ramassai ma bâche et je revins vers lui ; recroquevillé sur sa jambe, il avait tellement mal qu’il ne me voyait même pas, dans le faux jour. Il fallait l’achever, ne pas faire souffrir une pauvre bête ; je me plantai devant lui, ne sachant pas comment tuer un con, et puis je me barrai, le laissant à ses souffrances…  
La bâche sur la tête, je ne vous raconte pas le plaisir intraduisible que j’avais en plantant mes talons sur le goudron de l’allée principale.  L’équipée de son banc ne savait pas trop quoi faire ; il m’avait cherché, il m’avait trouvé, nous étions quittes…

Le petit héros courageux repart vers d’autres aventures et, à l’inverse, le méchant se retrouve puni avec sa guibolle irrémédiablement cassée : ce serait trop bien, si toutes les histoires pouvaient finir comme cela…
Des marches du perron, un gradé avait tout vu ; quand j’ai passé à sa portée, avec l’index recourbé et frétillant, il réclama ma présence devant lui. Ça n’était pas fini, les emmerdes… Hein ?!... Quand je vous disais que, dans cette Cour mal famée, il ne fallait pas y traîner !... Arrivé à six pas, je le saluai comme on salue un amiral ; attendant ses réflexions, je me figeai dans l’attentisme le plus militaire possible…

Un jour, alors que je rangeais un beau brochet dans mon carnier, je vis débouler un garde-pêche, comme un ours à qui on a subtilisé sa proie ; il semblait tombé d’un arbre. Il avait enregistré toute la scène, celle de ce prélèvement dans son étang. Plus zélé qu’un flic au bord de la route du dimanche, il mesura mon poisson, il réclama mon permis de pêche, il fouilla dans ma gibecière, il demanda avec quoi je l’avais pêché ! Pour lui, ce n’était pas normal qu’un gamin comme moi sorte pareil poisson de l’eau ! On aurait dit qu’il était jaloux de ma prise ! En désespoir de cause, j’ai cru qu’il allait vérifier le bon éclairage de mon vélo, si les freins fonctionnaient bien, et si les pneus étaient assez gonflés !... Enfin, n’ayant rien à me reprocher, à regret, il me laissa m’en aller…  

J’espérais seulement que ce gradé ne me demanderait pas de lui présenter mon permis de pêche ; je n’en avais pas pour les gros bras qui croisaient… dans la Cour d’Honneur…  

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