06 mars 2010

Miroir seul (PIERRELINE)

« Où l’on constate que trop de réflexion nuit à la qualité du reflet. »

 

Personne, non, personne n’y faisait jamais attention à ce  miroir. C’était un banal miroir dans une banale salle de bain, dans une maison toute ordinaire

Oh, bien sûr que tout le monde y jetait un coup d’œil, mais ce n’était pas LUI qu’on venait voir, mais soi-même. (Enfin, soi-même, l’inverse de soi-même, on devrait plutôt dire … Mais c’est une autre histoire, ce paradoxe d’un monde qui ne se reconnaît qu’à l’inverse).

Bon, il faut dire que déjà enfant il était pénible ce miroir là, à toujours se poser des questions sur tout, à toujours chercher à savoir, à comprendre… Est-ce qu’on leur demande de comprendre, aux miroirs ? Non, juste de réfléchir. Mais de réfléchir dans un certain sens seulement. Et CE miroir là, justement, il réfléchissait trop, deux fois trop, dans les deux sens du terme.

A force de se poser sans cesse des questions, il avait le moral dans les chaussures, le miroir, il ne croyait plus en lui, de jour en jour, il ne reflétait plus rien de bien.

Au début, il y avait eu juste comme un flou, un genre d’incertitude du reflet. En se regardant les gens se tiraient la peau, se trouvant le teint brouillé, ils réorientaient l’éclairage, se disant : « Mais pourquoi il y a toujours une lumière aussi blafarde dans les salles de bains ! Faudra penser à changer les spots ! Tiens j’irai samedi chez Bricotruc, j’en ai vu des sympas, ça changera un peu de cet éclairage d’hôpital ! ».

Ensuite, il s’était couvert comme d’un léger voile de brume, alors les gens le frottaient. Ils le frottaient avec n’importe quoi : le bord d’une manche, un coton humide, une feuille d’essuie tout ; les plus vaillants allaient chercher le produit à vitre, pour les récompenser, le miroir acceptait alors pour quelques instants de retrouver sa brillance d’antan.

Puis il se permit de déformer les reflets, allongeant (peu de gens s’en  aperçurent alors) ou élargissant les reflets, (il constata un net raccourcissement du temps de pose devant sa glace à cette période, et les chamailleries autour du temps d’occupation de la salle de bains en furent d’autant réduites).

Mais ce n’était pas suffisant, on ne lui prêtait toujours pas d’attention, alors il choisit d’aller plus loin, de déroger aux lois universelles de la déontologie de l’optique et de la miroiterie réunies. Il se mit à créer des reflets, à tricher sur les images, à inventer ses réponses au monde réel. Il commença par « oublier » des détails, une boucle d’oreille par ci, une mèche par là… Puis il en rajouta : des boutons sur des nez (quel vent de panique ne provoqua t-il pas !), du rouge à lèvre sur des bouches qui n’en avaient jamais vu , (Ah l’air inquiet du père de famille un lendemain de bamboche quand il avait frotté et refrotté ses lèvres trop roses à son goût, ou l’air ravi de la petite dernière qui se croyait à carnaval…).

Cependant, le plus souvent les gens ne s’apercevaient pas des changements opérés dans leur reflet. Ils étaient trop pressés, ne se regardaient pas vraiment,  utilisant le miroir juste pour vérifier un détail ou l’aspect général de leur tenue…

Alors c’est là que le miroir se mit à « décompenser » sérieusement, il échangea les reflets. Monsieur se pointait dans la salle de bain ? C’est Madame qu’il apercevait en face de lui, et il se retournait : « Ah, Tu es là chérie ? » ; mais personne derrière lui… Si c’était le jeune homme, qui arrivait pour se coiffer en vitesse avant de filer attraper son bus le matin, le miroir lui renvoyait l’image de son père. Le plus souvent l’ado n’y faisait pas attention, pas bien réveillé… Lorsque Madame arrivait devant la glace, le miroir prenait un malin plaisir à lui renvoyer l’image de sa mère venue dîner la veille et qui s’était « refait une beauté » devant lui pendant la soirée. La plaisanterie était cruelle, certes, mais assez jouissive.

Mais la jouissance n’était que de courte durée.

Le miroir décida de devenir aveugle.

Etre aveugle, pour un miroir, c’est être exactement le contraire d’une glace sans tain. Non seulement on ne se voit pas dedans, mais on ne voit pas non plus à travers.

Alors arriva ce qui devait arriver : il fut mis au rebut. On le dévissa de son support, on récupéra le meuble dans lequel il était inséré, on le remplaça par un autre miroir moins versé dans l’introspection et on l’amena à la déchetterie. Comme il n’était même pas recyclable, ni dans le verre ni dans la miroiterie, il fut mis au pilon, c’est tout ce qu’il avait mérité pour avoir refusé de refléter correctement la réalité.

On ne plaisante pas avec les lois de la déontologie de l’optique et de la miroiterie réunies.

 

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Second Life (Joe Krapov)

Non exempt de duplicité, le barman m’avait fort servi en triples secs. Maintenant, je voyais double. Pour sortir, j’empruntai l’escalier en trompe-l’œil et partis dans les vignes du Seigneur. Grâce aux paradis artificiels, j’avais traversé le miroir.

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Au réveil je dus me rendre à l’évidence : un double de moi-même était bien tombé amoureux de MAP et m’offrait son reflet de fan dans la glace. Le revers de la médaille, c’est que j’étais retourné vivre dans le Nord. Voilà qui m’apprendrait à briser le cœur des jeunes filles d’Iowa avec des photos de crocus printaniers.

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Question (MAP)

Est-ce un trompe l'oeil ou bien ai-je doublé de volume

depuis la dernière fois où j'ai consulté mon miroir ?

En tout cas je ferais bien de  raser mes poils blancs,

ça me donnera l'air plus jeune !

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Et si c'était vrai... (Papistache)

— Docteur Zigmund ? Docteur Zigmund... docteur Zigmund !
La vieille chaîne Hi-Fi du bar souffle. Serge Reggiani ressasse le temps qui s’en va. Piano, violon, voix grave. Le docteur Zigmund Delescal frotte ses lèvres contre le bord de son verre. Mauvais whisky, bouche pâteuse, tête lourde. De l’épaule droite à l’oreille, la crampe qu’il a senti monter depuis la fin de la matinée, comme autant de petites mains brûlantes, lui vrille les nerfs. Verre contre les lèvres, cœur en-dessous, le docteur en ophtalmologie lève une paupière. La douleur lui cisaille la nuque. A l’autre bout du zinc, un plus soul que lui l’apostrophe :
— Docteur Zigmund ?
Il comprend, le docteur,  encore un quidam qui ambitionne une consultation gratuite. Il sait. Est-ce qu’à Louis Ferdinand Auguste Destouches les poivrots noctambules demandaient qu’il leur touchât  les écrouelles ?
—Docteur... doc... je peux vous appeler Zig, doc  ?
Serge Reggiani s’est tu. Un type à voix aigüe le remplace ; il pleure sa Marilou. Le whisky est tiède, la douleur tentacule et la langue colle au palais.

C’est un grand type, propre sur lui, fossette au menton. Deux heures du matin, des joues lisses comme un bébé. Le docteur lève une paupière ; le miroir au-dessus du bar lui renvoie l’image de son père. Tu es fatigué, Papa... Maman va s’inquiéter... Le tramway est... non ! c’est fini à cette heure... on va rentrer à pied... on suit l’Erdre... la fraîcheur nous fera du bien...
—Alors, tu vois, Doc... le soir, dans mon lit, je me cale avec un oreiller... tous les soirs, tu vois, depuis... pfff... je prends un bouquin... j’ai lu le tien... Marc Lévy puissance trois, ils ont écrit à Télérama... mais c’est pas ça... au mur, j’ai un grand miroir... c’est un meublé... j’ai touché à rien... un grand miroir... marocain, m’a dit la femme de ménage... elle est de Carquefou... alors, voilà...

Le docteur-écrivain frotte le bord de son verre contre sa lèvre. Ses poils crissent. Son père l‘imite. Concerto pour deux barbes dures et whisky tiède. Le grand type au visage poupin  poursuit son discours.
— Alors ? T’en dis quoi ? Hein ? Zig ?
— Suis pas... pas en con... sultation...  sais pas.
Dans le miroir, l'image du vieil homme grimace. Il lève un doigt :
— La même chose, patron... trois...
— Alors ?  T’en dis quoi ? Moi dans mon lit... je me vois dans le miroir... j’ai les yeux fermés... t’imagines... je me vois, je bouge un bras, mon reflet bouge un bras... je me vois... mais je vois que mes yeux sont fermés... je me lève, je m’approche du miroir... mes yeux sont ouverts... je retourne au lit... je te jure, mes yeux sont fermés et je me vois... comment t’expliques ça, Zig ? Zig ? Comment je peux me voir avec les yeux fermés ?

« Avec mon âme qui n’a plus la moindre chance de salut pour éviter le purgatoire...» C’est pas du Reggiani ! Comment il s’appelle, le pâtre Grec ? «Toute une éternité d’amour... » Milord ? Ferrat ? Mouloudji ? Papa, tu sais, toi ? Moustaki  ! Mais oui, Georges Moustaki ! Quel con ! Allez, on rentre ! Tu pars de ton côté, Papa ? C’est comme tu veux. Sois prudent, j’y vais !
— Alors, Zig ? T’es fier comme toubib, toi. Moi, ton bouquin, je l’ai lu. « Tape à l’œil » Marc Lévy puissance trois qu'ils ont écrit à Télérama. Eh bien, tu sais, doc, ton bouquin... eh bien, il est écrit flou... mais je l’ai lu quand même, ton bouquin.

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Immuable image (Walrus)

Il était myope et barbu.
Aussi employait-il depuis des années, sans s'y voir vieillir, une brosse à cheveux comme miroir.

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Ah ! Ces histoires de miroirs, ça fait réfléchir... (Oncle Dan)

Miroir, mon beau miroir

Les sinistres couloirs en pierres étaient peu à peu devenus une série de corridors et de galeries. Des boiseries ininterrompues et des lambris de chênes revêtaient les murs et le plafond décoré à intervalles réguliers de lustres monstrueux.

 

A chaque sursaut de flamme du chandelier de Monsieur « D », un éclair traversait les pendeloques, et réveillait dans l’ombre, le long des boiseries, la hure hargneuse d’un sanglier, ou la tête résignée d’une biche qui nous regardait de ses yeux morts.

 

Je me rendis compte subitement que ce corridor me devenait antipathique. Depuis combien de temps déambulions-nous ainsi ? L’atmosphère de cet endroit devenait irrespirable. Il y avait là une malédiction. Quelque chose de satanique.

 

Nous marchâmes longtemps ainsi, monsieur "D" devant moi, tenant le chandelier qui éclairait le long corridor et se reflétait dans le cristal des lustres suspendus régulièrement au plafond. Petit à petit, les trophées accrochés aux murs furent remplacés par des miroirs, de grands et longs miroirs encadrés de boiseries dorées qui me rappelaient les miroirs suspendus dans le salon de ma grand-mère.

 

A ce souvenir, mon cœur flancha et j'aurais tout donné pour être en train de boire le thé, là-bas, dans l'odeur de fleur d'oranger qui flottait toujours chez elle.

 

Plus nous avancions et plus les miroirs se rapprochaient, se touchaient presque et se dépouillaient de tout ornement inutile. Je marchais maintenant, tel un automate, derrière monsieur "D", ne sachant plus exactement qui j'étais, ni ce que je faisais ici.

Mon regard se faisait vague et j'errais, tel un somnambule, quand, tout à coup, je ressentis une violente douleur à la tête. Ahuri, je restais sonné un moment devant ce qui me paraissait, il y a peu de temps, comme le dos de monsieur "D" et qui, en fait, n'était qu'un miroir de plus placé en travers de mon chemin.

 

Je réalisai alors que j'étais seul entouré de miroirs et de vitres, apercevant de loin le chandelier que monsieur "D" avait déposé par terre avant de disparaître.

La salle des blasons

Les événements prenaient un tour pour le moins inattendu. J’avançai le bras pour saisir le chandelier dont j’appréciais mal l’emplacement. Le miroir se déforma comme un film transparent, puis céda sous la pression et se déchira sans bruit.

 

Sans bien réaliser comment cela s’était produit, j’étais passé de l’autre coté du miroir.

 

J’avais déjà entendu parler de ce phénomène surnaturel, qui restait pour moi une fantaisie de conteur… jusqu’à cet instant.

 

A présent, il avait repris son aspect normal, à ce détail près qu’il ne reflétait aucune image.

 

Un rapide coup d’œil circulaire me fit prendre conscience de l’immensité de la salle dans laquelle je me trouvais. Elle aurait pu accueillir cent cavaliers et leurs palefrois. Les murs étaient recouverts de blasons disposés en alternance avec de gigantesques portraits de familles.

 

Le silence était oppressant.

 

- Monsieur « D », où êtes-vous ? appelai-je d’une voix mal assurée.

 

Je ne reçu, pour toute réponse, que l’écho affaibli de ma propre question. Où êtes-vous ? … Où êtes-vous ? … Où êtes-vous ? …

 

Le chandelier qu’il avait abandonné diffusait toujours son étrange lumière, et se trouvait dans un angle de la salle, à proximité d’une porte basse, dissimulée derrière une épaisse tenture noire. On aurait dit une invitation à poursuivre vers ce qui paraissait être la seule issue.

 

J’écartai doucement la grossière étoffe poussiéreuse.

L’envers du décor

Je ne pouvais pas m'empêcher de pousser la porte basse. Il me fallut me pencher un peu pour pouvoir pénétrer dans un appartement totalement anachronique avec l’immense salle que je venais de traverser et qui me parut agréable au premier abord, rempli de l'ambiance chaleureuse d'un bonheur serein.

 

Et là, je restai pétrifié d'horreur au spectacle que je découvris immédiatement.

 

Je me trouvais dans un appartement, somme toute très commun, comme n'importe quel appartement, à la différence qu'il ressemblait étrangement au mien. A ceci près que quelque chose clochait, mais je n'arrivais pas à savoir quoi. J'étais désorienté, chez moi et en même temps chez quelqu'un d'autre, dans une ambiance à la fois familière et étrangère. Je compris que les tableaux étaient les mêmes mais qu'ils étaient différents, différents....Inversés ! C'était ça, j'étais dans l'envers du décor et cette découverte me figea de stupeur.

 

Mon angoisse fut à son comble lorsque la porte qui donnait sur la cuisine s'ouvrit lentement...

 

Je me cachai précipitamment derrière un meuble lorsqu’une abominable femme apparut, précédant un homme chauve qui s’était courtoisement effacé pour la laisser passer, plié en deux, dans une ostensible révérence.

 

Il ne cessait de parler à la femme avec une telle rapidité de langage que je ne comprenais rien à l’exception de « Madame la Comtesse » qui revenait constamment dans son propos.

 

Cette comtesse m’inspirait du dégoût. J’étais sûr de l’avoir déjà vu quelque part. Oui, c’est ça, derrière la vitre, alors que j’étais dans la maison hantée. Je l’avais aperçue derrière la vitre, avec son visage ruisselant de pluie, inoubliable avec cette perruque immonde.

 

La comtesse parlait d’une voix crapuliforme qu’elle essayait de faire gazouillante. Une voix à vous dégoûter de vos oreilles.

 

- Ah, quel temps de chien, quel temps de chien ! Mais où est donc Monsieur « D » ? gémissait-elle.

 

- "Je le cherche aussi" dis-je en surgissant du canapé derrière lequel je m'étais dissimulé.

La comtesse crut défaillir. Elle leva lentement la tête et son visage s'éclaira.

- "Quel farceur, vous faites, Monsieur D" gazouilla-t-elle en se dirigeant vers moi, "Mais, où étiez-vous passé ? Tout le monde vous cherche. Vous savez bien qu’Abrahel vous attend".

 

On me prête une constitution robuste, mais je dois avouer que cette interpellation de la vieille me fit craindre pour ma prospérité mentale. J’avais besoin de refaire mon plein de sens de toute urgence. Hélas, les flatulences buccales de cette déjection humaine m’empêchaient de réfléchir.

 

 

 

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Le matin des visages (Didier)

Dans la famille, nous avons un pouvoir. On n'a pas le droit d'en parler mais je vais en dire un mot quand même. Mes parents ne veulent pas qu'on nous prenne pour des fous. On peut en parler, mais uniquement entre nous. Ca nous amuse bien, c'est sûr.

J'ai eu du mal à tenir ma langue au début mais maintenant ça va, j'y arrive. 
Je crois que j'ai compris que c'était important. Les gens ne nous verraient plus pareil. Et puis c'est notre secret à tous les quatre.

Tout ça, c'est manière de voir, dit mon père, avec un grand clin d'oeil. J'aime bien ses clins d'oeil. J'en profite quand j'ai les siens.
On se raconte tout ça le soir à table. Qu'est-ce qu'on rigole ! Notre pouvoir, c'est qu'on s'échange nos regards. Si, si. On garde nos yeux, sinon les gens se douteraient, mais on voit avec les leurs, avec ce que les autres verraient. Mon père, mon frère, ma mère, ça dépend. C'est assez difficile à voir, comme ça, alors le mieux, c'est un exemple.

L'autre jour, j'avais les yeux de mon père. Eh bien je n'arrivais à attraper une branche. Elle était pas haute, pourtant. Enfin, il me semblait. Avec les yeux de mon frères, j'ai lu des livres que j'avais déjà lu. Avec ceux de ma mère, j'ai pas réussi à attraper le ballon.
Une autre fois, mon petit frère m'avait prêté les siens. Je voyais super bien les fleurs alors que d'habitude, elles me passaient en dessous. J'ai sauté au-dessus d'une branche que j'aurais pu enjamber. C'est rigolo le regard des autres. C'est tout pareil en pas pareil.

Certains matins, donc, on décide qui aujourd'hui aura les yeux de qui. En général, on le fait beaucoup en vacances ou les week-ends. Des fois c'est en semaine. C'est plus drôle.
C'est un peu comme on veut. C'est à celui qui a l'idée. Au début, je voulais le faire tout le temps, mais j'ai appris que je ne saurais plus trop voir avec mes propres yeux. Alors on ne le fait pas trop souvent. Disons que ça dépend des fois.

Quand mon père va à un concert, il aime bien les miens, parce que tu vois tout, il dit. C'est vrai que chez nous, c'est souvent moi qui trouve les choses. Même dans le frigo.
Quand ma mère va voir la sienne, de mère, elle aime bien les yeux de mon frère, elle dit que ça la rajeunit.  Mon petit frère aime bien les miens assez souvent. Il dit qu'il comprend mieux. Mais c'est logique. J'ai un peu d'avance sur lui.

Les matins des yeux, après le petit déjeuner, après avoir bien regardé la situations sous les angles, on fait un cercle. On est debout. On se tient tous fort par la main, on ferme les yeux, justement, on compte jusqu'à dix chacun dans sa tête et on ouvre les yeux. Et hop, c'est parti. La première fois, je suis tombé. J'avais les yeux de mon père. j'avais l'impression d'être un géant. Que mes pieds arriveraient jamais à suivre. J'étais crevé, le soir.

Ce matin, j'ai eu les yeux de mon frère. Lui ceux de mon père. Mais il a  pas pensé et il a oublié ses lunettes. Il n'a pas trop vu le tableau et mon père avait les yeux de ma mère. Il a sacrément eu mal à la tête. Leurs yeux voient mal pas pareil, il a expliqué. Je voyais trouble ! Il rigolait. J'ai fait celui qui rêve, on me trouvait le regard ailleurs. Ma mère lui a dit qu'heureusement que les gens ne se regardent plus, ils auraient pu penser que tu voyais double. Ils se sont marrés.

C'est ça, les soirs de regards. On rigole.

A l'école, avec les yeux du frangin, je me suis cogné les genous. Elle était toute petite la classe, pourtant j'y étais déjà allé. Et puis je ne savais pas où me rendre. J'ai suivi son corps. Il était hésitant.

Tout au long de la journée, j'ai eu l'impression de revivre des choses déjà vécues. Je la connaissais, cette salle !

- Regarde, regarde, m'a dit Théo à un moment. Théo, c'est mon meilleur copain. Il avait le doigt tendu. Les yeux de mon frère ont suivi le doigt, qui se dirigeait vers le ciel. Que pouic.

- Quoi ? Ben tu vois pas ?

- Non, pas bien.

- Mais si la grue !

je regardais trop haut, en fait !

- Ah la grue.

Je fronçais
les sourcils, cherchant un chantier, ou un truc comme ça, quelque chose qui pourrait le mettre sur la voie. Mais rien.

Ca ne m'étonne pas que tu l'aies pas vu, dit fièrement Théo. C'est des oiseaux rares, on a du mal à les repérer
Théo aime bien faire son malin, je l'ai fusillé du regard. Au ballon, par contre, c'était bien. Je les voyais venir plus vite, les ballons, et aussi les adversaires, même les grands. J'arrivais à trouver des trajectoires comme jamais. Les grands m'ont adopté.

Je voyais bien qu'ils n'en revenaient pas. Je souriais dans mon coin.

C'est bien, les secrets.

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Avatar (s) (**) (Zigmund)


Au commencement, voilà, je suis déjà en double
Spermato et  ovule, partage de chromosomes.
Multiples divisions vont donner un seul  « moi »
Puis vient un frère, à qui je dois faire une  place
« Il deviendra un jour grand docteur pour les yeux »,
Mon chemin est tracé, je serai prof de lettres
Mais finalement c’est lui qui sera écrivain
Et moi qui, par bonheur, deviendrai médecin.
Adulte, je diplope  du fond de mes alcools…
Plus tard,  dans mon travail, suis-je mes mains, suis-je mes yeux
Médecin bourgeois austère, ou  anar farfelu ?
Martien pour mes confrères, oracle *pour mes patients ?
Sont venus  une moitié, et deux fils, mes semblables.
Les oiseaux envolés, deux chats prennent le pouvoir
Un marrant roux, gaffeur,  et un noir ombrageux
Au chat noir,  au psychiatre, j’emprunte mon pseudo,
Pierres noires,  pierres blanches, enfin jouer au go !
Je suis devenu double : folie, schizophrénie ?
Suis-je celui qui écrit ou bien celui qui vit ?
Ophtalmo solitaire, ou  avatar  joyeux,
Lorsque je m'en irai, quel double me survivra ?

Avatar

*oracle ô désespoir ..

**je vous laisse les calembours avec avatar...

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Trompe l’œil de pensées (enfolie)

Miroir de ma mémoire :

Ma mémoire est bien fournie sans miroir
Ma mémoire a tous les droits, mal adroits et droits
Sa duplicité peut se lancer en l'air
et rester pleine de mystères
La conscience est en ma présence
et pleure lors de son absence

Ma mémoire peut quitter mon corps
sans rêver
ou rester à bord sans remord
Son double peut ouvrir sa fenêtre
vers le prêtre
et se moquer de son être

Ma mémoire peut s'enfuir
juste pour rire
et se donner envie de mourir

Ma mémoire est parfois noire
mais reste pleine d'espoir
d'une blancheur pleine de chaleur

La naissance se cache hors mémoire
la mémoire se cache en ses sens

Certains prennent toujours le même chemin
d'autres cherchent plus loin

Ma mémoire passe entre sujets et objets
pour me rassembler toute entière

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Otto (Claudio)

Trente ans de permis. Trente ans de voiture.

Et trente ans d’œillades salaces sur sa plaque d’immatriculation.

Certes, Otto n’était pas le seul Rhônais estampillé 69.

Mais, lui, ça l’avait agacé dès le début cette histoire. Mais que les gens sont bêtes ! Il en avait développé une pathologie certaine.

Chaque voiture suiveuse se moquait de lui, c’est sûr. La paranoïa alla s’amplifiant.

Le psychothérapeute, à bout de forces, proposa le déménagement.

Hannah s’en mêla et proposa le divorce. Comprenez ! Son phantasme se transforma en obsession, tant la phobie de son mari virait à l’impuissance.

 

« Département érotique, mon cul ! » C’était son juron préféré.

Ces deux chiffres, tête-bêche, avaient bousillé sa vie. Mais quelle idée, ce reflet concave !

Seulement dix chiffres à trouver et il a fallu en inverser deux. Quel manque d’imagination ! Encore un coup des arabes !

Otto, risée de tous, s’enferma. Sa femme et ses enfants partis, il passait ses journées sur Internet.

Sa vie ne tenait qu’à un fil.

Fil qui se coupa net lorsqu’il découvrit qu’un défi d’écriture, dit du samedi, portant le numéro 96, proposait de plancher sur l’effet miroir.

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