23 mars 2019

Les bedeaux (Pascal)


Plus que les autres équipes de la poule, à Guillermoz, quand Aubenas et les ardéchois viennent en découdre avec nos rugbymen romanais, nous, les vrais partisans, nous devenons tous des furieux nationalistes !... Oui, je sais : c’est du parti pris, c’est ancestral ; on ne sait même plus pourquoi nous avons tant d’animosité envers eux ; au Moyen Âge, ils nous ont peut-être piqué une princesse ou bien, ils nous ont refilé la peste ou même, pire, ils étaient protestants et, nous, catholiques, ou bien le contraire. Pour nous, la guerre de Cent Ans n’est pas terminée…

Alors, le derby annuel, en terres drômoises, remplit toujours tous les gradins ; pluie, neige, vent ou soleil, on joue à guichet fermé ! Ha, ha !... Les bedeaux, comme on les surnomme ! C’est peut-être à cause de leur esprit de clocher !... On est leur bête noire, ils sont l’équipe à battre !...
Dans les tribunes, ils viennent en meute serrée soutenir leur équipe ; avec leur accent de froidure, ils nous chambrent à chacun de leurs faits d’armes, par leurs joueurs interposés ! Ils peuvent bien sortir leurs vieilles bannières, tous ces cagots, nous aussi, on a notre panoplie en couleur et nos répliques belliqueuses !...
On leur tire dessus à boulets rouges ! On a plein de noms d’oiseaux à faire voler au-dessus de leurs têtes !... On gueule « Ici, ici, c’est Romans !... ». Bousculés par le vent du Nord, dépliés en grand, nos drapeaux à damiers leur répondent en claquant des salves d’injures !... Notre fanfare éteint leurs encouragements, et nos applaudissements les renfrognent et les enfoncent au fond de leurs sièges !...

Chez eux, sur leurs plateaux, tout là-haut, il ne pousse que des cailloux !... Et quand ce n’est pas le vent qui hurle, ce sont les loups !... Il n’y a rien à bouffer chez eux !... Ils sont ravitaillés par les corbeaux !... Ils n’ont qu’à tous crever la gueule ouverte !... Ha, ha !... Chez ces attardés, il paraît que c’était le dernier département, en France, à avoir encore trois chiffres à leurs plaques numérologiques !...

C’est le Rhône qui sépare nos deux départements mais c’est encore trop près ! Sur nos permis de pêche, ils n’accordent pas la réciprocité, ces protectionnistes ! Ils sont pires que nous !... Ils sont racistes !... Ha, ha !... Ces gueux, ils ne parlent que patois, leurs galoches sont toujours crottées de merde ; ils sont tellement près de leurs sous, ces ardéchois, qu’ils viennent au stade avec leurs sandwichs, leurs fromages de bique et leur pinard à neuf degrés !...

De part et d’autre des balustrades, quand les esprits s’échauffent, il y a quelques accrochages et quelques coups de poing comme des châtaignes et des marrons chauds de pays !... Et si c’est la bagarre générale sur le pré, en échos sonores et entre supporters avinés, on va tous se foutre sur la gueule !... Ils ne s’en laissent pas compter, ces culs-terreux ; comme ceux de chez nous, c’est du lourd : ils sont durs au mal. S’ils sont bedeaux, ils n’envoient pas leurs enfants de chœur à la castagne…

C’est comme cela chaque année ; viriles et incorrectes, les retrouvailles sont musclées mais c’est l’usage quand nos deux équipes s’affrontent. Jalousie, haine, ou défouloir, il faudra encore des années et des derbys pour éteindre tout ce chauvinisme aiguisé par nos rumeurs et nos légendes immémoriales…

 

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09 mars 2019

Pierre Machefer (Pascal)


L’École des Apprentis Mécaniciens de la Flotte, située à Saint-Mandrier, comme tous les endroits d’instruction sévères et d’éducation militaire, au fil des années, a vu passer, parmi ses milliers d’adolescents, des cas difficiles, pratiquement irrécupérables, de ces enfants cabossés, orphelins, adultes avant l’heure, et ne connaissant rien de la tendresse.
Et celui-là, déjà balafré, le crâne rasé, trop grand pour son âge, d’où venait-il ? De quelle région, de quel banc pouvait-il se prétendre sinon de celui des enfants abandonnés ?...
Pierre Machefer, dur comme son prénom, surnommé Gueule d’Acier, renvoyé de tous les pensionnats successifs qu’il avait fréquentés, ne ferait pas long feu, échoué ici, car cette École, c’était comme une galère ; il fallait prendre sa rame pour nager en cadence avec les autres…  

Élevé à l’eau froide et aux coups de ceinturon, rien ne pouvait lui faire baisser les yeux. Comment redresser pareil énergumène ? Comment le remettre dans le droit chemin si tant est qu’il existe ? Le briser ? Le foutre en prison ? L’expulser une fois de plus ?...
Pourtant, il n’était pas un élément perturbateur, un fouteur de merde, ce genre de personnage mal sevré qui a besoin de se montrer avec des fanfaronnades de paon et des excès de grande gueule tout azimut.
Il ne fallait pas l’emmerder, pas trop l’approcher ; ce n’est pas nous qui l’apprivoisions, c’est lui qui, petit à petit, s’habituait à nous. Au réfectoire, devant son plateau, il était comme un loup affamé dévorant sa proie. Naturellement, c’était le vide autour de lui ; personne ne se serait amusé à lui piquer son pain, même pour plaisanter, et Gueule d’Acier ne plaisantait jamais. Quand il soulevait son regard jusque dans vos yeux, vous étiez dans son collimateur, et gare à son déferlement de violence.
Dans sa bannette, il dormait les yeux ouverts, une vieille habitude de surveillance gardée de l’époque où, quand son gardien venait le tabasser, la nuit ; c’était plutôt des apnées de sommeil…  
Quand on lui a donné sa dotation, même si ce n’était que des modestes tenues de travail, façon bagnard, avec calot et gilet rayé, c’est la première fois de sa vie qu’il portait des vêtements neufs. Partout où il le pouvait, il marchait nu-pieds pour ne pas user ses belles chaussures.
Apprendre à marcher au pas, vivre avec d’autres gamins, les laisser rentrer et vaquer dans son espace vital, son incorporation fut difficile ; se croyant continuellement agressé, c’était à la limite de ses forces. Toujours sur la défensive, il montrait les dents, il grognait, il serrait les poings.
Pourtant, à son rythme, il apprit le maniement de la lime, l’organisation des traits croisés, la justesse des côtes, le pouvoir du pied à coulisse. Il y avait de la passion en lui ; ce qu’il entreprenait, il le faisait avec cœur et courage…

Yann, un pur breton bretonnant, avait perdu son père, un marin pêcheur ; abus de chouchen ou mauvaise vague, il était passé par-dessus bord de son chalutier, pendant une marée, et sa veuve, une mère supportant ses cinq gosses, avait envoyé son aîné à l’Ecole des Apprentis. Grand avant l’âge, il avait pourtant gardé son côté un peu enfantin et c’était le blagueur de la chambrée. Bien sûr, il avait tellement d’accent vernaculaire qu’on ne comprenait pas tout mais on rigolait quand même d’entendre ses clowneries.
Il bossait à l’étau d’à côté de celui de Pierre ; inoffensif petit oiseau, il se permettait de lui donner quelques conseils, quelques astuces ; l’instructeur d’atelier fermant les yeux, ils étaient devenus un binôme occulte. À deux pour tenir la même rame, c’était déjà moins difficile…

Dans la chambrée, à côté de son lit, il y avait Etienne Pizarneau, un gamin de la Mûre ; son père y était mineur de fond. Il n’avait pas souvent le sourire, Etienne ; épais comme un sandwich de chômeur, lui aussi, largué dans cette École, il apprenait l’ordre et la sévérité. Souvent puni, à cause de ses piètres notes, il restait enfermé dans l’Ecole quand les autres partaient en permission. Du cirage à l’aiguille pour recoudre un bouton, refermer un accroc, on pouvait tout lui demander ; c’était même un plaisir pour lui de partager avec sa nouvelle famille. Dans l’intimité de nos confessions, je sus plus tard qu’il n’avait pas vraiment de chez lui, que son père n’était pas vraiment son père, ou quelque chose comme ça…  

De l’autre côté, il y avait Paul Ostich, un ch’ti, gentil débonnaire, échoué ici par hasard ; nous, on l’appelait Pollux, à cause de sa grand-mère qui lui envoyait des colis remplis de bonne bouffe ; heureusement, il était partageur. Un jour, quand il a tendu une part de « tarte au libouli » à Pierre, je crois que c’était la première fois qu’on entendit « Merci » de la bouche de Gueule d’Acier…

Et puis, il y avait moi. Gamin turbulent au lycée, mes conneries allant grandissant, dare-dare, mes parents m’inscrivirent dans cette École, en espérant qu’elle me récupère avant la vraie délinquance. Les devoirs d’atelier, les épaisseurs des traits du Rotring, les contraintes des côtes, ce n’était pas pour moi. Comment dire ? J’étais fait pour l’ajustage comme un oiseau sauvage qu’on a enfermé dans une minuscule cage…  
Manuellement incapable, j’excellais dans toutes les autres matières. Aussi, problèmes de maths, rédactions, corrections des fautes d’orthographe, et même du courrier familial, je faisais profiter de mon savoir à toute la chambrée. Trois mains de plus pour tirer sur la même rame, c’était beaucoup moins pénible…

Dans cette Ecole, il y avait un pouvoir parallèle où les gros bras, les durs de la Cour d’Honneur, cherchaient toujours à prouver aux autres leur suprématie de meilleur guerrier, de meilleur boxeur, de meilleur tueur. Comme après chaque rentrée, les duels s’organisaient, les déclarations de guerre se décrétaient, les convocations nocturnes couraient sous les arcades. Les règlements de compte se faisaient derrière la chapelle, comme si Dieu en personne adoubait naturellement le vainqueur, après la castagne.
Très vite, il avait couru le bruit comme quoi le sieur Pierre Machefer, grande terreur de réputation, pouvait prétendre au titre honorifique de roi de la Cour d’Honneur. Forcément, pour entretenir leur supériorité, les querelleurs, les violents voulaient en découdre avec lui…

Lucien Lématom, surnommé Le Bleu, était le cogneur patenté de la 4A ou de la 4B, je ne sais plus ; il n’empêche, il était de ceux qui voulaient dézinguer Pierre, notre pote de la chambrée. Lui aussi, il avait un cursus élogieux de bagarreur à faire pâlir un vieux maton, à faire réfléchir un sacco avant de l’empoigner. Graine de méchanceté, mauvais garçon, gibier de potence, il cumulait les superlatifs et il était craint par toute l’Ecole. Prélat, il avait ses valets, ses indics, ses lieutenants, ses messagers.
Un soir, l’un d’eux réclama la présence de notre champion sur le pré de l’affrontement, derrière la Chapelle. Entre nous, ce Lématom, s’il avait su à qui il s’en prenait, il aurait caché ses biceps, rentré sa grande gueule et il serait sagement resté à taper sur les tôles de sa chaudronnerie, en confectionnant au mieux son arrosoir…

Notre Gueule d’Acier semblait contrarié, non pas que le futur pugilat le dérangeât mais pour une fois qu’il avait trouvé sa place dans cette Ecole ; il pouvait même prétendre à décrocher son CAP d’ajusteur, tant il se débrouillait bien. Si cela se trouve, il allait encore se faire virer manu militari et se retrouver dans une prison de vraie correction…

Passé les sommations d’accueil, en noms d’oiseaux et en phrases assassines, du genre : « Gueule d’acier, je vais te faire bouffer toutes les bites de l’Arsenal !... », « Lématom, dans peu, tu vas compter les tiens !... », il ne fut pas longtemps avant que les deux protagonistes ne se jettent l’un sur l’autre…  
À la lumière des éclairages faiblards, la bagarre fit rage dans la poussière, la sueur, la bave et le sang. Empoignades, étranglements, coups de pied, coups de tête, coups de poing, de force égale, il n’était que la roublardise, le vice, la résistance au mal, pour donner l’avantage à l’un ou à l’autre…
Dans le cercle des spectateurs, nous, on était les supporters attentifs ! Parfois, on ne savait plus qui était l’un et qui était l’autre ! Parfois, on encourageait le mauvais ! Nous, on était sûrs qu’on allait gagner ! Et… on a gagné !...
Je crois que Lématom avait reçu plus de coups que tous ceux qu’il avait donnés sur ses pièces d’atelier, depuis le début de l’année scolaire. Au drapeau blanc, il cria grâce mais reçut quand même le quarante-quatre des belles chaussures cirées de Pierre dans la gueule ; il cracha quelques dents et s’éteignit pour le compte. Le Bleu avait viré au rouge… sang…

Les lumières de la chambrée étaient à peine éteintes qu’un rapide galop de saccos furieux déferla dans les escaliers ; c’était pour nous… « Tout le monde debout devant son lit !... », hurla le plus gradé !... « Ce soir, qui s’est battu derrière la Chapelle ?!... ».  Lentement, il inspecta chacun d’entre nous comme s’il y cherchait les stigmates de l’échauffourée nocturne ; il resta un peu plus longtemps devant Pierre et ses coupures sur le visage…
« Je répète et c’est la dernière fois : ce soir, qui s’est battu derrière la Chapelle ?!... ». Il continua son inquisition auprès de chacun d’entre nous. Ça allait morfler pour nos matricules ; un des sbires à Lématom avait dû cafarder la débâcle auprès des instances supérieures…

« C’est moi… », soupira Pierre, en s’avançant et en boitant bas…
« Non, c’est moi… », dit Yann, sans se démonter. « Dame, oui !... », renchérit-il. Il arriva même à boitiller…
« Non, c’est moi… », dit Etienne ; toujours épais comme un passe-lacet, qu’un simple éternuement aurait pu renverser, il avança d’un pas ; il traînait mieux la jambe que quiconque…
« Non, c’est mi… c’est moi… », dit Paul en regardant le sacco droit dans les yeux ; il claudiqua son pas et vint, tout fiérot, se figer devant son nez…  
« Non, c’est moi… », dis-je sans sourciller. C’est fou mais je me sentais fort à cette seconde ; rempli de frissons dans l’échine, comme si je m’étais vraiment battu, c’était mon grand moment de gloire. Avec mon pas en avant, je restais de guingois, allégeant une jambe…
« Non, c’est moi… », récitèrent, les uns après les autres, tous les p’tits gars de la chambrée, en s’avançant d’un pas devant leur lit…  

Dubitatif mais pas dupe, le sacco inquisiteur, ne sachant plus s’il fallait sourire ou s’emporter, à cause qu’on se foutait tous de sa gueule, opta pour un jugement en forme de porte de sortie honorable pour les deux parties. En punition générale, il nous envoya faire des tours de stade, autant dire une partie de rigolade. La galère avait jeté ses rames et naviguait maintenant aux grands vents de l’Amitié…

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02 mars 2019

Le tonton Henri (Pascal)


Il faut que je vous parle de mon oncle : le tonton Henri. Dans une fratrie de dix enfants, il était l’un des frères aînés de mon père. Une page ne suffirait pas pour expliquer ce fascinant personnage ; aussi, le temps de son écriture, je tremperai ma plume dans l’encrier des couleurs pour habiller son fantôme dans le plus bel habit du dimanche…  

Né en 1907, enfant de la campagne, inculte aux choses de l’école, réfractaire à tout commandement, il passait le plus clair de son temps dans les champs. Dans sa musette, avec un quignon de pain et un bout de tomme, il disparaissait de la ferme familiale, la journée entière. Le plus souvent nu-pieds, il gardait les chèvres, il jouait avec son ombre, il dénichait les oiseaux, il étudiait la course du vent et son implication avec les nuages passagers.
L’âge aidant, gavroche des champs, un bout d’herbe dans la bouche, fin limier dans le paysage, il pouvait suivre les traces d’un lièvre, lever un faisan, apercevoir une biche au coin d’un bois, raconter à la veillée qu’il avait vu le loup famélique traîner dans un vallon.
Adolescent, toujours aussi buissonnier, inlassablement, il parcourait la campagne, les chemins de traverse, toujours en quête de tout ce qu’elle pouvait lui apprendre, de tout ce qu’elle pouvait lui donner.
Les jonquilles sauvages, les asperges timides, le muguet parfumé, les champignons fragiles, les truffes si chères, les châtaignes craquantes, c’était ses amuse-gueules qui déroulaient les saisons à son emploi du temps d’écumeur de Nature. Il savait piéger les lapins, attraper les truites à la main, prendre les faisans dans ses collets. Grandissant, il était devenu une fine gâchette ; bécasses, perdreaux, cailles, lièvres, chevreuils, c’était ses habituels tableaux de chasse.
Homme à tout faire, il allait travailler au battage dans une ferme, engranger les balles de foin, ramasser les pommes de terre, traire les vaches, mener les bœufs au travail des champs. Connu comme le loup blanc, toujours par monts et par vaux, il allait couper du bois chez l’un, il refaisait la clôture chez l’autre ; il avait même travaillé un moment chez un patron plombier mais, intenable et sauvage, insoumis aux horaires et inapte à la ville, il préférait le grand air et l’aventure.
Aussi, il ramassait la ferraille, il alimentait les restaurants avec son braconnage, il troquait, il combinait, il marchandait. Une souche à arracher de la terre, un rocher à chasser d’un champ, un mauvais chemin à empierrer, un arbre à tomber, une fosse septique à vider, un puits à curer, on faisait appel à lui.
Avec les quelques sous récoltés, il allait voir les filles à la ville, et il revenait toujours un peu éméché. Plus tard, s’il avait des maîtresses esseulées, il était resté un célibataire endurci ; et son amour, et ses confidences, et ses sentiments, il les réservait à son chien et aux choses de la Nature…  

Réformé en 40, il était le seul garçon resté à la ferme. Entre les travaux des champs, avec son père, on dit qu’il planquait des armes, qu’il alimentait le maquis, qu’il allumait les feux pour les parachutages, qu’il avait saboté quelques ponts. Dénoncé, il avait disparu pendant des mois.
À la libération, il avait repris ses activités illicites de piégeage. Un peu voleur de poules, un peu maquignon, un peu vétérinaire, un peu castreur, un peu accoucheur, il plantait ses cordeaux dans les trous d’eau des rivières, il chassait pendant la fermeture. Sa tête était mise à prix ; les pandores étaient sur sa trace, espérant le flagrant délit…  
Mon oncle, il ne savait pas lire et pas écrire, alors, toutes leurs injonctions de carabiniers, leurs convocations pressantes, leurs ultimatums pompeux, cela lui passait au-dessus de la tête. Il n’empêche, une nuit de pleine lune, alors qu’il était en train de remonter quelques truites du torrent, il y eut quand même quelques balles d’argousins qui lui sifflèrent dans les oreilles. Mais comme il approvisionnait aussi la femme du maire de la ville, l’affaire s’était tassée.
Cela l’avait calmé, mon oncle ; et puis, il avait vieilli, il ne courait plus aussi vite ; il avait passé l’âge de toutes ces activités délictueuses. Il retourna à ses travaux de valet de ferme jusqu’à ce jour fatidique…  

Un après-midi d’été orageux, dans un champ difficile, la charrue tractée par un attelage de quatre chevaux, il était occupé à peigner la terre ; tout à coup, soubresaut d’un animal piqué par un taon, déblocage soudain de l’outil, inadvertance, ou un peu les trois, un des socs vint se planter dans sa jambe, arrachant des lambeaux de chair. Bien sûr, trop fier pour se plaindre, il garrotta sa vilaine plaie avec son mouchoir, but un canon de vin, travailla jusqu’au soir, et c’est à peine s’il boitait quand il rentra chez lui. Quelque temps plus tard, la gangrène ayant fait son travail de nécrose, on lui coupa la jambe…  

C’est là que j’arrive dans l’histoire ; pour lui rendre visite, mon père m’avait emmené avec lui, j’avais six ou sept ans. Au dispensaire, allongé sur son lit, le corps caché par le drap, il était étrangement propre ; à la bise du bonjour, imaginez mon inquiétude. Il piquait, il sentait le tilleul, il avait des grands yeux bleus, il avait l’haleine du vent du Nord, il me souriait avec ses dents qui auraient pu facilement me croquer…  
Moitié en patois, moitié en argot, il parla avec mon père de choses que je ne comprenais pas, de choses de la guerre, des boches, de ces secrets qu’on n’arrive pas à enterrer au plus profond de sa conscience. Je le compris plus tard : il se confessait, il justifiait ses actes passés, et mon père acquiesçait comme s’il lui donnait naturellement l’absolution.
À la forme du drap, j’essayais de deviner cette jambe qui manquait. Mais comment allait-il tenir debout, maintenant ?...  Comment ferait-il pour marcher ?... Derrière lui, contre le mur, il y avait des antiques béquilles, et je n’arrivais pas à faire la relation entre mon oncle et cette paire d’échasses…  

Tout à coup, mon père avait réclamé les WC ; ben non, je ne pouvais pas aller avec lui ; il disparut dans le grand couloir. Mon oncle me demanda de m’approcher ; il avait quelque chose à me dire, je n’étais pas rassuré…  
Ses grands yeux ronds étaient comme deux aimants envoûtants, il avait un accent de cigale et les fossettes de ses sourires ensorceleurs harmonisaient son visage avenant…
« Tu travailles bien, à l’école ?... » Mes furieux et sincères hochements de tête le convainquirent de toute mon assiduité scolaire… « Tu sais, j’ai mal à la jambe que je n’ai plus… » Mais comment pouvait-on avoir mal à la jambe qu’on n’avait plus ?... Devant mes yeux écarquillés par toute mon incompréhension, tous les points d’interrogation qui devaient pousser sur ma tête, il éclata de rire et les autres bonshommes de la chambrée firent de même…

Que pouvait devenir cet estropié, cet inconditionnel amoureux de la Nature, cloué avec cet irréparable handicap d’unijambiste ? Une de ses sœurs le récupéra et le garda dans sa grande maison, à la campagne. Tous les jours, il réclamait son fusil, son chapeau, et qu’on le laisse assis au coin d’un champ de vigne ; tous les jours, elle mettait un quignon de pain dans sa musette, une bonne bouteille de vin, un bout de saucisson et une ou deux tommes de chèvre. Il tirait sur les grives, il siestait, il guettait les premières hirondelles, il regardait les nuages passagers du ciel et, jaloux, il suivait leurs ombres clandestines quand elles enjambaient les vignes alentour. Quelque temps plus tard, on le retrouva mort au coin du champ, le sourire aux lèvres…  

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23 février 2019

Trapèze (Pascal)


On a appris le trapèze, à l’école, aujourd’hui. Quand je vais raconter ce quadrilatère à la maison, ça va être une petite révolution. Mon père, il n’a pas beaucoup d’instruction ; très tôt, il est parti garder les chèvres dans le champ de son père. S’il sait confectionner des sifflets avec des bouts d’herbe, tresser des difficiles paniers d’osier, traire ses chèvres, et reconnaître les premières fleurs du printemps, ses compétences en matière d’instruction sont limitées.
Quand j’avais raconté Attila et les huns, et leur façon de faire cuire leur viande sous la selle des chevaux, il en était resté éberlué, mon papa. Il était pressé que je raconte les deux, les trois, les quatre, parce que les Louis quatorze, Louis quinze, Louis seize, il les connaissait et il aurait pu soutenir ma conversation, enfin… mettre son grain de sel, comme avait dit maman…  

Le soir, quand je rentre avec mon cartable, lourd de mon nouveau savoir, il me demande toujours ce que j’ai appris à l’école ; de s’approcher de moi et de mes cahiers, ça lui donne l’impression de côtoyer l’instruction. Quand j’ai raconté que j’apprenais à compter avec des bûchettes, mon père a dit que j’étais dans une école de bûcherons et qu’il y aurait toujours du travail pour moi ; quand j’ai raconté qu’on avait joué au ballon, il a dit que si on formait des footballeurs, dans cette école, ce n’était pas une vraie carrière.
Du trapèze d’aujourd’hui, avec ses angles et ses degrés, il ne connaît que les coins de son champ, le degré du vin qu’il a dans son tonneau et le degré de la température quand il sort de la ferme.
Dans son bel habit, le dimanche, quand il va chercher le journal au village, il est tout fier de revenir avec son magazine, en le portant sous le bras. Dans son fauteuil, à la lumière de la fenêtre, il s’intéresse aux quelques images et cela lui donne l’idée des articles écrits dessous. Combien de fois l’ai-je aperçu en train de tenir son journal à l’envers…  

Et ma mère le rabroue car elle dit qu’il m’empêche de respirer, et que toute la connaissance apprise dans la journée, ça fatigue. Pourtant, du matin au soir, elle est sur tous les fronts ; je ne sais pas comment elle s’organise pour tenir notre maison. Entre tous ses devoirs de ménagère, de cuisinière, de repasseuse, elle va aux champs, soulève les cagettes, les balles de foin, cueille les haricots, ramasse les pommes de terre, coupe du trèfle pour ses lapins, etc.
Dans le temps, elle était petite main chez un couturier de la ville ; si elle passait plus de temps à balayer l’atelier et à sortir le chien de la patronne, elle y a acquis les rudiments de l’alphabet et de l’écriture. Elle, du journal, ce sont les mots croisés qui la préoccupent. Placer toutes les lettres aux bons endroits, c’est son challenge du dimanche soir ; il faut voir comme elle mâchouille son crayon ; sous ses boucles grises, m’man transpire du cerveau. Bien sûr, quand elle les a finis, toutes les lettres ne sont pas dans les bonnes cases mais de les avoir remplies, cela la rassure. Je crois que c’est pour rendre jaloux mon père sur son savoir à elle…   

Quand j’ai dit que j’avais appris le trapèze, mon père a voulu me faire quitter cette école qui formait au cirque et aux clowns, sans nul espoir d’avenir. Contrarié, s’il est parti voir ses chèvres, m’man a insisté pour que je raconte mon trapèze, celui du maître, du tableau de l’école, celui dessiné en couleur dans mon livre.
Cérémonieuse, elle a posé son épluche-légumes, essuyé ses mains sur son tablier, s’est assise au coin de la table de la cuisine et m’a écouté comme si je rapportais la bonne parole…  
« La somme des angles d’un trapèze est égale à trois cent soixante degrés, il doit avoir deux côtés parallèles, ils sont appelés bases du trapèze, et on l’appelle trapèze si et seulement s’il possède une paire d’angles consécutifs égale à cent quatre vingt degrés… »

J’avais dû mettre un peu de craie dans mon discours parce que ses yeux brillaient, brillaient de toute sa fierté de maman…

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16 février 2019

Une éternité d’enfant (Pascal)


À Gaillard, quand j’étais au cours moyen deuxième année, nous avions un instituteur hors du commun. Le cheveu rare, le teint rougeaud, on disait qu’il avait pris un éclat d’obus dans la figure à la guerre, même si on ne savait pas trop laquelle ; il était craint autant par ses silences pesants que par ses coups de colère…  
L’éternel Borsalino vissé sur la tête, tiré à quatre épingles, les chaussures toujours impeccablement cirées, c’est comme cela qu’il surveillait la cour ; derrière les platanes, quand on le croisait, sous peine de ses terribles châtiments, on avait intérêt à le saluer. Les autres instits le craignaient ; de toute façon, il ne se mélangeait pas, il était d’une autre culture, d’une autre éducation, d’un autre siècle…  

Il s’y connaissait en supplices ; il faut dire qu’entre les fortes têtes, les bons à rien, les ultra-redoublants, dans sa classe, il collectionnait la panoplie des brigands, des canailles et des fripouilles de l’école. Oui, c’était l’âge des chenapans, des bousculades à la récré, des billes qui crevaient les poches de nos blouses et des tours de platane en punition…  

Il avait ses raffinements dans l’art de nous faire mal ; parmi ses maltraitances corporelles, (il en avait toute une palette non exhaustive comme si, à chacun de nos méfaits, il adaptait celle la plus appropriée à son humeur du moment), il aimait bien nous prendre la patte de nos quelques cheveux, au bord de l’oreille. Puis, il nous soulevait jusqu’à ce qu’on se tienne maladroitement sur la pointe des pieds, en grimaçant toute notre douleur. Bien sûr, dans l’équilibre précaire, il ne fallait surtout pas verser une larme qui aurait naturellement signé notre soumission. Avec les pugnaces et les réfractaires, il tirait sur les deux pattes en même temps, ce tortionnaire. Nous, pendant cette pénible épreuve, on avait mal pour celui qui restait suspendu entre ses doigts ; on avalait notre salive en nous faisant tout petits. Je me souviens ; entre nous, pendant la récré, on s’entraînait à endurer ce terrible calvaire, pour apprendre à moins souffrir…  

À la lenteur de ses explications aussi savantes que nébuleuses, devant toute la classe, quand il en choppait un, automatiquement puni, il le faisait mettre à genoux sur une règle carrée et il l’oubliait au coin du mur. Ou bien encore, on devait placer les doigts devant sa règle en fer et attendre de recevoir ses coups pervers. Malheur au rapide qui ôtait ses doigts…  
Parfois, quand il surprenait un bâillement, un désintérêt momentané à son cours, un de nos regards buissonniers du côté des fenêtres et des nuages, automatiquement, il balançait au candidat à l’évasion tout ce qu’il avait entre les mains ; craies, brosses et parfois livres, volaient dans les airs…  
Quand il nous appelait, on se tenait à un bon mètre de lui. Adepte des gifles et des coups de pied au cul, c’était son exercice de gymnastique habituel ; j’en connais qui attendaient sans trembler sa sentence ; c’était bien peu en comparaison des coups de manche à balai et de ceinturon qu’ils recevaient à la maison.
Par instinct naturel, quand on rentrait les fesses ou qu’on évitait sa beigne, ça le rendait encore plus mauvais. Nous plaindre de ses sévices à nos parents ?... Mais c’eût été recevoir la punition en double, le retour à l’aller de la gifle, des privations de sortie, de ciné, de repas, de vélo, de télé et, même pire : de dessert !...

Quand on avait une dictée, à part sa voix nasillarde et pincée, on n’entendait que nos plumes allant lécher timidement l’abreuvoir du bord de l’encrier et nos toussotements gênés. Même les mouches ne volaient pas, il aurait pu les tuer, rien qu’en leur fronçant les sourcils…

L’après-midi, il avait le teint encore un peu plus cramoisi comme si son éclat d’obus, il le soignait avec du « Kiravi », trois étoiles à la consigne ; c’était plus tranquille ; il cuvait derrière son bureau. Il ratait ses coups de pied, ses coups de règle, mais il nous soulevait encore plus haut, entre son pouce et son index…  
« Bande de petits voyous !... Gibiers de potence !... Misérables vauriens !... Infâmes sagouins !... » En boucle, avec sa voix aiguë et pincée, il nous balançait nos titres et nos qualités, quand il se sentait moqué ou incompris. Dans sa classe de CM2, ce prélat de prévenus, il surprenait, il jugeait, il punissait…

Moi, je hochais la tête comme un petit chien de plage arrière de voiture ! J’étais toujours d’accord avec lui, surtout quand je n’avais rien compris ! Je ne voulais pas me retrouver attaché au pilori de sa vindicte ! Aussi, malheur à moi, quand il m’envoyait au tableau ! Est-ce qu’on apprend quelque chose de quelqu’un, quand on en a peur ?... Est-ce que la torture ouvre les portes du savoir ?...
J’étais tétanisé ! J’avais la fièvre au front, les mains tremblantes ! D’un coup d’aile, combien de fois ai-je pensé à m’enfuir de cette cage ! Avec des yeux de chien battu, du haut de l’estrade, je regardais la cour et le début de la récré des autres gamins !...  
Mais qu’en avais-je à foutre, du robinet fuyard qui remplissait une baignoire percée ?!... On n’avait même pas de salle de bains, à la maison !... Du train en retard et des horloges en avance, dans une gare qui n’existait même pas ?!... Je n’avais jamais pris le train !... Des centiares, des ares et des hectares ?!... On n’avait pas de jardin !...
Quand il m’avait soulevé de terre, au bout d’une éternité d’enfant, j’étais retombé parce qu’une touffe de mes cheveux était restée entre ses deux doigts ! Moi, je n’avais pas le cuir tanné des autres gamins de la classe ! Mes parents ne me brutalisaient pas, eux ! Mes yeux piquaient, piquaient !...

Devant les certitudes de cet instit violent et l’incompréhension de mes parents, j’en étais arrivé à me persuader que j’étais aussi un cancre, un moins que rien, un futur délinquant, quand il me faisait écrire des pages et des pages de lignes de punition, à la maison.
Dans la fanfare des fanfarons de ma classe, je devais être aussi un infâme sagouin, un de ces mots d’encyclopédie qu’il se plaisait à nous assener, en gueulant toute sa haine, du haut de son estrade…

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09 février 2019

À bout de souffle (Pascal)


Les vrais héros sont anonymes. Arrivés sur zone, les jumelles ostensiblement braquées sur la mer, entre l’écume pétillante, les ombres omniprésentes, les vagues jaillissantes, puisque le caboteur avait malheureusement sombré, nous cherchions désespérément les éventuels survivants. Le vent hurlant dans la mâture, les penchements violents, les visages fermés, traduisant pourtant toute l’énormité de la tâche, rajoutaient encore à l’impression apocalyptique de la situation…  

Tout à coup, dans l’immense puzzle de la mer, on a pointé du doigt une minuscule pièce orange qui pouvait être un gilet de sauvetage !... « Là !... Regardez !... Tribord avant !... » Aussitôt, deux souffles puissants jaillirent des cheminées et nous nous rapprochâmes de la victime. Et puis, dans les machines et chaufferies, au poste de manœuvre, on réclama un nouveau « Stop »…

Pendant l’arrêt, le bateau roulait bord sur bord ; il était impossible d’avancer dans les coursives sans être sévèrement bousculé, châtié, maltraité. Et quand on le pouvait, on marchait sur les matériels de sécurité accrochés aux cloisons qui, eux-mêmes, devenaient des objets dangereux. Parfois, on prenait tellement de gîte qu’on restait plaqué contre la cloison, attendant une petite accalmie pour reprendre notre semblant d’avancée. Durement molestés par cette ennemie invisible mais tellement présente, soumis à sa force brutale nous secouant sans cesse, c’était comme si la mer voulait faire lâcher prise à tous les marins du bateau…  

Au bout d’une glissade malencontreuse, le deux-galons qui gérait l’activité des secours sur la plage arrière dût très vite déclarer forfait à cause de sa figure et de ses dents qui explosèrent contre une bite d’amarrage. Bien planté sur ses jambes, le casque sur les oreilles et le micro devant la bouche, c’est le patron bosco qui reprit la manœuvre. Déjà, notre capitaine d’armes avait plongé dans le bouillon pour récupérer le bonhomme, encore si fragilement accroché à son restant de vie…

Avec un malin plaisir, la mer s’amusait du bateau en le baladant du creux le plus profond à la cime la plus haute de ses vagues. Elle inondait ses ponts ou les envoyait vers les sommets et, pendant quelques instants, ils effleuraient les nuages. Contente de cet échafaudage éphémère, subitement, elle laissait tout tomber ; alors, elle gonflait une autre vague, plus puissante, plus rageuse, plus déterminée, qu’elle allait confronter une nouvelle fois à notre pauvre coquille de noix. Pour nous faire peur, entre ses remous, elle créait des masques d’ombres grimacières aux mille faciès inquiétants…

Blanchi de sel, désemparé, le bateau subissait sans faillir tous ces furieux assauts de mer ; si ses grincements étaient comme des gémissements, si ses ballottements étaient comme des mouvements d’incertitude, si ses portes étanches n’étaient plus imperméables, généreux dans la tourmente, docile pendant les sollicitations, il s’acquittait de son devoir en géant.
Les vagues assaillantes pouvaient bien s’éclater contre ses flancs, les paquets de mer attaquer ses superstructures, la houle puissante le trimballer sans nul ménagement, il était comme un oiseau protecteur, défendant bec et ongles tout son équipage…  
Dans le chaos général, au milieu des secousses, des vibrations, des rouleaux, des glissades, c’était pendant ces moments extraordinaires qu’on apprenait à aimer notre bateau et, lors des escales lointaines, on arborait sa légende avec une grande fierté…
Intrépide, notre courageux bidel se démenait dans l’intense tumulte ; minuscule homme-grenouille, entre tuba et palmes, il s’acharnait à nager dans le fracas des vagues. Un mètre en avant, deux mètres en arrière, c’était un nouveau jeu de la mer, avec cet impromptu et inconscient sauveteur.
Parfois, happé par une lame, on ne le voyait plus ; parfois, il se confondait avec l’écume rageuse crachée par la mer ; parfois, il s’escrimait pour atteindre la cime d’une vague mais elle se désagrégeait et tout était à recommencer. Au calcul de l’approximation, ce qui pouvait être à cent mètres se retrouvait soudainement à cinq cents mètres…

Nous, impuissants, regardant les événements sur le pont, on voulait tous lui donner notre énergie pour qu’il accomplisse sa mission ! À la passerelle, malgré l’impérieux devoir d’entraide entre les gens de mer, envoyer au feu les plongeurs du bord dans cet impétueux cataclysme, c’était quand même prendre une sacrée responsabilité. C’est certain, derrière leurs jumelles, il y avait des ficelles sur les casquettes qui devaient prendre du mou, des médailles qui flageolaient et des glottes qui devaient jouer au yoyo…  

Entre marche avant et marche arrière, le bateau tentait de protéger son plongeur le plus émérite ; les autres, à bout de force, avaient regagné le bord. Tout à coup, la ligne de vie, qu’on tenait solidement entre lui et nous, est devenue lâche ! Là-bas, dans  l’écume et le roulis, notre sauveteur s’était décroché pour atteindre son sinistré ! Devant nos yeux médusés, tant d’altruisme téméraire conférait à la leçon d’Humanité…  
Après un temps interminable, il parvint à le rejoindre. Fait divers, fait de gloire ou simple roture, on ne savait pas encore dans quelle rubrique les journaux allaient parler de cet hallucinant sauvetage. Outrée, la mer, se sentant dépossédée de ces deux futurs noyés, leur envoyait abondamment toutes ses pires calamités en concentré de tumultes les plus féroces...  
Maintenant, coûte que coûte, il fallait qu’ils reviennent au bateau ! Trouver encore des forces ! Puiser à pleines brassées dans l’instinct de conservation ! Se rappeler des arbres en fleurs, des sourires de femme, des rires d’enfant, et tout ce qui fait aimer la Vie !...  

Contre vents et marées, notre plongeur tenait bon ; il avait empoigné son naufragé et, tant bien que mal, il tenait sa tête hors de l’eau. À quelques secondes près, je crois qu’il aurait ramené un autre noyé et il ne le voulait pas. Bien sûr, les yeux remplis de sel, ils crachaient la mer, ils toussaient ses embruns, ils dégueulaient son écume !...  
À bord, cramponnés au bastingage, nous étions tous des supporters assidus, gravant pour toujours l’exploit dans l’intimité de nos souvenirs, et priant le Ciel en l’encourageant expressément d’envoyer un de ses meilleurs miracles !...  

La houle perturbait les manœuvres du navire mais, d’évolutions en louvoiements, nous avions pu nous rapprocher des deux hommes. Admettant tout cet acharnement et devant le courage inouï de ce plongeur du bord qui arrachait ce naufragé d’une triste fin, magnanime, la mer les renvoya à leur devoir de rester vivants. D’une lame, d’une seule lame, par-dessus les balustrades et sans ménagement, elle les balança sur le pont. Jusque là, pour tous les morts qu’on avait repêchés, ce ciel si blafard et si tourmenté était soudain redevenu bleu…  

Glacés, exténués, tremblants, à bout de souffle, sous des couvertures, entre notre haie d’honneur et nos applaudissements, ces deux-là avançaient péniblement dans la coursive centrale, soudés par la bave, le vomi et les larmes. Agrippé au bidel, le petit gars ne voulait plus le lâcher jusqu’à ce qu’on retrouve un quai. Si les vrais héros sont anonymes, le nôtre s’appelait Fus, le maître Fus, et je lève encore mon chapeau quand je pense à lui. Aux doux parfums de soufre, deux bouffées brûlantes et rauques, brutalement sorties des cheminées, signifièrent notre retour sur Toulon. Notre sillage éphémère était une de nos plus belles signatures, au bas du parchemin de la mer…

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02 février 2019

Quorum (Pascal)

 

Tous les dimanches après-midi, je vais voir ma vieille maman ; obligatoire retour vers le passé, c’est ma corvée et c’est mon plaisir, aussi. En ordre de souvenirs heureux, sur le meuble de la salle à manger trônent ses bibelots ; l’harmonica de mon père, des fossiles trouvés dans la rivière, la statue miniature en pierre du templier ramené d’un voyage à Carcassonne, une hirondelle en porcelaine, une fleur en pâte de sel, un pot de lait tout à fait ordinaire, elle conserve des choses si désuètes qu’elles en sont devenues des véritables reliques ; rien que de les déplacer serait un grand sacrilège.
Sur les étagères, il y a des photos de moi, en nourrisson, en première communiante, en jeune fille, en mariée, etc. M’man, c’est le lien entre la jeunesse qui m’a fui si vite et ce que je suis, aujourd’hui…

Dans la maison, il y a toujours ces odeurs d’antan ; elles se baladent en parfums suaves, entre le bouquet de lavande séchée de l’entrée, l’épi de blé momifié du couloir, le thym, le romarin, la camomille en sachet du placard, et le bois du parquet lustré avec une cire qui n’existe plus depuis longtemps dans les drogueries. M’man, elle infuse les heures qui passent pour leur donner le goût du bon temps…
Elle me parle des choses fanées comme s’il n’y avait plus que l’automne et ses méfaits qui l’intéressent. Comment va untel ? Qu’est devenue unetelle ? Comme s’ils étaient toujours là, elle me rapporte des champs de fleurs qui n’existent plus ; elle m’explique de la famille qui a disparu ; elle me répète les éclats de rire qui n’encombrent plus la maison. La table de la salle à manger est remplie de tous ses chers absents. M’man, elle a des silences souriants qui racontent les grandes histoires d’une belle vie…
Les choses factuelles, les guerres, les manifestations, la faim dans le monde, les immigrés, les migrants, le réchauffement de la planète, la montée des eaux, le SIDA, la pollution, le nucléaire, les terroristes, toutes ces calamités ne rentrent pas dans sa maison ; quand on se frotte les pieds sur le paillasson, on laisse tout ça dehors. M’man, elle a aboli la peine du monde en la remplaçant par ses rhumatismes…
La cadence de son pas, la fréquence de ses soupirs, les papillotements de ses yeux, elle profite de chaque tic-tac de l’horloge du salon en le remplissant avec son existence. Quand elle sieste, elle harmonise sa respiration sur ce métronome implacable et, à l’unisson, les minutes s’égrainent lentement. M’man, elle a apprivoisé le temps…
Inconsciemment, sous la férule de sa conversation, je retrouve son protectorat maternel ; il ne faudrait pas que je lui avoue un moindre mal, une plus petite fièvre, sous peine de la retrouver, inquiète, devant l’armoire à pharmacie, en train de chercher ses meilleurs remèdes. Parfois, tout comme avant, comme si c’était hier, elle pose sa joue contre mon front et, le sourcil froncé, elle calcule ma température. M’man, elle sait cicatriser les plaies les plus profondes… 
Elle n’y voit plus grand-chose, elle n’entend plus très bien, elle ne marche plus beaucoup ; fière de son autonomie, elle me laisse pourtant remettre de l’ordre dans sa petite maison.
C’est un de nos rituels du dimanche : je lui lave la tête ; elle adore quand je masse son cuir chevelu ; elle papote avec moi comme si j’étais sa coiffeuse ; elle me livre des secrets que j’ai entendus cent fois et, cent fois, je suis étonnée de toutes ses fariboles en crinoline ! M’man, elle a des cheveux blancs comme une voile de bateau…

Elle est gourmande ; son grand plaisir, et c’est l’un de nos autres rituels hebdomadaires, c’est quand je lui apporte quelques gâteaux ; parfois, je me demande même si elle n’attend pas plus sa pâtisserie que moi. Et elle a raison ; à part la gourmandise, que reste t-il de nos sens, quand on les a profondément usés contre toutes les beautés du monde ?... Maman a ce seul péché de chatterie ; et comme elle dit ; « Ce n’est pas moi qui finis, c’est mon dentier !… »  

Donc, tous les dimanches après-midi, je vais à la pâtisserie ; c’est ma mission ; de vitrine en vitrine, je repère les plus belles finitions. Le Paris-Brest, l’éclair au chocolat, la tropézienne, le chou à la crème, passent le temps de la mode dans son palais, puis je tente le cake, le clafoutis, le flan, le fraisier ! Le printemps et l’été incitent son humeur aux macarons, aux oreillettes, aux religieuses ! L’automne et l’hiver, elle a sa préférence pour le quatre-quarts, les profiteroles, l’opéra ! Mais ce qu’elle affectionne le plus, c’est le baba ! Et tous ces jeunes pâtissiers modernes et inventifs, ils essaient de vous les refiler, fourrés, farcis, aux fruits, feuilletés, à la frangipane ! M’man, depuis toujours, elle ne mange les babas… qu’au rhum…

 

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26 janvier 2019

Le prout à Gonisth (Pascal)

 

« Mesdames et messieurs, sous l’égide et la direction exclusive du « Défi du Samedi », aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous présenter l’illustre, le légendaire, que dis-je, le célébrissime Ernest Gonisth, l’unique pétomane encore en représentation dans le monde entier !... » 

A l’époque, il se produisait à l’Alfalzar. Avec cette sobre entrée en matière : « Le prout à Gonisth », ses affiches constellaient toute la capitale ; son nom écrit en lettres d’or sur le fronton du bâtiment attirait les foules et, dès que le public averti avait vent de la future représentation, il s’empressait aux guichets…  

Il ne manquait pas d’air, notre Ernest Gonisth ; rempli d’aisance, sur la scène, il était un indécrottable boute-en-train, un véritable pionner dans son domaine, une sommité bruiteuse. Il brûlait les planches ; tout à son art, tout à son pétard, il fallait entendre ses pétarades enjouées, ses trémolos péteurs, ses concertos en anus majeur, ses vesses rengaines. Prenant la pose, réfléchissant à l’agencement de ses intestins, préparant la future salve, il jouait avec sa chaise comme d’une assistante complice. Tout à coup, entre deux grimaces burlesques, entre deux sourires convenus, il lâchait ses perles en longs chapelets musicaux ! Admettez l’exploit ! Faire de son trou de balle une fanfare en faisant applaudir la foule ! Les premiers rangs se reculaient précipitamment sur leurs fauteuils ! Entre rires et gêne, les dames affolées s’aéraient nerveusement avec leurs éventails ! La salle s’esclaffait en retenant son souffle !...  

Plein gaz, son bouquet final était un feu d’artifice de flatulences épaisses en mille déflagrations détonantes ! Dans le brouhaha général, les rideaux tremblaient ! L’éclairage s’opacifiait ! Les yeux pleuraient !...  

Entre nous, je ne sais toujours pas comment il signait ses autographes…  

 

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19 janvier 2019

Le grand bal des Rêves Revenus (Pascal)


J’ai rêvé de toi, ce matin, cela faisait si longtemps. J’étais malheureux au quotidien ; je croyais que mes pensées oniriques t’avaient remisée dans un coin de ma pauvre cervelle, qu’elles s’étaient évaporées, faute de réminiscences émues ; pire : qu’elles t’avaient oubliée !... Bon an, mal an, je me faisais une raison…  

Avec tout ce temps passant, ma réclusion, ici, dans l’ascétisme le plus rigoureux, l’indépendance pénible et la solitude sévère, comme un prisonnier dans sa geôle, je vis de mes seuls rêves pour m’évader du quotidien. D’habitude, ils m’emportent dans des contrées inhospitalières, des confins inexplicables, des déserts arides, où je deviens spectateur des avatars qui m’infligent des réveils comateux, des yeux ronds, une gorge sèche et une irrépressible pépie de mort de soif. D’habitude, je converse avec mes disparus, ces êtres chers que je n’ai pas su retenir au banquet des vivants ; mes fantômes préférés m’attirent, je les repousse ; je les réclame, ils m’ignorent ; c’est sans fin…

Princesse évanescente, tu étais en chair et en couleur ! Nous avons parlé ! J’aimais bien ta voix, elle me rassurait et elle m’encourageait à entretenir nos joutes verbales ! En réponse, tu me souriais avec un de ces petits sourires que j’aimais traduire à la seule volonté de cette exaltation chimérique ! J’avais des arguments de chevalier servant, un blason à tes armoiries, ton mouchoir immaculé au bout de ma lance…  
Dès que tu regardais ailleurs, comme un petit voyeur, à la dérobée, je te détaillais avec toutes mes sensations aux abois ! Tu n’as rien perdu de tous tes attraits, tu as même gagné en charme. Je me souviens si bien de ton profil agréable, de ta façon de le maquiller avec les clairs-obscurs des paysages incertains que nous traversions. Etait-ce dans les brûlures de l’enfer ou dans les délices d’un paradis ? De toute façon, n’importe quel endroit du ciel ou de la terre, tant que je suis avec toi, c’est forcément idyllique…
Tous tes silences, je les remplissais avec mes illusions ! C’est facile dans un rêve ! Elles débordaient comme d’une pochette surprise remplie de cotillons multicolores !
Quand tu me regardais, je perdais tous mes moyens, je baissais les yeux ; j’étais comme un gamin qui ne sait plus quoi faire de ses mains ! Tu étais belle, belle et séductrice, comme le souvenir de notre dernière rencontre ; d’ailleurs, tu es définitivement belle ; aveugle quand je t’admire, mes yeux ne verront jamais l’imperfection.
 
J’aimais bien notre promiscuité de jeunes adultes, notre rapprochement presque charnel ; tous les deux, nous étions de connivence. Aux ingrédients de la Passion et de l’impatience, un peu comme deux amants qui vont se déclarer avec un premier baiser d’essai, je te respirais, je t’admirais, je voulais te caresser, te goûter, pour donner de la consistance à mon rêve !...  
J’essayais désespérément de le faire durer ! Je voulais t’emporter dans une aventure abracadabrante ! Je voulais peindre mon rêve, l’envoyer dans une dimension plus érotique mais, toi, tu ne le voulais pas ; alors, je n’ai pas insisté, je ne voulais pas te perdre. Pourtant, tu as disparu avec le premier rayon de lumière dans les volets…

Toute la journée, je vais t’emmener avec moi ; bien sûr, tu seras mon secret et, dès que je le pourrai, je retournerai dans mon rêve. Je vais nous trouver des belles finitions, comme des guirlandes de Noël, je vais t’habiller avec des falbalas d’or et d’argent, je vais apprendre à danser pour t’emmener toutes les nuits au grand bal des Rêves Revenus, je vais réviser des belles tournures de phrases que je te réciterai dans notre prochaine entrevue. Ce soir, je vais me raser, je vais me faire tout beau, comme ça, peut-être que tu me reviendras ; on partagera notre rêve…

Souvent, je m’endors en pensant à toi. Mais que fait-elle à cette heure ?... Travaille t-elle demain ?... S’occupera t-elle de ses enfants ?... Est-elle heureuse dans sa belle maison ?... C’est ton image que je veux emporter dans mon sommeil ; je n’en vois pas d’autre qui puisse égayer le noir de la chambre et réchauffer ses draps glacés…

Et toi, de l’autre côté de la terre, rêves-tu parfois de moi ?... Pas beaucoup, non, juste un petit peu, le temps de nous retrouver ensemble dans cette quatrième dimension aux mille sensations illuminées ! C’est peut-être toi qui m’as appelé dans ton rêve lointain et j’ai accouru avec les miens comme seuls bagages envisageables !...  

Ce soir, j’irai me coucher plus tôt ; il ne faudrait pas que je rate un de nos futurs rendez-vous imaginaires. Si tu me donnes bien la main, on ira se balader sur la cime des pyramides ; si tu as envie de rire, on ira voir s’agiter les clowns à Pinder ; si tu veux patiner sur la neige, tous les deux, on descendra les pentes du Kilimandjaro ; on glissera sur le dos de l’arc-en-ciel. Je te réciterai des vers de Rimbaud, ceux qui parlent le mieux de l’Amour ; je te raconterai des histoires d’amants qui finissent bien. Parce que dans les rêves les plus enflammés, on peut tout se permettre, on caressera les oursons de dame Grande Ourse, la crinière des lions sauvages, on ouvrira les cages de tous les zoos !...
Du haut de leurs cratères, on lancera quelques pierres dans la lave des volcans ; on tentera des ricochets sur l’océan des Tempêtes ; on jettera les autres dans tous les puits aux Enchantements !...  
On ira saluer Poséidon et ses sirènes ; je connais des mers si profondes, je t’emmènerai cueillir leurs plus beaux coquillages ; on goûtera les vins les plus millésimés de Mars et de Pluton ; on ira faire les soldes des magasins, dans toute la Voie Lactée !... Et parce que je n’ai jamais su les mettre dans tes yeux, je mettrai des étoiles dans tes cheveux ; je sais où cueillir les plus belles, j’en ai vu dans d’autres rêves de ciel ; je ne les réserve que pour toi…  

Et quand nous serons repus de toutes les beautés de l’univers et, de la turquoise jusqu’au saphir, quand nous aurons décliné tous les bleus des Océans et des Mers, et quand nous aurons laissé nos empreintes sur toutes les plages de toutes les îles désertes et, avant les premières lueurs de l’aube derrière les volets, si tu m’encourages, tout doucement, pour ne pas que tu t’enfuies, j’irai poser mes lèvres sur les tiennes.
T’embrasser, belle chimère, et apprendre le goût du rêve, tel sera mon sacrifice pour te garder et te perdre encore… jusqu’à notre prochain rendez-vous…

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12 janvier 2019

La page blanche (Pascal)


Devant mes yeux ronds, quand l’écran s’allume, j’ai des frissons d’impatience ; quel plaisir de me retrouver chaque matin en face de toi. Mes doigts se bousculent sur le clavier, ils ratent les touches, ils s’organisent précipitamment, dans l’ordre délibéré de l’aventure souveraine, en grand travail d’accouchement !

Aux vents du lyrisme, tu te déplies en grand, page blanche ; mais oui, dans tous tes décors, je respecterai les accords, je préserverai la structure, je bannirai le pragmatisme.
Confessionnal indiscret, réceptacle protecteur et inspiratrice assidue, tu vas collecter mes impressions secrètes, les étendre sur le fil des lignes, les articuler, de l’ébauche timide à la débauche extraordinaire, pendant cette nouvelle représentation.
Sans ombre, dans la marge, on va mettre des confettis multicolores dans les yeux des lecteurs ! Ce sera le quatorze juillet bien avant l’heure !
Non ! On va y mettre de l’éblouissement ! J’ai plein de mots qui racontent la mer et ses scintillements ! Entre virgules, adjectifs et points de suspension, on va faire gicler quelques vagues sur des rochers de complaisance, laisser des empreintes sur le sable tiède, courir après quelques sirènes et souffler sur les voiles blanches… des bateaux de plaisance…

Dans le passé, le présent ou l’avenir, où vais-je situer cette nouvelle péripétie ? Au bout du monde ? Dans mon quartier ? À la pêche ? Au supermarché ? Fera t-il jour, avec un simple rayon de soleil, des ombres baladeuses, un peu de chaleur ? Fera t-il nuit, avec des étoiles passantes, un simple halo de lune, des enluminures mystérieuses ? Va-t-on se sacrifier au défi de cette semaine, caser ce mot d’épouvante dans une phrase extravagante ou t’appeler simplement : page nonante ? Sur le champ de ta page, écrivain et héros, tous les deux, entre tourmente et osmose, entre volupté et pénitence, nous serons tour à tour insolents, timides, virulents, imprudents, peut-être courageux, peut-être… licencieux…  

Qu’en penses-tu, ma page blanche ? Non, pas de pluie, comme des larmes sans oubli, pas de tristesse, comme le poids d’un manteau de détresse, pas de blessures, comme un lot de vilaines éclaboussures. Tel un peintre impressionniste, et si je te grisais seulement avec quelques nuages mélancoliques, et si je te blanchissais avec les traits des avions supersoniques, et si je te noircissais avec les reflets d’un étang, aux friselis simplement… bucoliques ?…

Ma plume piaffe, ma page blanche ! Elle a tant à écrire ! N’entends-tu pas ses soupirs ? Et si je te décorais avec quelques paraboles ? Et si je t’illuminais avec quelques licences poétiques ? Et si je t’écrivais des belles récitations d’école ? Et si je m’épanchais dans  des secrets énigmatiques ? Que dirais-tu d’un peu de biblique, d’un conte érotique, d’une belle musique ? Oui ! Sur une gamme fragile, alignons quelques mots en chansons ! Quelques rimes ! Un peu d’unisson ! On va t’enchanter avec des refrains et des couplets, des dièses et des bémols, des blanches… et des noires !...  

Ou bien, comme à l’habitude, vais-je te remplir avec des mots d’Amour ? Tu sais, toute cette flopée de mots périmés qui riment forcément avec toujours ? Duellistes, ces amants, ces sentiments, vais-je les entrecroiser comme les mains tissées des amoureux, quand ils se baladent imbriqués dans un nouveau jeu ?...  
Alors, aujourd’hui, on ira les emmener faire un tour de manège ! Par monts et par vaux, les phrases seront les courses effrénées d’une chenille endiablée de fête foraine ! Sur le grand Huit, ils toucheront le ciel ! Dans les autos tamponneuses, ils se parleront avec des mots de miel ! Ces mots qui collent au cœur ! Au tir à la carabine, que voulez-vous, elle sera sa douce Colombine ! Et, au retour, dans le dernier métro, il sera… son Roméo…

Et si je te parlais d’ivresse, des vagues à l’âme, des bouteilles à la mer, des baisers de traîtresses, des caniveaux et des maîtresses ? Et si je t’énumérais tous les pouvoirs d’une vraie diablesse ? Et si je t’écrivais les intempérantes griffes de cette tigresse, et tous ses enchantements de flagorneuse poétesse ?...  
Sur le drap de ta page blanche, on soignera les blessés, on guérira les malades, on écrira des belles prières et on les postera au Paradis ! Et si je t’affublais d’un assortiment de douces caresses ? Page blanche, robe virginale, devant toi, je courberai ma plume en une belle révérence ou bien, hussard, aux drapeaux guerriers de l’Ecriture, sur la couche de ta page immaculée, telle Excalibur, je te déflorerai… avec une nouvelle aventure !

Page blanche, mon écriture confidentielle va te maquiller de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; scénario, souvenir, imagination, fantasme, illusion, décor, frisson, tout bouillonne  dans le maelstrom de l’encrier sensationnel. Sur la première ligne, voilà la première majuscule du premier mot ; chut, le rideau s’ouvre… l’Odyssée est en marche…

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