09 décembre 2017

Quinze à la douzaine (Pascal) (102)


Par l’entremise de son métier, il était vérificateur des Tabacs, mon père avait ses entrées dans une ferme à la campagne, pas loin de chez nous. Directement chez le producteur, il y commandait ses poulets, ses pintades, ses lapins et ses salades, ses patates, ses asperges et ses carottes, tout ce qu’on pouvait mettre sur une table à l’époque pour manger sainement.
Parfois, le samedi après-midi, il m’emmenait avec lui ; quand on arrivait sur le chemin de la ferme, tous les volatiles s’enfuyaient à tire-d’aile devant nous.
A peine sortis de la voiture, avec les présentations, on se disait bonjour ; en enlevant mon bonnet, je tendais la main au monsieur et la dame m’embrassait chaudement sur les joues ; elle sentait sa cuisine, les fleurs séchées, les bûches de chêne du fourneau ; les taches sur son tablier étaient toutes les médailles de son travail journalier.
A l’intérieur, c’était rustique ; une petite ampoule éclairait la grande pièce, laissant des ombres épaisses endormies partout ; un vieux ruban anti-mouches déroulé se baladait au zéphyr des courants d’air paresseux. Auprès de la fenêtre, un fauteuil aux motifs effacés, aux ressorts écrasés, aux accoudoirs usés, semblait regarder obstinément dehors, comme pour prévenir la maison du temps, des saisons et des nuages.

La fermière sortait les tasses, le sucrier, et elle allait chercher sa cafetière au coin de la cuisinière à bois. Exercice de mon père, si je le demandais correctement, j’avais droit à un verre de sirop de menthe. Je me souviens quand ils m’observaient, tous les trois, pour voir si j’allais m’en sortir avec une si longue phrase de politesse. Petit, je tutoyais la dame ; en grandissant, je la vouvoyais mais elle m’embrassait toujours, et j’avais, depuis, droit au café. D’un placard ancestral, elle sortait sa boîte de biscuits ; j’avais intérêt à en prendre deux ou trois sous peine de la fâcher ! Selon le temps, ils étaient mous ou secs, ces petits gâteaux ; je les gardais dans la main, ne sachant pas trop quoi en faire. Au temps passant, je les grignotais, oubliant l’inconvénient de leur goût douteux.

Enfin, je donnais ma boîte de douze œufs mais, comme une malice habituelle, mon père en demandait toujours quinze ! Comment la fermière allait-elle faire entrer quinze œufs dans un emballage de douze ?!... Ils rigolaient tous devant mon air inquiet !...

En mission de notre approvisionnement, la fermière partait dans la basse-cour avec son panier et un bon couteau aiguisé. Pendant que mon père discutait technique avec le planteur de tabac, j’allais faire une balade dans les proches environs.
J’évitais soigneusement les travaux de dépeçage de la dame ; voir étriper un lapin, tordre le cou à un canard, plumer une pintade encore tiède, c’était tout juste bon à alimenter mes cauchemars.
A six, sept ans, c’est extraordinaire de découvrir une vraie basse-cour ; c’est un zoo avec toutes les bestioles de notre campagne. Elle est comme un aquarium ; les animaux tournent et retournent dans leur espace comme des poissons dans leur eau. Ils picorent d’un côté, ils grattent de l’autre, toujours à l’affût de la moindre pitance…

Ils s’enroulaient autour de la voiture de mon père comme si elle était un rocher dérangeant sur le chemin habituel de leur promenade ! Les canards donnaient des coups de bec dans les pneus ! Les pintades devaient se voir dans les reflets des chromes des pare-chocs car elles s’enfuyaient en s’envolant ! Et le chien de la ferme qui gueulait tout ce qu’il savait ! Avec des furieux allers et retours, de sa niche jusqu’au bout de sa chaîne, les crocs en devanture, il tentait de me bouffer ! J’en profitais pour lui balancer quelques morceaux de biscuits ; il était content, il reniflait partout, cherchant et léchant jusqu’à la dernière miette.

Pour m’inviter dans la ronde de la basse-cour, je devais éviter les dindes curieuses, ne pas écouter les cancaneries des canards, me détourner des sifflements belliqueux des oies et les coqueriques du coq hautain, me toisant avec son œil inquisiteur. Une fois dans la bande, si je gardais ma place, je pouvais visiter les lieux…

Le cheval était à l’écurie ; quand la trappe supérieure de sa porte était ouverte, sur la pointe des pieds, je pouvais le distinguer dans sa pénombre odorante. Au moindre coup de queue, au moindre hennissement, au moindre frottement de sabot, je m’écartais prestement de l’entrée. Las, le toutou-gardien éteignait ses aboiements de forcené ; il me regardait avec ses yeux de chien battu, en ayant l’air de dire « Il t’en reste, des bouts de gâteaux ?... » Le clapier des lapins. Qui regardait l’autre ? Tantôt ils tapaient de la patte arrière, tantôt ils tournaient en rond, comme pris du tournis de l’emprisonnement. En passant le doigt à travers le fin grillage, j’arrivais à toucher le pelage de leurs peluches sauvages. Parfois, la fermière me mettait un lapereau dans les bras et c’est comme si je tenais mon cadeau de Noël. Je le sentais palpiter ; le nez entre ses oreilles, je respirais son pelage lisse et tiède et je le serrais fort comme pour ne plus jamais m’en séparer.
Heureusement que mon père ne demandait pas un rôti de porc ou des saucisses parce qu’il y en avait deux ou trois qui grognaient dans leur enclos ! De par les interstices crasseux qui laissaient entrevoir une auge brunâtre, leurs groins dépassaient en reniflant le petit citadin que j’étais. Je leur balançais des graines de maïs que je glanais, ici et là, autour de leur trappe de ravitaillement. La fosse septique, je devais l’éviter. Elle n’était qu’une forte odeur de paille tiède et repoussante, un véritable marécage aux cloaques inquiétants. Bien sûr, il était défendu de tourner autour mais c’était enivrant de marcher sur son petit muret. A l’entrée de la grange, la chatte dormait d’un œil sur un ballot de paille ; je n’avais pas intérêt à l’approcher ; ses soufflements et ses crachements en étaient ses plus vives fortifications ! Je pouvais bien tenter de l’amadouer avec des restes de gâteaux, elle ne se laissait jamais caresser. Alors, les quelques dernières brisures, je les semais devant les poules en me frottant les mains et je les leur montrais, pour bien leur signifier que je n’avais plus rien à leur donner…

Loin de sa cage, voir un lapin écorché, vidé, avec ses yeux inquiets hors des orbites, ça fait quelque chose ! Celui-là, je n’avais pas envie de le caresser ! C’est ce que je me disais en détournant le regard, tandis que la fermière finissait de le préparer. Sur la table de la cuisine-salle à manger-salon, elle avait rempli l’étui avec sa douzaine d’œufs ; les trois en plus, elle les avait mis dans un papier journal qu’elle avait replié avec une grande précaution.

Au départ, j’eus droit aux fortes bises de l’au revoir affectueux et à quelques biscuits glissés d’autorité dans ma poche, que je dus emporter pour ne pas décevoir. Comme s’il nous connaissait, le chien n’aboyait plus quand nous remontâmes dans la voiture ; les poules, les canards et les oies nous firent une véritable haie d’honneur ! Sur la route, p’pa roulait doucement, même si c’est moi qui avais la responsabilité de tous les œufs posés sur mes genoux…

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02 décembre 2017

Le paravent (Pascal) (101)


En été, pour tempérer la chaleur étouffante de notre maison, m’man coinçait dans l’encadrement de la fenêtre de la salle à manger une sorte de paravent qu’elle avait confectionné avec une petite armature rectangulaire en bois et un morceau de natte de plage qu’il nous restait des dernières vacances. C’était agréable, cette vraie clarté du dehors. A l’heure de midi, on pouvait mettre les volets à l’espagnolette tout en gardant notre paravent en place. Quand septembre se prenait encore pour juillet, on déjeunait, que dis-je, on pique-niquait dans la pénombre et la lumière du jour, en même temps.
Il nous isolait des curieux voyeurs qui passaient devant notre fenêtre du rez-de-chaussée. Pourtant, elle était fière quand un collégien passait en reniflant la rue jusqu’à notre fragile façade pour dire combien son repas posé sur notre table sentait bon.
Ma mère avait le chic pour m’émerveiller avec ses inventions simples et extraordinaires. Tout gamin, j’avais donc la vision du ciel en vrai quand je voulais regarder dehors. Les feuilles du vieux platane du jardin d’en face souffraient elles aussi de la chaleur estivale. Pendues au bout de leur tige, elles se vrillaient aux brûlures du soleil entreprenant.
Les moineaux indiscrets venaient chanter jusque devant notre fenêtre ; leurs piaillements si proches étaient les refrains de la fin de l’été. A l’étage, on ouvrait la fenêtre d’une chambre pour faire un courant d’air mais quand une porte claquait, cela avait le don de faire râler mon père…

Les parfums de notre petite rue s’engouffraient dans la salle à manger comme pour se protéger de l’évaporation brûlante du dehors. En face de la maison, le poteau électrique en bois exhalait ses effluves de produit goudronné ; clandestine, la fumée de la cigarette d’un quidam s’insinuait subrepticement et quand une dame passait dans la rue, son parfum s’invitait jusque dans la salle à manger.
Cette ouverture, c’était notre clim, notre coin de ciel bleu, comme disait m’man. C’était drôle, on était dedans, tout en étant dehors. C’était l’heure incertaine où les petites choses avaient une grande importance et où les grandes choses étaient des guerres devenues lointaines, pas si importantes, en fin de compte. Petit voyeur à l’écoute, j’entendais les conversations des collégiens, les chuchotements des amoureux main dans la main, les sifflements des chansons des passants, leurs toussotements, la cadence de leur pas, le haut de leur chapeau quand ils marchaient près de la fenêtre. Quand une voiture passait trop vite, sa poussière venait nous visiter, ce qui avait le don de faire râler mon père…

A l’envi des courants d’air, le paravent battait mollement dans l’encadrement de la fenêtre. C’était la voile de mon bateau pirate ; dehors, c’était le monde dangereux des choses que je ne connaissais pas. C’est un peu comme si on entrouvrait notre nid familial à des inconnus. Quand j’étais seul, avec mon fusil à flèches, je montais sur une chaise et je surveillais les gens qui passaient comme s’ils étaient des potentiels ennemis de notre maison. Je grimaçais, je fronçais les sourcils, je mettais les poings sur les hanches ; j’attendais leurs assauts pour protéger ma famille.
En automne, les rayons de soleil n’avaient plus la même inclinaison dans la pièce ; les rôles s’inversaient. Les meubles toujours à l’ombre se retrouvaient au soleil et ceux qui étaient à sa lumière se cachaient dans l’obscurcissement. Comme un fait exprès, à l’heure des informations, le contre-jour plaisantin se placardait immanquablement sur l’écran de la télé ; ce qui avait le don de faire râler mon père…

Pour ajuster son appareillage, m’man n’avait rien trouvé de mieux que deux bouchons de champagne, souvenirs d’anniversaires, qu’elle coinçait entre les battants et le cadre de la fenêtre ; le liège satisfaisait bien au serrage contre les montants. Pourtant, au coup d’un vent furieux, cet échafaudage précaire tombait et les deux bouchons s’enfuyaient dehors ou s’en allaient rouler derrière les meubles ! A quatre pattes, je fonçais sous les chaises, je tendais le bras sous le buffet, j’y retrouvais mes petites voitures, je cherchais dans les fils de la télé ! Quand on tardait à retrouver le dernier des bouchons, ma mère, un brin malicieuse, disait qu’on devrait boire une autre bouteille de champagne pour réajuster son cadre à la fenêtre ; ce qui avait le don de renfrogner mon père…

Ce qui était le plus merveilleux, après le patatras général, c’était le sable de la plage qui tombait encore de la natte ! Aux abords de la fenêtre, tout à coup, c’était toutes les vacances qui crissaient sous mes pas de petit curieux ! En passant la main sur le lino, j’arrivais à en faire un tout petit tas ; pas de quoi en faire un château ni même un pâté. Avec un doigt, je le goûtais et je retrouvais la saveur de la plage. Vite, je regardais le ciel si bleu pour voir si une mouette ne nous avait pas raccompagnés, avant que mon père ne passe un coup de balai… en râlant…

 

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25 novembre 2017

Marie-Jo (Pascal) (100)


Marie-Jo, la cinquantaine fanée, je l’ai connue sur un site de rencontre ; elle avait de belles photos affichées sur sa devanture virtuelle, un avenir qui ressemblait au mien (je m’adaptais), du temps libre, et des fantasmes accrocheurs en bas résilles et en dentelle noire.
Divorcé depuis peu et véritable taïaut, la truffe au vent, je courais le guilledou et, Toulon-Marseille, ce n’était qu’à une portée de fusil de ma libido galopante. Nous étions faits pour nous rencontrer…

Au téléphone, elle m’avait susurré : « Mon beau, tu prends l’autoroute jusqu’à Marseille, tu vas toujours tout droit ; arrivé sur le Boulevard Michelet, tu prends à gauche, tu passes devant le stade et tu continues toujours tout droit. Quand tu verras l’obélisque de Mazargues, tu prendras à droite, le Boulevard de la Concorde, et encore une fois toujours tout droit jusqu’à la première à droite : la rue Jules Isaac ; remonte-la, je t’attendrai, tu me reconnaîtras… »
Moi qui suis nul, question géolocalisation, j’avais trouvé du premier coup ; ce devait être l’aiguille du GPS, du dessous de ma ceinture, qui m’indiquait la bonne route…  

Effectivement, elle m’attendait au bord du trottoir ; je ne pouvais pas la manquer. Avec toute sa panoplie d’apparat, décolleté super plongeant, jupe ultra courte et montée sur des talons si hauts, elle ressemblait à une majorette qui n’a pas vu retomber son bâton ; j’étais même étonné que les hommes de passage ne s’arrêtent pas pour lui demander son prix…

Plus que ma vieille voiture, elle avait des kilomètres au compteur, ma belle Marie-Jo ; les cernes autour de ses yeux valaient tous les maquillages de films tragiques en noir et blanc ; ses cheveux décolorés en blonde cachaient mal leurs racines blanches ; ses mains calleuses, ses ongles cassés trahissaient sa pénible condition de femme laborieuse et, si elle avait des frissons, ce n’était que le froid du dehors. Comme je n’étais pas non plus de la première fraîcheur, on s’est reconnus, on s’est approchés, on s’est touchés, on s’est embrassés. Elle sentait bon la savonnette et le parfum de la superette.  

Son histoire est digne d’un roman de Victor Hugo, dans sa période « Les Misérables » où elle n’aurait pas dépareillé dans un chapitre entier, tant ses emmerdes étaient multiples.

Divorcée d’un mari aussi juif qu’ambigu, comme pour se soulager, elle m’avait raconté. En allant aux WC, elle l’avait surpris, dans la nuit de l’appart, en train de se masturber devant l’écran de son ordinateur, tout en parlant à un interlocuteur inconnu.
A longueur de journée, été comme hiver, elle préparait des gâteaux dans sa cuisine et, lui, il allait les vendre à la boulangerie d’en face, moyennant un maigre bénéfice. Gare, les gifles tombaient bas quand elle ne réalisait pas son quota.
Sur mes recommandations, elle s’était séparée de son dernier loulou en date ; la nuit, il était videur de boîte, de son état ; en échange, aux frais de la princesse, il passait ses journées à jouer à des jeux d’arcade sur la télé de la maison tandis qu’elle allait s’éreinter à faire des ménages. S’il avait une grosse BMW, elle n’était pas assurée, il dealait avec les gamins du quartier, il jouait aux courses, il grattait à tous les jeux et il ne gagnait jamais…
Elle avait deux gamins, deux véritables p’tits cons (comme elle disait) d’une vingtaine d’années qui profitaient outrageusement d’elle ; pour l’emmerder, ils l’appelaient la vieille, devant moi, ce qui la faisait immanquablement pleurer. Moi, je les j’aurais bien balancés d’une fenêtre de sa minuscule location, au quatrième étage.
Elle avait recueilli un chien, à cause des caprices de ses deux gamins ; il ne servait à rien qu’à vider ses gamelles, qu’à gueuler son ennui et à réclamer sa promenade quand l’envie de faire ses besoins le débordait. Quand j’étais là, c’est moi qui allais le balader, ce pauvre clébard. A force de tirer sur sa laisse, il avait le cou plus long que la normale. En apnée, j’en profitais pour prendre l’air, loin de toute cette détresse sidérale…  

Plus tard, quand j’arrivais chez elle, un week-end sur deux, elle me préparait toujours un bain d’eau chaude parce que cela faisait du bien à mes articulations malades, même si elle n’avait plus que de l’eau froide pour sa vaisselle et même si sa facture d’électricité allait s’en ressentir. Nue sur son lit, les seins un peu lourds, le ventre un peu flasque et les cuisses un peu rondes, elle n’était pas franchement une odalisque, non, ma Marie-Jo.
Après l’amour, du haut de l’armoire de sa chambre, en catimini de ses gosses intéressés, d’une antique boîte de biscuits, elle me sortait ses trésors de vieilles pièces et de vieux timbres qu’elle étalait sur le lit ; elle voulait tout me donner. Elle me montrait des photos de son mariage, des photos d’elle à la plage et elle insistait sur la beauté de ses formes, au temps de ses jeunes années. Pendant les quelques heures qu’on passait ensemble, elle riait, elle était agréable et spontanée. Comme si le soleil éclairait sa cuisine, pendant un rayon de bonheur, elle me préparait des bons petits plats, des gâteaux, sans doute les mêmes que celui que son mari lui réclamait, des années auparavant ; je devais les ramener chez moi pour que je l’oublie moins vite, me disait-elle, redevenue sérieuse…  

Pour occuper le temps, on a fait le tour de sa famille. Nous sommes allés voir son père, il était pied-noir, espagnol et aveugle. Il était boxeur amateur, dans son jeune temps, et il n’a pu s’empêcher de me montrer quelques-unes de ses photos de jadis. Quand je lui ai dit qu’il ressemblait à Cerdan, il m’a tout de suite accepté à sa table.
Avec des fleurs, nous sommes allés voir sa mère ; au cimetière, avec vue imprenable sur la mer, elle dormait dans la travée six de l’allée douze.
Nous sommes allés rendre visite à une de ses sœurs ; elle n’a pas ouvert sa porte même si sa voiture était garée devant la maison ; nous sommes allés voir une autre de ses sœurs ; en bras de chemise, la clope au coin du bec, le juron aux lèvres, elle déchargeait un camion de livraison du magasin Liddle de son quartier.
Nous n’avons pas eu besoin d’aller à la rencontre de son frère, un peu demeuré, vu qu’il traînait toujours dans les environs, à l’aumône habituelle d’un petit billet ou d’une assiette chaude sur un coin de table. Un dimanche, alors que nous déjeunions chez son paternel, il était assis à côté de lui ; chaque fois qu’il ouvrait la bouche, il prenait une beigne. Aussi, je me suis demandé si le boxeur à la retraite était vraiment aveugle ou si le gamin ne faisait pas exprès de s’en prendre plein la figure, seulement pour avoir une caresse de son père…  

Quand ses « merdeux » n’étaient pas dans les environs, on faisait l’amour sur toutes les chaises, celles du salon, celles de la cuisine, celle de la chambre ; cela devait être son fantasme le plus exaltant. J’eus un peu peur avec le tabouret de la salle de bains, à cause de son état bancal et madame avait des orgasmes en décibels tonitruants, à décoller la faïence. Son lit était tellement mou que je me retrouvais toujours aspiré avec elle, en son milieu. Alors, je me retournais et, agrippé contre le bord, j’avais l’impression d’essayer de dormir sur les pentes glissantes d’une montagne abrupte…  

Aussi, je vous le demande, amis lecteurs de cette aventure ; cette pauvre femme, qui avait-elle à dénoncer ? Son juif ? Son porc ? Ses enfants ? Sa malchance ? Son ignorance ? Sa pénible condition de femme ? Ce bonhomme qui avait frappé à sa porte, seulement intéressé par ses photos en porte-jarretelles ? Moi, j’arrivais dans son monde et j’étais comme un chien dans un jeu de quilles. Elle, sans permis de conduire, sans réel boulot, sans avenir, elle gérait la guigne, la fainéantise de son aîné, les crises d’épilepsie de son plus jeune, les fins de mois difficiles à partir du dix, les factures qui s’accumulaient, le frigo et les placards qui se vidaient en échange, la machine à laver en panne, les deux bouts qu’elle tentait de joindre à la seule force de son courage et de ses ménages chez les riches avares…   

Chez elle, à part le jeu des chaises musicales, c’était devenu le palais des mille et un ennuis. Bien sûr, on sortait. Nous avions déjeuné dans des grands restaurants, ceux du bord de la mer ; elle était toute contente de se retrouver dans le monde, avec ses bijoux en toc, pour briller en public. Nous étions allés au Vélodrome et nous avions applaudi l’OM ; bras dessus, bras dessous, nous nous étions baladés au Parc Borély, malgré la pluie, malgré le Mistral et malgré le soleil ; nous avions arpenté les grands magasins et fait des emplettes mirobolantes à la couleur enflammée de ma carte bleue ; nous étions allés au cinéma voir triompher des héros en costume de chevaliers. Pourtant, il fallait se rendre à l’évidence ; nous nous étions épuisés à force d’avoir vécu notre temps ensemble. Cette vie de barreau de chaise ne me convenait pas…

Avec ses deux pénibles ados qui squattaient l’appart, c’était des sempiternelles crises de disputes avec leur mère, et j’en avais ma claque d’arbitrer toutes ces guerres de suprématie. Une fin d’après-midi, quand une goutte d’incompréhension et d’engueulade fit déborder le quatrième étage, je repris le chemin inverse ; je contournai l’obélisque de Mazargues, bien dressé entre la nuit et la journée, je longeai le Boulevard Michelet et je tournai à droite pour retrouver la bretelle de l’autoroute de Toulon. Je ne suis jamais revenu. Je crois que je lui ai fait du mal, je crois qu’elle a pleuré ; comme une bouée de sauvetage, je crois aussi qu’elle s’est accrochée à un autre bras, plus responsable, plus compréhensif, pour la prendre en charge et pour tenter de la sortir enfin de tout son marasme. Insatiable navigateur, le nez au ciel, je repartais en quête de l’inaccessible étoile…

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18 novembre 2017

Les Noctambules (Pascal)


Après ton boulot de serveuse, te souviens-tu quand nous allions finir la nuit dans ce singulier bistrot, dont j’ai oublié le nom, sur la place du Théâtre ? Dans la basse ville, les rues borgnes succédaient aux impasses malfamées. On courait sur les pavés brillants éclairés par les seules devantures racoleuses des bars à matelots. Des clochards nous poursuivaient en réclamant l’aumône, des marins en pompons occupaient la zone, la rue du Canon fourmillait d’une hétéroclite faune. Sous des porches sans âge, des prostituées en jupette clamaient leurs avantages aux passants malhonnêtes…  

A l’heure officielle de la fermeture, le patron tirait ses rideaux de fer et seulement une ou deux petites lumières restaient éclairées derrière le bar. Après quelques martèlements de connivence sur les carreaux, il entrouvrait sa porte aux habitués nuiteux.

A chaque table, c’était plein de messes basses remplies de propos tenaces. Sans manière, à coups de murmures, on reculait les frontières, on repoussait les murs. Ici, au bras d’une blonde, on refaisait le monde ; là, sans rien à vénérer, il n’y avait plus rien à espérer. Des chaises criaient sans manière en se reculant bruyamment ou s’avançaient poliment jusqu’aux amarres de leurs verres. Les putes discutaient avec leurs macs, les serveuses recomptaient leurs pourboires, les amoureux se parlaient dans les yeux…
Sur le comptoir, des mendiants alignaient leur mitraille et réclamaient en échange une assiette de boustifaille. Quelques marins de croisière, accompagnés de femmes carnassières, racontaient encore leurs escales buissonnières et la bière coulait dans leurs chopes altières comme des grandes marées coutumières. Sur un coin de nappe, des excentriques dessinaient des cartes au trésor, des esquisses aux visages d’aurore, ou élaboraient des bouts de rimes en or ou des belles lettres bariolées, comme des vraies banderilles de matador…  

Parfois, quelques éclats de voix débordaient, quelques jurons fusaient et c’était quelques rires de surface, ces rires de lave-glace qui essuient les premières larmes des grimaces. On se rabibochait, on se séparait, on se reprenait, on s’oubliait, mais on s’aimait sans feinte, à l’emporte-pièce, celui du véritable Amour, celui qui foudroie le cœur, celui qui bouffe les tripes, qui explose dans la tête et qui brûle l’âme aux feux incessants de la vraie Passion…  

A cause des rondes de flics, souvent, le patron réclamait aux consommateurs l’accalmie des clameurs. En écartant son bout de rideau, il surveillait la rue et ses agitations…  

La nuit durait longtemps. Chaque seconde avait son attrait, son émotion, sa couleur, sa partition. Animés par des fringales d’ivresse, les uns s’empiffraient avec des assiettes de kermesse ; les autres, les indépendants, se soûlaient encore par la seule habitude du fol enivrement. Remplis d’homélies radoteuses, leurs verres teintaient des messes froides sans jamais réchauffer leurs mains fiévreuses. Entre les tables, il flottait des parfums d’alcool, des effluves de sueur, des relents capiteux et des odeurs tenaces de tabac froid…  

Des types louches palabraient dans l’ombre des colonnades du bar. Même les glaces du comptoir semblaient les ignorer comme pour ne jamais les reconnaître ailleurs. Devant le zinc, deux ou trois chauffeurs de taxi racontaient leur journée, leur dernière course, les cartons de leur tiercé, le prix de l’essence. Seul à une table, un quidam sans âge tentait toujours la même réussite. Une à une, il semait en l’air ses as, ses rois, ses dames, ses valets, dans un geste désabusé de battu…

Des cigarettes interminables, aux filtres maquillés de lèvres cannibales, se consumaient dans des cendriers vénérables ; la brûlure de leur tison enflammait le mégot précédent qui, lui-même, ressuscitait celui d’avant. Partout, les yeux étaient rouges, les gorges étaient écorchées, les haleines étaient défraîchies, les gestes étaient flous, l’Espoir se noyait…

Ici, c’était le repos des brillantes fusées du feu d’artifice après qu’elles aient décoré le firmament de leur nuit bataille. Vaille que vaille, elles s’incendiaient encore dans l’envers du décor, embrasant la face cachée du spectacle, illuminant l’antichambre de la Torpeur. Le monde glauque des noctambules communiait ; par bribes de considérations vineuses, on parlait du hasard comme de la chance et de l’Amour comme d’un rêve…  
Les timides hardis, ces laissés pour compte frileux, mataient les jarretelles des dames légères attachées à leurs matous ; écrevisses, ils toussaient en récupérant leurs serviettes une fois de plus, et les belles de nuit écartaient gentiment leurs cuisses…  

Je crois que toutes les étoiles tombées du Ciel se retrouvaient dans ce bar. S’échappant de leurs nuits noires, elles se ressemblaient tellement avec tous leurs projets sans espoir, elles se rassemblaient pour briller un peu…  

Nous n’étions pas très à l’aise, toi et moi. Tu me donnais la main pour bien signifier à tous, ton appartenance amoureuse. Embrigadés par des boute-en-train bambocheurs, nous suivions leurs péripéties enjouées et surnaturelles ; on était dans la bande, on faisait le nombre, l’épaisseur des rires, le refrain des chansons, le tempo des applaudissements.
Inépuisables, ces joyeux drilles avaient encore des blagues, des bons mots, des flots de commentaires à verser à tous leurs allocutaires…  
Tous les deux, on croquait dans le même sandwich, on se partageait la même bière, on fumait la même cigarette ; on cachait nos bâillements pendant des revers de mains en simulacres de pirouettes…  

Au petit matin dentelle, sur le chemin du retour, c’était les camions poubelles qui nous poursuivaient dans les ruelles. Leur vacarme de ramassage était une vraie fanfare de tambours et nous courions devant ces sauvages, en regardant les dernières étoiles s’éteindre…

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11 novembre 2017

La cantine (Pascal)


Un jour de cantine, je patientais tranquillement dans la queue et j’avais mis les discussions de la populace alentour en veille. Rien de ce qui se disait n’avait une quelconque importance dans cet endroit d’attente. Certains papotaient comme des commères en retard de ragots, d’autres continuaient à travailler dans leurs grosses têtes ; ils finissaient des rapports obscurs ou complétaient des tableaux de bord, sans réelle direction...

Et cette file indienne sédentarisée trépignait en avançant mollement dans l’hymne des casseroles ambiantes et des poêles environnantes. Pour faire le bon tempo, les ventres grognaient de concert. Les yeux cherchaient déjà l’entrée, réfléchissaient sur le plat de résistance ou sur le goût du dessert. On fomentait des couleurs dans ce plateau, bientôt garni, pour s’en faire un bouquet appétissant. Dans la lente avancée continue, on se taisait cérémonieusement, en sourdes prières de viandes tendres, de frites rissolées, de fromages gastronomiques et de gâteaux attrayants. On allait communier pour apaiser nos ventres dans ce mess. On se taisait pour saliver à l’avance et pour aiguiser nos papilles excitées dans ce recueillement journalier…  

J’étais collé dans cette foule processionnaire, en presque sur place, en petits pas, en instance d’approvisionnement de cette fringale légitime qui animait ma patience retenue.
Affamé, j’allais sur mon erre dans ce cortège sans oreilles, poussant mes devanciers et poussé par mes suiveurs ; la faim justifie les moyens… d’avancer…

A la vue de tous, dans l’antre de la cuisine, les serveurs s’affairaient à remplir leurs étalages de nourriture qui se dégarnissait plus vite que le zèle qu’ils avaient derrière leurs tabliers. Affublés de belles toques blanches ou de petits calots, souriants et avenants, ils s’inquiétaient de la cuisson de telle ou telle victuaille et ils garnissaient les assiettes dans la proportion autorisée.

Un petit gars, un peu grand, un peu frêle, un peu gauche, un peu perdu, mais très seul, s’activait pour satisfaire les besoins des convives devenus impatients. De l’autre côté du rideau, sur la grande scène, il jonglait entre la louche et la spatule à dessert ; de son mieux, il agençait les difficultés défilant devant ses responsabilités. Sous les feux de la rampe des néons et des aliments alignés, il demandait à chacun le choix du plat de résistance ou du gâteau et il s’appliquait, avec ses moyens et toute son assiduité, à remplir l’assiette réclamée.

Sa voix était infiniment fluette, étrange et décalée, complètement hors de propos avec son âge, comme si ses cordes vocales avaient oublié de grandir avec lui. Et tout le monde riait de cette anomalie et on lui faisait répéter seulement pour écouter encore sa voix de castrat et l’hilarité s’amplifiait au fil de la queue railleuse. Oui, c’était de l’animosité malsaine et ce pauvre grand gamin, conscient de sa gêne dont il n’était pas responsable, s’évertuait encore à satisfaire de son mieux tous ces terribles clients…

Je me souviens d’un sketch avec Smaïn où il dit « qu’il préfère pleurer dans une Porsche que rire dans une deux chevaux » et tous les gens dans la salle avait applaudi à tout rompre à cette parabole hautement intéressée ; moi, je préférais rire dans une deux chevaux, même une seconde, que pleurer dans n’importe quelle voiture. Tous ces gens dans cette file d’attente devaient être le public de ce comique…  

Ce pauvre garçon, je suis sûr qu’il devait se boucher les oreilles dans sa tête pour ne pas entendre les quolibets railleurs et les moqueries déplacées. Devant la vague de ces assaillants imbéciles, tendu telle une triste figure de proue, il essuyait la tempête féroce de leurs rires malsains. Des boutons d’acné constellaient son visage et il rougissait pour se défendre. J’entendais les méchancetés et les brocards alentour ; lui, avec sa manche, il essuyait ses yeux et son front pour mélanger l’écume de sa sueur et de ses larmes, baignant à fleur de joues.

Ce jeune stagiaire s’accommodait péniblement de toute cette agressivité espiègle, cette causticité malsaine, cette amertume ambiante, cette taquinerie méchante. Il était sourd aux lazzis, aux sarcasmes, à ces affronts le bafouant et il servait les lasagnes, le boudin purée, le poisson blanc en tendant poliment l’assiette réclamée. Il s’obstinait pourtant à rester souriant, affable, pour faire croire à tous qu’il comprenait toute cette cruauté environnante…  

Je voyais bien qu’il était désemparé, seul au gouvernail de son service le chavirant, mais il assumait avec détermination sa tâche. Sa toque, trop grande, un peu pliée, mal ajustée, glissait sur ses yeux et tous les fléaux de la terre s’abattaient sur sa modeste personne…  
Il me faisait penser à un pauvre clown triste qui joue le vrai rôle de sa vie. En étant ce qu’il pouvait être, il amusait la galerie des abrutis chalands se restaurant à ses dépens. Ravi de cet interlude, le monde imbécile cherchait encore à le décontenancer et il puisait, sans retenue, dans ses restes de force pour appréhender la future question, et les rires méchants, ces seules réponses en échos sadiques, revenaient à ses oreilles attentives…  

J’avais de la peine à assister à cette scène où je n’étais qu’un mauvais témoin passif pendant cette exécution sommaire, tellement assaillante. Pourtant, ce grand gosse donnait une belle leçon de courage, d’abnégation, de bravoure, de force et d’énergie à cet entourage mesquin. Quand vint mon tour, il n’eut pas le temps de poser sa sempiternelle question revenante et tellement nasillarde. Je précédai sa demande en lui formulant mes desiderata, assez fort pour tuer le brouhaha de l’atmosphère moqueuse. Je devenais le grain de sable utile dans cette machinerie piquante et narquoise…  

Le p’tit gars avala sa salive pour abreuver sa gorge en manque de fraîcheur et ses deux grands yeux noirs semblèrent me remercier de vivre enfin cette opportune accalmie. Il s’appliqua en remplissant mon assiette en faisant durer le temps de cette tranquillité subite. Au bout de son souffle, il respirait vite ; il récupérait de ses affres… Quand il m’a dit « Bon appétit », les autres avaient oublié de se moquer, le maléfice était rompu…

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04 novembre 2017

Zébulon (Pascal)

 

Loin des grands axes et au hasard d’une de nos sorties dominicales en moto, du côté de Saint-Tropez, Nanou et moi étions passés devant un centre équestre et nous avions décidé d’une promenade impromptue à cheval. C’est quand les choses ne sont pas prévues à l’avance qu’elles sont les plus exaltantes ; elles deviennent alors des souvenirs inaltérables. Chaque image a son charme, chaque détail son parfum, chaque ombre est le négatif précieux dans l’album des photos sensationnelles.

Incorrigible couturier, l’automne dans les arbres avait sa façon d’embellir les décors. D’une branche à l’autre, c’était des confettis d’or, des guirlandes topaze, des bouquets sertis aux intenses tonalités jade et rubis ; des bousculades de vent emportaient les feuilles dans des ouragans multicolores ; les entrées des sous-bois pastel, illuminées de grenat et d’ocre, avaient des reflets éblouissants, chamarrés, pétillants ; des effluves entêtants d’eucalyptus et d’encens saupoudraient l’ambiance en nous soûlant de campagne…  

Passionnée, devant les écuries, tu rayonnais comme si tu avais retrouvé ton élément ! Tu as toujours aimé les chevaux, l’atmosphère qui plane dans les manèges, les enclos, les hennissements, les odeurs fortes de paille et de foin ; tu sais leur parler à l’oreille, les gâter avec des friandises, les caresser longuement, flatter leur croupe, et toutes ces choses rapprochantes qui font cette connivence magique entre l’animal et l’humain.
Puisque tu connaissais parfaitement le « maniement » des chevaux, on te prêta une monture en rapport avec tes qualités de cavalière. On me refila un gentil canasson, nommé Zébulon, parfaitement amorphe et digne de mes compétences de néophyte. Passer d’une Kawasaki Z1000, avec ses quatre-vingt-trois chevaux, à un seul, monté sur ses quatre pattes, n’était pas pour moi une sinécure ; grimper dessus, fut toute une aventure… 
Bon an, mal an, pas franchement rassuré, je suivis l’équipée, le temps de cette balade bucolique. Au pas, tout allait bien ; au trot, j’avais mal aux fesses d’être tamponné sur la selle. Ce qui était un plaisir pour toi devenait un supplice pour ma colonne vertébrale.
Malgré le début de fraîcheur automnale, pas très à l’aise, je transpirais sous mon blouson de cuir…

Incommodé par ma lenteur, notre jeune guide-accompagnateur m’avait cassé une petite branche pour que je puisse de temps en temps fouetter la croupe de mon canasson. 
A cause de toi, peut-être, il faisait le beau, ce jockey de carnaval ! Ici ou là, il cabrait sa monture ! Fringante, la bête donnait des antérieurs comme si elle boxait l’invisible !
Moi aussi, sur ma bécane, je savais faire des roues arrière !...
Son cheval était flamboyant ; on aurait dit qu’ils étaient faits l’un pour l’autre ; à la moindre sollicitation, à la moindre pression sur les rênes, l’animal répondait à la requête de son picador avec une grande application. Pire, ils étaient beaux… 
Ton cheval piaffait d’impatience ; pour un peu, vous seriez partis tous les deux en caracolant dans la garrigue, en m’abandonnant lâchement avec ma Rossinante !...

Zébulon s’endormait et ça m’arrangeait ! Le fouetter ? Jamais ! Je ne voulais surtout pas le réveiller ! Je lui souhaitais même des rêves sans ruade avec d’immenses prés de marguerites, une écurie remplie de fourrage frais des alpages, des juments pas trop regardantes et des saillies d’anthologie ! Les branches me giflaient la figure, j’avais mal au dos et de la sueur d’inquiétude collait dans mes mains…

Zorro,  l’écuyer-randonneur, sûr de son effet, nous avait emmenés à travers les chemins tortueux, jusque sur les hauteurs de la colline. Du haut de nos montures, au loin, on pouvait apercevoir le Golfe de Saint-Tropez, ses falbalas bleutés et la brume dentelée que le soleil s’évertuait à peindre en isatis. Comme des cerfs-volants libres dans l’azur, des bateaux dessinaient des arabesques sur l’onde céruléenne ; leurs voiles brûlaient en lavande, en parme, en lilas indigo…

Aussi, je n’aimais pas la houle que la démarche de mon cheval créait en avançant ; cela me donnait le mal de mer, au milieu de la poussière du chemin. Parfois, un de ses sabots glissait sur une pierre et j’avais toujours l’impression que j’allais me casser la gueule au milieu du sentier ! Brusquement, il donnait des coups d’encolure pour chasser les mouches avec sa crinière ! Par jeu ou par dépit, souvent, il pinçait les fesses du cheval le précédant avec des coups de dents adroits ! J’avais la hantise d’un taon belliqueux, d’une épine acérée ou de quelque objet hétéroclite qui déclenche sa peur...
Tout à coup, à la vue d’une petite clairière et sans que je n’esquisse le moindre petit geste, ma monture se mit à galoper ! Tétanisé, droit comme un i, je me sentis glisser inexorablement de la selle ! Au secours !... Mon cheval s’est emballé ! Il va me désarçonner !  J’allais droit à la gamelle !  J’aurais dû garder mon casque de moto ! Le cheval : la plus belle conquête de l’homme ? Tu parles ! Moi, j’adore le cheval ! Surtout dans l’assiette, en steak tartare !...
Enfin, heureuse de galoper, tu chevauchais bride abattue comme si tu voulais gagner une course de tiercé ! Le cavalier-cosaque-outsider t’avait emboîté le… sabot, trop content de se débarrasser de ma charge !...

Nanou !... Nanou !... Où est le bouton marche-arrêt sur ce p… de bourrin ?!... Il est monté sur ressort, ce Zébulon ! Allez, déconne pas, cheval ! Repasse en mode léthargie ! Promis, je ne mangerai plus jamais un de tes semblables !...
Au bout de la clairière, l’animal était redevenu calme et il avait repris sa somnolence de vieille carne, seulement agitée par ses coups de queue sporadiques.
Je ne sais pas comment je n’étais pas tombé ; j’avais les mains crispées sur les rênes, chaud dans les bottes et des grands soupirs de forçat…
Souriante, tu m’attendais à l’entrée du chemin du retour ; aussi, je me redressai sur ma selle comme un cavalier émérite quand il a réussi son difficile parcours de sauts d’obstacles… 

 

A cheval2

 

 

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21 octobre 2017

Jeune à jamais (Pascal)

 

Atteindre la jeunesse éternelle est notre quête de chaque instant ; la voler, l’emprisonner, la canaliser, l’apprivoiser, la garder, la choyer, la prier, la retenir, dans la jungle des espérances, tous les coups sont permis. Voici dévoilés, ici, quelques conseils pour avoir l’illusion heureuse de rester jeune à jamais. Fontaine de Jouvence, tes éclaboussures sont nos éclats de rire. Attention, point trop n’en faut : qui abuse de Jouvence retombe en enfance. En bain, pour le corps, en élixir, pour l’esprit, et tant pis pour l’âme radoteuse, ne laissez nul recoin où l’Acariâtre pourrait prendre racine vénéneuse…

Refusez le reflet des miroirs fautifs ! Réfutez les évidences ! Enterrez les remords et les regrets ! Eteignez le passé et ses guirlandes de souvenirs ! Faites de votre entourage un gentil parterre d’hypocrites mielleux ! Refoulez les pisse-froid, les pessimistes, les jeunes vieux, les mélancoliques, les morts par contumace ! Laissez aux autres le poids des responsabilités ennuyeuses ! Rejetez les informations négatives des journaux, des télés, des prédicateurs ! Soyez ignorants du Malheur, ne soyez avides que des belles choses ! Soyez égoïstes, Soyez éthéréens, ne remplissez vos bras qu’avec des fragiles fleurs d’euphorie …

Ecoutez l’unisson, admirez le beau, goûtez le bon, caressez le moelleux, respirez à fond. Tel un phénix délicat, la Jouvence se nourrit exclusivement de vos sens ; enivrez-la avec les paysages les plus savoureux. Marivaudages, voyages, pèlerinages, éclairez toutes les lanternes de votre curiosité, repoussez les ombres moribondes. Ne jugez pas votre prochain, chassez les a priori, admettez l’irrationnel, que votre largesse d’esprit soit l’égale de vos pensées les plus naïves, que chaque jour nouveau soit un apprentissage candide ; soyez fleur bleue…

A votre corde sensible, harmonisez-vous aux seules réalités fumigènes, celles qui vous arrangent, celles qui vous honorent ! Soyez frivoles ! Soyez enthousiastes ! Soyez intrépides ! Soyez inconscients ! Soyez enfants ! Riez, chantez, dansez ! Soyez cigales ! Ne vivez que du présent ! Habillez-vous jeune ! Soyez in, soyez top, le ridicule ne tue plus !  Osez le carrousel, goûtez les barbes à papa, croquez les pommes d’amour avec des dents de lait ! Soyez la belle du bal ! Le beau Roméo du balcon ! Déguisez le Temps avec un costume d’épouvantail ; qu’il fasse peur au Futur, à son calendrier démentiel, et à son cortège de malédictions fatales !...  

Le monde de la jeunesse éternelle est un paradis artificiel ; jouvenceaux, jouvencelles, entrez sans être admis, plus on est de fous et… plus on rit !...  

 

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02 septembre 2017

Arcturus (Pascal)


 
Avec cette ère moderne, ce n’est pas évident de rentrer en communication avec mon petit-fils. Ses activités ne sont pas franchement les miennes et l’armoire de ses souvenirs ne possède pas encore une véritable image en couleur.

Si je lui dis : « Regarde au bout de mon doigt : c’est Arcturus, dans la constellation du Bouvier, là, c’est Mars, Antarès et, là c’est Saturne !... » Il me croit puisqu’il les voit, mais… mon bateau ?!... Si je lui dis : « Quand j’étais jeune, j’étais sur un escorteur ; il faisait partie de l’Escadre de la Méditerranée… » aussitôt, il me répondra : « T’as des preuves, papy ?... » Tiens ! Il aurait été plus facile de naviguer sur une étoile ! Au moins, elles, elles sont visibles ! Toutes les nuits, elles sont fidèles, à leur poste, on admire leur brillance et on constate aisément leurs scintillements !...

Nos fiers bateaux ? Ils n’existent plus que dans notre mémoire dentelle et dans les albums photos ! Le p’tit merdeux de cinquante kilos tout mouillé, qui rigole d’un rien avec sa clope au coin du bec ? C’est moi !... Celui, tout fier, entre ses parents, pendant une perm, presque au garde-à-vous devant la maison familiale : c’est moi !... Là, le jeune mataf enserrant la taille de cette belle naïade à Bahia : c’est moi !... Là, en short de sortie, c’est pendant l’escale à Hamilton, en plein dans le triangle des Bermudes !...

Si sa mère lui donnait à manger ce que je bouffais à bord, la simple brioche du dimanche matin, automatiquement, il serait gréviste de la faim, le moutard… Aussi sec, il téléphone à Enfance en Détresse ! Pas de télé, pas de radio, pas de tel portable, à six dans six mètres carrés, au quart, en pleine fournaise humide, dans une cathédrale de collecteurs de vapeur, c’était l’ordinaire ; quand je lui raconte cela, il croit que j’étais en prison dans le siècle dernier, parce que celles d’aujourd’hui, elles ont tout le confort.

Nos bateaux ? On dirait qu’ils n’ont jamais existé que dans notre imagination ! Ils flottent par là-bas, entre Tananarive et Frisco, entre Diégo Suarez et Valparaiso, Aberdeen et Oslo. La mer, c’est les nuages et les embruns, nos larmes trop lourdes. On peut bien les chasser d’un revers de manche, c’est toujours marée haute, toutes ces vagues à l’âme, quand il s’agit de nos remembrances émues. Elles étaient réelles dans des temps qui sont aujourd’hui révolus. Ceux qui étaient vivants et à qui je racontais mes exploits ne sont plus là pour les confirmer.

Ces bateaux, ils naviguent encore et toujours en nous ; ils n’en finissent jamais de leurs tours du monde. Un jour de grande marée, communion, mariage ou jour de l’an, un peu bourré, on retrouve le pied marin ! La cuisine ? C’est le Chat Noir !... La salle à manger ? C’est le Fémina pour tout le cinéma qui s’y déroule !... Les chiottes ? La rue du Canon avec tous les effluves qui reviennent à la surface !... On a dans les yeux la même brillance que les étoiles de tout à l’heure et le sel de nos larmes vient buriner nos visages avec des rides de figures de proue légendaires !

Les jours de marée basse, pour nous occuper l’âme, on monte méticuleusement des maquettes, on va sur des sites d’anciens matafs, on lit et relit des bouquins de mer, on fait partie d’associations, on va à toutes les commémorations, pour être sûrs qu’on n’a pas rêvé ! On court après les souvenirs ! Porte-clés, tapes de bouche, tee-shirts, cendriers, tout ce qui se rapporte peu ou prou à nos bateaux !
On a encore notre tenue de taf bien repassée dans une armoire, notre bâche avec la légende du meilleur embarquement, notre gourmette plaquée au matricule des belles années.
J’en connais qui montent des petits autels chez eux et ils vont prier la Mer et ses Bateaux  au Ricard quand ils sont submergés par leurs souvenirs brodés de tempêtes homériques. Le verre au frontibus, ils communient avec le passé glorieux et s’ils tremblent un peu, c’est à cause de tous ces frissons « d’en avant toute ».
D’autres collectionnent les médailles sur leur uniforme ; à l’occasion d’une nouvelle remise, d’un anniversaire, d’une cérémonie, au tableau d’avancement, ils relèvent la tête et ils rentrent le ventre pendant l’inspection complaisante d’un vieil amiral en casquette à feuilles de chêne.

A table, quand je raconte des histoires de Marine, on me regarde avec des yeux ronds comme si je revenais d’une autre planète ! On me dit que j’affabule ; aussi, j’ai arrêté de me répandre avec mes souvenirs car ils seraient bien capables de m’envoyer à l’asile des Vieux Marins ! Comme ils sont facétieux, ces petits merdeux, ils disent que j’ai perdu la boussole ! Si je raconte une tempête, ils disent que j’ai un grain ! Si je raconte une sirène, Miquette ou la belle Sylviane, avec l’accent de Pagnol et sur un air de castapiane, ils me coupent la parole ! Si je parle du La Bourdonnais, ils pensent que je fais une nouvelle crise d’acné ! Alors, je ferme ma gueule ou je parle au vent. Mes souvenirs, je me les garde pour moi tout seul ; quand tout va mal, je les arrache des profondeurs abyssales et je me les passe en technicolor sur un mur de ma chambre d’hôpital.

Sans mon bateau, il me semble être amputé d’une partie de moi, celle-là même qui m’empêche de vivre normalement. Je ne suis pas sevré de ces trop courtes années de jeunesse ! Il me manque comme quelqu’un de ma famille ; je suis un vieux gosse à qui on a ôté son jouet trop tôt. Mais on le bichonnait, notre bateau ! De couches de minium en couches de gris pont, on le peignait comme on caresse son animal préféré ! Je me suis usé les yeux à surveiller la pression dans ses chaudières ! Honneur, Patrie, Valeur, Discipline, n’étaient pas des vains mots à cette époque ! Bleu blanc rouge, c’était nos couleurs de chaque jour, notre bannière étoilée à nous, marins du bout du monde…

Quand j’y repense, je désespère de le savoir au fond de l’eau ; du jour au lendemain, parce qu’il est devenu obsolète, sans tralala, sans tambour ni trompette, on a attribué un numéro à sa coque, et on l’a envoyé par le fond sans nulle sommation. C’est comme si on avait tué mon meilleur ami. Je n’ai pas la conscience tranquille comme si je l’avais trahi. Quand je remue ces pensées, je ne suis pas fier ; lui qui nous a toujours ramenés à bon port, qui a fièrement découpé les lames les plus virulentes, qui a paradé dans les ports les plus lointains ; hypocrites, on l’a laissé s’abîmer entre les mains hostiles des bourreaux bureaucrates. Repeint du gris souris, au noir des abysses, tu parles d’une décoration… Je n’ai même pas un bout de tôle, un boulon, un morceau d’étoupe, pour me consoler de sa disparition au quotidien. Chaque matin, je me verrais bien caresser un bout d’aussière, un tender de bastingage, une clé à volant, juste pour le plaisir de croire appareiller quand je prends la bagnole pour aller chercher le pain…  

Il me manque ; je suis orphelin de cette jeunesse qu’il portait fièrement sur son dos. Jamais je ne retrouverai le parfum du sel collé le long de ses flancs, le bruit des vagues écumeuses cisaillées par son étrave, la couleur des couchers de soleil dans son sillage, la douceur spartiate de ma bannette. On a jeté le passeport avec la photo du gamin qui riait dessus.

Entre mers et océans, entre roulis et tangages, entre le jour et la nuit, sur le pont glissant, notre vie était tangible. Dans notre monde autarcique, il n’y avait pas d’assassins, pas de terroristes, pas d’illuminés, comme il en court tellement sur la terre.
Parfois, il me semble que tout cela est irréel comme si je ne l’avais jamais vécu ou, alors, dans une autre vie, une parallèle, une qui n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Même les tafs avec qui j’ai navigué sont des vieux bonhommes grisonnants ! Pourtant, à force de bières et de souvenirs mis en commun, on arrive à refaire le film d’une escale d’anthologie ! On s’invente même des faits de gloire qui ne sont pas les nôtres mais qui arrangent tellement notre entendement chamboulé.

Quand je soupire, il me semble voir s’agiter tous les fanions de la timonerie, quand je m’endors, je retrouve ma chaufferie, ses enfilades de manomètres et ses chansons de vapeur et quand je rêve, je revisite mes plus belles escales. Je revois des jeunes frimousses exotiques comme des paysages extraordinaires ; elles me sourient, réclament mon pompon rouge, ma main cavalière pour une balade sentimentale dans ce dédale multicolore, un baiser de rapprochement intercontinental… Où est la supercherie ?!... Qui a volé mes plus belles années ?!... Vous n’auriez pas vu mon bateau ?... Comment ?... S’il est au fond de la mer, comment vais-je les récupérer ?...

Tu vois ? Là, au bout de mon doigt ; dans le prolongement de l’arc de la Grande Ourse, c’est Arcturus…

La Bourdonnais Tarente 1974

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26 août 2017

Monsieur Martin (Pascal)


Quand je m’apprête à faire une bêtise, couper trop court un bout de tuyau d’arrosage, bidouiller une prise de courant sous tension ou me relever avec une porte de placard ouverte, j’ai l’impression qu’il m’épie un peu plus avec un poids tel, que je m’arrête comme si j’étais obligé de réfléchir à deux fois avant de m’engager dans la périlleuse entreprise... C’est un sauveur…

Je l’entends distinctement dans les courants d’air. Selon la manière brutale ou feutrée des portes ou des fenêtres quand elles claquent, il m’explique, avec le vent entremetteur, comment profiter de cette clandestine aération sans faire tout chavirer et sans réveiller le quartier... C’est un bienfaiteur…

Il a laissé des explications post mortem dans quelques coins de sa maison.
Dans le petit tableau électrique de la chaufferie, sur un bout de papier jauni, il y a toutes ses explications, des utiles annotations détaillées quant au bon fonctionnement de son appareillage. On dirait qu’il défend à tout le monde de toucher les endroits qui, potentiellement, sont dangereux !... C’est un protecteur…

Ici, il n’y a rien d’inutile. C’est plein de petites astuces, de petites finesses qu’on ne voit pas du premier coup d’œil : aussi, je ne touche à rien avant de laisser passer une année.

J’ai toujours l’impression habituelle d’être chez lui et cela ne me dérange pas vraiment. Sa présence invisible est ma compagnie. Les murs sont remplis de gais murmures, les planchers grincent et la cuisine exhale encore des parfums suaves de repas de l’ancien temps. La poussière confetti ne m’appartient pas, de même que les traces de doigts, ses empreintes, qui se promènent sur les portes, le long du couloir et sur la rampe d’escaliers. Les antiques interrupteurs sont noircis, d’une longévité extraordinaire de vie d’éclairage nuiteuse... Les plinthes plantées au parquet se plaignent à force d’espérer une nouvelle peinture avant le printemps suivant, les poignées des portes sont avachies de trop de mouvements, les étagères des placards se gondolent de leurs pots de confiture envolés, les vitres opaques ont des reflets de ce qui n’est plus dans le jardin comme si elles regardaient des paysages que je ne peux pas voir. Les blancheurs carrées ou rectangulaires sur la tapisserie fleurie de la salle de séjour laissent entrevoir des portraits disparus. Les volets grincent de concert, les rideaux « s’accordéonnent », ils se gonflent de vent, à intervalles réguliers, comme si une respiration de présence tranquille se reposait dans l’ombre. C’est un conservateur…

Il est omniprésent. Je sens sa présence silencieuse comme les puissantes fragrances de son après-rasage qui passent et repassent encore dans les pièces.

Quand je me couche, il vérifie si ses volets sont bien fermés, si le gaz est bien coupé et que les robinets ne fuient pas. J’entends des bruits de buffet, des tintements de vaisselle, des glissements de chaise, des craquements de boiserie, des chuchotements discrets… Je voudrais aller voir mais c’est toujours l’endormissement qui prend le dessus. C’est un chaperon…

Et puis, il est encore un peu chez lui, après tout…  

Sa présence est plus forte du côté de la cave comme s’il vivait plus souvent en bas que dans l’appartement. Il devait aligner les cépages dans des arrangements prévus par son imagination d’organisation et je suis sûr qu’il devait s’évader en regardant les étiquettes racoleuses des bouteilles, de château en château, de coteau en coteau, de chais en chais. Il se baladait dans notre France en admirant les couleurs de son vin. C’est un pilier…

Mais c’est dans le jardin que l’effet est encore plus flagrant :
Il surveille, il constate, il s’intéresse aux moindres de mes gestes dans sa verdure !...
Il m’interpelle. Il réclame de l’eau pour les tomates, un coup de piochon du côté des pommes de terre, le ramassage des haricots verts ! Et le liseron, il prolifère !... Il m’envoie ses ordres ! Et j’obéis… Je ratisse, je bêche, je cueille… C’est un tuteur…

Quand je perce, quand je scie, quand je taraude, il est par-dessus mon épaule ! Il certifie, il contrôle, il prend ses mesures ! Il me donne des conseils et… je l’écoute !!...  

Quand j’accroche un tableau, il le regarde avec circonspection, avec le souci du détail, avec une infinie attention, pour voir s’il s’accorde en couleurs agréables dans l’ambiance.
C’est un support…

Il devait l’aimer, sa maison…

Il doit la regretter avec tous les souvenirs d’une vie heureuse qu’il a laissés entre ses murs et maintenant à l’indélicatesse, à l’outrage, à l’invasion du nouveau propriétaire que je suis. J’ai l’impression d’être dans sa vie mais en décalé de peu de temps. C’est moi le voyeur, le fantôme…

On dirait, qu’avant de s’en aller définitivement, il prend la tension de celui qui a investi ses murs, pour voir s’il en est digne, pour s’assurer de la sérénité des lieux, pour que la continuité se fasse sans qu’il  garde une amère arrière-pensée dans l’Eternité reposante.

J’enlève toujours ma casquette quand je monte à l’étage. Je lui porte une sorte de respect d’outre-tombe. Je suis sûr qu’il était rempli d’altruisme, de gentillesse et qu’il baignait sur son visage une grande sympathie contagieuse. C’est un père…

Petit à petit, sa présence se fait moins fréquente. Il doit s’habituer dans ses nouveaux appartements dynastiques en grave granit gravé, auréolés de fleurs plastique ou bien, je prends vraiment la dimension durable de ce qui dorénavant m’appartient.

Il me délaisse, je me sens un peu seul. Il est l’aîné, le bon exemple mais il me cède définitivement sa place. J’aurais bien aimé lui serrer la main et lui dire bonjour ou au revoir…  Je l’aurais rassuré avec les clés de sa maison dans ma poche. Il m’aurait fait visiter…

Il peut reposer en paix maintenant, je prends soin de… notre maison…

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19 août 2017

Marie-Jeanne (Pascal)


J’avais réservé une table à l’Auberge du Pachoquin. Située dans la vallée du Gapeau, ancien relais de poste transformé en restaurant, c’était un antre de délices pour toutes les papilles gourmandes et c’était foule, ce dimanche. Fin de l’automne et chasse ouverte, sur tous les menus, le civet de sanglier était la marque de leur grande notoriété dans la région.

Quand nous entrâmes dans l’immense salle, le restaurant embaumait ses gibiers et ses marinades. Avec tous les salamalecs d’usage, on nous trouva notre petite table, on nous installa, on nous apporta les menus, la carte des vins et quelques amuse-gueules pour nous aider à patienter.
En attendant la commande, nous restâmes en contemplation devant l’énorme cheminée ; une véritable moitié de tronc d’arbre se consumait lentement dans l’âtre. Telles les fusées rougissantes d’un feu d’artifice improvisé, des crépitements soudains pétardaient dans les flammes dansantes ; coupant la parole, ils taisaient un instant le brouhaha des attablés alentour comme si toutes ces petites détonations faisaient partie du spectacle. Entre deux fourchetées, entre deux rasades, entre deux bons mots, cela rajoutait encore au décor gentiment champêtre de l’endroit. Des vieilles choses accrochées aux murs enrobaient l’ambiance des fastes d’une nostalgie ancienne ; leur désuétude flagrante plongeait immanquablement les attablés dans le siècle passé.
Quand ce n’était pas les senteurs boisées du chêne brasillant dans la cheminée, le bouquet précieux des gerbes de lavande séchée, des effluves tièdes de mangeaille appétissante venaient nous taquiner les narines et, des yeux, nous cherchions désespérément un serveur pour nous rappeler à lui. Enfin, l’un d’eux, un peu moins occupé que les autres, vint prendre notre commande. Ce fut un civet de sanglier, bien entendu…

Pour célébrer cette sortie dominicale, tu portais une belle robe blanche, brodée de motifs tarabiscotés, comme un habit de princesse médiévale. Tu avais relevé tes cheveux dans une coiffure savante entre mèches et boucles, entre tresses et barrettes. Pour parfaire ton charme, tu avais glissé quelques bagues le long de tes doigts, attaché un collier de perles transparentes autour du cou et ajusté des bracelets tintinnabulant leur liberté à chacune de tes gesticulations.
Mais ce qui m’éblouissait le plus, c’était tes sourires que tu me flashais en salves quand je t’admirais ; jeunes amoureux, nous étions connectés au grand Tout, celui qui augure des secondes lumineuses et des lendemains enchanteurs. J’avais l’eau à la bouche…

Avec le peuple occupant la grande salle, l’atmosphère était lourde, entre la fumée opaque des cigarettes, la chaleur rayonnante du foyer, les fragrances capiteuses des plats posés sur les tables et le tintamarre obsédant des discussions enflammées. C’était comme un bourdonnement incessant ; seuls des éclats de rire, des tintements de verres, des chaises malmenées crissant sur le carrelage, semblaient émerger du tumulte.

Curieuse de ton entourage, tes regards s’étaient portés sur une table proche ; elle était occupée par une huitaine de personnes âgées en pleines libations gargantuesques. Chacun des protagonistes, trop occupé à engloutir ses carrés de quartanier, ignorait son voisin comme s’il avait peur qu’on lui ravisse sa part…

On venait de nous apporter notre poêlon de sanglier mariné ; dans la corbeille, les tranches de pain croustillant n’attendaient que notre boulimie et nos verres étaient remplis avec un gouleyant vin rouge provençal. Je nous servais grassement en laissant couler la sauce épaisse sur nos morceaux de viande…

Au milieu de cette troupe de cheveux blancs, tu avais remarqué le comportement étrange d’une petite mémé qui se balançait mollement sur sa chaise, comme si elle avait perdu le contrôle de ses facultés. Tu me le faisais remarquer quand, tout à coup, les yeux de la vieille dame se révulsèrent et sa tête tomba au mitan de l’assiette…

Debout, avant que je m’en aperçoive, et que toute sa tablée ne s’en aperçoive aussi, n’écoutant que ta compassion, tu as retroussé les manches de ta belle robe brodée, tu as foncé vers elle, tu l’as sortie de sa fâcheuse posture d’inconsciente, en début de noyée, et tout aussi promptement, tu l’as installée sur le sol, dans la position latérale de sécurité.
Tu t’occupais d’elle, tu tapotais ses joues si pâles, tu lui parlais avec des mots d’assistance comme si tu la connaissais ; son dentier à la main, tu avais un peu de bave entre les doigts. Tu as trempé une serviette dans un pichet d’eau et tu lui as humecté doucement le visage en le nettoyant de toute cette sauce tellement brunâtre. Tes bijoux ne brillaient plus pareil, comme si un sortilège les avait subitement ternis à mes yeux ; l’ambiance enchanteresse de notre dimanche s’était soudain effacée devant la réalité du fait divers…  

Dans nos assiettes, le civet de sanglier fumait toute son impatience et tous ses parfums de garrigue sauvage ; le vin rouge stagnait dans nos verres et je n’osais même pas goûter ce que j’avais piqué au bout de ma fourchette…

Revenue des limbes comateux, la tête blottie entre tes bras, la vieille dame t’a souri ; j’ai pensé que c’était un sourire de miraculée mais c’était plutôt un sourire de maman. Il y avait de l’Amour dans cette grimace à l’endroit, une miséricorde réciproque, et je compris que c’était ton salaire de labeur. Vous aviez des secrets que je ne comprenais pas et j’étais bêtement jaloux de ne plus être le seul détenteur de tes attentions humanitaires.
Sur ta tête, ta coiffure s’était disloquée, et les mèches, et les barrettes, et les boucles, et les tresses, s’emmêlaient sans que ton charme n’en souffrît une seconde. Tu étais Marie, bénie entre toutes les femmes, tu étais Jeanne, Jeanne d’Arc, volant au secours des plus démunis, tu étais Marie-Jeanne, mon Amour, mon Amie, ma Fiancée de toujours…

La vieille dame avait repris ses esprits ; nantie de son appareil dentaire, elle avait réinvesti sa table et réclamait déjà une autre louche de sanglier mariné. Je me souviens comme elle lorgnait sur notre table comme si elle attendait que l’un de nous deux défaille pour voler à son secours ; je me souviens de ses mille œillades complices de vieille maman qui veille sur sa progéniture…

C’est le patron de l’Auberge du Pachoquin qui était content ; tout sourire mercantile dehors, il vint nous apporter un nouveau poêlon de sa daube de sanglier mariné parce que, réchauffé… c’est encore meilleur…

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