07 juin 2014

La Boutique de la Magie (Mauleskine)

La boutique de la magie est au n°8 de ma rue, entre la Pharmacie Possion et la Cordonnerie Septlieues, qui, elles aussi, font miroiter leurs miracles aux passants.
La Boutique de la Magie affiche une vitrine vide. La porte est fermée et la lumière éteinte.
L'homme qui tient commerce est simple et frêle, gris, un peu mou.
Il semble n'avoir aucune ambition, et encore moins de marchandise à vendre.
Il ne recherche pas le client et méprise le profit.
Il refuse tout argent et substitut, et n'entretient pas la conversation.
A celui qui, par erreur, pousse sa porte, il ne demande ni n'offre rien.
Il attend. Au plus curieux, il explique en quelques mots que ce vide est indispensable à la vraie magie et que ceux qui font croire le contraire sont des crieurs de foire.
Il appartient donc au client de demander.
Car dans la Boutique de la Magie, tout peut être demandé, mais rien n'est acquis. Encore faut-il savoir formuler son souhait.
Ainsi, une timide jeune fille pâle peut-elle obtenir une modification subtile de la coloration de ses joues. Il lui faudra évoquer la mélancolie des soleils couchants.
L'enfant délaissé obtiendra réconfort et chaleur s'il trouve les mots de caramel et de citron, de lait et de café, pour décrire la mère dont il rêve.
L'idiot sera fait poète s'il se trompe de plume et réclame celle de l'oiseau.
La trapéziste prise de vertige sera promue funambule, si elle propose de payer en pelotes de lin. L'homme lui fera cadeau du parapluie si elle lui délivre une larme, qu'il conservera au bout du comptoir dans un minuscule flacon.
Au vieillard qui viendra chercher la compagnie et un peu de conversation, il offrira en sus d'un canari, le don d'entendre les gouttes de pluie et les sanglots des cantatrices (ce où qu'elles soient).
Aux malfoutus, il distribue ce qu'ils demandent : élégance, lunettes d'or, queues de pies, hauts-de-forme, canes d'ébène, pochettes de soie et lavallières à petits pois.
Au chat, au rat et à l'oiseau, il donne du temps, et de la distance, sans qu'ils aient même à exiger.
Le petit homme simple ne demande jamais rien pour lui-même. Si ce n'est à la nuit tombée. Dans le vide propice de la boutique sombre, il fait surgir des lucioles du tout petit flacon et convoque à la parade la timide, l'enfant délaissé, le vieillard béat, l'idiot écrivain, un paralytique sur un monocycle (qui n'avait rien demandé!) et la vertigineuse sur son fil, les malfoutus, le chat, l'oiseau, enfin le rat, qui vous dispersera bien vite toute cette petite troupe à la fin de la fête.
Car sa magie est une magie de fête foraine, et quand toutes les boutiques sont fermées, au n°8 de ma rue, seule la Boutique de la Magie diffuse encore sa lueur de lampion et son parfum de caramel et de citron.
Quand toutes les boutiques sont enfin fermées, toute ma rue n'est que magie.  

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24 mai 2014

Les lignes de ma main font le tour de la Terre (Mauleskine)

 
« Pour jeudi en huit, vous direz en vingt lignes et au passé simple  ce que vous fîtes aujourd’hui retour de l’école. »
10 Mai 1903, Eugène quitte l’école communale de Saint-Denis par la porte de la cour.
Il reprend l’itinéraire qu’il s’est choisi. Certainement pas le plus rapide, mais celui qui lui laisse le temps. Celui qui l’abandonne à sa solitude, entre les jardins ouvriers et par-dessus les canaux.
…  « direz ce que vous fîtes… le passé n’est jamais simple », pense Eugène, à en juger d’après la nostalgie qui le domine, lui qui n’a rien connu encore.
Il pense aussi qu’il ne lui serait pas difficile de rendre un devoir formidable, si seulement il osait entrer à la consultation de la chiromancienne, au fond d’un jardinet qu’il longe chaque jour.
Il a beaucoup à faire avec son passé et n’a jamais senti la nécessité de connaître son avenir. Il ouvre la main dans laquelle il fait tourner une bille de verre. Il en observe les lignes directrices.
Ecrire, en vingt lignes, l’avenir que lui révèlent les lignes de sa main, au passé simple : un tour qu’il jouera volontiers au maître ! L’idée le pousse en avant. Il ouvre un portillon, marche dans l’allée gravillonnée, tire un carillon, fait s’envoler les merles du cerisier, bat en retraite, enfonce sa casquette, épaule son cartable, renonce à son avenir, s’arrête, se retourne, esquisse un salut, , fouille ses poches, constate l’absence de monnaie et la présence de billes, entre dans une cuisine, tend la main. Tombe assis. Ecoute.
Maintenant, il marche bercé par les promesses de femmes, l’angoisse des maladies, la certitude d’un destin, orphelin de père et de mère et tout tendu vers son avenir.
Dans sa tête, il écrit pour le maître :
« Aujourd’hui, retour de l’école, je décidai d’emprunter les chemins de traverse. J’entrai chez la Diseuse. Elle tut mon passé mais me dit l’avenir. Elle tint en sa main ma main, ligne de vie qu’elle jugea courte, et pâle. Elle parla longtemps de ma ligne de tête, que j’ai fort haute, et me promit à une vie de poète. Puis elle s’attarda sur mes lignes de cœur, car une ne suffirait pas, dit-elle. Elle m’offrit trois femmes, mais je ne me rappelle que de celle aux yeux noirs.
Pour ne pas contrarier la prophétie, j’écrivis ce poème, qui devrait fournir les lignes manquantes :
Les lignes de ma main font le tour de la Terre. – je me voyais poète vagabond-
Puis je rayai.
Les lignes de ta main font le tour de mon corps,
Un rond de danse en doux accords.
Je rayai, empourpré jusqu’aux tempes. Cuit.
Les courbes de ta main font le tour de mon cœur
Mont de Vénus et de douceur
Je rayai.
Repensant à la femme aux yeux noirs :
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu. »
Huit jours plus tard, l’instituteur écrivit en marge de la page :
« Vous décevez tous mes espoirs de vous amener jusqu’au Brevet. Votre récit n’est que pure invention. Vous ne respectez pas le temps imposé, dans ce poème ridicule qui massacre la métrique et offense la pudeur qui sied à votre âge.
Que diable faites-vous au retour de l’école, Grindel ? Votre ligne de tête est en effet si haute que vous heurtez le plafond ! »
Eugène, Emile, Paul Grindel, dit Paul Eluard, dit Didier Desroches, dit Brun, quitta fort heureusement assez vite Saint-Denis…

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17 mai 2014

Participation de Mauleskine

Il ne se passe rien, au Triangle des Bermudes. Et depuis fort longtemps.
Chacun sait cela, depuis fort longtemps.
Car depuis fort longtemps, les êtres vivants évitent le Triangle des Bermudes, pour des raisons bien connues, et les navires n'y passent pas. Et ceux qui y passent n'y repassent pas.
Il n'en a pas toujours été ainsi.
Aux temps des premiers temps du tout début du Monde, quand l'Homme n'était pas encore tout à fait l'Homme et que les animaux ressemblaient plus ou moins tous à des rhinocéros, le Triangle des Bermudes état un lieu.
Aujourd'hui, il n'est plus qu'un endroit, et encore, plutôt mal identifié.
Longtemps, le Triangle des Bermudes a été une sorte de centre du Monde, et c'était alors un monde à l'envers.
Au cours des premiers millénaires, le Triangle a aspiré tout ce qui passait à sa portée. C'était une solution idéale pour peupler cette zone rurale excessivement déserte. Quelque chose, ou quelqu'un en son cœur secret, rêvait de gloire et se voyait à la tête d'une civilisation cosmopolite, tolérante et dotée d'un fort potentiel d'innovation. Il fallut longtemps se contenter de micro-organismes, mais peu à peu et à force de patience, ils évoluèrent, et quelque chose fut possible.
Et c'est précisément sous la surface d'une mer en miroir, et dans sa géographie précise et symbolique, que la première et plus grande ville du Monde était bâtie à l'envers par des êtres que la nature avait programmés dans ce but.
Il ne savaient faire que cela, bâtir une ville de calcaire, et c'était assez aisé, la base se tenant juste sous la surface et le sommet des immeubles culminant dans les profondeurs, il n'y avait qu'à descendre.
La seule difficulté résidait dans la nécessité d'empêcher que la ville ne dérivât, à quoi l'on avait remédié avec force harnais, lacets, cordons et bretelles.
Pendant que les organismes devenaient plus ou moins des animaux, la Mère des Pères et des Mères (car c'était elle qui régnait sur la ville), s'occupait à pondre le Monde.
C'était un dur labeur, à la hauteur de ses ambitions. Mais elle n'était pas à l'abri d'une erreur.
L'Homme n'existait pas encore, et encore moins la femme, car en ce temps des premiers temps, la Mère tenait à demeurer unique.
Épuisée d'avoir pondu tout ce qui vit et ne vit pas, elle fit donc une erreur.
Elle pondit l'homme, et le dota d'un système reproductif, afin de s'éviter les souffrances d'une seconde pondaison.
Ils crûrent, et se multiplièrent. Hommes et femmes se différencièrent, et le pouvoir de pondre sa descendance fut donné à ces dernières.
Très vite, ces créatures refusèrent d'amarrer la ville et leurs logis.
Ils adoptèrent des perroquets et finirent immanquablement par inventer le bateau et le tromblon qui assurent un enrichissement rapide sur les palpitantes mers du sud.
Ils partirent donc les uns après les autres faire ce qu'ils avaient à faire de par le Monde encore vierge.
Tous ses enfants quittèrent la Mère des Pères et des Mères dans le sillage des hommes, non sans avoir auparavant tranché tous les cordons, et dans le but avoué de s'extirper de ces bas-fonds et de contempler enfin autre chose que l'ondulation perpétuelle des algues marines, qui vous ont de ces airs de noyée à vous crever le cœur.
Ainsi la ville sombra-t-elle dans les abysses, où elle gît encore inexplorée.
La Mère des Pères et des Mères décida d'y rester gésir aussi, et en conçut une immense colère, dont n'émergea que bien plus tard un grand chagrin.
Voilà pourquoi elle rappelle à elle ceux de ses descendants qui passent à sa portée.
Mais, pour l'instant, sous le Triangle des Bermudes, il ne se passe toujours rien.

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