17 novembre 2018

Fanfreluche (Pascal)

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10 novembre 2018

Les cadeaux de l’aube (Pascal)


Quand on partait à la pêche, on quittait le monde du réel, celui du devoir, des obligations, des besoins et des faux semblants. Au bord de l’eau, plus de misanthropie, plus de mensonge, plus de lâcheté, plus de reculoir. En prise directe, tronche à tronche, il n’y avait plus que nous et la Nature ; plus que d’être deux minuscules intrus chapardeurs, nous devions nous faire accepter par elle. Près de la rivière, on savait qu’on allait bientôt se frotter à l’environnement sauvage, aux épines acérées des buissons, aux pierres glissantes, aux branches ennemies et à leurs pouvoirs de gifles cinglantes, aux éblouissements soudains, à l’eau froide dans les bottes, aux emmêlements, à la casse, à la bredouille, etc. Cette leçon d’humilité, c’était le prix à payer, c’était le passeport pour l’évasion.
A l’école buissonnière de la vie, nous redevenions deux gamins innocents, à l’assaut de notre rivière préférée ; plein la tête, on avait des plans de comète, cette imagination débordante au-delà de tous nos bouquins de pêche, au-delà des récits des anciens, au-delà des légendes ; coûte que coûte, on devait écrire la nôtre avec des exploits retentissants, des preuves irréfutables, des histoires homériques…

Dans le village encore endormi, au tempo des grillons des ténèbres, après avoir chargé nos cannes et nos musettes dans le coffre, on partait de bon matin, même avant l’aube. Sitôt sur la route, devant les phares, couraient des lapins, des faisans et des animaux de la nuit ; attardés ou dérangés mais toujours effrayés, ils détalaient le long des talus, tout bêtes de s’être laissé surprendre par notre lumière. Quand ils trouvaient un chemin de traverse, ils s’y engouffraient et ils retournaient dans le noir sécurisant. C’était déjà le début du rêve et de la fantasmagorie…  
Il courait aussi des chimères ! Auto-stoppeuses ou joggeuses, grotesques ou élancées, furieuses ou farouches, pudiques ou obscènes, mais toutes drapées dans des linceuls jaunissants, elles s’enfuyaient et partaient se cacher derrière les arbres et les futaies ; parfois je me retournais pour être sûr que c’était vraiment un ectoplasme qu’on avait croisé. Mon pote me montrait du doigt ce que nous avions vu ensemble mais on se taisait pour laisser à notre entendement le soin de traduire ces furtives apparitions. Des insectes s’écrasaient contre le pare-brise et cela rajoutait des nouvelles étoiles au panorama du ciel qui s’ouvrait devant nous…  

Parce qu’il n’avait pas sa place dans le contexte, on baissait le son de la radio ou les élucubrations tapageuses de Abba ; seul le ronronnement régulier du moteur arrangeait notre attentive torpeur. Quand on ouvrait un peu une vitre, pour laisser s’évacuer la fumée de nos clopes, l’air frais du dehors nous apportait toutes ses exhalaisons comme les premiers cadeaux de l’aube, et je ne sais pas si nos frissons étaient dus à la fraîcheur, aux parfums de la rosée ou à l’intensité de  nos sens, tellement aiguisés.
A la faveur de la route, on pouvait apercevoir des bribes de ciel se coloriser avec des friselis d’or et des pétillements d’argent, aux impressions éblouissantes ; derrière ce rideau enchanteur, on entrevoyait l’avenir de la journée. Lentement, la nature se peignait des premières lueurs de l’aube. Dans le paysage naissant, on devinait une ferme enveloppée dans le voile grisé de la brume, des vaches lointaines paissant dans des prés scintillants de perles de rosée, des hauts peupliers aux finitions encore si floues qu’ils ressemblaient à des grues monstrueuses travaillant sur des chantiers invisibles…  

Dans la voiture, on ne parlait pas ; tout ce qu’on aurait pu dire aurait été tellement banal. Sur le grand écran de la vitre apparaissait la beauté virginale de la Nature. Nous, petits voyeurs indiscrets, égarés dans ce grand Tout, nous assistions à la naissance du monde ; dans toute cette démesure de point du jour, on voulait tout voir, tout prendre, tout garder comme les vrais trésors terrestres, parce que c’était aussi notre naissance. Subjugués, on oubliait de respirer ; quand on le faisait, c’était comme une première inspiration…  

Tout à coup, un brin de soleil venait s’immiscer dans le paysage et tout s’affublait de grand maquillage ! Au feu d’artifice éternellement improvisé, demoiselle Nature possédait maintenant les affiquets d’une grande dame ! Nous, on ratait le chemin qui mène à la rivière, tant on avait le nez en l’air ! La lune s’enfuyait, la brume se volatilisait, les ombres s’attachaient, les oiseaux s’envolaient ; jalouse, la rivière nous appelait…  
Mais, entre nous, dans l’intimité de ces quelques lignes, après tout ce déferlement de falbalas, ces guirlandes dépliées, ces mille scintillements maintenant aveuglants, la truite devenait franchement accessoire…  

Partagés avec mon pote d’enfance, ces moments intemporels, je crois qu’ils furent les meilleurs de toute ma vie ; dans le même élan, dans la même pulsion bucolique, on était pleins d’espoir aux terminaisons halieutiques, on avait déjà notre poisson ferré au bout de la ligne mais, paradoxalement, on avait les yeux remplis de cette féerie champêtre et l’âme à l’unisson, connectée aux choses de l’univers. Naufragés volontaires, bercés et ballottés, dans ce no man’s land aussi improbable qu’extraordinaire, entre l’avant et l’après, nous naviguions avec nos seules impressions souveraines…   

Quand on rentrait, souvent bredouilles, on se moquait de nous, de l’heure si matinale de notre lever, de notre crapahutage au bord de la rivière, de nos griffures sur les bras, de nos pieds mouillés. Comment leur expliquer tout ce que nous avions vécu, qu’avec des silences connivents et des sourires entendus ? Ces cadeaux de l’aube déposés à nos pieds, cette profusion d’impressions grandioses, ce dépaysement tellement pastoral, cette liberté infiniment cérébrale, c’était notre secret…


Pascal.  


A mon pote décédé récemment.  

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27 octobre 2018

Salvador de Bahia (Pascal)

 

Chout, (Prononcer Shoot) c’était un chti. Je me souviens de ses deux yeux « bleu tendre » enfoncés dans leurs orbites et prenant toujours un temps de réflexion immense pour répondre comme s’il devait tout traduire dans son langage du Nord. Il s’arrangeait avec son entendement pour ajuster alors, ses propos à notre compréhension.
Dans son caisson, il y avait du fil et une aiguille pour réparer un bouton, refaire un ourlet, limiter un accroc. C’était un prévoyant. Il était organisé et rien ne pouvait modifier ses habitudes de jeune vieux garçon. Il avait toujours son couteau et sa fourchette pour aller déjeuner alors que moi, j’empruntais le couvert de celui qui quittait la caf. Un coup de nettoyage, un aller-retour sur le pantalon et c’était reparti pour le repas ! On est mécano ou on ne l’est pas ! Il repassait ses frusques avec application ! Il était quartier-maître au compartiment de la chaufferie arrière. C’était une gageure de se maintenir propre dans cet environnement mazouté mais il y parvenait ! Il était sympa, quoique avec son accent si particulier, il n’était pas évident de suivre une conversation !

On pouvait lui demander l’impossible, il l’avait ! Quand plus personne n’avait une clope lui, il en avait encore ! Quand on n’avait plus de café et qu’on repassait le même plusieurs fois dans la même chaussette lui, il en avait encore ! Quand on n’avait plus de savon, de shampoing ou de dentifrice lui, il en avait encore !... Il fermait son caisson et il gardait la clé autour du cou… C’était un brave gars, disponible et serviable, jovial et agréable. Il était sans méchanceté, fidèle en amitié et grand connaisseur de son compartiment.

Et puis, nous avons fait escale au Brésil : Salvador de Bahia. Nous y sommes restés quelques jours. C’était un véritable feu d’artifice de couleurs locales, de parfums inconnus et suaves, avec les rires des filles que nous amenions jusqu’au bateau ! Je n’ai jamais vu pareille débauche ! Même à l’appel du soir, les gars de service allaient descendre les  couleurs avec leurs jeunes copines autour du cou. Même les gradés avaient leurs belles autochtones accrochées dans leur sillage ! L’amitié franco-brésilienne n’était pas un vain mot…

Nous étions devenus un lupanarflottant ! Des filles s’exhibaient nues avec des danses suggestives sur les tables de l’avant-poste. Toutes les banettes étaient prises ! C’était hallucinant ! Imaginez une soixantaine de matafs, tous vingtenaires, en retard d’affection, avec autant de belles indigènes brésiliennes, toutes plus appétissantes les unes que les autres, et cela dans tous les postes du bateau !

Dans tous les recoins du bord, il y avait un couple qui s’enlaçait ! Faites l’Amour, pas la guerre : Sur un escorteur d’escadre, c’était un magnifique paradoxe ! Dans une tourelle de cent vingt-sept ? « C’est pris !... » Dans un télépointeur ? « C’est pris !... » Derrière un cordage lové ? (Si je puis dire…) « C’est pris !... » Du côté du local barre ? « C’est pris !... C’est pris !... C’est pris… » (C’était plus grand)Même à la boulangerie, c’était pris ! (A cause des miches…) Les compartiments machines et chaufferies étaient réservés ! La prison ? Prise d’assaut ! L’infirmerie ? Bondée ! Les wc ? « C’est pris !... » « Et merde !... » « Oui, moi j’ai la chiasse… » Le coffre des pavillons des timoniers ? « C’est pris !... » Bonjour l’intimité !...

Même l’orage tropical du soir ne refroidissait pas nos ardeurs ! Ahurissant ! Je n’ai pas appris le portugais mais je connaissais bien la langue… Tous les rideaux des couchettes étaient tirés dans une commune intimité provisoire conventionnée mais les rires, les ahanements, les cris, les confidences d’oreiller se baladaient joyeusement dans les travées comme des promesses de recommencement sans fin…

On allait à la cantine avec la copine pour ne pas se la faire piquer par un collègue mais on en revenait avec une autre ! Pour une pièce de cinq francs, nous avions toutes les faveurs de notre imagination ! Elles ont même déniaisé les plus pudiques, les plus puceaux, les plus attachés à leurs fiancées, les plus sages, les plus fidèles, avec leurs attentions naïvement lubriques ! Elles étaient toutes belles ! J’ai été plusieurs fois bigame dans la même journée… Ma bannette était une alcôve ! Ma couche avait des draps louches !... 

Salvador de Bahia…

C’était une autre galaxie dans les pupilles noires de mes conquêtes… Le jour et la nuit se confondaient dans les mêmes turpitudes enflammées ! Impossible de dormir au milieu de toute cette volupté promenant dans les coursives !

Les escales lointaines ont l’avantage de donner le sens du mot « fin » à toutes les extravagances…

Les ponts étaient tapissés de pétales de fleurs, des effluves puissants de parfum de chair nous chaviraient encore les sens, des serments d’éternité éphémère se criaient, des sourires se disloquaient sur le quai, sur le bord aussi, quand nous avons largué les amarres. En nous séparant lentement du ponton, les adieux devenaient pathétiques, les rires se rengorgeaient en sanglots rentrés, les gestes pudiques d’au revoir avaient des amplitudes bouleversantes toutes plus ou moins équivoques. C’était la tristesse générale après l’euphorie, la débâcle totale après la victoire, la fin d’un rêve éveillé et le début de la réalité du retour. Longtemps, nous avons regardé les mouchoirs qui s’agitaient là-bas, sur le quai,telles  des jeunes mouettes qui cherchaient leur envol. J’ai le souvenir de tous ces légers flottements aériens, comme des forcenés papillonnements évanescents, se diluant dans la brume matinale du port de Bahia.

Nous avons repris l’amer…

Pendant quelques jours, ce fut le grand silence dans le bord, la fatigue sans doute... Chacun prenait son quart sans allant. Je crois qu’on finissait d’imprimer ces incroyables souvenirs dans nos jeunes mémoires. C’était des belles images collées dans notre album secret et chaque détail prenait une importance capitale car nous commencions à réaliser sa finition.

En mer, je n’ai pas vu Chout pendant plusieurs jours. Il était prostré dans sa bannette, en chien de fusil, et il écrivait des longues lettres. Il était tombé amoureux d’une pute. Cela arrive… Elle avait quarante ans bien sonnés,il en avait vingt à peine ; elle l’avait déniaisé et il s’était épris de sa tendre brésilienne…

Nous, marins, *nous sommes des créatures tellement mobiles que les sentiments que nous feignons, nous finissons par les éprouver…

Il devenait inquiétant. C’était une ombre dans les coursives. Il avait voulu déserter pour rester avec sa belle indigène mais des potes l’en avaient dissuadé jusqu’au départ. Quand il s’approchait tropprès du bastingage, il y avait toujours un mécano, un pote ou un bled  pour dériver son cafard avec leur patois commun… 
Il avait maigri, notre Chout. Je crois qu’il avait perdu le goût de tout. Quand il quittait le quart, il passait des heures et des heures à écrire. Il avait dévalisé notre petite coopérative en achetant tout le papier à lettre ! Il nous réclamait le nôtre car il n’en finissait plus de s’épancher. Il était rempli d’Amour, notre chti !

Les jours passaient, la mer était calme et son bleu n’avait pas d’équivalent même sur la palette d’un peintre de talent.

Il partait à la cafétéria sans prendre son couvert, il ne fermait plus son caisson, il n’avait plus de clopes, plus de café, plus de shampoing ni de savon ! Nous tous, qui avions tant besoin de sa rigueur pour subsister… Il était devenu comme nous !...

Ses lettres s’entassaient comme un pécule d’amour avec ses intérêts grandissants.

Un soir, je ne l’ai pas vu dans sa bannette. C’était pendant le dix-huit à vingt heures, j’étais inquiet. Personne ne l’avait remarqué traînant sa peine dans les coursives et sur les ponts. Après quelques recherches, je l’ai retrouvé sur la plage arrière. Il postait son courrier…

Une par une, il les jetait à la mer avec un geste de semeur qui sait qu’il ne récoltera rien. Sur chacune, il essuyait une larme, puisée dans le pastel de ses yeux, comme un timbre intime. Puis il la lançait entre deux doigts, pour la faire planer un instant, avant qu’elle ne se perde dans l’écume du sillage. Il me faisait de la peine, notre Chout. Il saignait en bleu. Ses sentiments se délayaient peu à peu. De pudeur venteuse, le col de sa vareuse s’était retourné,le cachant un peu plus du reste du monde. Il noyait lentement ses tendres souvenirs comme une portée de chatons sans avenir.
Tout à coup, le vrombissement montant des cheminées a annoncé le ramonage imminent. Il a déversé le reste de sa boîte et les enveloppes se sont dispersées comme les cendres éparpillées d’un défunt aimé. Il est rentré au poste des mécanos, il a regagné sa bannette et je crois qu’il s’est endormi d’une trop grande fatigue. Le lendemain, son caisson était fermé à clé. Il avait retrouvé ses yeux bleus brillants, son sourire du Nord, celui qui donnait du courage quand on en manquait. C’était bien car j’avais besoin de fil et d’une aiguille pour recoudre un bouton de ma braguette…

 

* Benjamin Constant 1815

 

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15 septembre 2018

Whisky (Pascal)


Whisky, cartomancien truqueur, illusionniste savant, tempête de mes naufrages, chansons de mes sirènes, escamoteur de mes regrets, chorégraphe de tous mes levers de coude, magicien de toutes mes espérances, accompagnateur de mes défis, entraîneur de mes exigences, montreur de précipices, addiction souveraine, je transpire, je suffoque, j’ai soif de toi, j’attends mon heure. Enfin te voilà, ambré, coulant dans l’ombre de mon verre…

Whisky, maître de mon âme, sang de mes veines, possesseur de mon corps, grand inquisiteur de mes questions, conteur de mes réponses, peintre de mon imagination, je te bois sans rémission, cherchant pourtant, au fond de mon verre, un début de pardon…  

Whisky, réchauffement de ma planète, pansement de mon coeur, perfusion d’oubli, fournisseur de ma flamme, brûlot de mes entrailles, émondeur de vérités, hostie de mes prières impies, je te rebois jusqu’à l’hallali, en élevant mon verre, en sacralisant l’infini, les garces et le paradis…   

Whisky, suborneur de mes résolutions, décorateur de mes mensonges, excitateur de mes lâchetés, balancier de mes vertiges, cauchemar de mes comas, île déserte dans ma dépression, je te re-rebois jusqu’à tomber par terre, en croyant atteindre le ciel…  

Whisky, grand couturier de mes apparences, amplificateur de mon courage, haut-parleur de mes silences, alcool sans partage, champion de mes délires, cerf-volant de mes pensées, gueuse de mes intentions suicidaires, je te vomis dans les caniveaux, la fange et le dégoût…  

Whisky, degré de mes escaliers, paradis artificiel, mouchoir de mes chagrins, prêtre de mon église, lunette astronomique du cul de mon verre, anesthésiant de mes douleurs et peine capitale, je te revomis sans acquittement…  

Whisky, zèle de mes ambitions, entremetteur de mon harem, indulgent hypocrite, capitaine de mon bateau ivre, signataire de mes capitulations, étoile filante devant mes vœux livides, tenancier de mes déboires, feu rouge de mes tripes, feu vert de mes « A boire ! », je te re-revomis et je sombre dans la mélancolie insoutenable ; mes mains tremblent, mon cœur se soulève, mes yeux pleurent…  


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08 septembre 2018

Mon beau vélo tout neuf (Pascal)


Un gyrophare bleu tournait devant la maison. Un peu partout, il y avait des voisins qui murmuraient entre eux ; l’air grave, ils avaient tous des lampes torche, comme s’ils allaient partir en pénible excursion. Dans la pénombre livide de la cour, je reconnus mon beau vélo ! Sur le pas de la porte, quand mes parents me virent avec mes souliers crottés, des écorchures, des griffures aux jambes, ma jupe toute froissée, et les yeux remplis de larmes, ils crièrent au pire ! M’man pleurait sans jamais s’arrêter, elle ne savait plus s’il fallait me prendre dans ses bras, m’embrasser ou me sermonner !... P’pa était dans tous ses états ; il tournait autour de moi comme un boxeur qui cherche un adversaire à sa taille !... Ils m’assaillirent de questions et je n’avais même pas le temps de répondre ! Ils me parlèrent de rapt, de viol, de séquestration, que des mots dont je ne comprenais rien au sens ! Les adultes, ils ont toujours des sombres pensées, ils voient le mal partout, ils se font des cheveux blancs ; c’est pour cela qu’ils vieillissent…

« Tu es encore partie en vadrouille !... » me cria t-elle, et je lui dis « oui » en hochant craintivement la tête. Mais comment pouvais-je expliquer à tous, et dans les détails, mon extraordinaire aventure ? Le petit oiseau du bord de la route, le papillon multicolore, la libellule arc-en-ciel, l’étang des trente-deux carpes, le coucher de soleil ?... Ils ne vont jamais me croire ! Il me tomba cent mille punitions sur le coin de la figure ! Il me faudrait   un siècle avant que je puisse remettre le nez dehors ! Heureusement que les gendarmes étaient là, sinon ma mère m’aurait donné une fessée devant tout le monde ! Le plus gradé, avec des moustaches de compétition, me tapota la tête avec sa grosse main ; il souriait malgré tout le chambard qui régnait dans la maison ; pour une fois qu’il allait rédiger un rapport qui finissait bien…

A vous, je peux bien raconter mon histoire…  

Voilà, tout a commencé comme cela : je rentrais de l’école et je pédalais fièrement sur mon beau vélo tout neuf, pour rentrer à la maison, située à quelques kilomètres de la ville. Tout à coup, au bord de la route, j’entendis une petite mésange qui pleurait sur une branche ! Non assistance à petit oiseau en danger, ça va chercher loin dans sa conscience, quand elle se rappelle ! Je me devais d’aller la secourir ! Vite, je descendis de mon vélo et je partis à sa rencontre ! En piaillant, elle voletait autour de moi pour que je me dépêche ! Elle m’emmena jusqu’au bout d’un grand champ de luzerne ; au pied d’un vieux mûrier, il y avait son nid qu’un coup de vent avait renversé ! Je le reposai dans l’arbre, là où elle picotait la fourche avec son bec ; et tant pis pour les écorchures sur les genoux, j’étais contente d’avoir remis quelque chose de la nature en place…  

Comme pour me remercier, il passa devant mon nez un magnifique papillon, un comme je n’en avais jamais vu ! Pourtant, je passe du temps dans la campagne à tout admirer, à tout contempler !... J’aime courir de fleur en fleur, j’aime respirer leurs parfums ; je les répertorie dans ma mémoire olfactive et je n’oublie jamais leurs belles couleurs.
Pas pressé, il voletait au bout d’un fil qu’on ne voit jamais ; chaque fois qu’il ouvrait les ailes, le nez en l’air, je pouvais apercevoir le motif extraordinaire, une vraie parure d’apparat, qu’il dépliait comme un grand prélat ; nous traversâmes des champs, nous escaladâmes des barrières, longtemps, je l’accompagnai, envoûtée par toute sa grâce immatérielle…

C’est derrière une haie touffue que je fis sa découverte ; je tombai nez à nez avec une libellule au point fixe ! Elle semblait vérifier ses ailes en les faisant tourner à toute vitesse, et des reflets arc-en-ciel s’irisaient sur son fragile empennage ! Elle m’invita à bord de son vol ! Nous suivîmes une allée de bosquets, nous prîmes un chemin qu’elle seule connaissait tant je griffais mes jambes, nous planâmes longtemps sous l’effet de la brise légère, nous coupâmes à travers un champ de maïs fraîchement moissonné…  

Soudain, nous arrivâmes devant un petit étang ! La libellule s’était posée sur un nénuphar et elle semblait s’intéresser aux poissons qui vaquaient à leurs occupations sous-marines. J’ai reconnu des carpes ! Je les ai comptées ! Il y en avait trente-deux à la file indienne ! De temps en temps, elles bullaient de concert ou bien elles allaient se frotter contre les roseaux, ou bien, encore, elles affleuraient la surface et elles laissaient le sillage éphémère de leur passage, comme une signature sibylline. Sans doute un jeu de trente-deux carpes, me dis-je en sentant l’eau remplir mes souliers vernis…

Le vent s’était mêlé à la fête et créait sur les herbes hautes des ondulations verdoyantes ; en courant avec elles, j’avais l’impression de surfer sur des vagues champêtres ; pendant cette gambade, les sauterelles dansaient avec moi !...   
Les feuilles des arbres alentour tournicotaient sur leur tige sans jamais tomber. Tantôt jaunissantes, tantôt rougissantes, à pile ou face, elles offraient au spectacle bucolique des applaudissements sans fin. C’est à ce moment que le soleil choisit d’aller se frotter contre l’horizon ; les ombres s’allongèrent, les oiseaux se turent, la brume se leva pour rajouter un drap blanc sur la campagne frissonnante. En échange, il naquit un maelstrom de lumières sensationnelles et fuyantes ; c’était un véritable feu d’artifice offert à dame nature et, élève assidue, j’étais à la première place…

Quoi ? Comment ? L’école ! Maman ! La maison ! Je suis en retard ! Vite, vite,  j’ai foncé à travers monts et vallées, champs et chemins ! Les petites grenouilles de l’étang me coassaient : « Dépêche-toi !... Dépêche-toi !... » Les grillons me stridulaient : « C’est par là !... C’est par là !... » Les vers luisants éclairaient mon chemin !... Je voulais récupérer mon beau vélo tout neuf ! On me l’avait volé ! Alors, c’est sûr, j’allais vraiment me faire gronder ! Les yeux pleins de larmes, j’ai couru, j’ai couru sur le bord de la route, pour rejoindre la maison ! La nuit avait semé sa première poignée d’étoiles quand je suis arrivée devant le portail…

Jusqu’à la fin de la saison scolaire, j’eus l’interdiction formelle de toucher à mon vélo ; le matin, c’est maman qui m’amenait à l’école et, le soir, c’est papa qui me récupérait à l’étude. L’année d’après, ils me mirent en pension au Grand Conservatoire. La musique, c’est bien aussi pour s’évader ; les notes, les unes derrière les autres, ou ensemble, à la même harmonie, c’est comme un escalier en couleur : en fermant les yeux, on peut voir… jusque derrière le ciel…

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25 août 2018

L’arc-en-ciel (Pascal)

 

« Allez, ne lambinez pas ! Il me faut un peu plus d’indigo ! Un peu plus d’orange ! Hé, là-bas, ne forcez pas sur le rouge !... »

« Dites, Maître de la Nature, est-il normal que notre arc-en-ciel ait été récupéré à des fins, comment dire, uranistes ?... Pour exprimer sa différence, n’y a-t-il pas d’autres moyens ? Ils célèbrent leurs propres jeux olympiques ! Nous avons celui des athlètes, celui des handicapés (qui sont aussi des athlètes à part entière) et, maintenant, celui des homos. Quel singulier engagement sportif pour afficher sa divergence ! Au concours de tafioles en jupette, c’est « cours après moi que je t’attrape !... » Johnny Weissmuller, notre Tarzan, Greg Louganis, le plongeur, Ian Thorpe, le nageur, Amélie Mauresmo, la tenniswoman, sont de ceux-là !... »

« L’exaltation, le lyrisme, la poésie sont aussi des couleurs humaines ; tous les goûts sont dans notre nature. Encore un peu de jaune !... »

« Ha, parlons-en des poètes ! Verlaine, Rimbaud, Shakespeare, Voltaire, Goethe, et consort étaient tous de la jaquette flottante !... Quelque part, je ne lis plus leurs poèmes de la même façon ; savoir qu’il ont écrit des choses sublimes dans les yeux d’un autre bonhomme, ça me gène, ça me dérange, comme si j’étais le voyeur forcé de leurs jeux saphiques… »

« L’Amour n’a pas de sexe ; cambré mais insaisissable, visible mais intemporel, il est comme notre arc-en-ciel en offrande au panorama utopique des hommes. Entre les dernières gouttes du rude orage et les premiers rayons du soleil, il vient iriser le monde et ils le considèrent comme un jour nouveau, une nouvelle opportunité à saisir. Ses couleurs éblouissent, elles se marient aussi entre elles et forment d’autres carnations plus subtiles, si utiles aux aquarellistes… »

« Les peintres ?... Mais c’est sodomites et compagnie ! Michel-Ange, Léonard de Vinci, Le Caravage, Delacroix, David, Gauguin, Bazille, trempaient leurs pinceaux partout ! Tu parles d’un maquillage ! Ça devait ruer entre les toiles !...

« Encore du vert sur l’arche, par là !... »

« Pourquoi tout ce qui touche aux choses du délicat, des émotions, des frissons, des passions, des douleurs, des délires a son parterre d’artistes lesbiens ?... »

« La sensibilité a ses émules ; ils sont plus éblouis que les autres ; ils ressentent les choses plus viscéralement ; leur empathie est débordante… C’est sans doute plus facile d’exprimer cette sensibilité exacerbée à un homme qu’à une femme… »

« C’est un pour tous, et tous pour un ! Kipling, James Dean, Buffalo Bill, à la queue leu leu, tous unis sous la même bannière, sous le même flambeau, sur le même radeau !... »

« L’exubérance de Freddie Mercury, l’obstination du baron Pierre de Coubertin (ceci explique cela), les carnets de Pierre Loti, les esquisses de Dali, les voyages de Jules Verne, les stances de Colette, etc., nous les devons à leur tribadisme… »

« Joan Baez, Janis Joplin, Alanis Morissette, Muriel Robin, Jodie Foster ! Ça m’a fait quelque chose quand j’ai su que Jodie broutait des minous ; je n’arrivais plus à la regarder avec la même admiration ; il y avait quelque chose de cassé dans mon imagination… »

« L’homosexualité n’est pas une maladie, ni une fatalité… »

« Mais pourquoi y en a-t-il de plus en plus ?... L’enchantement est-il dans le même sexe ?... Est-ce, en fin de compte, la recherche de soi-même ? Le besoin de connaître ses limites ? La curiosité ? La mode ? L’ambivalence ? Les gènes ? Le déclin de l’humanité ?... »

« Ils s’affirment, ils s’affichent, ils sortent de l’ombre, ils s’assument ; en fin de compte, ils revendiquent leur banale déviance ; c’est le coming out. L’Amour à la papa maman, c’est fini ; il faut essayer, tenter, chercher d’autres plaisirs, élargir ses connaissances… »

« Et son fondement… »

« Ils ont leurs docteurs, leurs avocats, leurs commerces, leurs lieux de vacances, ils se regroupent, ils militent, ils enflent, ils représentent une puissance… »

« L’oignon fait la force… »

« Désormais, il faut compter avec eux ; ils sont des électeurs potentiels qu’il faut écouter, dorloter et prendre en compte… »

« Socrate, Platon, Auguste, Tibère, Alexandre le Grand ! Dès que je fouille un peu, et depuis que le monde est monde, il y en a plein qui sortent des dictionnaires pour proclamer leur inversion sexuelle ! Et les hommes d’état sont pléthore ! Des empereurs tafioles, des présidents tantouses, des ministres chochottes, des chefs de cabinet de la jaquette, des généraux lopettes  !... »

« Persécutés, chassés, concentrés dans des camps d’extermination, il y en a tellement qui sont morts pour avoir bredouillé leur homosexualité… »

« De la cage aux lions à la cage aux folles : les premiers chrétiens, en quelque sorte… Mais la dépravation n’est pas dans les plans de la planète !... »

« Tu critiques, tu juges, tu condamnes. Tu es martelé par ton éducation, ta religion, ta compréhension, et cela te donne un angle de vision à larges œillères. Les préjugés sont dans les tiroirs de l’ignorance… »

« Tant pis ; je ne connaîtrai pas l’ivresse profonde de la pédérastie. Je suis et je resterai un hétéro-plouc… L’arc-en-ciel, je veux le voir dans les yeux des femmes ! Je veux souffrir dans ces regards adversaires et mourir dans leurs sortilèges ! Avec un homme, on peut tout faire, sauf l’Amour ; avec une femme, c’est le contraire… »

« Sois compréhensif, admets la différence comme une ressemblance, une complémentarité naturelle, une anormalité constructive… »

« De là à marcher main dans la main, y a encore du chemin… »

« Pour leurs raisons, toutes recevables au tribunal du tolérantisme, ne crois-tu pas qu’ils paient le prix fort pour assumer leur différence ? Ne crois-tu pas qu’ils ont aussi droit aux couleurs de l’arc-en-ciel ?... Ne crois-tu pas qu’ils la méritent un peu, cette banderole multicolore ? Allez, laisse flotter leurs rubans bariolés : la vie n’est qu’une mascarade, un feu d’artifice, de la poudre aux yeux…
Allonge et courbe encore ces couleurs d’arc-en-ciel ; pour croire en son bonheur, l’homme a besoin d’illusions grandioses ; ne gâchons pas ses rêves… »

« On ira tous à la gay pride, on ira… »

 

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18 août 2018

Lettre à ma fille (Pascal)


Te marie pas ma fille, te marie pas…

Ne te compromets pas dans cette mascarade déguisée.
Les costumes, la robe aux reflets satinés, les invités, les fleurs et les bouquets cachent la vraie réalité. La musique, les flonflons, les pétards, les cris et les klaxons, c’est pour t’empêcher de penser. Le champagne, les flûtes, les bulles, les trinqueries pétillantes, les yeux qui brillent, les rires, c’est pour détourner tes attentions vers d’autres sentiers plus obscurs. L’Amour rend amaurose…Tu sais, les bulles qui montent en même temps dans les verres, ce n’est pas de la connivence, c’est une loi physique… Le cortège de voitures, la mairie, la messe, les cloches, les dragées et le gueuleton, c’est dans l’affiche. C’est vanté dans la publicité. Gare au cadeau empoisonné…

Un couple sous un même toit, c’est une maison de tolérance… Ce sont deux oiseaux encagés. C’est un tour de passe-passe, c’est de la magie, c’est de la poudre aux yeux.

Ne publie pas les bans non, ne publie pas…

Tu n’as pas conscience du mécanisme insupportable et de tous les engrenages que tu précipites avec cette décision de harponnage. Personne n’appartient à personne. Tu n’es pas le bien d’autrui. Tu as ton libre-arbitre et tu apprends les règles du jeu de l’existence à chacune de tes respirations. Tu es assez belle pour ne pas prendre la décision de te caser dans une vie routinière. Tu as tout le temps pour devenir, d’un homme, son équipière, sa cuisinière, sa lavandière, et par voie de fait, un jour : son infirmière...

Ne tombe pas dans le piège des préjugés mais regarde autour de toi. Pour un couple qui dure, coûte que coûte, combien se désagrègent, combien de cassures en route ? Pose-toi les bonnes questions. Ne mets pas les pieds dans les empreintes fanées de tes aînés. Tu cours à ta perte. Ne mets pas, dans un pot, ta fleur offerte. De tes vertes années, ton amoureux deviendrait vite un pote âgé…

Ne t’engage pas pour une éternité quand tu ne connais pas encore ce qu’il y a au bout de ton nez. N’écoute pas la voix des vieilles sirènes, ces futures mamys à la traîne qui te murmurent des lendemains enchanteurs : tu pourrais avoir de rudes plaies au cœur et garder des cicatrices indélébiles plus lourdes que des tatouages imbéciles.

Te marie pas ma fille, te marie pas…

Ne t’entête pas dans cette quête. Ne crois pas à la fête, à ton statut de promise. Ne prends pas pension, ne crois pas que tu confirmeras la règle en jouant les exceptions. Ne mets pas ton nom au bas d’un parchemin, tu regretterais ta signature au soir d’une énième dispute, d’une autre infidélité ; à l’aube de la déchirure, tu perdrais ton identité…

L’Amour est un plat de résistance, après les douceurs et les sucreries de la jeunesse. L’Amour est un fruit qui mûrit plus vite que les dents qui le croquent et gare aux pépins à la fin du festin... L’Amour est un trompe-l’œil aveugle pour tuer le temps. L’Amour, c’est la loterie… sans la chance.

Tu enterres ta vie de célibataire, tu te prépares aux galères. Tu vas ramer, ma fille… C’est une ignorance flagrante que d’espérer vivre avec le même humain ou une immense vanité égoïste et orgueilleuse. Ne donne pas au champagne un goût de quotidien pour arroser ces liens, il deviendrait vite amer après ta visite chez monsieur le maire… Au livret de famille, tes enfants vont s’inscrire entre les coquilles…

Laisse cette bête coutume aux moches, aux légères, aux primaires qui, elles, ont besoin de garder les pieds sur terre avec un matou officiel pour les emmener en lune de miel, comme seul voyage dans le ciel…

La bague au doigt, c’est un boulet à ton pied, un bijou de famille si lourd à porter. C’est une fine auréole de fidèle chasteté. C’est une attraction de cirque, une réelle aventure, que de sortir toujours avec la même capture et on comptera les années, les mois, les jours d’avant votre rupture.

Te marie pas, ma fille, te marie pas…  

Main dans la main n’a pas sa rime avec demain. Le temps est assassin et sa blessure est insidieuse. Dans ton entrée, ne mets pas sa figure ravie dans un portrait que tu ne reconnaîtrais plus, un jour sans attrait, un jour sans envie... Les rires sont au présent et les rides poussent à l’imparfait du futur. Cueille dès aujourd’hui tous les fruits de la Passion ! Mords dedans à pleines dents ! Respire en grand !...

Ne confonds pas l’Amour avec les gestes qui le font. Ce sont deux mondes inverses, ils sont adverses, ennemis, et tu vivrais dans un paradoxe infernal, infini, sidéral, dans une dimension parallèle où tu perdrais les couleurs de ta liberté dans une peinture impersonnelle. Tu te perdrais toi-même et, un jour, tu devras repartir à ta recherche. Alors, le chemin sera long, chaque pierre tentera de te jeter à terre. Le sol est glissant quand on va maudissant…Tu chercheras tes amis, ceux-là mêmes qui peuplaient les tables garnies de ton mariage réussi mais ils se seront tous évaporés, comme les bulles du champagne, ces hypocrites…

Ne fais pas, d’un seul homme, une corvée. N’en fais pas le ténor de toutes les chansons de ton corps, tu te lasserais d’entendre toujours les mêmes refrains dans les mêmes décors. Ne cherche pas, dans un seul être, toutes les réponses à toutes tes questions, n’en fais pas le bréviaire de toutes tes prières. N’en fais pas le fer de lance de toutes tes danses, n’en fais pas le propriétaire de ta vie, n’en fais pas l’ultime héros sans concurrent, n’en fais pas l’élu de ton cœur à l’amont d’une vie de soi-disant bonheur, n’en fais pas un toutou habitué à ta caresse ou un méchant  loup, en période de sécheresse…

Te marie pas ma fille, te marie pas…

Je te sais intelligente mais passionnée, rationnelle mais irraisonnée, futée mais obstinée alors, de quel bail as-tu décidé à ces épousailles ? Si l’union fait la force, à son bras tendu, tu te frotteras à son écorce, jolie fleur perdue. Puisque la Vie a des ambitions plus fortes que la Sagesse, puisque ton Amour est évidence, puisque mes vérités sont forcément sans importance, bien sûr ma Fille, je te conduirai devant l’autel,  j’assisterai à ta messe…

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30 juin 2018

Sans tabou (Pascal)


« Et celle-là, tu l’imagines mariée avec un paysan du coin ? Il serait obligé de l’emmener dans ses champs pour garder un œil sur elle mais elle est capable de le tromper avec toutes les fusées du maïs ! Avec son cul en feu, à lui toute la récolte de pop-corn de la région !... »

« Mais non ! Mais non !... Tu n’y es pas !... Attends, je t’explique !…

Au contraire, cette charmante personne, il faut la glorifier au goupillon brandi de nos pulsions les plus souterraines ! C’est l’accès au plaisir suprême dans l’expression la plus simple. Si nous sommes jouisseurs, elle en est la sublime instigatrice !... Elle succombe de bonheur à tous nos caprices ! Avec véhémence, elle s’écartèle au moindre de nos supplices !... Le Kamasoutra, elle le connaît en long, en large et en travers ! Dans sa bouche, l’hospitalité n’est pas un vain mot !...  Mais qui peut la blâmer ? Toi ? Lui ? Eux ?... Sans pudeur, elle offre son corps à la science bestiale des hommes !...  

Comment ça, une nymphomane ? Mais non ! Mais non !... Une nymphomane, c’est une femme que tu n’arrives pas à contenter ! Et alors ?!... C’est un fait depuis la nuit des temps… C’est la loi de l’offre et de la demande, une forme de balance commerciale du corps. Comment dire… Elle veut prendre son pied mais tu n’as pas la bonne pointure, la bonne cadence, le ticket de sa partance…

Une salope, une garce, une poufiasse ? Mais non ! Mais non !... C’est son offrande, elle fait le don de son corps à l’humanité ! Elle est sans tabou ! Elle a et elle t’offre ce que ta femme ne te cèdera jamais ! Chaque centimètre carré de son corps est un terrain de jeu pour toutes tes déviances, même les plus sordides ! Elle purge, elle avale, elle accumule  toutes tes confessions occultes, toutes tes messes noires ! Tous tes vices les plus pervers, elle les engloutit sans manière ! De ta lubricité inventaire, elle est la loi salutaire ! C’est une vorace qui éteint tes péchés !... C’est le paratonnerre des orages malsains de ton côté obscur…

Explique-moi une quelconque débauche là-dedans ! Où est l’immoralité entre des personnes d’obédience concomitante ? C’est le droit humain de s’offrir le luxe de la luxure !...

Mais non ! Mais non !... Ce n’est pas une pute, non plus ! De quel droit peut-on désigner ce qui perturbe l’idéologie personnelle de la décence avec des termes graveleux ? La vulgarité, c’est la force des impuissants, la jalousie, celle des esprits malsains et, la vanité, celle des menteurs !... »

« Mais elle attire tous les hommes, cette femme-là ! Du puceau jusqu’au centenaire, du perdreau jusqu’au notaire, du godelureau jusqu’au vicaire, du bedeau jusqu’au volontaire, du marié au célibataire ; le monde voudrait promener une main sous sa jupe si légère avec ses fantasmes de libertin !... »  
 
« Mais, c’est une chance !... Ce que ta femme ne te permettra jamais, elle, elle le voudra toujours ! D’avance, elle est d’accord ! Elle a plus de pouvoirs avec ses orifices naturels que tu peux en avoir avec ton imagination sensationnelle !... Elle y met tout son cœur ! Avec elle, jamais de maux de tête, de fièvre, de contrariété, de lassitude, d’humeur !...  

Elle est toujours disponible, toujours nue, toujours ouverte ! Faisons pleuvoir une pluie de semence pour calmer l’ardeur de son corps ! Faisons l’Amour et pas la guerre ! Notre sève, c’est notre bénédiction terrestre ! Et tu sais, ils y viennent tous, les susnommés de tout à l’heure…

C’est une chienne en chaleur, une cochonne lubrique et alors ?!... C’est une innovatrice et ce n’est pas toi le patron de la ménagerie du grand cirque de la Vie. Elle veut passer à la casserole ? Elle veut qu’on l’éteigne d’un feu qui ne s’éteint jamais ? Elle se baigne dans l’impudence et le stupre et alors ?!... Ce n’est pas toi l’avocat de la bienséance sur cette terre !...

Egérie de fantasmes choquants, brûlante d’envies inavouables, indécente jusqu’au bout des lèvres, elle veut qu’on l’étreigne de mille bousculades, de mille caresses insatiables, de mille attentions osées ; elle n’a pas de frontières, pas d’interdits, elle ne veut pas dire non, elle n’a rien de sacré ; d’ailleurs, il n’y a que les hypocrites, les lâches et les ignorants qui croient au Sacré… Tout en elle aspire aux délices de l’orgasme ! Elle veut des yeux qui la désirent, des langues sangsues dévorant son corps, des mains qui la fouillent, des sexes qui la labourent…

Qu’on l’empale aux totems de nos prières assidues, qu’on décharge nos fusils dans cette cible accueillante, qu’on l’arrose de notre partance pour éterniser sa douce sentence charnelle : Elle est le réceptacle inouï de toutes nos dépravations ! Elle neutralise les plus obsédés, elle éteint les plus immoraux, elle ridiculise les plus vicieux, elle joue avec les plus libidineux !... Tirez les premiers, ceux qui n’ont jamais eu de pensées perverses !...

Déjà, tu pries ses aréoles ! C’est une Sainte au service de l’Humanité et ses titres sont nombreux ! Princesse de l’œillade complice, tant de fois citée à l’ordre de la Bouche Gourmande, médaille d’honneur du vagin rassembleur, grande prêtresse du fondement accueillant, Reine orgiaque : ne tirons pas sur cette exaltée du sexe ! Petits missiles, nous ne sommes que des piètres soldats, des santons d’argile, pour assouvir ce corps en ébullition ! Au champ d’honneur, elle rassemble nos vigueurs au garde-à-vous ! Avec elle, c’est toujours midi à notre petite aiguille Rolex !...

Elle écarte les cuisses en grand et tu pénètres dans son île au trésor ! Alors, dans tes yeux exorbités défilent tes plus belles étoiles filantes et tu te vautres dans ses décors ! Entre ses seins, c’est comme si tu visitais une église et si on te ceignait d’une auréole, tu réciterais des paraboles ! En vérité, je te le dis : tu voudrais être partout en même temps ! Banderille, tu voudrais être son taureau et tu comptes ses désirs, tu voudrais être son bourreau parce que, déjà, tu l’entends gémir, tu voudrais être son héros à cause de tous ses soupirs ! Tu vis l’extase ! Sans miracle, tu es invité d’honneur au comité des étincelles de la Volupté ! La fonction crée l’orgasme…

Mais, au suivant ! Place à un autre bien portant ! Un autre matador ! Un autre sabreur de matelas ! Deux par deux, trois par trois !... Envoyez des bus d’excursionnistes téméraires pour ascensionner son Mont de Vénus par la face nord ou sud ou encore, un autre itinéraire ! Prenez des photos, attention au vertige, aux glissades, enfilez vos bonnets !... Mais venez-y donc tous ! C’est petit mais il y a de la place ! On se serrera… L’heure est à la bandaison !...

Rassasions cette alléchée, défilons ensemble dans sa raie publique, sortons encore nos fiers drapeaux, buvons à sa source intarissable, chérissons-la, pétrissons-la, bousculons-la de nos cadences militaires, celles d’éphémères amants immoraux mais remplissons-la  de notre amour de jouisseurs infernaux car l’Amour, entre-nous : ce n’est qu’une question de centimètres développés au bon moment, au bon endroit et pendant le temps nécessaire.…

Cocorico ! Bandante, elle est l’urne béante de tout libertinage et elle a droit à tous nos suffrages ! Mais qui ici, sur cette terre en perdition, est capable de l’excommunier ? Est-ce un péché mortel de forniquer entre ses jarretelles bleu blanc rouge ? Chasseurs, serruriers, grenadiers, qui peut juger adroitement tous ses comportements divinement outranciers ? Qui détient la clé de l’inutile chasteté ? Qui a le pouvoir moral de promulguer ce qui est mal ?!...

Puis, c’est l’aiguille en berne, c’est l’heure imprudente de la débandade…

Gisante, elle est belle, badigeonnée par toute notre semence brûlante ; c’est son obole, sa pitance, son écuelle. Intemporelle, ointe de toutes ses récoltes charnelles, elle dégouline ; heureuse, tremblante, elle brille d’une aura sans fard…  Cette belle débauchée illuminera encore longtemps nos plus grands souvenirs de… de modestes et petits queutards … »

Quand tout se fait petit, femmes, vous restez grandes*… 


Pascal.


* Victor Hugo

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09 juin 2018

Feu d’artifice (Pascal)

 

A toute berzingue, nous avions atteint nos postes de combat ; comme les autres, je m’étais jeté hors de ma bannette, j’avais sauté dans mes godasses et je m’habillais en courant. Deux minutes quatorze pour gagner son poste, c’est long quand l’ennemi a déjà pointé ses armes sur nous ; si vous aviez vu notre fourmilière agitée par les ordres impératifs lancés dans les haut-parleurs ! Tout le monde avait rejoint ses attributions, bien avant ce temps imparti. Véritable feu follet, perché dans la mature, j’observais les faits et gestes du navire ennemi…
Jeu de guéguerre habituel, chatouillement d’ego ou mise en situation des forces en présence, nous avions dû approcher trop près d’une terre ennemie. Là-bas, ignorant tous les codes maritimes, un hydroptère antagoniste menaçant nous sommait de quitter ses soi-disant eaux territoriales ; il avait dégagé ses tubes lance-torpilles, armé ses mitrailleuses et il nous balançait nerveusement ses messages en morse lumineux…  

En entrouvrant une tape de hublot, je surveillais les manœuvres du belligérant…
De l’angoisse ? Un peu, quand même ; à la recherche d’informations, nous étions sur le qui-vive, écoutant tout ce qui pouvait se dire ou s’entendre dans les coursives. Au remue-ménage du poste de combat, il régnait maintenant une étrange torpeur sur le bord.
Démonstration de force et manœuvres d’intimidation, nous aussi, nous avions fermé nos écoutilles, pointé nos canons, découvert nos tubes lance-torpilles. Dans la célérité des mécanismes, les télépointeurs avaient cherché leur cible, l’avaient repérée, l’avaient rentrée dans leurs systèmes de guidage ; nous étions comme un hérisson en boule, paré à l’attaque, avec toutes nos épines orientées sur l’ennemi…  

De l’avant à l’arrière, un épais silence avait envahi le bord ; nous étions les oreilles du navire cherchant à anticiper le futur avec nos perceptions à l’affût du moindre bruit. On entendait seulement les craquements du bateau, les frottements des vagues contre la coque ; on s’entendait même respirer. Parfois, il y avait des crachotements dans la radio du chef de tranche ; les échanges étaient précis comme les derniers ajustements d’une machinerie bien huilée. Nous, on le regardait intensément comme s’il avait tout à coup les réponses à tous nos questionnements…  

Dans une tourelle de 127, à côté d’un solide artilleur, je comptais les obus perforants qu’il organisait dans son rack… Le cliquetis automatique des chaînes de chargement dans la noria conférait à l’ambiance tendue un sentiment de puissance mêlé d’autant de fragilité et les douilles s’amoncelaient dans le barillet géant ; pour me réconforter, je me disais que les canonniers du bord cherchaient les meilleurs « pélots »* pour charger leurs culasses… 
C’était évident ; le pacha ne s’en laisserait pas compter ; ce n’est pas notre cinq galons or qui fuirait devant cet adversaire belliqueux surgi de nulle part. Chacun de nous était à son poste ; même si j’avais oublié de lacer mes godasses, le bateau, lui et nous, nous ne faisions plus qu’un et il le savait…
Tout là-haut, le détecteur de veille tournait obstinément ; il était comme une toile d’araignée capturant tout ce qui se tramait dans nos alentours. Au CO, je visualisais la tache obsédante du bateau adversaire que nos radars balayaient sans relâche… 

Nous avions stoppé les machines ; le bateau roulait doucement, bercé par des vagues caressantes. A cause de cette mer trop bleue, si ce n’était ce terrible climat d’hostilités manifeste, on aurait pu penser à une gentille croisière sur l’Adriatique… 
Parce que, c’est beau, la mer Adriatique. Au grand large, poussés par quelques zéphyrs, il y flotte des parfums de terre aux sensations capiteuses ; on y retrouve des senteurs de rochers chauds, des effluves de garrigue mouillés de rosée et des arômes de miel et d’épices rares. La couleur de l’eau ? Tantôt bleu caraïbe, tantôt bleu cobalt ou encore turquoise, on imagine les fonds marins bordés de sable blanc, d’algues émeraude et des courants profonds aux reflets safran. Mais nous n’étions pas dans le dépliant engageant d’une croisière touristique, celui que ma femme me tend résolument quand on parle vacances… 

Sur la plage arrière, planqué à plat ventre derrière une bite d’amarrage, je nous cherchais le meilleur angle de tir… Les six lourds canons des trois tourelles de 127 étaient ostensiblement dirigés sur l’embarcation adversaire ; ils étaient comme des doigts tendus et vindicatifs annonçant à l’ennemi une terrible punition imminente. Profil bas, n’importe qui de sensé aurait fait machine arrière devant notre détermination impérieuse.
Sur la passerelle, nos grosses jumelles étaient aussi braquées sur le bateau d’en face ; on observait les moindres mouvements sur le pont. On aurait pu donner un âge à chacun des marins figés dans leur attitude hostile ; ils étaient aussi jeunes que nous. La partie de poker avait commencé ; un seul éternuement, une toux mal interprétée, un geste déplacé, et notre pacha aurait balancé la purée…  

En quête de notoriété, et si le « vieux » était en mission personnelle d’une nouvelle fourragère, d’une nouvelle médaille du Mérite ? Et, coup de folie, s’il avait pété les plombs ? Et s’il avait pris seul la décision d’aller affronter ce pays et ses alliés pour ajouter des étoiles à sa manche ?!... A force d’escales solennelles, de sabre devant le nez, de commander des bateaux de guerre, de lire des livres sur les batailles navales, Légion d’Honneur et distinction suprême à la clé, il s’était peut-être grisé d’abordages, notre vénérable commandant ! Allez penser dans la tête d’un cinq galons or, vous !... A côté du pacha, j’essayais de traduire les rictus de son visage cireux ; j’avais beau passer et repasser devant lui, il ne me voyait pas comme si j’étais dans un mauvais rêve…  
Brûlant de fièvre, cette conclusion funeste me ratatina sur place ; je rentrai la tête dans les épaules car tous les projectiles du bateau ennemi allaient me tomber dessus. Je vérifiai encore la bonne fermeture de mon gilet de sauvetage ; il me piquait le cou comme une couverture trop rêche…  

Qui allait tirer les premiers ? Qui engagerait le début des hostilités ? Dans les gros titres des journaux du monde entier, je voyais déjà le nom de mon bateau inévitablement envoyé par le fond, avec le trombinoscope jeunot et souriant de tout l’équipage disparu ;  malheureusement, dans les journaux varois, on l’avait déjà vu… en d’autres temps.
Des survivants ? Il n’y en a jamais ! Témoins dérangeants, aux supplices des explosions, des brûlures et de la noyade, ils disparaissent corps et âme dans les abysses !... Au paradis des Marins, y a-t-il des bateaux de guerre, des pays étrangers, des convictions à défendre, des bons et des mauvais ?...

Nous étions prêts ; on attendait quelque chose qui ne venait pas ; bluff crispant, c’était un duel à distance où chacun des deux protagonistes cherchait à impressionner l’autre. De feu, de fer et de sang, l’accident diplomatique était paré dans nos affûts… Tout à coup, ça a pétaradé de partout ! C’était l’apocalypse ! Ces salauds, ils envoyaient des fusées éclairantes dans tous les azimuts ! Elles explosaient dans le ciel en l’inondant de toutes les couleurs ! Aussitôt, le pacha a riposté ! Comme des gros pétards de célébration, j’ai distinctement entendu la salve impétueuse des six coups de canons ! J’ai failli chavirer, tomber de mon lit ! J’ai entrevu la Mort ! Elle était nue !... Ma femme est allée refermer les volets de la chambre ; dehors, on tirait le 14 juillet…

Feu d'artifice

 

*Pélot : projectile
*Vieux : commandant

 

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26 mai 2018

Les avions de papier (Pascal)


Quand mon frère a continué ses études universitaires du côté de Grenoble, je me suis retrouvé tout seul dans la chambre des garçons. Ma chambre ! Mais c’était un véritable terrain de jeux ! Quand je fermais la porte, j’étais chez moi, j’étais dans mon monde…
(C’était défendu de fermer la porte parce que maman n’entendait pas les bêtises…)

Sur le bureau-porte-avions de mon frère, j’avais confectionné des escadrilles entières d’avions de papier ! Les exercices de pliage, c’était en catimini, dans mon hangar de montage ; fusées, planeurs, biplans s’alignaient sur le pont d’envol.
Tous mes cahiers d’école se réduisaient comme peau de chagrin quand je m’employais à leur construction méticuleuse ; d’après mes calculs, ceux qui volaient le mieux avaient leurs feuilles immaculées de toute encre, de toute marge et de tous carreaux, grands ou petits. Avec les doubles-pages, j’en confectionnais des plus grands ; ils étaient mes bombardiers !
Je les avais coloriés dans l’ordre de mes batailles aériennes ; naturellement, cocardes et croix gammées se battaient dans le ciel de ma maison. Parfois, j’en brûlais un pour faire comme s’il avait été touché en plein vol ! J’en froissais d’autres, j’en déchirais aussi ! Je concassais les ailes et les carlingues et c’était des accidents de guerre !...

C’est fou tout ce que l’on peut faire avec un avion en papier. Quand j’en lançais un dans le couloir de l’étage, il planait un instant autour de la grosse ampoule ; après un demi-tour, il s’engouffrait dans les escaliers en rasant les marches, il partait heurter les coins des murs ou il se posait en catastrophe sur les habits des portemanteaux ! Parfois, il disparaissait dans le hall avec des circonvolutions de planeur curieux. Un jour de beau temps ou de courant ascendant, j’en ai même retrouvé un qui avait atterri sur la table de la cuisine ! Autant dire, à dix mille kilomètres du porte-avions de ma chambre !
J’étudiais ses comportements en vol, sa façon de s’incliner ou de piquer du nez, son aisance à planer ou à tourner, ses exécutions acrobatiques ou ses dégringolades de kamikaze. Pour parfaire son vol, je soufflais mon haleine prometteuse sur la pointe de mon avion !
Après l’atterrissage, je le récupérais et je peaufinais mes réglages de traînée et de portance. Ceux qui volaient le plus longtemps avaient la faveur de mes plus beaux coloriages. Je passais des heures à fignoler les plis, les becs, les empennages, les gouvernes. Tout l’après-midi du jeudi ne suffisait pas à mes jeux d’aviateur !

Et la check-list sur la piste d’envol ?!... De la mobylette de mon frère à la voiture de mon père, en passant par le camion des poubelles, j’imitais tous les bruits de moteur que je connaissais ! Au ralenti ou vrombissant, j’exécutais les manœuvres de décollage avec une application millimétrée. Souvent, je le gardais dans la main et nous allions visiter les panoramas de la maison. Aux livres de mon frère, ceux de Saint-Exupéry, sur les étagères, les Courrier sud, Vol de nuit, Pilote de guerre ou Le grand cirque de Clostermann, j’étais le pilote émérite de tous les avions !

Les couvertures tire-bouchonnées du lit, c’étaient des montagnes élevées, des forêts et des campagnes sauvages ; les draps défaits, c’étaient des tempêtes d’écume sur des vagues océanes. Moi, je ronronnais avec mon avion dans la main ; je promenais dans tout l’étage comme si je visitais des paysages. Quand une de mes sœurs me parlait, je devais me poser avant de lui répondre.

On descendait les escaliers ; avec mon avion préféré, je surfais sur les arrondis de la rampe ou je slalomais entre les balustres. Il m’emportait dans des cascades vertigineuses où seuls les bruits de ma voix-moteur répondaient aux échos du couloir. Lampe allumée, c’était le jour, lampe éteinte, c’était la nuit…  

Sur les dernières marches, on rasait les manteaux accrochés à la patère. Les bruits des wc, c’était les chutes du Niagara, le carrelage du hall, c’était le désert du Sahara ; pour refaire le plein, je me posais sur la table de la salle à manger. Bien sûr, elle ne devait pas être encombrée par des livres et des journaux ! Sur la pointe des pieds, je me voyais dans le grand miroir. Au-dessus de ma tête, je contemplais mon avion dans une autre perspective de lévitation. Je montais sur une chaise pour l’envoler encore plus haut !
Après quelques passages en rase-mottes, le long du parquet ciré, on allait jusqu’à la fenêtre entrouverte pour regarder le temps du dehors. Entre les doigts, je serrais un peu plus mon petit avion car j’avais toujours peur qu’il lui prenne l’envie de s’envoler pour de bon. Le soleil illuminait son fuselage ; derrière la vitre, il avait plein de reflets tellement difficiles à colorier quand je le rapportais au hangar d’entretien du porte-avions. La tapette dans une main, mon avion dans l’autre, on partait à la chasse aux mouches !...Il fallait voir les poursuites, les piqués, les acrobaties, les tirs en rafales !...

On planait un moment dans la cuisine jusqu’à ce que l’ouragan de maman, en plein repas, me somme de déguerpir de son tablier. Du côté du placard, c’était des senteurs capiteuses de vanille, de réglisse et de cannelle des pays lointains ; au-dessus des casseroles bouillonnantes, c’était des volcans de vapeur chaude ; près de l’évier, on sentait la fraîcheur de la cascade du robinet. On s’échappait en fonçant au garage et je bombardais le chien avec quelques sifflements, quelques gentils coups de pied dans sa niche, quelques caresses appuyées avec ma main libre.
Dans le grand vide de la voiture absente, on survolait la banquise du glacis, on frôlait le portail, comme pour donner l’envie à mon père de rentrer plus tôt, et on repartait à l’aventure du sens inverse. Enfin, après d’autres péripéties de vol, on se posait sur le bureau-porte-avions de ma chambre ; j’avais la bouche fatiguée d’avoir tant ronronné, tant postillonné, tant crié son moteur exalté. Je le garais à côté des autres ou sur les livres de Saint-Exupéry, comme si, moi aussi, j’étais un héros des airs…

Quand mon père rentrait du boulot, j’oubliais mes jeux d’aviateur et je fonçais à sa rencontre. Pourtant, je dévalais les escaliers en écartant les bras ; je volais dans la descente et, j’en suis sûr, je ne touchais plus les marches…

Comment pourrais-je raconter tout cela à mes petits-enfants ? Autant qu’ils le lisent ici, avec ces souvenirs allongés d’encre brodée, quand je ne serai plus là, quand je serai planant dans le Ciel et les étoiles, avec… mon petit avion en papier…

Avions de papier

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