30 août 2008

La vie dedans soi - Ondine

Je pousse la porte de la clinique, m’annonce à la réceptionniste et m’assois. Je suis contente qu’Anne-Marie ne travaille pas cet après-midi, j’aurais été incapable de lui faire face. Au fil des semaines, une belle complicité s’était installée entre nous mais là, non, je n’aurais pas pu, pas aujourd’hui, pas encore, il est trop tôt. Je jette un coup d’œil sur les revues feuilletées par des centaines de mains fébriles pour éviter de fixer ceux, celles, qui ont pris place dans la salle d’attente. Un quotidien, Femme d’aujourd’hui, Paris Match, Clin d’œil, Enfants Québec : mon cœur se serre un instant. Je fouille dans mon sac pour en extirper un livre. Je l’ouvre un peu trop rapidement et mon signet s’en échappe. Je passe un instant mon doigt sur le carton bleu pâle, les fleurs séchées, les lettres tracées de façon légèrement hésitante : « Maman, tu es plus belle qu’une rose. Je t’aime. » Je le retourne, jette un coup d’œil sur la date : deux ans déjà. À cette heure-ci, mon petit homme est en cours de gym, vraisemblablement rouge comme un coquelicot, la sueur perlant à ses tempes. Mon grand… Cours, ris, joue! Moi, je ne peux pas, j’ai oublié comment.

 

Une voix déformée crépite dans le micro. Une femme sursaute, secoue son amoureux, endormi sur son épaule. Travaille-t-il de nuit? A-t-il soigné un enfant malade? Il s’éveille d’un coup sec, vaguement désorienté, puis se lève en souriant, enfouissant la main de sa femme dans la sienne. Elle marche les jambes légèrement écartées, le dos cambré. Je ferme les yeux pour ne pas voir la rondeur insolente de ses formes, l’éclat radieux de ses traits, le tissu tendu sur ses chairs. J’attends quelques secondes avant de les ouvrir à nouveau. Mon regard s’accroche à ces lignes : « Les gens tiennent à la vie plus qu’à n'importe quoi, c'est même marrant quand on pense à toutes les belles choses qu’il y a dans le monde. » Je ne peux pas lire ça, je ne veux pas, je ne sais pas comment.

 

La sonnette de la porte d’entrée tinte. Une jeune femme, seule, le regard fuyant, se pose devant moi. Ses ongles rongés dépassent à peine des manches trop longues d’un chandail de laine noire élimé. Son corps clame tout haut ce que je hurle tout bas : le désespoir, la colère, l’incompréhension, la volonté d’arrêter le temps, de changer son cours. Je passe un instant ma main sur mon ventre plat, creux, vide, vidé de sa substance. Comme à chaque instant depuis deux semaines, l’absence déchire mes entrailles, mon souffle se rompt, mes yeux se gorgent de larmes. Je voudrais arrêter le sang qui, sournoisement, s’écoule de moi, ne pas percevoir son odeur âcre, le parfum de mort qui s’en dégage. Il ne pouvait pas vivre, il ne voulait pas vivre. Peut-être a-t-il retrouvé le chemin du paradis? Peut-être se tient-il sur son pourtour, dans l’attente d’une meilleure mère, de quelqu’un qui aurait pu mieux l’accueillir? Pourquoi cette histoire d’amour entre nous deux n’a-t-elle pu être consommée? Mon petit, mon tout-petit, mon si petit, je t’aurais tout donné, je me serais offerte à toi, j’aurais volé pour toi. Pourquoi en as-tu douté? Reviens-moi, redeviens moi, viens en moi. Gruge-moi de l’intérieur, fais du grabuge tant que tu voudras mais comble le vide, remplis-moi, déplie-moi.

 

Une voix métallique égrène les syllabes de mon nom. Lentement, je remets mon livre dans mon sac, je ravale mes larmes. Je chancelle, je chavire, je sombre. Sans toi, je ne peux plus avancer, je ne veux plus, je ne sais plus comment.

 

 

 

La citation est tirée de La vie devant soi de Romain Gary (Émile Ajar)

 

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05 juillet 2008

Bric-à-brac (Ondine)

J’adore collectionner de petites boîtes exotiques, les caresser du doigt, penser un instant à la personne qui me les a offertes, au lien qui nous unit. La plupart du temps, je n’y dépose rien, que l’essence d’instants passés en communion avec un autre, qu’il soit amant, ami, alter ego ou même vague connaissance.

J’aime déballer mes boîtes à tendresse – comme je les ai appelées à l’initiative d’un ami – de façon aléatoire, au gré d’associations impromptues. Si je classe mes partitions et mes livres de façon relativement méthodique, j’enfouis les souvenirs pêle-mêle dans une série de boîtes imaginaires aux contours irréguliers qui, par nature, se veulent sans fond. J’y classe aussi bien les grands bonheurs que les petits moments magiques traqués avec le filet du quotidien. J’ouvre une boîte au hasard, dans laquelle, forcément, il reste toujours de la place, et y glisse un mot doux, un sourire tendre, une maxime décantée, une vérité assenée par quelqu’un qui m’aime suffisamment pour oser s’exprimer sans mettre de gants blancs. « Écris, lis, écoute, joue, et sois heureuse » y côtoie ainsi « à ma meilleure prof de piano », des vers de Nelligan, l’émotion ressentie face aux Nymphéas de Monet, les larmes de tendresse qui coulent sur une joue déjà mouillée par la pluie, le moelleux d’un chocolat pris à la terrasse d’un café parisien, le coup au cœur quand Venise s’offre au regard pour la première fois, l’intensité pure d’heures partagées sur un même banc de piano avec un ami.

Les liens improbables se tissent quand j’ouvre ces boîtes et, parfois, des souvenirs profondément enfouis font surface alors que j’y range un nouveau trésor. S’amalgame alors en une curieuse mixture douce-amère la joie pure ressentie quand, enfant, je croisais le facteur; la fébrilité d’un premier concert assumé; la simplicité désarmante d’un trait musical parfaitement maîtrisé, d’une phrase finement ciselée; les mots d’amour devenus surannés, la douleur de la rupture s’étant suffisamment estompée pour ne subsiste que le voile si léger du souvenir; la perturbation à l’état pure sur le corps d’un adolescent efflanqué; les fous rires qui courent d’un oreiller à l’autre le soir; les câlins aux tout-petits mais surtout ceux reçus des presque grands; le plaisir avide quand on laisse glisser sur sa langue un calembour plus savoureux qu’un carambar.

Parfois, j’aime susciter ces réactions en chaîne pour le plaisir, un pas de danse endiablé porté par une pulsation assourdissante, culbutant une randonnée en solitaire, balayant une nuit étoilée en bord de mer en communion avec l’univers, rejetant une séance de baisers fiévreux sur la banquette arrière d’un autobus presque vide. De curieux rendez-vous avec l’histoire, la petite histoire, la mienne, celle qui se détaille en chapitres inégaux, sans lien apparent pour tout autre lecteur que celui qui accepte d’y jeter un regard partial, de s’y inscrire en filigrane, au risque de se retrouver catapulté à toute vitesse au creux d’une de ces boîtes à tendresse, à caresses, à paresse, à allégresse.

(4 juillet 2008)

Posté par valecrit à 12:00 - - Commentaires [17] - Permalien [#]
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