22 février 2020

La lemniscate (Pascal)


Définition (rébarbative) :


Ce devait être aux alentours de la Saint-Valentin ; comment aurait-il pu en être autrement …

Dans l’amphithéâtre, madame Geneviève Cassini, professeur émérite à la Faculté des Mathématiques appliquées de Saint-Bardoux-sur-Herbasse, avait jeté ses paraboles sur le grand tableau, un peu comme un peintre quand il prépare ses esquisses, sauf qu’il n’y avait rien à peindre en couleur entre les abscisses et les diagonales, les cercles et les ovales. Fractions abscondes, trigonométrie indéchiffrable, géométrie dans l’espace, formules savantes, ô combien ennuyeuses, ornaient la grande fresque cabalistique. Si nos aïeux, ceux de la préhistoire, avaient gribouillé ce genre de gravures contre les murs de leurs cavernes, je ne vous raconte pas la gueule des découvreurs !
La beauté rigoureuse était dans les chiffres et dans la figure mathématique à la sinuosité tellement rationnelle. Entre nous, c’est parfois rassurant, l’exactitude et la perfection, mais qu’est-ce que c’est chiant, quand on a l’esprit rêveur…
Et la prof expliquait la formule comme si elle racontait un tableau de grand maître ! Les virgules, les x, les Pi, les Alfa, c’était ses détails les plus enchanteurs, les plus frissonnants ! Elle en pleurait des larmes de satisfaction, tant son idéale démonstration touchait à l’absolue précellence !...   

Michel, plus intéressé par sa copine, Françoise, au pupitre tout proche, que par toutes les figures géométriques de l’univers, lançait à sa dulcinée des œillades désespérées ; de loin, et mieux que les signaux ésotériques du tableau noir, on aurait dit des parfaits enchevêtrements de lasso tant il voulait l’emprisonner dans sa bienveillance exacerbée ! Il frappait aux portes de son cœur, le mathématicien féru ! En pleine parade amoureuse, il roucoulait, il soupirait, il remuait sur sa chaise ; il s’appuyait sur son coude et, la tête dans la main, il pensait à haute voix !... On lui voyait même des points d’interrogation entrelacés, lancés comme des SOS, vers sa sauveuse…

Un peu indisciplinée par ce turbulent matheux en conquête, un peu rougissante par tant d’assiduité à son égard, la belle Françoise succombait en souriant aux tentatives de son Michel. Elle jouait la gênée mais on voyait bien que tout son intérêt lui était dédié. Une main négligemment passée dans les cheveux, un croisement de jambes, un papillonnement de cils, c’était ses réponses implicites aux avances calculées du grand algébriste…
Facilement, puisque c’était une pointure, en bidouillant quelques chiffres de l’équation, il l’avait transformée en formule magique ! Sur l’axe des ordonnées (y), il avait déplacé le 0 du centre du cercle jusqu’au bas de la figure ! Il était arrivé à créer un cœur, avec sa figure géométrique ! Au grand pavois de ses multiples sourires béats, il tentait de lui montrer sa réussite comme on montre ses fanions de timonerie, quand on entre dans un port !...

J’aimais bien leur éclairage ; c’était comme si une aura aux pouvoirs sensationnels s’était appesantie sur ces deux êtres. C’est fou comme les gens qui s’aiment, on les reconnaît de loin. Ils dégagent une lumière extraordinaire, intraduisible, éblouissante. Jaloux, on voudrait baigner tout entier dans cette illumination, on voudrait toucher le feu de leur passion, seulement pour connaître la brûlure de la vraie fièvre ; on voudrait leur voler un peu de ce bonheur pour dire, nous aussi, « je sais ce que c’est ». On dirait que tous les sentiments fondent ensemble dans le creuset de l’Amour ; lingot ou statue, platine ou plâtre, porcelaine ou chêne, si l’avenir oxyde, use et fendille, il reste la seule valeur sûre dans ce monde en perdition.
Mais je suis indiscutablement hors sujet ; aussi, avec le temps qui nous est compté sur cette terre, je crois que de ne pas parler d’Amour, c’est être forcément hors sujet…

Pas dupe du manège, la prof interpella l’élève dissipé. « Et, Michel, qui a l’air de bien connaître cet exposé, que peut-il nous dire de la formule ?... ». Enchanté d’être interrogé, n’y avait-il pas de meilleur moment et de meilleur endroit pour réciter son théorème, appris sur le bout du cœur ? Février, plus que les autres, c’est le mois en « je t’aime ! ». Une déclaration d’Amour, devant un parterre d’étudiants, que dis-je, une cour, ça vaut bien tous les plus savants théorèmes !...  

Princier, il se leva de sa chaise, prit une inspiration de Roméo sous le balcon de ses rêves, et dit : « Michel Françoise multiplié par Michel et Françoise prime, égale la vie à deux, mais Françoise et Françoise priment !  C’est égal ! On prendra racine à deux !... », dit-il dans un souffle… « Pourquoi pas… » dit la prof, amusée… « Et ils eurent beaucoup de lemniscates… », dit Bernoulli, le comique de la classe… Françoise, la matheuse, pleurait en quartique ; pour simplifier, pour nous, les béotiens des choses des mathématiques des classes supérieures, une larme a des courbes quartiques…  

Oui, ce devait être aux alentours de la Saint-Valentin…  

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15 février 2020

Les lignes de la main (Pascal)


Jeune marin, une fin d’après-midi de sortie, je m’étais retrouvé du côté de la Poste. Quel anonyme vent m’avait emporté ici ?... Quel itinéraire, au jeu du hasard, m’avait poussé jusque sur les marches de cette administration ?... Avais-je quelque chose à poster de si urgent qu’il fallût que j’aille l’insérer dans la boîte même de l’établissement ?... Le nez en l’air, avais-je poursuivi le parfum d’une fleur aux sourires épanouis ?...   

Pour que jeunesse se passe, il faut se brûler au feu, se glacer au froid, compter ses étoiles, sonder ses abysses, tenir éveillé son ange gardien, jouer les équilibristes sur le fil de sa vie, lui trouver enfin de l’importance et remettre les pieds sur terre ; il faut admettre ses limites, s’en faire ses frontières et ne pas trop tenter le diable et sa clique, car la faux ratisse assurément les écervelés, sans jamais se lasser. Faudrait-il que j’aille me frotter à toutes les singularités de la planète, pour que je progresse enfin vers le Savoir et la Sagesse ?
Pétri d’inconscience, d’incertitude, de peur, d’allant, de curiosité, je n’étais qu’une boule de glaise que la vie allait façonner aux instruments de l’Aventure ; caractère, hérédité, éducation, croyances, affinités, sensations étaient mes outils de confection. Poussé par le Temps, d’argile, je ne serais qu’une modeste statue ou une vulgaire poterie, que l’accident, la maladie ou l’âge, casserait, fendrait, userait jusqu’à, indubitablement, retourner à la terre.
En attendant, un petit coup de pouce du destin, une lumière au loin, un avant précurseur de lendemain, comme un guide, un tuteur, un panneau directionnel, c’était toujours bon à prendre…   

C’est pour cela qu’une diseuse de bonne aventure semblait m’attendre sur le perron de la Poste. Vêtue tout en noir, veuve inconsolable, on pouvait penser qu’elle revenait du cimetière ou bien qu’elle le fréquentait si assidûment que, depuis l’enterrement de son défunt, elle n’avait pas eu le temps de se changer.
‘Tain, elle me foutait la frousse, la black magicienne. Échappées de son foulard, des mèches de cheveux gris, épars, jouaient les nattes filasse ; elle avait l’œil glauque, le nez frémissant pour renifler les pigeons, une moustache de quelques jours. Le menton ? Au secours ! Naturellement, il était en sabot ! Il y avait même des poils frisés qui poussaient dessus ! À l’heure où je vous écris, les froufrous et les dentelles, depuis un bail, ce n’était plus dans sa dotation vestimentaire ! Je peux vous le dire ! Les dessinateurs de chez Disney n’eurent qu’à aller visiter des vieilles racrapotées comme des racines d’olivier, pour enfanter leurs plus inquiétantes sorcières !...  

Comme on perçoit l’inconnu avec les sens en avant, aussi, je la reniflai de près ; entre des bouffées de parfum froid, peut-être de la lavande ou de l’herbe séchée, elle sentait les vêtements anciens, la sueur tenace, le sable tiède, le rance… Je ne comprenais pas un mot sur deux de tout ce qu’elle me murmurait ! À coup sûr, à l’école des magiciens, elle avait pris sorcier comme première langue ! Oui, c’est ça ! Elle priait ! En tics et en grimaces, elle parlait à quelqu’un que je ne voyais pas !...  
D’une façon tout à fait péremptoire, elle réclama ma menotte ! Ça, par contre, je le compris tout de suite ! Et pourquoi pas la botte, du temps qu’on y est !... Mélange de fée Carabosse, de sorcière d’étang et de reine Grimhilde*, cette fois-ci, elle exigea ma main comme pour mettre sa pomme dans ma paume !... « Quoi ?... Les lignes de la main ?... Mais je connais !... C’est plein d’aiguillages, avec des voies de garage, des passages à niveau et des escaliers, comme si mon train de vie pouvait supporter longtemps les escalades et les dégringolades !... » Elle, elle ne rigolait pas. Tout à coup, elle me planta son regard glauque de tout à l’heure dans les yeux, et quand elle ouvrit un peu les paupières, les deux flammèches incandescentes qu’elle braqua sur moi furent les plus persuasives de ses exigences…
Un peu inquiet, je lui tendis ; elle s’en saisit comme si je lui avais donnée ; peu en rapport avec sa consistance fluette, elle avait une force que je ne soupçonnais pas. Hypnotisé par l’étrange chimère, j’étais harponné, prisonnier entre les griffes de cette gorgone à poils épars !... Sans mot dire, elle scruta les moindres recoins de ma ligne de vie ; curieuse, elle lisait mon avenir comme dans un livre ésotérique…  

Mélange d’horoscope, d’incantations et de poudre aux yeux, doctement, elle y alla de ses affabulations les plus abracadabrantes ; c’était facile, mon avenir était tout à construire. Pourtant, elle mettait tellement de conviction dans ce qu’elle me baragouinait que cela en devenait presque plausible. Pêle-mêle, en préambule de son monologue, elle me prédit l’Amour, la fortune et la gloire ; ça m’arrangeait. Elle me prévit du courage, celui qui aide à traverser les épreuves ; elle me promit de la chance, celle dont on a besoin pour avancer ; elle présagea le ciel pour m’aider, beaucoup de ciel… Non, je ne serai pas un héros, un président, un montreur d’ours, un palefrenier, un plongeur d’Acapulco, un metteur en scène, un musicien de calebasse, etc.

Tour à tour, je serai déguisé en écossais, avec un véritable kilt autour de la taille, naturiste, dans un camp du même nom, à Andernos, je ferai carrière dans une grande entreprise d’électricité, marié une fois, non, deux fois, peut-être trois, je gagnerai au tiercé mais dans le désordre, je serai lauréat du grand prix de la chaise roulante à l’Ehpad de Romans, grand-père moult fois, mais elle ne voulut pas me dire de combien, comme s’il y en a que je ne connaîtrais pas ; je perdrai des êtres chers, aussi, ce seront des plaies béantes, mais j’en découvrirai d’autres.
Parfois, elle ne disait plus rien comme si je ne devais pas savoir. Aussi, elle tirait sur mes doigts pour faire ressortir le sillage de ma main qui se perdait dans des embranchements sans issue.  Dans le filigrane de ma paume, en conclusion, elle me dit encore que je ne serais jamais riche, mais que je ne serais jamais pauvre.
Elle en profita pour me tendre sa main !... « Mais je ne sais pas faire les lignes de la main, moi !... » Elle frotta seulement le pouce et l’index entre eux, en rallumant les phares de ses yeux. Dans ma poche, j’avais un billet de cinquante balles ; au lieu d’aller me rincer la dalle, il me servit donc à connaître ma fortune ; c’était le prix de la bonne aventure, un crédit sur l’avenir, un billet de loterie, en somme. Elle parut satisfaite, le rangea dans son cabas, regarda ailleurs comme si je n’avais jamais existé…  

En escale à Édimbourg, dans une bruyante taverne, amitié franco-écossaise trop arrosée, j’ai échangé ma tenue de taf contre un véritable kilt des Highlands, avec ceinture, « sporran* », épingle et chaussures ! À l’aube, quand je suis monté à bord, en jupette à tartan doré, je ne vous raconte pas la gueule de l’officier de quart, à la coupée… Je suis allé dans un camp de naturistes tenter la nudité au soleil : ça brûle… Je suis entré à EDF, sur concours ; je me suis marié une fois, non, deux fois… Si je n’ai pas encore l’âge d’aller jouer les Fangio dans les couloirs d’un Ehpad, j’ai quatre petits-fils, il y en aura d’autres… Comme la diseuse de bonne aventure avait tracé ma route, je me suis toujours demandé si, pour ne pas contrarier mon destin, je ne m’étais pas obligé à entreprendre ce qu’elle m’avait prédit. De toute façon, c’est dit : mesdames, il est hors de question que je me marie une troisième fois !...
 
Allégé de mon unique bifton, j’en étais là de ma bonne aventure, quand une antique bagnole vint s’échouer le long des marches de la poste. La vieille voyante dévala les escaliers en râlant : « Et bien, Paulo, il était temps !... », dit-elle, avec l’accent varois du Mourillon*. « Té, avec toi au volant, je ne sais jamais rien de mon avenir !… Allez Zou !... J’ai faim !... », pesta-t-elle encore…



*Grimhilde : la sorcière de Blanche-Neige
*Sporran : Sacoche traditionnelle portée sur le devant du kilt
*Le Mourillon : quartier populaire de Toulon

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01 février 2020

Le gardien de phare (Pascal)


Vu, dans une petite annonce : « Cherche gardien de phare, logé à l’année. Autonome, homme de caractère, apte à gérer l’éloignement, il devra surveiller, entretenir, dépanner, si nécessaire, les appareils de signalisation sous sa responsabilité. Salaire à débattre. Se présenter à la capitainerie ».

Entre le ciel et la mer, entre janvier et décembre, entre le jour et la nuit, coincé sur un bout de rocher hostile, gardien de phare, ça ne vous dirait pas ?...
Approchez !... Approchez, les candidats à l’adieu au monde conventionné, aux joies fragiles, aux illusions carrées, au futur dédicacé aux faits divers !...  
Seulement pour le meilleur, dans l’anonymat carcéral, vous vivrez libres, enfin, retranchés dans le donjon de la mer ; ermites, vous serez définitivement affranchis des humains et de leurs falbalas, de tous leurs chichis et de toute la poudre aux yeux qui nous entoure !...
En quête de grandissime et d’aventures intérieures, vous aurez l’infini pour horizon, les marées pour uniques saisons, les tempêtes pour seules compagnes, et un Dieu à prier : c’est toujours utile pour ne pas sombrer dans la déraison…

Tu es intéressé, toi ?... Alors, laisse-moi t’expliquer ce qui se passe entre les lignes de cette petite annonce…

Tu devras t’accommoder de l’intense fracas des vagues harcelantes, des gémissements revenants du sémaphore et du silence obsessionnel, celui des marées basses, à force de vraie solitude.
Tu accepteras les borborygmes gênants de la mer comme la convive de tous les jours, à ta table ; pour établir le futur précaire de ta journée, tu traduiras les messages du vent, tu mesureras la hauteur des nuages, tu nuanceras la brume de l’horizon, tu estimeras la couleur de l’océan.
Ne crois pas que cet isolement forcené t’éloignera du monde ; non, au contraire, il t’en rapprochera à travers des connexions si sensibles, si sublimes, si subtiles, qu’elles échapperont d’abord à ta compréhension…  

Petit à petit, dans le recueillement et l’abnégation, à l’échelle de ton âme et à la rigueur du dehors comme seul maître, tu apprendras tout de la simplicité et de la grandeur ; tu auras du respect pour ce qui vit ; tu t’exerceras au courage, à la foi, à la modestie jusqu’à l’humilité car elle est notre seule empreinte terrestre.
Au lever du soleil, tu auras des sensations d’allégresse, et des frissons de petitesse, à son coucher. Nuit après nuit, tu admireras les conversations des étoiles ; jaloux, tu les regarderas se rendre visite, tu les verras bondir et tracer dans le ciel des cabales mystérieuses. Tu t’amouracheras d’une plus brillante ; tous les soirs, tu la chercheras, tu lui raconteras tes secrets, tu te laisseras séduire par ses humeurs flamboyantes ; elle sera ta bonne étoile. Au dessus de ta fortification, tu regarderas les mouettes accrochées à des fils de cerfs-volants invisibles ; tu te sentiras pousser des ailes et tu planeras avec elles jusqu’aux nuages, jusqu’aux confins de ton imagination…

Et les bateaux, au large. Dans ceux en partance, sans le vouloir vraiment, tu t’inviteras passager clandestin sur ce paquebot, skipper sur ce grand voilier ou, sur ce porte-container, simple matelot. Dans les navires en transit, tu admireras les paysages des continents du Pacifique, tu vivras au rythme de l’équipage, tu espéreras tes rêves au plus près de la réalité terrienne. Dans les chalutiers en retour, tu rapporteras tes meilleures marées, tu réapprendras à marcher et, si tu t’en souviens, tu conjugueras le verbe aimer au présent…  

À l’escalade habituelle, une à une, entre les solides, les ébréchées, les glissantes, les branlantes, les usées, les inégales, tu compteras les marches comme un pèlerin quand il processionne jusqu’à son mausolée ; sur cette marelle verticale, tu t’arrangeras avec les chiffres pairs, tu remarqueras les toiles d’araignées respirant tes courants d’air, tu verras ton reflet comme unique compagnon dans la vitre grégaire, tu chasseras les ombres des fantômes, un peu plus loin, sur les marches impaires. Tu chanteras des chansons de marin ou des bêtes refrains qui n’ont d’autre intérêt que de cadencer ton ascension…  

Ne dépendant plus que des éléments, tu tromperas l’ennui en bousculant les habitudes ; plus que de lire les livres des autres, tu écriras le tien à coups de sensations grandioses, de voyages intérieurs au balisage de ta réflexion souveraine ; tu y mettras tes couleurs, tes parfums, ta poésie, ta musique, juste pour te dire et te répéter que tu as une vie extraordinaire.
En éternelle confession, tu parleras à ton âme, tu lui trouveras plein de défauts ; tu la sermonneras, la sermonneras encore et encore ; prêtre de ton moi, tu questionneras ton âme et tu entendras tes premières réponses. Tu auras des bouffées d’empathie par le simple fait d’un sentiment puissant et vrai te traversant ; avec ton cœur, seul véritable ami, tu ne seras plus jamais seul…  

Et la mer. En couple, tu apprendras à vivre avec cette harpie guerroyante, cette maîtresse impétueuse, cette bougresse soulevant ses jupons d’écume aux moindres bourrasques de vent ; au supplice, tu courberas le dos sous ses coups de boutoir, tu supporteras ses gifles d’éternelle sauvage, mais tu fermeras les yeux pour mieux l’écouter et tu oublieras tes propres tourments. Dans les yeux, tu auras les larmes de ses embruns ; dans la bouche, tu auras le goût du sel de ses baisers ; dans le corps, les tremblements caverneux de ta tour de garde rudoyée…  

Illumination. Enfin, tout en haut de l’affiche, impressionniste exalté, tu peindras la nuit à coups de lentilles et de prismes ; tu envisageras tout ce noir aux traits de ce pinceau rayonnant ; obstinément, rempli de pouvoir divin, tu éclaireras les ténèbres, tu repousseras les chimères, tu bousculeras les nuages à force des fringants faisceaux balayant l’infini.
Tu apprendras à te réchauffer près du foyer incandescent ; tu t’inventeras lumière, le temps d’une rotation, tu te découvriras soleil à la suivante, sauveur de l’humanité des bateaux au large, à la suivante, et si le Dieu de ta Bible ferme les yeux, tu te trouveras des circonvolutions mirobolantes, à toutes les autres…  

Réalité ou projection de tes fantasmes, sur ton bout de rocher inculte, viendra bien se divertir une divine sirène ; tu seras le seul à la reconnaître parce qu’elles sont si farouches qu’elles ne sont visibles que par les âmes repenties des choses de l’intéressement, de la notoriété et du pouvoir. Dans l’écuelle d’une flaque sertie de diamants éternels, tu lui apporteras à manger, ô, seulement quelques miettes de pain, et tu ne sauras jamais si c’est elle, ou bien si c’est la mer qui a dévoré ton maigre festin ; mais veux-tu réellement le savoir ?...

Au matin, allongé entre tes draps blancs, tu dormiras un peu, tu rêveras beaucoup, tu aimeras passionnément, tu croiras à la folie car tu vogueras, les voiles déployées, ivre de liberté, dans l’immensité du Grand Tout…  

Alors, toujours intéressé ?...
 

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25 janvier 2020

Montmartre (Pascal)


Quand j’étais tout gamin, à la sortie de la douche, une grande serviette à la main, m’man m’attrapait et me posait debout sur la table de la cuisine, en disant : « Hop là !... Monte là-dessus, et tu verras Montmartre !... ». Souvent, elle continuait sa chanson, sans doute pour se donner de l’élan à mon ouvrage…  
Moi ?... Je ne comprenais rien aux paroles ! Pendant qu’elle me frictionnait, tel un petit poisson frétillant, par-dessus son épaule, je cherchais ce Montmartre qu’elle répétait dans ses couplets. Elle disait que je pourrais voir jusqu’à Chartres !... Alors, pour me grandir, je me mettais sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir ce Chartres si vanté !... « Monte là-dessus, monte là-dessus !... ». Elle connaissait des couplets parallèles à la chanson, avec quelques mots osés, et quand je ne devais pas comprendre, elle fredonnait à la place des paroles ; ça la faisait sourire, m’man, et j’étais content quand elle souriait. Je voulais lui faire plaisir, lui dire que je voyais ce Montmartre pour la satisfaire encore plus !... « Regarde bien !... », me disait-elle, « Tu verras des peintres, des clowns, des poètes, des musiciens !... ».
Je mis du temps avant de comprendre et de traduire Montmartre, dans l’environnement  comme m’man le voyait, quand elle chantait ses refrains. Elle était pure parisienne, fille  légitime de la Tour Eiffel et du Trocadéro. Cette chanson enthousiaste, dans notre petite ville de province, cela devait lui apporter un grand courant d’air de sa capitale.
Elle avait le mal de chez elle, m’man ; il lui manquait La Seine et le Pont Mirabeau, Notre-Dame de Paris et les Misérables, le Sacré-Cœur et les poulbots. M’man, quand elle regardait par la petite porte de notre cuisine, même masqué par le rideau chasse-mouche à bandes multicolores, elle devait le voir, son Montmartre…

Il y a des années, à l’heure du goûter, je sortis ma fille de la pataugeoire de la piscine ; voyant une chaise à ma portée, je lui dis de grimper dessus et de ne pas faire le guignol pour éviter de tomber ; ce serait plus facile pour l’essuyer. À mon « Hop là !... », je ne pus m’empêcher de rajouter « Monte là-dessus, tu verras Montmartre !... ». Amusé, je me suis retourné pour être sûr que ce n’était pas ma mère, du haut de son bout de paradis, qui m’avait soufflé ces quelques mots de jadis, à l’oreille.
Je n’en connaissais pas beaucoup plus en paroles et l’air m’avait échappé depuis longtemps. Cela me fit drôle de prononcer ce bout de refrain, comme si le temps et l’espace s’étaient tout à coup rapetissés d’une distance proche des souvenirs émus.
Bien entendu, ma pitchounette, en se tortillant dans la grande serviette, cherchait ce Montmartre !... « Il paraît qu’en regardant bien, on peut même voir Chartres… », rajoutai-je, le plus sérieusement du monde. En équilibre, les mains posées sur mes épaules, de son point de vue panoramique, elle scrutait les environs comme une vigie qui cherche à faire plaisir à son capitaine de papa !...  
Je sais, depuis, que « Monte là-dessus, tu verras Montmartre… », c’est un peu comme « Compte là-dessus et bois de l’eau fraîche… », c’est une épigramme, une sentence pour exprimer un refus. Du plus haut qu’on se trouve, on ne peut jamais voir Montmartre. Mais pour moi, c’était comme un refrain familial, un écho naturel du passé envoyé dans le présent…  

À Vitrolles, il y a quelque temps, alors que je leur rendais visite, ma fille, en sortant mon petit-fils de la baignoire, dit tout à fait négligemment : « Hop là !… Monte là-dessus et tu verras Montmartre !... », en le posant sur un meuble bas, de la salle de bain.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction ! Par je ne sais quel mimétisme de souvenance des mots, peut-être, de la façon dont ils avaient été prononcés et dans leur contexte, le message se transmettait de génération en génération !...
Mamy devait frotter le dos de son arrière-petit-fils à cette heure de commémoration ! Sur la pointe des pieds, il regardait par la lucarne de la petite pièce, comme si Chartres et sa banlieue était dans les environs ! Le temps se raccourcissait encore en entrouvrant les portes d’un passé enchanteur ! D’un clin d’œil de connivence de l’au-delà, ma mère avait passé son message de vraie parisienne à sa descendance…   

Un jour, j’irai à Paris ; du côté de la Butte, je monterai sur une chaise de saltimbanque de rue et « Hop là !... ». Enfin, quand je serai là-dessus, je verrai Montmartre ; je verrai des peintres, des clowns, des musiciens, des poètes et, sur la pointe des pieds, peut-être même... Chartres…

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18 janvier 2020

Suzanne (Pascal)


Elle trimait dur derrière le comptoir d’un bistrot de la basse ville. Pauvre fille, elle ne comptait pas sa peine, ses heures, ni les quolibets des alcoolisés qui l’emmerdaient à longueur de nuit. « Hé, Suzanne, va te regarder dans une glace !... Ne sors pas dans la rue, tu ferais peur à une armée de zombis !... Ha, ha… » ; « Ben, c’est pas toi qui défilerais dans un cortège de mode !... » ; « Premier prix de mocheté !... » ; « Tu t’es peint la bouille avec un seau à charbon ?... Ha, ha !... ».

Malgré son maquillage et les masques changeants des ombres des faibles éclairages, c’est vrai, elle n’était pas franchement jolie, Suzanne ; la fée beauté avait dû épuiser ses enchantements de belles frimousses sur les nouveaux-nés d’avant elle, pour que la sienne soit si peu avenante.
Plus que par charité chrétienne, le patron, un arrière-petit-fils Thénardier, sans doute, s’était dit que dans les lumières tamisées du bar, tous les chats sont gris, et que pour une éventuelle augmentation, si elle venait à la réclamer, il lui rappellerait bien vite son triste physique…  

Mal fagotée dans des fringues sans relief, les choses de la séduction, ce n’était pas son fort. Les hommes, elle connaissait, oui, de loin, surtout ceux qui passaient leur cruauté sur elle. Les vagues revenantes de ces méchancetés gratuites semblaient glisser sur elle ; vaille que vaille, elle maintenait son rictus souriant sur la ligne de flottaison de son visage ; elle se disait : c’est parce qu’il est soul qu’il dit ça, pour alléger son purgatoire.
La vie, c’est une école, et jamais on ne sort de la cour de récré. Il y a toujours des grands pour taper sur les petits, des jaloux pour soupçonner et des méchants pour emmerder les gentils…  

La rumeur aidant, elle était devenue l’attraction de la rue ; certains disaient qu’elle était la fille illégitime de deux célébrités du cirque Barnum ; les autres, qu’elle avait eu un accident de poussette quand elle était nourrisson, enfin, des conneries du genre.
Avec toute cette médisance publicitaire, le patron se frottait les mains. Pour rajouter au mélo et profiter plus encore de la situation, au milieu des consommateurs, de temps en temps, tel un dresseur de gargouille, il braillait : « Suzanne !... Va nettoyer les chiottes !... Il y en a encore un qui a dégueulé à côté !... » ou bien : « Suzanne !... Remonte deux caisses de bière de la cave !... » ou bien encore : « Suzanne !... Va donc vider ces cendriers !... Suzanne !... Dépêche !... Suzanne !... Prends la commande de ces trois attablés !... Tu sortiras les poubelles et quand les éboueurs passeront, ne reste pas à côté, ils pourraient te prendre !... Ha, ha !... ».

Bien sûr, ces ragots venimeux de voie publique étaient arrivés jusqu’à nos oreilles de bambocheurs émérites ; il se disait qu’elle boitait, qu’elle avait un œil de verre, presque plus de cheveux et des verrues plein les mains ! Entraînés par les uns, persuadés par les autres, je me devais d’aller voir cette « attraction » nuiteuse.
Dans la bande, on avait un toulonnais, un costaud, façon nounours faux débonnaire ; son accent de gardien du stade Mayol, ses gros yeux, ses gros bras, ses croquenots, taillés pour recevoir du quarante-huit fillette, ça éteignait le plus souvent les débuts de bisbille.
Quand il prenait une colère, il ne fallait pas se trouver sur son chemin ; d’un seul poing, il pouvait composter son adversaire et le renvoyer jusqu’à son département de naissance.
Ceci explique cela, c’était le « vago » du bord. Ses parents bossaient à la Poste de Toulon ; sa mère était même « receveur principal », autant dire qu’elle faisait la pluie et le beau temps aux PTT. Alors, naturellement, le fils dans la marine, il était vaguemestre…  
Nous, on l’appelait Belou ou Balou, parce qu’il était un grand amateur de miel, surtout celui dans le Chouchen ; depuis qu’il avait découvert ce doux breuvage, il en faisait une consommation d’ours bien léché…

Comme si une représentation était en cours, il y avait du monde quand on est entrés  dans le bar ; mélange d’ombres et de silhouettes imprécises, c’était une foule inconsistante et disparate se mouvant aux aléas des entrées et des sorties, des coups à boire et des exclamations ponctuant des discussions. De temps en temps, on entendait un : « Va te cacher, laideron !... », et tout le monde riait en chœur, comme dans un spectacle où l’auditoire échangerait avec la scène.
Bizarrement, cela ne nous faisait pas rire ; peut-être n’étions-nous pas assez bourrés, peut-être devions-nous nous intégrer plus au contexte pour apprécier ces boutades entre la scène du comptoir et ce pseudo-public. « T’es moche comme un pou !... ». Un « ha, ha, ha » général répondit à ce brocard malveillant.
Mais non, on n’arrivait pas à se dérider d’un seul sourire ; je regardais mes potes et on avait les même grimaces qui disaient « Mais qu’est-ce qu’on fout ici ?... ». Aussi, je me disais que s’ils s’étaient moqués, eux aussi, ils n’auraient pas été mes potes ; je savais qu’ils pensaient la même chose. Très vite, comme si nous voulions connaître le dénouement de ce mauvais numéro, nous ne restâmes plus que deux, Balou et moi…

Dans un recoin de son bar, le patron, tout content de sa poule aux œufs d’or, se frottait les mains en recomptant ses billets. Enfin, nous arrivâmes à nous poser le long du zinc…
Non, elle n’était pas si désagréable que cela à regarder, Suzanne. Au contraire, ce qui pouvait paraître vilain, pour ceux qui visent le standard de la beauté, lui donnait un charme personnel, pas désagréable du tout. Allez me chercher quelqu’un qui possède l’universalité, la vérité vraie de ce qui est beau et de ce qui ne l’est pas ! On dissertera !...

Sa dégaine fatiguée, son visage renfermé, ses gestes ouvriers, cela ne venait pas d’elle mais de ceux qui la conspuaient à l’habitude. Rappelez-vous de la cour de récré. Il me semblait que son aura croûteuse était son fragile blindage. Bien sûr, des salves de lazzis assassins traversaient cette si fine carapace… « À boire, mocheté !... », « Presse-toi, la guenuche !... ». Quand ils jetaient quelques pièces sur le comptoir, en guise de pourboire, ils ne pouvaient pas s’empêcher de rajouter : « Hé, boudin !... Va te refaire une beauté !... Y a pas assez ?!... T’as qu’à économiser !... Ha, ha !... ».  
Les méchancetés qu’on lui balançait me raidissaient ; à la tension palpable à côté de moi, je sentais mon pote dans le même état de rébellion que moi. Pourtant, défenseurs de la veuve et de l’orphelin, des faibles et des opprimés, ce n’était pas indiqué sur notre étendard de sortie nocturne. Trop occupée à toutes ses tâches laborieuses, sinon avilissantes, elle ne nous remarqua même pas…

Pour me démarquer ou pour faire comme si je la connaissais, je l’appelai « Suzy » ; déjà, ça enlevait le « âne » à son prénom… J’appelai fort pour me singulariser encore plus ; comme s’il n’y avait que Balou et moi qui puissions le voir, d’un revers de manche, elle essuya ses larmes ; vaguement inquiète, elle s’approcha de nous…  
Tout à coup, gentiment, Balou lui réclama la bise du bonsoir en lui montrant sa joue ; pour ce faire, il avait plié son bras, et je me souviens que son biceps avait triplé de volume.
Quand notre Belou s’embarque dans une croisade, quand il s’investit autant, quand plus personne ne peut le raisonner, il vaut mieux s’écarter et se taire ; il est comme un taureau obnubilé par les boutades adversaires ; empathique, les railleries lui sont dorénavant adressées, les sarcasmes le percutent, les persiflages le hérissent. Si, aujourd’hui, il était tranquille, depuis gamin, il savait tout des choses de la difformité, des moqueries et des mises à l’écart…

Elle s’approcha de lui en se demandant bien à quelle sauce elle allait encore se faire dévorer. Elle s’appliqua en posant ses lèvres sur la joue de mon pote ; à cet instant, de sa petite voix, le silence général murmurait : « Ne me fais pas mal plus que je souffre déjà… ».  
Tout aussi gentiment, il réclama un Chouchen, en tournée générale, à lui et à moi… Un moment, libérée du joug de l’opprobre, ou jour de gloire, Suzy se pressa avec une gestuelle superbement aérienne, en allant récupérer la bouteille sur une étagère…

Dans un équilibre instable, l’ambiance hypocrite était trop retenue. Le calme avant la tempête : oui, c’est comme cela que j’appréhendais le moment. Les autres buveurs étaient comme des nuages d’orage hésitant à faire tomber leur rincée ; pas de la dernière pluie, la grimace en coin, le patron du boui-boui se grattait la tête en se disant que cela allait bastonner dans pas longtemps.
Pour dire comme il ne faisait pas bon, je vis même un sourire sur le visage de Suzanne ; non pas un sourire de vengeance, mais un sourire de bien-être, un sourire de grande volupté éphémère, un sourire divin, celui qu’on se rappelle toute une vie…

Coup de tonnerre !... Puisqu’il fallait que cela arrive, du fond de la salle, on entendit distinctement : « Hé, la laideur, apporte-moi une autre liqueur !... ». Pas de chance pour lui, comme il n’avait rien vu et rien entendu, il était encore dans la dynamique des autres mauvais drilles participant au grand concours de la méchanceté gratuite ! Ce fut l’étincelle allumant le baril de poudre, la goutte qui fit déborder le verre…
Dare-dare, la plupart des consommateurs s’évacuèrent par la petite porte d’entrée !... Ha, ha !... C’est fou comme il passe des gens par un minuscule espace quand ça chauffe l’enfer à leurs miches !...

Prenant une bouteille au hasard dans la vitrine, c’est Balou en personne qui alla le servir ; sans se détourner des tables et des chaises, il était comme une vague géante de tsunami dévastant tout sur son passage. Tu parles, l’autre, il ne pouvait pas s’imaginer que ces quelques mots de trop seraient la paille qui allait le relier, pendant un long moment, entre sa soupe et un coin de sa bouche ! Oui, la bouteille, si elle n’était pas de liqueur, il la prit en pleine poire…
J’ouvris le tiroir-caisse bien garni ; je ramassai tous les biftons et je regardai dans les yeux le patron blotti dans un coin. « Dédommagement ?... », lui dis-je, en levant le menton vers Suzanne. Il hocha la tête parce qu’il savait qu’il avait été trop loin…  

Sirène de flics, cris dans la rue, pétarades de semelles courant sur le goudron, il était temps qu’on décarre. « Viens, Suzy, on t’emmène !... », cria le nounours Balou !... Le ton était si impérieux, les événements si rapprochés et si tumultueux, que la fille, choquée par tout ce ramdam, nous suivit sans broncher. Une fois dehors, comme les contes de fées, ça n’existe pas, elle ne se transforma pas en princesse charmante mais, nous, cela nous fit un bien fou, cet air de liberté sans compromission.
« On t’emmène chez toi… », professa Balou tandis que je remplissais son sac à main avec la poignée de biftons. « Demain, à dix-sept heures, on ira voir mes parents ; je te présenterai, ils te trouveront bien une place au tri ou à un guichet de leur Poste !... ».
Suzy était sur un nuage ; elle n’arrêtait pas de rire et de pleurer en même temps. Elle se plaça entre nous deux, elle nous prit à chacun le bras, et nos pas étaient légers, légers, légers… Nous arrivâmes devant son vieil immeuble ; Balou oblitéra le rendez-vous du lendemain ; avec des « merci » à répétition, elle nous serra dans ses bras puis elle disparut sous le porche…  

Sur le chemin du retour, on marchait fièrement comme deux chevaliers en retour de bonnes actions. Je n’ai jamais su si c’était pour rire ou s’il était sérieux, mais il dit, avec son bel accent varois : « En tout cas, avec la langue qu’elle a, elle pourra toujours recoller les timbres… ».  Il était comme ça, le gars Belou…

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04 janvier 2020

Le bal des emplumés (Pascal)

 

Dring… dring… dring… « Allo ?... », « Salut, Paula, c’est Paulo !... », « Salut Paulo !... ». « Ce soir, c’est le grand bal costumé de la fin d’année, tu viens ?… ». « C’est quoi, le thème, déjà ?... ». « Les oiseaux !… ». « Et où ça se passe ?... », « Et ben, à la Grande Volière*, comme d’habitude !... ». « Pourquoi pas… ». « Tu vas voir !... Ha, ha !... Comme chaque année, ils améliorent, à coup sûr, ils ont rajouté des barreaux aux fenêtres et remplacé les canapés par des perchoirs !... ». « J’imagine !… ».

« Tout le Service sera là !... Je vois déjà Duranton, le chef des contentieux, déguisé en colibri et la Josy, en oie blanche, emplumée, pire qu’une gourgandine !... ». « Et Lucas ?... Ha, ha !... Avec des bésicles et un filet à papillons, il va se maquiller en ornithologue ; dans ses mailles, il va encore tenter d’attraper sa Lucie, la miss mésange 77 !... ». « Et comme chaque année, de prises de bec en noms d’oiseaux, ils vont encore se voler dans les plumes !... ». « Ha, ha !... ». « Josette, Martine et Sophie, les bavardes de la pause café, naturellement en perruches !... ». « Maurice ?... », « Pour ce drôle de rossignol, c’est tout trouvé !... ». « Le Paul ?... L’espion, le cafeteur du Service ?... » « Avec des plumes multicolores collées au cul, c’est tout trouvé : en perroquet !... ». « T’es con !… ».  « Mariette ?... », « En tenue de grue, elle va encore montrer son croupion à tous les matous du Service !... », « Ben non !... Pas les chats !... Ha, ha !... ». « Et Régis ?... », « Le fainéant professionnel ?... en ramier, bien sûr !... ». « Tu parles !... Comme chaque année, les filles vont se déguiser en hirondelles et les garçons, en perdreaux !... ». « Imagine la chef de Service !... Forcément, avec sa politique policière, elle sera grimée en autruche !... ».

« Il y aura de la musique ?... », « On trouvera bien des beaux merles pour nous faire la chanson !... ». « Il faut apporter quelque chose ?... », « Ha non !... On ne va pas se déguiser en pigeons !... ». « Et dans nos mangeoires, il y aura quoi, à grignoter ?... Des graines ?... », « T’inquiète pas, on trouvera bien quelque chose à becqueter… ».

« Il faut s’équiper avec les plumes, le bec, les pattes, et tout le tremblement ?... ». « Pas obligé !... ». « En quoi tu te déguises, toi ?... », « En paon, qui fait la roue, mais j’ai peur qu’on me prenne pour une folle brésilienne ; avec leur humour d’équarrisseurs, les collègues seraient capables de me casser les ailes !... Et toi ?... », « Pour changer, j’avais pensé en boule de graisse, avec des graines collées tout autour, mais c’est difficile de conduire avec cet équipement… ». « T’as pas attaqué ton régime ?... », « T’es con… ».

« Allez, ma poule, lisse tes plus belles plumes !... Rendez-vous, rue des Oiseaux !... C’est dans le troisième !... Ha, ha !... Le reste du trajet, on le fera en marchant ou en volant !… Si on s’ennuie, on s’en ira à tire-d’aile !... On ira dans ta cage !... J’aimerais bien picorer dans ta boule de graisse… ». « Décidément, t’es vraiment con… ».

 
*Poste de Police sous l’Opéra.

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28 décembre 2019

Réveillon (Pascal)


Pour célébrer le réveillon, le bistrot s’était mis sur son trente et un. En ville, les matafs habitués, pour des raisons d’éloignement ou de service, ou simplement parce qu’ils n’avaient pas de famille, chercheraient bien, ici, sinon la chaleur, les lumières de cette fête.
C’était ce que se disait le patron quand il avait remonté de la cave un sapin de Noël en vraie ferraille, enrobé de simili-plastique, d’un autre siècle ; les pointes étaient écimées, les branches étaient tordues, le tronc était refendu.
Cet arbre centenaire, décoré de poussière et de toiles d’araignées grégaires, sans nulle verdure, il aurait plus facilement tenu dans une benne à ordures que trônant sur une des tables du bar.
Emblème suprême de Noël, dans le contexte de la fête, embarrassé de guirlandes et croulant sous les boules et les petits objets de couleur, on n’y verrait que du feu…

Dans l’après-midi, d’une tout aussi antique boîte de chaussures, l’une des serveuses avait sorti la panoplie du sapin et elle l’avait habillé avec ses atours, comme le roi de la forêt. Ne voulant pas être en reste, les autres filles avaient apporté leur pierre à la décoration. Qui pour l’une, c’était des petits sucres d’orge, des bougies aux futures étincelles éblouissantes, des petites boules en argent ! Qui pour l’autre, c’était des papillotes accrochées aux branches, des figurines souriantes, une véritable guirlande électrique clignotante ! Qui pour l’autre encore, des paillettes multicolores aux effets de flocons de neige posés ici et là !... Pas folle la guêpe, la patronne avait rajouté des bouteilles de champagne dans son frigo puisque, ce soir, ce serait la roteuse, la reine de la fête…

C’est vrai qu’il en jetait, ce sapin. Dans la pénombre, il ressemblait à un grand amiral d’escadre avec toutes ses décorations en or et toutes ses médailles brinquebalant sur son uniforme de gala. Quand la guirlande clignotante s’allumait, ses petites lumières s’en allaient éclairer le bar jusque dans les recoins les plus ombreux. Il était rutilant ; il était une soucoupe volante posée dans ce monde de la basse ville où, ici plus qu’ailleurs, on ne croit plus depuis longtemps au père Noël…

Avec les lueurs blafardes de la rue, les illuminations de l’arbre juraient derrière la vitrine du bar. À la fois phare, attraction, curiosité, naturellement, il devint le point de ralliement de tous les désœuvrés, de tous les extraterrestres errant dans les parages.
Comme des papillons de nuit attirés par la lumière, il est entré des tafs esseulés, des prostituées frigorifiées, une petite vieille qui, soi-disant, cherchait son chat, un clochard un peu paumé qui restait caché derrière la porte comme s’il avait peur d’être refoulé dehors.
Moi qui étais seul, j’étais content d’être là ; je n’avais pas besoin de parler, je n’avais pas besoin d’assumer, pas besoin de tricher ; ici, je n’existais pas, je vivais. Je me réchauffais l’âme à la chaleur humaine universelle ; celle qui fait bronzer le cœur, celle qui fait courir les frissons les plus véritables, celle qui fait pleurer les yeux dans une réjouissance intérieure débordante…

Nous nous sommes dit « bonsoir », comme des gens qui rentrent chez eux après une rude journée de labeur. On masquait nos cicatrices, on cachait nos mains tremblantes, on tirait sur nos vêtements pour leur donner l’illusion d’un repassage récent.
Cessez-le-feu général, armistice, les castes se mélangeaient lentement, les conditions s’arasaient en douceur ; il y avait de la paix entre nous ; on parlait à voix basse comme si on veillait quelqu’un.
Le fleuve de la rue, ses méandres dangereux, ses abysses profonds, ses rochers découpeurs, pour un moment d’éclipse merveilleux, c’était derrière, c’était oublié ; il serait bien temps d’y replonger… …

À minuit, confectionnée sommairement avec le papier d’alu d’une plaque de chocolat, quelqu’un, je ne sais pas qui, posa l’étoile d’argent à la cime de l’arbre. Ainsi coiffé, de magnifique, il devint fantastique. Les cadeaux sous le sapin ? Chacun de nous avait apporté le meilleur de ce qu’il était ; aux échanges, aux sourires, aux mots gentils, aux caresses des yeux, nous étions tous comblés.
On a allumé les bougies étincelantes, ces petits bâtons de dynamite qui n’explosent jamais ! On était tous des gamins devant l’arbre ! Éblouis, quand on le regardait, on oubliait nos emmerdes ! On avait tous ses clignotements divins dans les yeux comme des balises de grand bonheur d’enfance ! On s’embrassait sans arrière-pensée ! On riait, on applaudissait, on chantait Noël ! À la musique du juke-box, j’ai dansé avec la petite vieille ! Dans l’intimité de la crèche du bar, on a même esquissé une ronde autour du sapin !...

Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé ; souffle divin d’Amour ou élan d’humanité, ou même les deux ensemble, débordée de belle générosité festive, la patronne a offert le champagne !... « Non !... Pas dans des gobelets, mais dans de véritables coupes !... », cria t-elle. « Les filles ?!... Pressez-vous !... Ne faisons pas attendre nos invités !... Sortez les plus beaux verres !... ».

On avait faim ! Le clochard avait deux boîtes de pâté dans sa musette ! Il restait du pain du midi, dans la huche ! Enfin utile, avec un couteau de cantine, s’empressant, la petite vieille étalait la terrine sur les fines tranches et elle nous les faisait passer par ordre de sourire !...
On s’est échangé des recettes de cuisine, de ces plats qu’on ne mange jamais mais qui nous font tant saliver. On a dévoré les papillotes ! On a sucé les sucres d’orge comme si c’était des récompenses d’instituteur ! On allait les cueillir sur l’arbre comme des fruits autorisés par la fête !...  
Au milieu de la bonhomie générale, il aurait pu entrer le père Noël, personne ne s’en serait étonné ! Mais avait-il besoin de venir, tant la Charité régnait dans ce bistrot. Nous étions une famille hétéroclite mais tellement soudée ; je me souviens : qu’elles fussent de rire ou de bonheur, de remerciement ou seulement de bulles de champagne, il y avait des larmes dans tous les yeux. Dehors, en misère et en tracas, en ennui et en solitude, le fleuve de la rue, avec ses eaux tumultueuses, pouvait bien attendre ses désespérés…  
Oui, pour célébrer le Réveillon, le bistrot s’était mis sur son trente et un…

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30 novembre 2019

Sang (Pascal)


Chaque matin, avec mon frère et mes sœurs, c’était toujours un peu la cohue dans la maison. Après un rapide coup de gant de toilette sur le nez, un bol de café au lait, un autre coup de peigne, c’était parti pour la journée, et l’école. Au joyeux brouhaha de la jeunesse insouciante, dans le hall, on ajustait les capuches, les bonnets et les moufles en laine. Ma mère s’activait en serrant le cache-nez de l’un, en fermant les boutons du manteau de l’autre, jusqu’en haut…

Ce jour-là, bizarrement, la porte de la salle à manger était au trois quarts fermée. Malgré mon empressement, toujours aussi curieux, il fallait que je passe mon museau pour savoir ce qu’il se tramait derrière cette porte. En général, quand mon père changeait de pantalon, il poussait la porte, et on savait qu’on ne devait pas rentrer ; cela durait quelques instants et tout retrouvait la normale…
M’man faisait des allers-retours entre nous, la cuisine et la salle à manger, en prenant soin de bien repousser la porte. Sur son visage fatigué, elle avait l’air soucieuse, plus que d’habitude. Moi, qui l’observais tout le temps, je savais tout de son humeur ; quand elle souriait, il faisait beau, quand elle chantait, c’était une fée dansant sur la marelle de sa cuisine ; quand elle pleurait, je le voyais, même si elle se cachait, et j’étais triste de ne pas pouvoir la consoler avec mon réconfort, et le temps était à la pluie… M’man, c’était le baromètre de mon entrain…

Et puis, à cette heure, normalement, mon père était déjà au boulot ; pourtant, il y avait encore sa voiture au garage, sa mobylette aussi !... Je ne comprenais rien à tous ces mystères !... J’étais comme un chaton coincé devant une porte fermée ; pourtant, elles devaient être toutes ouvertes pour satisfaire mon imagination d’insatiable aventurier !
En respirant la maison, je tenais son pouls, je connaissais ses craquements de plancher, le bruit intime des interrupteurs de chaque pièce, l’odeur du feu dans la cuisinière qui montait jusqu’aux chambres, les pas des uns et des autres sur les planchers ; à leur démarche, je savais qui et qui escaladait ou dégringolait les escaliers ! Je connaissais mon nid et ses occupants par cœur !...
Les autres, ils étaient partis à l’école en laissant derrière eux tout ce qu’ils n’avaient pas cherché à comprendre. Il était hors de question que je m’en aille sans savoir ; le terrible point d’interrogation que j’aurais traîné toute la matinée aurait ralenti mon instruction tant il m’aurait occupé l’esprit…

La maison était redevenue silencieuse ; j’entendais le tic-tac de l’horloge de la cuisine comme le métronome d’un temps de maison où je n’aurais jamais dû me trouver. Tout à coup, j’entendis éructer puissamment mon père ! C’était bruyant, inattendu, surprenant ! J’ai sursauté !... Mais que se passait-il derrière cette porte ?... J’ai reconnu le pas empressé de ma mère !... Elle allait ressortir de la pièce !... Vite, je me planquai dans la montée des escaliers en me couvrant le visage des plis d’un long manteau pendu à une patère…  

M’man est passée avec un linge rouge de sang dans les mains !... Mais que se passait-il ?... Mon père était-il blessé ?... S’était-il coupé la gorge en se rasant ?... Notre chien de chasse l’avait-il mordu ?... Était-il tombé sur du verre ?... Je n’avais jamais vu autant de sang !... Ce que j’en connaissais, c’était les écorchures aux genoux, aux coudes, juste de quoi teinter un coton !... La télé ?... Depuis notre petite télé noir et blanc, ça ne risquait pas qu’on s’éclabousse l’esprit avec de l’hémoglobine cathodique !...
Avec tout ce qu’il y avait sur le linge, il ne pouvait plus être vivant, mon papa !... Je tremblais sur mes gambettes !... Tout à coup, j’eus l’impression sidérale de l’effroi majuscule, du désert aride et des profondeurs insondables !...
J’avais la tête qui tournait !...Un linceul de plomb m’enveloppa !... Glacé d’effroi, je ne pouvais plus respirer comme si j’étais pris dans le carcan d’un étau assassin !... Même mes pires cauchemars ne m’avaient jamais rapporté pareille frayeur !... J’ai pris conscience de la fin de monde, et je me suis senti encore plus petit, si péniblement accroupi, sur ma marche d’escalier. Je n’arrivais plus à réfléchir comme si un avenir brouillon, irrémédiablement tâché de sang, se mêlait intensément à mes fabulations, en rougissant toutes mes pensées les plus secrètes…

M’man est repassée avec une grande serviette propre. Pensant être seule, elle ne prit pas la peine de refermer complètement la porte ; alors, j’approchai. J’étais pantelant, un peu comme un zombi à qui on a pris tout le sang, mais je voulais savoir ; j’avais des larmes plein la figure mais je n’arrivais pas à pleurer avec des sanglots. Je passai la tête à travers l’ouverture…

Mon père, assis sur une chaise, la tête en arrière, tentait de juguler un important saignement de nez. Avec une main, il appuyait la serviette sur son visage ; je sentais toute son impuissance à endiguer cette terrible hémorragie. Il se raclait la gorge et il crachait encore, et cela faisait un bruit infernal entre mes oreilles. Je savais que toutes ces terribles émotions s’inscrivaient à jamais dans les petites cases toutes neuves de ma mémoire.
Ma mère aperçut le bout de mon nez qui dépassait de la porte ; elle voulut me chasser, m’envoyer à l’école, mais mon père m’appela sur son genou. Si près, avec toutes mes prières, et en le serrant fort dans mes bras, il allait guérir. Il me dit qu’il s’était mouché trop fort puis il me pressa d’aller à l’école. À midi, quand je suis rentré, j’ai foncé jusqu’à la salle à manger ; il n’était plus là, c’était la preuve qu’il était sauvé…  

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02 novembre 2019

Alfa Bravo (Pascal)


En fouillant dans mon coffre de Marine, je viens de retrouver mon petit vade-mecum, mon pense-bête, le précieux guide que tout bon navigateur devrait connaître sur le bout de sa mâture. J’en ai fait une photocopie que vous trouverez au bas de cette aventure. Ces quelques fanions en couleur me rappellent l’histoire d’Alphonse ; je vous la conte, ici, entre souvenirs et pavillons…

Par un inextricable cheminement d’incorporation, d’école, d’examen, d’engagement, de remplacement, d’affectation, digne d’aventures rocambolesques, Alphonse Rubicon  s’était retrouvé timonier sur mon rafiot.
Rustique et râblé, dur au mal, pendant son quart à la passerelle, il ne baissait jamais la tête quand une vague venait percuter le brise-lame ! Lui, les embruns glacés, les pétillements incessants, les nuages vaporeux et les sirènes liquides, c’était un peu comme le feu d’artifice de l’océan qu’il admirait sans répit.
Les mains dans les poches, la clope mouillée au bec, cela lui plaisait de braver la tempête en la toisant du haut de ses vingt ans. Le mal de mer ?... Que nenni ! D’un pied sur l’autre, il dansait sur les roulis !... Le tangage ?... Il s’en amusait comme un gamin sur un manège en plein brassage !...  

D’où était-il, au fait ?... Il venait d’un coin si paumé de France qu’il devait, pour situer son bled, nommer le chef-lieu de son département, et encore ! Même le susdit chef-lieu, on avait du mal à le localiser sur une carte ! Aussi, dans le poste, pour ne pas le décevoir, on hochait la tête comme si on connaissait l’endroit mais on n’en avait aucune idée !
Comme il en parlait, parfois, c’était le genre de patelin bien reculé, bien bouseux, bien perdu, où l’on comptait au kilomètre-carré plus d’animaux que d’humains ; un de ces endroits isolés où l’hiver dure six mois et où l’été met six mois à s’en remettre !
C’était un climat pour bottes, parapluie et dépression ! Un climat où l’on compte les jours de soleil, dans l’année, sur les doigts d’une main ! Naturellement, quand il se taisait, on entendait tomber la pluie sur le triste paysage qu’il nous avait brossé…
Entre nous, quitter son bled pourri pour se retrouver dans les tempêtes de l’Atlantique, il n’avait pas beaucoup gagné au change, l’ami Alphonse. Comme tous les gens de la terre, il n’était pas tellement bavard ; sa salive devait avoir un coût ; ses mots étaient utiles et il ne les répétait pas. Avec son accent de terroir, on avait du mal à le comprendre ; aussi, de tous les langages, il préférait celui de ses pavillons…

Les filles dénudées, l’alcool coulant à flot, la dépravation à chaque réverbère, la première fois qu’il s’est baladé dans la rue de Siam, (Brest) il avait les yeux ronds comme des soucoupes, tant il découvrait ce que son imagination la plus débridée n’avait même pas approché !... La deuxième fois, il avait dégoté sa greluche, cet imbécile !...
On ne le reconnaissait plus, notre Alfa Bravo !... Il s’était amouraché de cette fille, cette Sonia, au point qu’il s’était mis dans la tête de la présenter à sa famille !...

« Alphonse, les fleurs de la nuit, ça ne supporte pas la lumière !... », « Entre rumeurs salaces et courants d’air froids, elles ne poussent qu’au coin des réverbères !... », « Celle-là, comme les autres, pendant que tu joues son garde du corps, elle te pique ton fric, elle t’essore !... », « Parce qu’une fois, elle t’a amené dans sa piaule, ça y est, tu crois que tu as décroché la timbale !... », « Tu n’es pas de taille !... Avec ses larmes de crocodile et son rimmel de Prisunic, elle va te foutre sur la paille !... », « Ta Sonia de bazar, ce n’est pas son vrai prénom !... ».

Notre Tango Charly, on pouvait bien tout tenter pour le dissuader de cette bêtise monumentale, il ne voulait rien savoir. En souriant niaisement, il balayait toutes nos semonces comme si elles ne pouvaient pas l’atteindre ; en échange, il parlait fiançailles, épousailles…

Est-ce qu’au moins, il lui avait expliqué sa cambrousse, la pluie traversière, les chemins de boue et les paysages sans lumière ?... Et puis, c’était autre chose qu’une tempête océane, qu’il allait affronter sur le pas de la porte de la maison familiale !...
Ses parents, debout dans la salle de séjour, quand ils allaient découvrir cette pétasse à la poitrine débordante, aux bas résilles et aux talons pointus, aiguisés comme des rapières, comment prendraient-ils la chose ?... Au plus vite, ils enverraient les plus petits dans la ferme d’à côté !... Tout affolée, avant de mourir de chagrin, sa pauvre mère irait retourner tous les crucifix de la maison pour que son Jésus ne voie pas cette ignominie !... Mais le lait de toutes les vaches allait tourner !... Il y serait question de roulure, de traînée, de pute et de salope !... Son père choperait une apoplexie telle, qu’il ne s’en remettrait pas !...

« Quoi ?... Comment ?... Tu l’as mise enceinte ?... », « T’es sûr qu’il est de toi ?... », « Ben, mon colon, t’es pas dans la merde !... ». « Et tu vas l’appeler comment, Papa, Roméo ?... ».

Un soir de sortie, avec Alphonse le timonier, le futur père de famille, j’eus l’occasion de l’approcher et de me faire ma petite idée. Il était tellement fier de me la présenter ; j’étais, comment dire, comme la répétition de ce qui se passerait chez lui…

Elle savait y faire, la Juliet, pour le rouler dans la farine, notre Echo Foxtrot ! Elle avait même pris son accent de paysan de la France profonde ! Pourtant, ces deux-là, on aurait dit qu’ils se connaissaient depuis toujours !... Parfois, ils se parlaient en patois de pluie et je ne comprenais rien à tout leur charabia !... Sonia, c’était son nom de bataille, celui de la ville et de ses excès ; Léontine, c’est son prénom de l’église et du baptême. Échouée à Brest, entre malfaisants et barbeaux de ruelles, elle pointait au plus vieux métier du monde. Comment allaient-ils appeler leur futur petit Zulu ?... Mike ou Oscar, à coup sûr…
D’où venait-elle ?... Certainement du fin fond de la France, d’un département perdu que même en citant sa plus grande ville, on ne se sent pas plus éclairé, d’un endroit tel qu’on a envie de se pendre, à vingt ans, pour ne pas mourir dans la désolation de ce trou du cul du monde... Et ces deux êtres perdus, s’ils étaient du même bled, de la même école, de la même flaque d’eau, celle qui fait des éclaboussures de rires qui résonnent toute une vie…

C’était la fin de l’après-midi ; après les douze heures de train, les deux heures de bus, la demi-heure de marche, Alphonse, dans sa belle tenue de mataf et Léontine, sans fard, sans chichi et sans tralala, cachée sous un imperméable couleur champêtre, prirent le chemin qui mène à la ferme familiale ; on entendait meugler les vaches à l’étable, une petite fumée s’échappait de la cheminée. Là-bas, inquiets et droits dans leurs habits du dimanche, ses vieux parents attendaient sur le pas de la porte…   

Pavillons

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26 octobre 2019

Utopie (Pascal)


Elle n’était pas là ; elle a changé de Service, il y a quelques mois.

Je m’en doutais ; quand je suis rentré dans le bâtiment, animal aux abois, les sens aux aguets, je n’ai pas flairé son odeur, ni aperçu son aura tremblante promenant dans les couloirs. À la place, il y avait une espèce de vide, un vide incommensurable plus profond que les abysses les plus insondables ; le soleil était sans chaleur, les ombres étaient maussades, l’air était vicié et rempli d’effluves que je ne cherchais pas à traduire. C’était l’uniformité pesante d’un bête bâtiment, des fenêtres aux ternes éblouissements, des étages et des escaliers gravis à l’allant désabusé, une ruche ouvrière sans le miel de mon abeille… adorée…

Vouloir me faire aimer par qui ne m’aimera jamais, quelle gageure ; c’était une utopie, un rêve de jouvenceau, une fantasmagorie d’imbécile, une inconscience de jobastre, oui !... J’ai laissé plus de dix ans de ma vie se heurter contre le rocher de son indifférence, et je ne m’en veux même pas d’en souffrir encore les éclaboussures brûlantes. C’était plus de dix ans d’espérance à voyager en solitaire, à grimper sur les étoiles filantes, à ruminer des incantations, à inventer des prières, à soudoyer mes indics, à mentir à mes amis…

En retard d’une bataille, tel le commun des mortels, je n’ai pas su allumer en elle une étincelle de curiosité ; je n’ai pas su saisir son mouchoir, je ne serai jamais son héros ; je souffre au quotidien de n’avoir pas trouvé la clé de son cœur. Elle est le plus cuisant échec de ma vie, et elle m’a tordu le cœur pour qu’il ne serve plus jamais à personne.
Quand je la pense, je visite mes souvenirs les plus entreprenants, les plus pathétiques ; si elle tournait la tête, c’était par sympathie ; si ses bises du matin touchaient le coin de mes lèvres, c’était pour s’amuser ; si elle me regardait à la dérobée, c’était pour mettre du bleu infini à chacun de mes gestes. D’un élan de chevelure trop blonde, elle effaçait toutes mes illusions au tableau de sa fausse ingénuité ; d’un sourire sans traduction, elle me punissait du mal qui me hantait ; d’un autre de ses rires moqueurs, j’admettais toute sa cruauté.
Quand elle me soufflait sa fumée dans la figure, j’entrais dans les nimbes de ses soupirs et, innocent escaladeur, je voulais remonter jusqu’à sa bouche. Quand, d’un revers de lassitude, elle retournait dans son bureau, le monde s’écroulait autour de moi comme si plus rien n’existait, comme si plus rien n’avait de valeur…

On me disait, on me criait, on me sermonnait : « Elle n’est pas pour toi !... », « Elle est ton démon de la cinquantaine !... », « Oublie-la, elle ne te veut que du mal !... », « C’est une chimère !... Un cauchemar !... Une calamité trop moderne pour ton cœur de dentelle !... ».

Je m’en foutais ; en courant, j’allais brûler mes ailes contre tous ses pièges. Impératrice de mes sens, meneuse de mon esprit, bourreau de mon cœur, détentrice de mon âme, au pilori de ses fantaisies de jouvencelle, combien de fois m’a-t-elle occis ?... Combien de fois m’a-t-elle carbonisé, coupé la tête, démembré, fusillé, réduit en miettes ?... Encore aujourd’hui, Princesse vaudou, quand elle s’ennuie, quand elle s’invite dans mes rêves, barbare et glaciale, elle me pique avec ses aiguilles les plus pointues ; à son gré, elle me noie, m’électrocute, m’enlise, m’inocule ses infections les plus insupportables. Maladie venimeuse, son désintérêt a lentement empoisonné ma fougue, refroidi ma fièvre, éteint mon imagination de pauvre Montaigu ; dans le vide, combien de fois ai-je basculé de son balcon…

Je l’aimais, ici-bas, Dieu m’en est témoin, comme je l’aimais ; j’étais plus fort que les autres ; j’étais capable de renverser les montagnes, d’ouvrir les mers, de décrocher la lune. Hélas, toutes mes prétentions n’ont pas impressionné ma dame de cœur.
Je suis condamné à la temporalité assassine et lancinante, celle de compter les heures, les jours, les mois, les années sans plus jamais l’approcher. La barre était trop haute ; qui étais-je pour espérer ce qui ne sera jamais ?... Pour elle, j’étais l’incongru, le manant, le fou qu’elle toisait en mesurant l’inimportance !
Pourtant, j’avais tant à lui proposer, tant à lui donner ; main dans la main, on aurait dansé sur l’arc-en-ciel, sur Pégase, on aurait visité l’univers ; parce qu’elle aime la brillance, j’aurais mis à ses pieds tout l’or des mines du roi Salomon. Parfois, dans un regain de fierté, j’aimerais n’avoir jamais existé pour n’avoir pas campé à ses pieds. Parfois, je voudrais tout recommencer pareil, jusqu’à la dernière virgule, jusqu’au dernier soupir, jusqu’à la déconvenue sidérale. Je veux le croire ; vaille que vaille, envers et contre tout, je dois le croire : mon cœur s’est enfin désamorcé du sang qui bouillait pour elle.

Ses prises de responsabilité au sein de la Grande Entreprise l’ont poussée à se désactiver des réseaux sociaux. De fait, je ne sais plus rien d’elle ; était-elle seulement réelle ou bien n’était-elle que le prolongement de mes dérives d’argonaute, celui prenant ses désirs pour des réalités ? N’était-elle qu’un caprice que j’avais élevé au rang de muse ? Mes questionnements sont flous et aucune de mes réponses ne m’arrange. .

À l’automne de ma vie, c’est ma seule conclusion : le plus bel Amour, le véritable, je ne parle pas de celui qui fait des gosses, des crédits, et qui attend les dernières maladies, c’est celui qui n’aboutit jamais ; c’est celui qu’on décore avec ses illusions les plus merveilleuses ; mieux : à force de l’user, il faut fuir ce bonheur de peur qu’il ne se sauve, qu’il vous crache un jour tout son mépris à la figure. L’Amour, comme la petite souris, les lutins, le petit Jésus sur sa croix, le père Noël, la loterie, c’est du vent, de la poudre aux yeux, de la prestidigitation de pauvre humain pendant l’éternuement de sa vie.

Elle n’était pas là ; elle a changé de Service, il y a quelques mois…

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