23 août 2008
A deux, c'est mieux (Papistache)
— "Petit-Époux-Au-Corps-Chaud, j’ai froid sous la couette, viens me réchauffer."
N’obtenant pas de réponse, Épouse-Frileuse-Quand-Ça-L’arrange se leva, enfila son peignoir mirabelle et s’approcha de son vieux mari dont les yeux rougis fixaient l’écran blafard de l‘obsolète ordinateur familial.
Un court dialogue s’ensuivit duquel il ressortit que l’inspiration fuyait les sombres méninges lasses de l’écrivaillon voûté.
— "Veux-tu que je t’aide ? lança l’épouse en dégageant, sans attendre, les paperasses éparses qui encombraient le tabouret voisin de l’ergonomique siège du patriarche amoindri.
— MAP nous a pondu une consigne d’écriture, pour nos défis du samedi, qui me paralyse :
Samedi : grande Brocante au village.
Qu'allez vous acheter ?
Pourquoi ce (ou ces choix) ?
Glissez obligatoirement le mot "viking" dans votre participation.
— Diable, toi dans un vide-greniers ? MAP n’épargne pas ta santé ! Allez, commence, je vais t’aider."
Jean-Daniel avait accepté de suivre son épouse au vide-greniers de Saint Germain Des Petites Bosses. Il avait trop esquivé pendant ces vacances ; il avait senti, que cette fois, il devait se plier à l’invitation. Pourtant, Stéphanie ne pouvait ignorer combien ces expositions misérables le plongeaient dans une noire déprime. Il rangea sa voiture près du mur de l’ancienne fromagerie et surjoua l’enthousiasme. Son épouse frétillait.
— "C’est pas mal. Un peu trop autobiographique, mais pas mal. Là, tu pourrais placer le mot viking.
— Comment cela ?
— Tu écrirais : “surjoua l’enthousiasme, le sang viking de ses ancêtres roulait dans ses veines gonflées d’excitation...”
— Trop tôt et trop téléphoné. J’ai peut-être une autre idée.
— Vas-y ! Est-ce que ça t’embête si je passe ma main sous ton tee-shirt ?"
Sans attendre de réponse, son épouse s’exécuta, Jean-Daniel se redressa, la main était glacée.
Toutes ces vieilleries, chargées de sombres histoires familiales avaient le don de l’agresser mentalement. Il recevait, comme autant de coups, les durs épisodes que révélaient là, une marque sur le bois d’une table basse quand un enfant de deux ans s’était ouvert le front après que son père bourru l’eut repoussé violemment, ici, le dernier verre d’une série de douze, rescapé d’une longue succession de querelles ivrognesses au sein d’une cuisine crasseuse et nauséabonde.
— "Mon chéri, tu t’égares. C’est vraiment ce que tu ressens quand tu me suis aux brocantes du coin ?
Frissonnant, le vieil homme biaisa :
— Non, tu as raison, je reprends.
— D’autant que je te vois mal parvenir à placer “viking” dans cet univers à la Zola."
Toutes ces vieilleries, chargées de sombres histoires familiales, le déprimaient au-delà du possible. Toutefois, pour complaire à sa compagne, Jean-Daniel s’engagea, d’un pas de chineur dans l’allée cernée par les étals approximatifs. Était-il possible que quiconque ait envie d’acheter ces assiettes ébréchées, ces clous rouillés ou ces godillots hors d’âge et suppliant de toutes leurs béances un ensevelissement décent et urgentissime ?
— "Ouais ! Guère plus engageant, mais là tu places “viking” ! Humm ! Des godillots qui semblaient avoir appartenu à Rollon, le fier Viking. Non ?
— Je ne crois pas. J’attends encore un peu.
— C’est toi l’auteur. Je peux... l’autre main ?"
Heureusement, elle n’en avait que deux !
Jean-Daniel eut un haut-le-cœur. Un relent âcre de barbecue alimenté à la graisse de porc lui sauta aux narines. Une musique qui sentait les frites accompagnait le nuage agressif : “Et, viva España !”
Sept à huit adultes braillaient le refrain dans une cacophonie insupportable.
— "Là, là, place viking. Tu sais, les banquets pantagruéliques après les batailles.
— Ce n’étaient pas plutôt les Gaulois ?
— On n’est pas à l’école ! C’est toi l’auteur !"
Les yeux du pauvre homme lentement réfrigéré par sa moitié faillirent lui sortir des orbites. Comment pouvait-elle réussir ce coup-là ? Tout en se collant à lui, elle avait glissé son pied droit dans la jambe de son pantalon et en appuyait la plante sur son mollet glabre. Sa température chuta comme sous l’effet d’un anticyclone brutal. Néanmoins, il reprit son écriture.
Étourdi par la vison cauchemardesque qui venait de s’imposer à lui, Jean-Daniel allait passer le stand horrifique quand il aperçut, à peine plus haute que la planche chargée d’hétéroclites ordures en sursis, une magnifique tête auréolée de blondes tresses vikings. Une petite fille, de huit ans pas plus. De grands yeux bleus tristes, comme s’excusant d’appartenir à la lignée brutale qui se trémoussait en arrière plan, tout en s’arrosant les lèvres de graisse porcine, le fixaient. Le choc le cloua sur place. Il ne pouvait se détacher du regard de la fillette. Un ange. Un ange, né au sein d’un tribu primitive du nord ouest de la France. La souffrance de devoir partager l’existence de ces braillards avinés se lisait dans la pupille de l’apparition. Jean-Daniel plongea la main dans la poche de son pantalon. Qu’importe ce qu’il achèterait, il fallait qu’un sourire naisse au coin de ces yeux. Il tendait son billet de vingt euros vers la petite marchande quand son épouse le tira par le coude :
— "Oh ! Des rideaux en filet. Viens avec moi !"
Entraîné par le bras ferme de Stéphanie, Jean-Daniel se sentit arraché à sa contemplation. Tournant la tête, il vit une dernière fois les tresses dorées et les yeux clairs de l’enfant avant qu’une matrone en robe à fleurs ne les lui cachent. Son billet était tombé sur un cendrier publicitaire recollé, avec force bavures, à l’Araldilte jaune. Vingt euros ! Vingt euros l’apparition d’un ange. Ce n’était vraiment pas cher payé !
— "Eh, tu vois, à deux, c’est mieux !"
L’écrivaillon fatigué éteignit son ordinateur, déplia sa carcasse et comme aux jours fastes de leur vie commune prit son épouse dans ses bras et la porta vers le lit. Cinq mètres... c’était encore du domaine du possible. Les yeux aigue-marine de l’amour de sa vie ne luisaient-ils pas d’une promesse familière ?
09 août 2008
L'amour à la plage (Papistache)
“Jessica rejeta ses longs cheveux blonds en arrière d’un élégant mouvement de la main. Elle aimait le soleil et il le lui rendait bien. Cette petite plage à l’écart de la cohue des grandes cités balnéaires de la côte atlantique les avait séduits. Une journée à lézarder, sans se prendre le chou, comme aimait à répéter le bel éphèbe qui paressait à ses côtés, allongé sur une serviette d’un rose fuchsia assorti au vernis à ongles de la superbe femme dont la cinquantaine radieuse aimantait tous les regards masculins en cette matinée resplendissante.
Une voix chaude et caverneuse émergea des bras croisés sur lesquels reposait la tête brune et bouclée de David.
— Darling ! Tu me passes de la crème ; tu fais ça si bien !
Jessica sourit. Elle aimait qu’il l’appelle Darling. Elle dévissa le capuchon du tube, acheté la veille au drugstore, et déposa de petites meringues de pâte odorante sur le dos bronzé de son amant.
Le jeune homme gémit :
— Hummmm !
Jessica s’appliqua à faire pénétrer le produit dans l’épiderme souple. Ses ongles traçaient de nombreuses volutes compliquées qu’elle imaginait comme autant d’arabesques de plaisir. David jouissait du moment en forçant un peu ses feulements. Sa compagne irradiait. Elle ferma les yeux et poursuivit son lent massage. Sa main droite descendit vers les reins du garçon quand, soudain, la colonne vertébrale fléchit sous la caresse. Déséquilibrée, la pulpeuse quinquagénaire tenta de se redresser en appuyant son coude droit sur les fesses musclées qu’enserrait un maillot de bain de couturier. Son bras s’enfonça sans rencontrer plus de résistance que s’il avait plongé dans un flan aux œufs. Elle ouvrit les yeux et lança sa main gauche vers les omoplates du garçon pour enrayer sa chute. Sa main disparut dans le corps couleur miel de châtaignier. Elle tomba le buste en avant. Affolée, elle battit des bras, cherchant vainement une prise ferme à laquelle se retenir. Elle pataugeait dans une mélasse chaude. Ses épaules, sa tête s’enfouirent dans le magma. Elle retint sa respiration. Il lui semblait qu’un marécage putride l’engloutissait sans qu’elle ne puisse rien faire pour arrêter l’aspiration. Deux mains rugueuses se posèrent brutalement sur ses fesses, contractant ses abdominaux elle essaya de se redresser. L’inconnu qui l’avait saisie aux hanches la maintenait dans son humiliante prosternation. Elle imagina sa croupe rebondie offerte à tous les regards. Ses bras continuaient à brasser dans le corps de son amant. D’un coup sec, les mains étrangères lui arrachèrent son maillot. Jessica hurla. Sa bouche, sa gorge et sa trachée s’emplirent d‘une bouillie infecte et grouillante, une vive douleur lui ...”
— Mais qu’est-ce que c’est que ce bouquin que tu m’as pris ? C’est répugnant !
Sébastien se redressa sur les coudes. Bien qu’il ne soit encore que dix heures du matin, il transpirait abondamment sous le parasol prêté par Belle-Maman. La petite boutique au bord de la plage n’offrait pas un grand choix littéraire, il avait pensé que Monique aimerait ce livre à la couverture noire et rose. Un titre prometteur “ L'amour à la plage” dans la collection Frissons et Gargouillis.
Monique, d’un geste exaspéré, jeta le livre de poche qui acheva sa course entre un os de seiche et une pelote de posidonies. Sa mère avait acheté un petit appartement sur la Côte d’Azur et le partageait avec eux chaque été. Sébastien et elle venaient s’allonger sur la plage étroite, tous les jours, du 14 juillet au 15 août. Au moins, au retour des vacances, le bronzage de la standardiste lui permettait-il de soutenir la comparaison avec celui de Déborah, la secrétaire de direction : “Ah ! les Seychelles, Monique, c’est divin !”
La jeune femme se retourna sur le ventre. Sébastien, lui, détestait le soleil qui le lui rendait bien. “Mais, Chéri, tu peux faire un effort, un mois l’été, pour Maman !” Chéri consentait à tout, aux allergies au soleil, aux brûlures, aux mycoses, aux moqueries des collègues sur son nez rutilant, ses oreilles pelées, tout ...
— Moune, je cuis, tu me passerais de l’écran total ?
— ...
— S’il te plaît, Monique !
Monique détestait qu’il l’appelle Moune, elle se redressa et entreprit de tartiner le dos luisant et flasque de son mari. Il avait beaucoup grossi à l’approche de la quarantaine. Par malignité, elle évita soigneusement de protéger le bas des reins du malheureux. “La brûlure calmera ses ardeurs. Avec cette chaleur, je ne supporte plus le contact de sa peau !” Fugitive, l’image d’un morse albinos échoué sur une plage de sable fin lui provoqua un rictus de dégoût quand, soudain, au bout de la plage se profila une silhouette de rêve. Déborah ? Déborah, ici, à la Potinière ? Elle se dirigeait vers eux. Vite, il fallait trouver une solution. A l’agence, Monique s’était toujours présentée comme célibataire. Déborah ne devait pas rencontrer Sébastien. Trop tard pour l’enterrer ou l’envoyer se baigner. D’ailleurs, il ne savait même pas nager ! Une idée ! Une idée !
— Sébastien, viens sur moi !
— ... ?
— Si tu ne fais pas ce que je te dis, tu ne me toucheras plus jamais. Jamais !
Sébastien avait reconnu les intonations de son épouse, celles qui indiquaient qu’il devait se plier immédiatement et sans réfléchir au moindre désir. La dernière fois, elle avait dit : “Six mois sans me toucher !” et elle avait tenu six mois ! Alors, aujourd’hui ...
En soufflant, le garçon s’allongea sur le corps de son épouse.
— C’est Déborah ! Elle ne doit pas me reconnaître. Enlace-moi ! Ne bouge pas tant qu’elle est sur la plage.
Déborah, au bras d’un homme d’âge mûr à la peau cuivrée et aux cheveux argentés lança :
— Darling ! Regarde ces deux-là ! C’est d’un drôle ! Attends je vais les photographier.
Sous la masse de son époux, Monique frissonna. Ses cheveux ! Pourvu qu’elle ne reconnaisse pas sa couleur. Elle pensa qu’elle aurait dû en faire une nouvelle pour les vacances. Sébastien pesait une tonne.
— Appuie-toi sur tes coudes ! lui souffla-t-elle, tu m’écrases !
— Chutt ! chuinta-t-il.
Déborah déroula sa natte de plage à dix mètres du couple enlacé. La cata !
— Cache-moi, expira la standardiste avec difficulté.
Sébastien était ravi. Il avait toujours rêvé de faire l’amour sur la plage. Bon, là, c’était un simulacre mais...
— Arrête ... Obsédé ... Pense à autre chose ... haleta la prisonnière des cent-deux kilogrammes.
Penser à autre chose, elle avait de bonnes, elle. Sébastien essaya de visualiser ses collègues de travail l’accueillant avec les habituelles moqueries de rentrée mais, difficile d’oublier qu’il tenait sous lui le corps souple et chaud de son épouse. Son bassin esquissa une lente rotation. Monique lui tordit le gras du ventre. Il hurla. Déborah et son ami pouffèrent.
— Séb ... tu me... le... paie... ras !
Penser à autre chose. Penser à autre chose. Penser au travail. Au travail, il parvenait sans peine à s’endormir. Son corps se fit plus lourd. Monique respirait mal. Elle tenta :
— Séb... soulèv... Séb... je ...
Sébastien dormait depuis deux heures quand Belle-Maman vint les rejoindre avec Moumoune, son caniche blanc et arthritique. Le dos du garçon était écarlate. La vieille dame lui toucha l’épaule du bout d’un livre de poche qu’elle venait de ramasser entre un os de seiche et une pelote de posidonies :
— Sébastien ? Où est ma fille ? Elle se baigne ?
02 août 2008
Solution alternative (Papistache)
La vieille dame appuya son vélo à un platane. Elle sortit du panier, fixé au guidon, une longue chaîne dont elle entortilla bicyclette et arbre avec un luxe de tours et de détours. Un gros cadenas de laiton scella le sort du végétal à celui de la vieille bécane qui avait dû dans les années 70 — 1970 ! — être bleu ciel.
C’était une femme à la peau parcheminée qui devait compter plus de quatre-vingts ans. Menue, mais vive encore, elle déplia le bas de son jean qu’elle avait roulé pour éviter de le tacher avec le pédalier copieusement huilé. Un œil observateur aurait pu la voir pédaler avec régularité, de bon matin, sur la route départementale qui l’avait conduite ici, depuis son village caché derrière un repli de colline entre la rivière et le long plateau tout entier dédié aux cultures de Céréales Équivalant Pétrole.
Quarante-cinq kilomètres ! Elle en avait vu d’autres dans sa jeunesse, même si, à l’époque, c’étaient les loisirs qui commandaient les sorties dominicales avec Robert, son époux. Robert ! L’objet de son déplacement au chef-lieu de canton en cette matinée fraîche d’octobre. La vieille femme poussa la porte de l’officine à la devanture de marbre. Ses yeux clairs mirent quelques secondes à s’habituer à la pénombre qui régnait dans la pièce. Un employé, jeune, le visage hâve et la mine de circonstance s’adressa à elle et la fit venir au fait de sa visite.
— Mon mari est décédé hier, dans la matinée, et je voudrais qu’il soit incinéré. C’était son vœu.
L’employé retint un sourire et après avoir présenté ses condoléances d’usage se lança dans de longues explications. La veuve comprit que depuis la Grande Pénurie de 2012 les incinérations étaient interdites. Restrictions ! Mais l’ordonnateur des Pompes Funèbres connaissait son métier :
— Cependant, Chère Madame, nous avons des solutions alternatives à vous proposer.
Solutions alternatives ? Le couple avait vécu en autarcie depuis cette profonde régression des années 10 — 2010 et suivantes — sortant peu, survivant grâce au potager familial et aux quelques volailles achetées, fort intelligemment par Robert peu avant la crise, la vieille dame ignorait tout du génie funéraire de ses semblables. Elle écouta.
— Chère Madame, sur nos coteaux, vous ne l’ignorez pas, croissent des milliers de pommiers à cidre, et nous pouvons vous offrir, moyennant la somme de trente mille euros — nouveaux, bien sûr —, de confire votre défunt dans la berluche*. C’est un moyen légal, et de plus en plus répandu, de subventionner la filière alcoolique et cette solution offre l’avantage de garder votre époux à votre domicile. Nos urnes en verre sont d’une transparence sans égale et, je vous assure que ...
La veuve lui coupa, aimablement mais fermement, la parole :
— Mon mari ne buvait jamais d’alcool, je ne peux lui offrir le repos éternel dans un aquarium de vinaigre.
L’employé ne se démonta pas. Il connaissait son métier.
— Peut-être, alors, chère Madame, choisirez-vous notre proposition dite de Mortagne, pour moins de quarante mille euros. En association avec les charcutiers fumeurs d’andouilles, nous proposons de fumer, à la sciure noble, chêne rouvre exclusivement, les défunts qui nous sont confiés. Ainsi boucané le corps se conserve indéfiniment. Ciré à l’encaustique d’abeille vous pouvez en faire un bel ornement de salon. On peut, selon votre souhait , le monter en liseuse ou en porte-manteaux. L’évêché de N*** nous a commandé un lutrin du plus bel effet avec le corps de Monseigneur l’Evêque voici cinq ans. L’objet, consacré par son successeur, est visible à la cathédrale.
La vieille dame reprit son argument initial :
— Je voudrais répandre les cendres de mon mari sous son arbre favori.
Un lueur s’éclaira dans l’œil de son interlocuteur.
— Vous êtes propriétaire d’un domaine ?
— Un jardinet et un petit verger, de quelques ares, précisa la vieille dame.
— Alors, chère Madame, nous avons la solution qui vous convient. J’aurais dû y songer plus tôt. De plus cette solution est nettement moins onéreuse que les précédentes. Dix mille euros, transport à votre charge.
Le compostage ! Vous nous livrez le corps de votre mari et nous le soumettons à l’action de nos lombrics funéris funéris et, sous trois mois, vous venez chercher deux à trois sacs — selon le poids du défunt — d’un terreau exceptionnel. C’est la solution qui me semble la plus appropriée aux souhaits de feu monsieur votre époux.
La vieille dame marqua un temps d’hésitation :
— Vous me garantissez que ce seront bien les restes de mon époux et pas ceux d’un inconnu.
— Madame, chez nous, les bacs à compostage sont numérotés et individuels. Vous pouvez également fournir des effets personnels bio-dégradables, photographies, journal intime, sous vêtements de coton, etc ... Vous scellez vous-même le Roto-Corpo-Funéraris™ et nous vous invitons à le desceller, de vos propres mains, une fois le compostage achevé.
Le choix de la veuve était fait, elle s’enquit de précisions logistiques :
— Mais comment vais-je transporter le corps jusqu’à chez vous ?
L’employé ouvrit un tiroir et sortit un document bleuâtre, imprimé au dos d'une profession de foi d'un ancien candidat à la députation — cf. la loi sur le recyclage des documents administratifs et asssimilés — qu’il tamponna délicatement :
— C’est un permis spécial pour l’Hippo-Bus qui assure la navette entre les différentes communes du canton. Votre secteur est desservi tous les jeudis. Voyez avec votre mairie pour acquitter l’octroi.
La vieille dame libéra son vélo et entreprit de rentrer avant la nuit. Elle éprouvait une grande satisfaction. Les pêches seraient savoureuses en septembre, à n’en pas douter.
* Berluche : appellation donnée dans le Perche à ce que les Normands nomment calva.
12 juillet 2008
Tuite, tuite, zuite, zuite, uite, uite, suite, suite (Papistache)
Tuite, tuite, zuite, zuite, uite, uite, suite, suite !
En 2018, tuite, tuite...
Nous occuperons la Terre
En 2018, zuite, zuite ...
Nous réduirons à néant l’espèce homo sapiens sapiens.
En 2018, uite, uite ...
Nous sortirons de nos véhicules spatiaux.
En 2018, suite, suite ...
Commencera l’ère des petits hommes verts...
Nous avons conquis tous les parcs publics du monde civilisé.
Nos engins se sont posés au cœur des villes.
Nous avons appris les langues, saisi des secrets d’état.
Nous avons tout su de l’âme humaine (elle est laide !)
Toutes ces confidences chuchotées, assis sur les carlingues de nos véhicules à l’arrêt...
Tuite, tuite, zuite, zuite, uite, uite, suite, suite !
En 2018, tuite, tuite ...
En 2018, zuite, zuite ...
En 2018, uite, uite ...
En 2018, suite, suite ...
Les humains sont grands, nous sommes petits...
Les humains sont nombreux, nous aussi...
Chacun de nos véhicules abrite cent mille milliards de nos compatriotes...
Nous envahirons la Terre et nous réduirons à néant les homo sapiens sapiens...
En 2018... parce que pour l’instant, vu qu’on est allergiques à l’oxygène, on reste à l’abri de nos engins spatiaux...
En 2018 ... parce que d’après nos calculs le gaz carbonique aura atteint le seuil où l’atmosphère de la Terre sera enfin respirable...
En 2018 ... encore que... cette petite géante d’un mètre cinquante qui nous mitraille aurait peut-être deviné quelque chose...
On envoie un rapport au chef suprême de la ceinture d’astéroïdes :
Tuite, tuite, zuite, zuite, uite, uite, suite, suite !
Et s’il le faut, on la fera disparaître*, ce ne serait pas la première ! Ni la dernière !
Tuite, tuite, zuite, zuite, uite, uite, suite, suite !
* Eh ! Les homo sapiens sapiens, vous avez des nouvelles de Tilu ?
05 juillet 2008
Lettre ouverte à MAP (Papistache)
Chère MAP,
Chère, car l’usage le préconise et chère encore car ce qui est rare l’est et chère, enfin, car il me plait de vous penser ainsi.
Chère MAP,
Vous nous défiez d’ouvrir à tous vents notre boite à petits bonheurs, tant il est vrai, peut-être, qu’à l’instar des peintures impressionnistes notre existence serait faite de touches de pigments juxtaposées.
Et ces petits bonheurs irradieraient au point de composer l’image souveraine du grand frère avec un B majuscule ?
Nul doute que de fer blanc, de palissandre ou de verre coloré les couvercles vont se soulever pour répondre à votre invitation plutôt que défi. De la pointe du sein de sa mère à la caresse du doigt chenu sur la joue de l’enfant de son enfant seront convoquées ces briques, matériau capricieux qui préside à la construction de l’éphémère gageüre.
Mais, vous cherchez à deviner où je vous entraine.
Chacune des traces que je laisse de la pointe de mon stylo est un atome de ma mémoire. Mes écrits, que j’aime tant à qualifier de vains, constituent les grains de sable que le souffle de la vie amoncèle pour ériger de mouvantes dunes passagères.
Ma boite à bonheur est ce réservoir d’encre que j’enserre du majeur du pouce et de l’index.
Ma boite à bonheur distille son fil discontinu au gré des jours.
Ma boite à bonheur se vend par lot de quatre, plus un gratuit, sous blister aux couleurs agressives.
Ma boite à bonheur se vide à mesure que je déroule la ligne qui couvre d’arabesques pataudes ces feuillets que je jette au fond d’un tiroir afin qu’une souris domestique, un jour, y puise gite et couvert pour sa progéniture.
Vous dire alors que j’hésite à l'ouvrir, de crainte de me tacher les doigts et que la maitresse d’école ne me fustige d’un regard désapprobateur.
Chère MAP,
Samedi, je serai aux premières loges pour gouter les joutes générées par votre défi. Je guetterai la vôtre, évidemment. Je me laisserai emplir de toutes les autres que je devine diverses et savoureuses.
Vous serez en vacances alors que bourdonneront les allées et venues des compétiteurs animés.
J’anticipe sans crainte : les défis du samedi 5 juillet porteront haut les couleurs de vos initiales.
Je vous embrasse, Chère Map, en attendant que s’opèrent les savantes alchimies que nos récréations du samedi ne manquent jamais de susciter.
Papistache
28 juin 2008
En plein dans le mille (Papistache)
Sept heures trente. Monsieur Lanoir ouvre les contrevents fatigués de sa maison dont le crépi lépreux s’effrite en larges squames hideux.
Sept heures trente et une. Le long bonhomme voûté pousse la porte d’entrée ; le carillon chinois lance dans le matin clair ses cinq notes aigrelettes.
Sept heures trente et une et vingt secondes. La porte se referme doucement. Monsieur Lanoir mesure tous ses gestes.
Sept heures trente-deux. Trois galets de la terrasse, épris de liberté, sont replacés dans leur alvéole respective ; un coup de talon les enfonce jusqu’au prochain désir d’émancipation.
Sept heures trente-trois. Le méticuleux propriétaire des lieux fait face à son portail. Une allée de vingt-deux mètres et trente-huit centimètres. Sa main droite plonge dans la poche de son caban râpé ; elle en tire un lourd trousseau de clés disparates.
Sept heures trente-trois et neuf secondes. Monsieur Lanoir inspire profondément l'air humide du petit matin. Il se concentre, se repasse mentalement le film des instants qui l'attendent.
Sept heures trente-quatre. Bras légèrement fléchi mais fermement pointé vers le portail, le sexagénaire amorce le premier des trente-sept pas qui vont le conduire au seuil du portail clos. Clos, comme les yeux de Monsieur Lanoir.
Un, deux, trois, quatre... mentalement, Monsieur Lanoir compte, comme chaque matin, les pas qui le rapprochent de la serrure, ...trente-trois, trente-quatre, trente-cinq, trente-six, trente-sept. La clé vient s’emboîter exactement dans la fente du cylindre de laiton huilé à la perfection. Exactement ! Pas un centimètre trop haut ou trop bas, exactement dans la fente !
Le 25 févier 1996, il avait neigé. Le comptable débonnaire avait mal apprécié la hauteur de la couche de neige et la clé était venue heurter le barillet un demi-centimètre trop haut. Il avait dû recommencer une seconde fois. La journée n’avait apporté que des désagréments.
Sept heures trente-cinq. Monsieur Lanoir s’en retourne vers l’entrée de sa demeure, dissimulant un sourire de satisfaction derrière son épaisse moustache blanche.
— Épouse-Jamais-Lasse, j’ai ouvert le portail !
— J’arrive, lui répond une douce voix au timbre égal, j’éteins la lumière de la cuisine. Douze, onze, dix, neuf...
21 juin 2008
La petite mort (Papistache)
a douche cessa de couler ; sous sa couette lilas, les membres alanguis, Pimprenelle n’osait bouger, savourant les derniers ressacs des orgasmes qui l’avaient menée aux portes de cet état qui sied tant au teint des amants.
uspendue entre terre et ciel, elle se revit, la veille au soir, alignant méticuleusement, sur la planche blonde de son bureau de fortune, ses pinceaux, crayons et pastels. Elle renonçait ; la noire adversité l’avait emporté, son inspiration la fuyait depuis trop longtemps.
lle avait voulu longer les quais de la glauque Garonne, une dernière fois. Vaincue, elle accepterait le poste d’hôtesse pour la promotion des Vins de La Loire, blancs, rouges ou rosés. Adieu la Ville rose ! Les toits gris de Tours la lointaine lui offraient le gîte et le couvert.
enchée au dessus du parapet, elle avait longuement regardé couler les sombres flots qui charriaient ses vertes espérances. Elle ne serait pas l’aquarelliste aux nuances irisées qui révolutionnerait l’art du XXIe siècle.
’astre de la nuit n’en finissait pas de rassembler ses mille éclats dorés palpitant à la surface du fleuve. Derrière elle, une voix solaire l’avait fait tressaillir :
— Eh ! j’ai un jean blanc, je ne voudrais pas le pourrir en sautant dans la baille pour te repêcher !
es joues avaient viré au pourpre ; elle avait ri de la méprise.
—
e ne noie que mes illusions, avait-elle souri, croisant un regard topaze qu’un rayon de lune révélait.
**
a moquette grège était jonchée de cent esquisses crayonnées d’un geste sûr ; peut-être les meilleures sanguines qu'elle ait jamais produites. Cependant, des pas mouillés se dirigeaient vers la chambre et, dans la lumière argentée que les contrevents laissaient fuser, une silhouette se figea.
’eau ruisselait sur le corps nu et ambré. Pimprenelle, ses yeux pers mi-clos, entrevit les courbes épousées, tant du pinceau que des lèvres, au cours de la nuit.
’un geste lent, son modèle ôta le crayon turquoise, cueilli en sortant du lit et fiché dans un chignon approximatif. L’odorante chevelure brune retomba sur les épaules de la jeune femme dont les formes tapissaient les feuillets éparpillés par la douce lutte nocturne dont nul ne pourrait empêcher l’imminente récidive.
14 juin 2008
En hommage à Marcel Gotlib (Papistache)
07 juin 2008
Lourde responsabilité (Papistache)
J’ai voyagé toute la nuit. Je suis crevé. En fait, je suis parti depuis deux jours et trois nuits. Je roule, je roule. C’est humide comme jamais. Vivement que je rencontre les candidats.
On est dimanche matin. Quelle idée d’organiser un entretien d’embauche un dimanche matin ! Une idée de la patronne. C’est toujours elle qui décide. Elle a tout planifié, tout organisé, mais c’est moi qui doit me taper le boulot !
La sélection. Oh ! J’ai en tête tous les critères. J’ai l’impression d’avoir toujours su que ce qu’elle attendait de moi. Elle a été claire, je n’aurai pas de deuxième chance. Ce sera dimanche ou bien... zou ! à la trappe le bonhomme. Remarquez, si je réussis à recruter le bon candidat, c’est la promotion assurée. Mon salaire multiplié par... pffff ! ! ! je ne vous dis pas! Une place au soleil et je laisse mon nom dans l’histoire !
Bon, c’est là ; j’installe mon bureau. Combien seront-ils ? Mystère ! Vu l’enjeu pour eux, j’ai peur que ce soit la bousculade, parce que... pour celui que je retiendrai, ce sera également le gros lot.
Oh ! Ça tangue fort ! Elle m’a dit que le rendez-vous aurait lieu à neuf heures. Il est huit heures cinquante-neuf. Je suis à mon poste. Les candidats peuvent entrer. Misère, mais combien ils sont ? Je pourrai jamais les évaluer tous. Je vais poser une barrière.
Bon sang, les critères... Elle m’a bien dit d’être exigeant : bonne santé, belle intelligence, pas de tare physique, de l’humour, sobre, non fumeur, polyglotte, artiste, poète... J’arrête, la liste est trop longue. Comment vais-je m’y prendre ? C’est la première fois que je suis dans cette situation.
Mais, c’est pas possible !
— Faites la queue, s’il vous plaît !
Oh ! Il en arrive de partout ! J’ai préparé mes questions, mais ça va pas être possible, il me faudrait six mois ! J’ai la matinée, seulement !
— Avez-vous une expérience professionnelle ?
Ce sont des gamins ! Comment pourraient-ils avoir une expérience professionnelle. Au moins, ils ont de l’enthousiasme et de l’énergie.
— Arrêtez de me tourner autour, les mecs ! Vous me donnez le tournis ! Je vous en prie, rangez-vous en file indienne. Je vais vous donner un numéro et vous passerez chacun à votre tour.
Ils sont mignons, mais pas disciplinés pour un rond. Qu’est-ce qu’elle m’a dit pour la discipline ? Rien ! De l’esprit d’initiative, qu’elle m’a dit. De l’audace, de l’audace ! J’en vois bien un, là, qui sent bon et qui voudrait forcer la barrière. Oh ! Comme il sent bon ! A moi, il me plaît. Je ne sais pas ce qu’elle en penserait. De toutes façons, je ne peux pas attendre plus longtemps. J’écarte la barrière.
— Allez viens, chéri ! La patronne sera contente. Dans neuf mois, on passe à la postérité. Ben, pour les autres, je suis désolé, les mecs ; j’ai rempli mon job. Je ne peux pas vider l’ANPE à moi tout seul ! C’est cruel, mais... vous étiez des millions et la patronne, elle n'ovule qu’une fois tous les vingt-huit jours.
31 mai 2008
Entre la salade et le dessert, un samedi midi, chez les Papistache
Acte unique
Oisive-Épouse : Amour de ma vie, m’offrirais-tu un petit bout d’un fromage que nous avons acheté, au marché, ce matin ?
Affriolant-Mari : Un boudin au fromage ?
Oisive-Épouse : Encore ! Ainsi, tu ne m’écoutes pas ! Ai-je parlé de boudin au fromage ?
Affriolant-Mari : Offre au mage ! A qui rendre hommage en offrant un boudin ?
Oisive-Épouse : Insupportable gamin, cesse ; pourquoi veux-tu qu’au mage j’offre du boudin ?
Affriolant-Mari : Alors, Joffre était mage ? On le disait maréchal !
Oisive-Épouse : A la légion étrangère ?
Affriolant-Mari : Oui, tiens, voilà du boudin, voilà du boudin ... chaud !
Oisive-Épouse : Aux pommes ?
Affriolant-Mari : Aimes-tu le boudin chaud, mage ?
Oisive-Épouse : Adversité, adversité... le chômage des jeunes, ça c’est du boudin !
Affriolant-Mari : Observe, Douce-Épouse que le chaud mage déjeune du bout d’un fromage !
Oisive-Épouse : Impossible ami, tu sais que je n’aime guère ton humour d’almanach !
Affriolant-Mari : Après le boudin, les nems ?
Oisive-Épouse : Ah, c’en est trop !
Affriolant-Mari : Excuse-me, Lady ! Oublions le fromage et passons au dessert.



