05 avril 2014

Avec un chapeau (Minuitdixhuit)

Je ne  m’en souviens pas bien, mais je suis né comme ça, parait-il,  avec un chapeau.

L’obstétricien avait prévenu ma mère.

-Y’a un chapeau.

Sans doute était-il plus habitué aux casquettes ou aux bonnets, mais là, c’était un chapeau, incontestablement.

-Je peux l’ôter, si vous voulez, c’est assez simple si on le fait tout de suite, avait-il dit, regardez…

Il avait creusé un orifice à la base du chapeau,

-Le crane est bien formé.

Mais ma mère avait dit,

-Non, je l’ai fait comme ça, avec un chapeau.

Et puis le temps a passé, c’est juste pour mon dixième anniversaire que j’ai enfin pu sortir de la ville pour aller passer quelques vacances, de Pâques, à la campagne, chez une sœur de ma mère.

-On va chercher les œufs avait braillé ma tante.

Mais on ne les avait pas trouvés.

Moi je m’en fichais, je savais bien où ils étaient, les œufs.

On est rentré en ville, et j’ai bien fait attention à pas dire non avec la tête, ni oui non plus.

Fallait que je fasse attention à ma nichée.

 

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21 septembre 2013

Êtrange (Minuitdixhuit)

Nos regards se sont croisés dans le grand hall de l'aéroport de Madrid et j'ai tout de suite ressenti la violence d'un éclair dans ma poitrine. Mon attention avait été attirée par son accent brésilien de Maracaibo quand elle avait tenté de parler espagnol. Je lui ai proposé en bégayant mon portugais : Quer que lhe traga um copo? Vous voulez que j'aille vous chercher un verre ? Elle m'a répondu en souriant, oui, ça serait plus commode pour moi ! Elle avait la jambe gauche plâtrée de la cheville à la hanche. La conversation s’est alors entamée simplement.

- Comment cela vous est-il arrivé ?

- J’ai manqué mon atterrissage...

- Vous êtes pilote ? Elle a ri : Non ! Je suis avion ! C’est un peu handicapant, ça explique l’aéroport...

J'ai fait semblant de comprendre une plaisanterie en souriant bêtement.

La suite a été un long échange qui est devenu intime et qui a duré les deux heures d'attente de nos correspondances : Elle, pour Los Angeles, moi pour Lisbonne.

J'étais complètement aimanté par la grâce de ses paroles, de ses gestes, de ses sourires. Et je sentais, aussi, que ma présence la troublait. Elle m’a demandé mon prénom :

- Miguel…

- Ouah ! Un nom d’archange !

Elle - elle m'avait avoué également son prénom – m’a complimenté sur le petit tatouage, l’envol d’un beija-flor, qui gravait mon épaule gauche. Elle a voulu me montrer le sien, une colombe aux ailes déployées, au-dessus de son plâtre, en remontant sa légère jupe blanche jusqu'à l'aine, en découvrant un peu la troublante vision d'une lingerie rose, peau d'ange brodée de ciel.

Et puis un haut-parleur nasillard et sans âme a annoncé le vol pour sa destination. J'ai crispé un mouvement sombre des sourcils, elle a pincé un sourire triste sur sa bouche. Je l’ai aidée à se lever. Pour seul bagage, elle portait un sac à dos qui me semblait bien léger et qu’elle avait gardé tout ce temps. Je l'ai accompagnée, elle, blottie sur mon épaule, claudiquant, jusqu'à sa porte. Nous avons échangé nos numéros de portable et j'ai senti son souffle et l'électricité d'un baiser furtif sur mes lèvres quand elle s'est séparée de moi. Puis, sans respirer pour ne pas perdre son parfum, j'ai suivi les ailes blanches d’une ascension qui s'estompait dans le ciel.

On a appelé un retardataire sur le vol de Lisbonne et j'ai embarqué précipitamment.

Le sommeil de la nuit qui a suivi mon arrivée a été extrêmement agité. Elle me rejoignait dans ma chambre et lentement dégrafait son chemisier blanc après avoir ouvert et déposé son sac à dos dans un déploiement de soie lumineuse tandis que sa jupe s'évanouissait sur le parquet. Puis ses mains glissaient le long de ses hanches et la dentelle rose que j'avais entraperçue roulait lentement pour m'offrir tous les secrets du désir. La suite, je l’ai encore dans le cœur quand je rêve les yeux ouverts sur ma réalité ordinaire.

Au matin, je me suis réveillé épuisé comme dans un rêve achevé qui continuerait de vouloir être… Dans les draps, j'ai trouvé quelques petites plumes fines que j'ai pensé échappées de mon oreiller. J'ai frotté mes yeux et dans le frisson de lumière que les persiennes me diffusaient j'ai aperçu une dentelle rose brodée de ciel, au pied du lit…

Et puis mon portable a esquinté Mozart avec « La musique des Anges » pour m'annoncer un SMS :

« Bi1 ariV a LA. Mer6 pr tt et pr ce rêve +++. ExQz le Dzordr 2 mes duV ds T draps. J x ke G oublié kL ke choz 2 roz chez toi. Mais toi J t’oublie pas. BJnho, arkanj MigL. A+. Angéla »*

……………………………………………………………………………………………………………………………………

*Je suis bien arrivée à Los Angeles. Merci pour tout et pour ce rêve merveilleux. Excuse-moi pour le désordre de mes duvets dans tes draps. Je crois que j'ai oublié quelque chose de rose chez toi. Mais toi je ne t'oublie pas. Beijinho, archange Miguel. A +. Angéla.

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14 septembre 2013

Ballade sous un arbre (Minuitdixhuit)

 

 

Alors tous les arbres frémissent,

le grand véréfour qui porte le nid

retient son souffle ;

se referment les tapinoufles

et les ronils à pois bleus s'évanouissent.     

L’empendulé à sa cravate,

serré, s’est arrêté de brimbaler ;

les dames-oiselles, de leurs spartiates

empoignées, portent des heurts pour l’ébranler.

Alors seulement il bave la liqueur poisseuse.

D’ores

et déjà, les calandrelles turlutent, joyeteuses,

en extripant les Mandragores.

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07 septembre 2013

Recoudre un ange (Minuitdixhuit)

On me surnommait “Don Quixotte” mais ce n’était pas approprié, je ne me battais pas contre des moulins à vent, ou si peu, je réparais des petites éoliennes, et le plus souvent c’était parce qu’elles avaient perdu une aile. Ce n’était qu’une aile en moins mais ça ne marchait pas sans ça. Et c’était important qu’elles marchent, pour les écoles, pour les dispensaires, pour les villages...

Le Père Blanc de la Mission qui m’employait m’avait proposé, puisque tu parles Portugais tu vas traverser la frontière à Luau, c’est calme à présent. Il y a plusieurs hélices à réparer, en principe on ne doit pas mais on ne peut pas laisser les enfants comme ça.

Et surtout tu suivras bien la route que je t’ai indiquée. Prudence, il y a des chemins avec des plaques rouges «perigo minas». Danger mines. Mais tous ne sont pas balisés. Je tiens à ma 2CV… et à toi…

 

Voilà comment j’ai quitté le Zaïre la première fois pour l’Angola que je ne connaissais pas encore, j’avais juste vingt-deux ans, j’avais juste mon brevet de mécanicien et j’avais juste envie de faire quelque chose d’à peu près juste de ma vie.

Je suis enfin arrivé au dispensaire, à l’heure de la quiétude de la sieste. Les enfants dormaient, on m’avait dit : des bergers, des gardiens de bétail qui courraient encore insouciants, quelques jours avant, après leurs chèvres égarées. Et ce silence m’est apparu comme juste de la paix.

 

-Ah sim, o senhor é quem sabe recoser as asas aos anjos… Ah, oui, vous êtes le monsieur qui sait recoudre leurs ailes aux anges... s’est gentiment moqué le chirurgien. Moi je n’y arrive plus ! Savez-vous que vous êtes déjà célèbre !

 

Malgré la chaleur, je me suis mis tout de suite au travail et, du haut des six mètres de l’éolienne, j’ai vu sortir de ce qui devait être une buanderie ces deux jeunes Angolaises qui portaient ce couffin de linge humide. Elles m’ont fait toutes les deux un signe de leur main libre, et j’ai répondu avec ma clé à molette. Je me suis attardé à les regarder étendre le linge, elles étaient si jolies, si gracieuses, et de temps à autres elles m’ensoleillaient un peu plus de leur regard immense en se tordant le cou, et elles se chuchotaient des secrets à l’oreille en éclatant d’un rire vital qui me pointait du doigt.

Et puis, leur tâche terminée, elles sont reparties en me soufflant un dernier sourire joyeux du creux de leurs paumes.

Et c’est seulement alors que j’ai vu le linge étendu sur les fils. Des pyjamas d’enfants. Presque tous avaient une jambe, une manche, coupées et recousues, au-dessus de la cheville, au genou, plus haut à mi-cuisse, la moitié d’un bras, un bras entier.

 

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31 août 2013

Haute pression (Minuitdixhuit)

-          C'est à cette heure-ci que tu rentres ? tonna la grosse voix grise de Cúmulo.

La petite Névoa, légère, s’évapora rapidement vers sa chambre pour éviter les foudres de son père.

C’était le dernier jour du printemps, l’été venait demain et, comme chaque été, elle ne partirait pas en vacances avec ses amis Nimbus, Cyrus et Stratus. Elle resterait seule là, à s’allonger parfois sur l’herbe d’un jardin, un peu en tout début de matinée, à pleurer une petite rosée puis à vite s’effilocher pour se blottir à l’ombre.

Voilà pourquoi, avant que tous les autres ne s’envolent vers le nord, pour ces destinations exotiques qu’elle ne connaîtrait jamais, França, Bélgica, Suíça, Evelynedheliat… où eux pourraient tout l’été s’égoutter à cœur-joie, pleuvoir de rire le jour, la nuit s’essorer comme des éponges dans des dépressions mémorables et finir au petit matin dans les volutes d’une belle bruine locale, elle était restée un peu tard en leur compagnie pour une dernière saudade, pas trop arrosée, au Bairro Alto.

-          C'est à cette heure-ci que tu rentres ?

A cause de cela elle était devenue anti-anticyclonique. C’était vraiment trop dur d’être une jeune nuage incomprise, l’été, au Portugal.

 

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Ci-dessous, le Portugal.

Cúmulo : Cumulus (nuage)

Névoa : forme poétique de « bruma », brume.

França, Bélgica, Suíça, Evelynedheliat : Pays imaginaires d’Europe centro-occidentale a parlé tout ou partiellement  francophone, assez souvent pluvieux.

Saudade, Bairro Alto : je vous laisse vous promener à leur rencontre.

 

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24 août 2013

Participation de Minuitdixhuit

Sa mère l’avait laissé quelques instants sur le trottoir pelucheux et confortable comme on les faisait à présent, le temps de chercher de quoi se restaurer dans une de ces échoppes douteuses et si nombreuses où des occidentaux malingres, plus ou moins clandestins, mal habillés mais polis, vendaient pour un prix modique une nourriture pas toujours bien saine mais finalement succulente, salade, tomate, oignon, dans un pain exotique bourré d’une sorte de glue grillée.

Il y a longtemps de toutes façons que son gamin vautré à ses pieds ne s’intéressait plus à ce jouet de plastique made in CEE qui ne savait que répéter d’une voix de robot à l’accent navrant un fichier midi en secouant sans émotion une sorte de carton mal coloré, vestige d’un siècle passé.  Syno faisait bien mieux depuis pour l’éveil des enfants.

Alors, quand le taxi blanc est arrivé naturellement à sa vitesse maximale, elle n’a pas bougé d’un cil en croquant la tranche d’oignon frit. La programmation centrale savait ce qu’elle faisait et si le jouet inutile fut broyé par les sustenteurs magnétiques de l’engin, pas un des poils blancs et frisés de son enfant qui commençait à s’assoupir ne fut effleuré. Elle le prit dans ses bras, d’un coup de pied jeta le robot disloqué dans l’égout centralisé, s’assit sur le vaste siège et après avoir digité sur son Sumsang 8G sa destination prochaine, elle commanda  pour son bambin endormi, d’une seule pression sur l’easy-touche, une autre sorte de ces poupons grotesques, un modèle blond plus perfectionné et de toute façon tellement bon marché. 

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