31 mai 2014

Participation de Mamido

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Une rose a percé la pierre de la neige. Puis elle a frappé à ma porte. C’était tôt ce matin. L’aube rosissait à peine la longue nuit de l’hiver. La robe en haillon de la pauvrette était raide et mouillée. Rien d’autre pour la protéger de la froidure qu’un capuchon de laine mitée sur ses cheveux givrés.

Une rose a percé la pierre de l’hiver. Ce matin. Malgré sa triste allure, je l’ai laissée entrer. Dans le ciel, chevaux blancs des cortèges lancés au triple galop, la bourrasque a bien tenté de s’engouffrer à sa suite. Mais je lui ai fermé la porte au nez. Hennissements et ruades, claquements de fouet ! De se sentir ainsi évincée, ivre de colère, elle a longtemps ébranlé les murs de ma chaumière. La demeure est solide, elle est restée dehors.

Une fois à l’abri, j’ai ôté à la rose son capuchon de laine et l’ai accompagné près du feu pétillant. Sous l’effet de la chaleur, effaçant peu à peu sa couronne de reine, le givre a quitté sa chevelure, fondant sur le parquet.

Ce matin, une rose a percé la pierre de la neige.

Ce matin, une rose a percé la pierre de mon cœur.

 

Rive de Gier, le 24 Mai 2014.

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17 mai 2014

Participation de Mamido

Ma01

ma02

Le ciel était clair lorsque j’ai décollé ce matin du petit aérodrome des Everglades où est basé mon Cessna 310 habituellement.

J’ai survolé un moment la mangrove. Le bruit de mes moteurs a dérangé des oiseaux qui se sont envolés dans de grands battements d’ailes, juste devant mon appareil. J’ai pu apercevoir un crocodile se faufiler furtivement dans l’eau saumâtre à la recherche de son petit-déjeuner. Lorsque j’ai relevé les yeux, face à moi, l’immensité de l’océan s’offrait à mon regard.

 

J’ai dirigé mon avion au-dessus de ce bleu d’azur qui se confondait avec l’horizon. Quitter la terre et le spectacle affligeant des comédies humaines qui s’y déroulaient. Larguer les amarres. Oublier la pesanteur et les obligations futiles de ma vie ratée.

 

Hier matin, elle m’a quitté. Sans espoir de retour.

Je lui avais pourtant tout donné : mon amour fou et ma fortune. Mais ça n’a pas suffi.

« L’amour ne s’achète pas, Morty. Tu ne peux pas me retenir, même dans une cage dorée. Il faut me laisser partir, il faut me libérer. » Alors, j’ai fait un pas de côté, j’ai ouvert la porte en grand, sans rien dire. Elle est passée devant moi, avec juste deux grosses valises. Elle laissait derrière elle des armoires pleines de vêtements griffés, des coffrets remplis à ras bord de bijoux précieux. Et mon cœur brisé. Sans aucun regret, semblait-il. Dehors, un taxi l’attendait. Destination inconnue. Je l’ai regardée s’en aller. Elle emmenait mes espoirs et mon amour en me laissant seul, au milieu de ma vie dévastée.

 

C’est pourquoi à présent, je vole plein Sud, vers le triangle des Bermudes. Sans espoir de retour, moi non plus.

Ce n’était pas prémédité. C’est lorsque j’ai entendu la voix affolée de Jane, là-bas dans la tour de contrôle de notre petit aérodrome.

« Allo Papa Tango Charlie, répondez, nous vous cherchons ! Apparemment vous avez dévié de votre plan de vol et vous vous dirigez plein Sud, vers le triangle des Bermudes. »

A ce moment-là, ce n’était de ma part qu’un instant d’inattention. Je noyais ma solitude dans le bleu de l’océan. Il aurait suffi d’une légère traction à gauche sur le manche à balai pour réintégrer mon chemin habituel.

Mais ce rappel angoissé de la tour de contrôle m’a fait prendre conscience qu’à terre, plus grand-chose ne me retenait. Alors, cette fois-ci, délibérément, j’ai gardé le cap au Sud, vers le triangle des Bermudes. Je suis décidé à voler jusqu’aux dernières limites des réservoirs de mon bimoteur, et advienne que pourra.

 

« Allo, Papa Tango Charlie, répondez, nous vous cherchons… »

Déjà, je les entends moins bien. Ma décision est prise. J’ai perdu celle que j’aimais, je sais qu’elle ne reviendra jamais. A quoi bon continuer cette vie de chien où je ne compte pour personne ?

Désormais, la radio est muette. Je ne capte plus rien. Plus de «Allo, Papa Tango Charlie » pour me faire changer d’avis. Les instruments sont tous déréglés, les commandes ne répondent plus. Je perds de l’altitude. Mais je m’en moque. Je ferme les yeux, je me laisse aller. Plus rien ne compte puisqu’elle m’a quitté.

 

« Allo, Papa Tango Charlie, vous êtes arrivé ! Dans la faille des désespérés, vous vous êtes glissé. De ce côté, je vous attendais. » J’ouvre les yeux sur le magnifique sourire de la plus belle femme que j’ai jamais rencontré. Elle prend ma main pour m’aider à descendre de l’avion. Elle m’attire vers elle pour m’embrasser. D’autres gens l’accompagnent. Ils m’entourent et m’accueillent avec des gestes bienveillants.

« Vous allez voir, tout va bien se passer. Vous allez vous plaire ici. Vous avez bien fait de vous diriger plein Sud, vers le triangle des Bermudes ! »

 

Rive de Gier, le 10 Mai 2014.

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03 mai 2014

Participation de Mamido

ma01

ma02

Petite fille, ce qu’elle adore, c’était la musique classique.
Elle s’enthousiasme pour les chants grégoriens.
Le Requiem de Mozart lui tire des larmes et les variations de Bach la mettent en transe.

A quinze ans, jeune fille romantique, enfermée dans sa chambre, elle est allongée sur son lit, revêtue d’une fine chemise de dentelle. Alanguie, elle rêve, les yeux au plafond, une joue sur sa main. Pendant tout ce temps-là, sur son tourne-disque Teppaz, Edith Piaf  essaie vainement de consoler « Milord », Georgette Plana roucoule « Riquita » et Berthe Silva sanglote « les roses blanches ».

Ce n’est qu’aux quinze ans de son fils qu’elle rencontre enfin les musiciens de sa propre adolescence. C’est au cours d’un long parcours en voiture en direction de l’Italie qu’elle découvre en sa compagnie Les Beatles et les Rolling Stones, Pink Floyd et Credence Clearwater Revival. Durant ces vacances, à trente-huit ans passés, elle danse enfin sur « Belles, belles, belles » de Claude François et pleure en écoutant « Mon amie la rose » de Françoise Hardy dont elle n’avait jamais entendu parler vingt-cinq ans plus tôt. Ils étaient pourtant, à la fin des années soixante, au plus fort de leur popularité, parait-il.

Maintenant, à près de soixante ans, ce qui la passionne, c’est la musique techno, le hip-hop, la soul music. Elle passe des heures sur sa radio préférée, NRJ, qu’elle met à fond dans sa voiture.
Elle s’amuse beaucoup des airs ahuris que prennent les ados boutonneux affalés à l’arrêt de bus quand ils la voient passer, les yeux dissimulés sous ses Ray-ban mais arborant fièrement son épaisse chevelure blanche et une marinière Armor Lux, tout en conduisant sa C3, trépidant sous les vibrations des basses.
Répondant à leurs quolibets plutôt admiratifs : « - Ouais, t’as vu la mamie, comme elle déchire ! Ça c’est d’la zik, d’la vraie ! Vas-y mamie, ouaichhhh ! », elle leur envoie son plus charmant sourire en pensant : « Ben oui, les petits gars, faut vivre avec son temps et mieux vaut tard que jamais !  »

Pourtant le soir, quand elle rentre chez elle, seule dans sa chambre, allongée sur son lit, en chemise de nuit de pilou et robe de chambre en polaire, sirotant une tasse de thé dans laquelle flotte une rondelle de citron, elle rêve, les yeux au plafond.
Sur sa chaîne hi-fi dernier cri tourne un CD.
Certains soirs, elle s’enthousiasme à l’écoute d’un chant grégorien.
A d’autres moments, c’est le Requiem de Mozart qui lui tire des larmes.
Mais ce qui la rend la plus heureuse, ce sont encore et toujours les variations de Jean Sébastien Bach. Elles parviennent comme autrefois à la mettre en transe.

En les écoutant, bien au chaud sous sa couette, elle se dit que, même s’il est nécessaire de rester en phase avec son époque, on doit malgré tout rester fidèle à l’enfant que l’on a été et savoir lui rendre hommage de temps en temps.

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05 avril 2014

Participation de Mamido

Mam01


Maman a toujours su ce qui ferait plaisir à ses enfants.

A la maison, l’argent n’emplissait pas les coffres et pourtant nous n’avons jamais manqué du nécessaire. Pour le superflu, c’était un peu plus compliqué, mais malgré tout, mes parents savaient accomplir des miracles.
Ils emplissaient chaque jour la maison de  rires et de chansons. Maman savait ajuster ses pas de danse aux refrains qu’égrenait le violon de mon père, n’hésitant pas à nous entrainer, mon frère et moi,  dans cette joyeuse sarabande.

Et il ne faut pas oublier les cadeaux précieux fabriqués de leurs mains habiles.
Tous les jouets de notre enfance : voitures et camions, jeu de quilles et cheval de bois, dominos et échiquiers, poupées et doudous… sculptés et usinés dans l’atelier de mon père, cousus, brodés ou tricotés par les doigts de fée de ma mère.

Je me souviens du dernier Noël que celle-ci passa à nos côtés. Elle était déjà affaiblie par la maladie et je ne sais par quel tour de magie elle fabriqua ses cadeaux sans qu’on s’en aperçoive. Sans doute prit-elle sur le temps où nous étions en classe, sur celui où nous dormions également, ajoutant la fatigue à la maladie, usant ses dernières forces pour voir, une dernière fois, le plaisir briller dans nos yeux. Je ne doute pas que mon père fut son complice, comme toujours. Il l’avait toujours été, il n’y avait aucune raison pour que ça ne dure pas, jusqu’au bout.

A moi, elle offrit une magnifique couverture faite de mille et un patchworks. Elle l’avait cousue de tous les tissus qui avaient peuplés mon enfance. Celui de ma première brassière, ceux de mes robes préférées, ceux des différents rideaux qui avaient orné ma chambre, ceux de ses robes à elles, ceux des chemises de mon père, de ses pantalons de velours, de ses salopettes de travail… Elle les avait assemblés avec art, harmonisant les couleurs pour en faire un régal pour mes yeux, un trésor sous mes doigts, un chef d’œuvre éternel de chaleur et de tendresse.

Lorsqu’à son tour, mon frère déballa son paquet, il découvrit ce dont il rêvait depuis deux ans au moins, depuis surtout qu’il avait acheté à la foire de la St André ce livre d’occasion  expliquant quelques tours de magie.
Un costume  de magicien composé d’une cape et d’un chapeau, dont la soie bleue nuit était parsemée d’oiseaux multicolores brodés au petit point et qui semblaient tout droit sortir du paradis.
Je reconnus le tissu d’un ancien dessus de lit et le chapeau de mariage de mon père.
Mais pas mon frère, non, pas lui.
Il n’y vit qu’un habit qui allait, c’était certain, dès qu’il l’aurait revêtu, lui permettre de réussir les tours auxquels il s’entrainait depuis des mois et tous ceux qu’il apprendrait par la suite.
Il jura à ma mère ce jour-là, qu’il deviendrait le plus grand magicien de tous les temps. Ma mère sourit de ce sourire éclatant et mystérieux que nous aimions tant et assura que c’était ce qu’elle croyait du plus profond de son cœur.

Elle mourut quelques mois plus tard.

Trop tôt pour voir le chagrin anéantir mon père suffisamment pour qu’il enferme le violon dans son étui et ne le ressorte que douze ans plus tard, au mariage de sa fille.

Trop tôt pour voir mon frère devenir le magicien renommé qu’il est aujourd’hui, partout réclamé dans le monde pour ses tours féériques. Par quelle magie porte-t-il toujours la cape et le chapeau que maman lui avait fabriqué pour ses dix ans ? Ceux-ci semblent avoir grandi avec lui et le temps n’a en rien terni l’éclatante soie bleue et le chatoyant plumage des oiseaux qui paraissent prêts à s’envoler.

Trop tôt, enfin, pour voir sa couverture étalée sur mon lit d’épouse comblée où, soir après  soir, ses petits-enfants, joyeux et chahuteurs, viennent réclamer leur lot de chaleur et de tendresse.


Rive de Gier, le 30 Mars 2014

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29 mars 2014

Participation de Mamido

Mam01

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08 mars 2014

Le petit cochon botté. (Mamido)

Il était une fois un fermier qui avait trois fils. Trois vauriens qui ne savaient rien faire de leurs dix doigts et qui vivaient à ses crochets. Comme le capitaine.
Un jour, le fermier décida de se débarrasser de ces trois paresseux.

Au premier, il donna sa vieille camionnette. Le garçon partit au bord de l’océan pour surfer. Pour manger, il cuisinait des pizzas. Tous les gens de la plage adoraient ça. Il aménagea sa camionnette et fit fortune en  vendant des pizzas à tour de bras.

Au second, il donna une vieille épinette. Le garçon partit pour la capitale. Il y poussa la chansonnette, un producteur qui passait par là fit de lui une star, en un instant.

Au dernier, le fermier eut beau chercher, il n’avait plus rien à donner. Il lui demanda de choisir parmi la portée de la truie Manon, l’un de ses petits cochons. Jeannot, c’était le nom du fiston, choisit le dernier né, un tout chétif, un gringalet.
« - Qu’est-ce que je vais faire de toi ? » demanda-t-il au goret.
« - Tu as bien fait de me choisir, t’as fait un bon pari sur l’avenir.  Fais-moi confiance et je ferai ta fortune ! » s’exclama le petit animal.
« - T’as intérêt à me servir de tirelire si tu ne veux pas terminer en jambon ! » menaça le méchant garçon.

Mais le cochon avait un don : il attirait les picaillons. Quiconque apercevait sa jolie frimousse ne pouvait s’empêcher de lui faire un cadeau.
Le petit chaperon rouge lui donna deux belles paires de bottes rouges, Blanche-Neige une tarte aux pommes, Boucler d’or son bouquet, la petite souris un collier de perles fines. Un vieux pêcheur lui refila un bon coin où chaque jour, on pouvait pêcher des poissons d’or.

Il hérita des bottes du chat, des cailloux du petit Poucet. Cendrillon lui céda un carrosse tiré par six magnifiques alezans.
« - Si tu le vends sur le « Bon Coin » avant minuit, t’en tireras sûrement un bon prix ! » suggéra la belle.
Et c’est ce qu’il fit, ainsi que de tous les autres cadeaux. De ce petit commerce, lui et Jeannot vivaient fort aise quand ils finirent par rencontrer la fée Clochette et le génie de la lampe qui rivalisèrent pour réaliser le moindre de leurs vœux.
Le petit cochon et son compagnon vécurent alors dans l’opulence jusqu’à la fin de leur existence.

Moralité : Il n’y en a aucune sauf peut-être vérifier l’adage au sujet du petit cochon :
« Tirez-lui la queue, il pondra des œufs, tirez-là plus fort il pondra de l’or. »
Franchement, à quelle histoire vous attendiez-vous avec une pareille illustration ?
Affubler un charmant petit goret de bottes rouges et vouloir en tirer des merveilles de la littérature ?
Encore heureux que je ne vous dénonce pas à la SPA !!!

 

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08 février 2014

La croisée des chemins (Mamido)

Mam01

Je ne sais pas vous mais moi, j’ai toujours aimé le cinéma de  Claude Lelouch.

Les gens s’y croisent. Sans le savoir. Mais nous spectateurs, si. Car, grâce à son talent de cinéaste, Lelouch nous fait comprendre que ces deux-là, même si cette fois, ils se sont ratés dans ce hall de gare, dans cet aéroport, dans cette foule… Ces deux-là sont fait pour se rencontrer.

Et nous, on attend. On sait que pour ces deux-là, le destin est en marche, et on attend.

C’est du cinéma, me direz-vous. Dans la vraie vie, ça ne fonctionne pas de cette manière.

Pas sûr…

J’ai croisé pour la première fois l’homme de ma vie lors de la communion de ma cousine. J’avais douze ans et lui dix-huit. Nous ne gardons aucun souvenir l’un de l’autre ce jour-là. Pourtant chacun a de cette journée sa propre vision. Je suis avec ma cousine, reine de la fête dans sa belle aube blanche. Nous écoutons les disques des idoles de l’époque sur le Teppaz de son frère. En fin d’après-midi, des collègues, normaliens comme lui viennent le chercher pour sortir.

Mon mari se souvient l’avoir attendu, avec d’autres, dans la cour. Ils ne voulaient pas déranger. Mais comme on leur a payé le champagne, ils sont entrés. Mon oncle a pris une photo, avant qu’ils ne s’en aillent. On y figure, tous les deux.

Quatre ans après, bal organisé par le sou des écoles. C’est mon cousin, nouvellement nommé dans une des écoles de la ville qui nous a eu des places. Regardez attentivement le cliché du journal de l’époque, pieusement conservé par ma tante. La grande bringue dégingandée qui s’agite sur la piste, au premier plan, c’est moi. Le beau blond accoudé au bar, en costume de velours, dans le fond, c’est lui.

Deux ans plus tard, il est l’instit de mon frère en CM1. Je passe le bac. Impossible que l’on ne se soit pas croisé plusieurs fois, cette année-là. A la sortie des classes quand je venais récupérer mon frère, à la fête des écoles, à ce fameux bal… Aucun souvenir.

L’année suivante, j’ai dix-neuf ans. Institutrice remplaçante, je suis nommée dans l’école où il enseigne. C’est là que nous nous rencontrons pour la première fois. A ce que nous croyons.

Et tout commence… Ou tout continue, comme il vous plaira.

Qui vous dit que vous aussi n’avez pas croisé, plusieurs fois, sans le savoir, les personnes importantes de votre vie ?  Avant de les rencontrer, pour de vrai.

C’est pour ça que j’ai toujours aimé les films de Lelouch.

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25 janvier 2014

Allo !!! T’es où ?? (Mamido)

Mam01


Question entendue, il y a quelques années, sur une plage de Vendée.
D’un temps que les moins de vingt-cinq ans ont certes connu mais gardé peu de souvenirs. Un temps où le mobile était encore une denrée rare et chère, seulement utilisée par une élite de gens qui nous semblaient alors bien snobs (on ne disait pas encore « bling-bling »).

La dame est allongée sur le sable, plus exactement sur une serviette marquée en gros caractères GUCCI. Il faut dire que l’ensemble de ses vêtements et des accessoires qui l’accompagnent est dédié à cette marque. Du sac de plage au maillot de bain, en passant par les lunettes de soleil. Celles-ci, pour l’instant  servent de serre-tête à sa blonde chevelure au brushing impeccable dont, malgré la brise marine, pas un poil (pardon, un cheveu) ne bouge. La peau est douce et satinée, le bronzage uniforme, l’épilation et la manucure  soignées.
Rien ne semble laissé au hasard. Pas un seul grain de sable pour venir déranger l’image qu’elle nous offre sauf peut-être ce mobile qu’elle tient près de l’oreille dont elle a soigneusement décroché le pendentif  doré. Elle parle fort, comme si elle était seule sur la plage…

« - Allo !!! T’es où ??? »
Comme si sa conversation ne nous suffisait pas, elle nous fait partager les réponses de son interlocuteur en les répétant.
« - Sur une plage… En Vendée… Quelle coïncidence extraordinaire ! Moi aussi ! Mais où exactement ? »

« - A La Tranche sur mer ? Ah ça, c’est rigolo !  Moi aussi… Sur quelle plage, tu dis ? »

« - La plage du phare ! Tu viens surfer à la plage du phare ? Mais je suis sur la plage du phare !!! »

Là, affolement de la dame qui se redresse et commence à regarder autour d’elle.
Son regard nous traverse. Nous n’existons pas, nous somme transparents.
« - Tu dis que tu es sur la dune… Derrière le poste de secours ? Mais je suis juste au pied du poste de secours, légèrement à gauche ! »
La voix est montée d’un cran dans les aigus. Maintenant la dame est debout, dos à la mer. Elle scrute la dune comme si sa vie en dépendait.
« -Tu portes ta combi et ta planche est bleu nuit ?! Non, je ne te vois pas !... Et toi, est-ce que tu me vois ? Je suis debout, avec un maillot une pièce léopard… Toujours pas ?! Et si j’agite les bras ??? »

La voilà qui se transforme en sémaphore. Ses bras s’agitent dans tous les sens. Elle saute sur sa serviette, envahie maintenant par le sable. Adieu brushing impeccable. Une boucle blonde s’échappe de l’édifice savamment composé ce matin même par Michaël, le coiffeur en vogue, sur l’avenue de la plage. Elle se pose devant les yeux de la dame, pénètre dans sa bouche.
La dame la recrache en postillonnant :
« - Mais si, à gauche du poste de secours… Enfin, à droite pour toi… Juste à côté d’un groupe de personnes… Très nombreux… Avec un parasol multicolore, façon « gay pride»… »
Tiens, on n’est pas si invisible que ça, finalement. Voilà qu’on lui sert de balise !
Elle baisse la voix maintenant, elle nous jette un petit sourire gêné.
« - Oui ! C’est ça… Le troupeau bariolé, avec plein d’enfants et d’ados… »

Elle ne répète plus ce que dit son interlocuteur, se contente de deux ou trois « Mmm » puis d’un « A tout de suite ». Elle raccroche et range le mobile dans son sac.
Elle secoue sa serviette, rajuste son brushing, lisse son maillot autour de son corps parfait et se rassoit. Son visage a repris son masque d’impassibilité. Masque avec lequel elle accueille quelques minutes plus tard son ami. Le haut de la combi de celui-ci est baissé sur ses hanches et permet d’admirer un torse glabre et bodybuildé. La brillance laquée de sa planche, sans une éraflure,  pourrait faire croire que celle-ci n’a jamais servi.

Dès son arrivée le bellâtre plante sa planche devant ma serviette, me cachant le paysage de l’océan et m’empêchant de surveiller les plus petits dans l’eau. Ma contestation se perd dans le vent. Pour ces deux-là qui papotent, nous sommes redevenus transparents, inexistants… L’homme évacue mes protestations d’un signe agacé de la main comme s’il chassait une mouche importune.

Mais c’est compter sans la force de notre groupe qui, l’air de rien déplace les sacs, les serviettes, les parasols et peu à peu annexe la planche, la faisant sienne, s’en servant comme bannière pour notre linge qui sèche.
… Et obligeant notre surfeur à venir quémander son bien quelques temps plus tard.
« Ah, c’est à vous cet engin ! » proclame mon mari d’une voix de stentor qui fait relever toutes les têtes sur la plage et descendre le maître nageur de son perchoir. « Comme elle était plantée devant la serviette de mon épouse lorsque je suis rentré de la baignade, j’ai cru qu’elle appartenait à l’un des freluquets que mon fils fréquente. J’attendais de pied ferme le goujat qui l’avait si mal posé, pour le sermonner, dès sa sortie de l’eau. Mais bon, j’aurais du le savoir, les copains de Lulu n’agissent pas ainsi, ils savent se conduire, eux !!! »

L’autre, qui s’apprêtait à crier haut et fort « au voleur », reprend son engin en s’excusant et s’en va le familiariser avec l’élément marin sous l’œil amusé de notre smala hétéroclite et goguenarde, assise sur le sable en rang d’oignon comme au spectacle, histoire de ne pas en perdre une miette.

 

Mami

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04 janvier 2014

L’exécuteur des vœux ultimes. (Mamido)

Mami


Ce trente et un Décembre, une longue soirée attendait Charlie. Durant cette nuit spéciale, moment de passage d’une année à la suivante et synonyme pour la plupart de fête et d’ivresse, lui se préparait à partir au travail.
Comme tant d’autres, me direz-vous, qui du médecin à la sage-femme, en passant par le pompier, le flic, l’agent EDF, de sécurité ou d’entretien, le restaurateur et le cheminot s’apprêtaient, comme lui, à une longue nuit de labeur.

Après une bonne douche, Charlie s’habilla chaudement. De bonnes chaussures, un pantalon confortable, un gros pull que vint compléter un solide pardessus de laine agrémenté d’un cache-nez et d’un chapeau de feutre à large bord. Ainsi accoutré, il avait tout à fait l’allure d’un représentant.
L’après-midi, il avait préparé quelques outils dans une mallette en cuir. Il n’en avait pratiquement jamais besoin car il trouvait généralement sur place le matériel nécessaire à son ouvrage mais mieux valait pouvoir parer à toute éventualité.
Avant d’enfiler une paire de gants noirs en fin chevreau, Charlie consulta une dernière fois la longue liste de ses clients de la nuit. Puis il la fourra dans l’une de ses poches avant de sortir en refermant soigneusement sa porte.

Il se rendit d’abord à l’hôpital, puis à la maison de retraite où se trouvait le principal de sa clientèle. Avant de sortir de chacune des chambres où il avait exécuté sa tâche, il prononçait cérémonieusement « Avec les meilleurs vœux de la maison, Madame… » ou « Monsieur », c’était selon. Il consacra la fin de sa nuit à ses visites chez des particuliers. Chaque fois, avant de s’en aller, il prononçait cérémonieusement ses vœux. Une fois dehors, il barrait l’un des noms de sa liste.

A sa sortie, sur le palier de la dernière maison, personne ne répondit à ses vœux, comme dans les maisons et les chambres où il s’était rendu précédemment d’ailleurs.
Charlie haussa les épaules avec un doux sourire. Il n’était ni étonné ni choqué. Plutôt satisfait même. Si personne ne lui répondait, cela signifiait tout simplement que le travail était bien fait.
Il était l’exécuteur du souhait ultime de tous ceux qui, chaque jour, appelaient de tous leurs vœux la mort.

Sa tâche était simple et rapide. Affaiblis par la vieillesse ou la maladie, de plus, consentantes,  les personnes ne lui opposaient aucune résistance. Une tisane aux herbes choisies, un simple bouillon de onze heures, un oreiller ou une petite poussée dans le dos,  en haut d’un escalier et pratiquement sans douleur, le vœu du client était accompli.
Le travail était efficace et soigné, accompli avec humanité : Charlie accompagnait ses clients jusqu’au bout. En trente ans de métier, Charlie n’avait encore essuyé aucune réclamation. En effet, quand le job est correctement exécuté, il est rare que le client revienne de l’au-delà pour se plaindre !

Comme son père avant lui, Charlie se méfiait des intermédiaires. Aussi, ne travaillait-il jamais à la demande des familles. Il traitait toujours directement et exclusivement avec la personne concernée. Aucun contrats écrits, prestations payables d’avance et en liquide.
Charlie était consciencieux et compétent. Son entreprise n’avait nul besoin de publicité. Le « bouche à oreille » suffisait à sa renommée. Son carnet croulait sous les commandes.

Il était six heures maintenant. Le jour n’allait pas tarder à poindre. Charlie releva le col de son pardessus de laine. Il se mêla aux nombreux fêtards qui, avant de rentrer chez eux, passaient chez le boulanger pour y acheter les premiers croissants de l’année.
Il répondit à leurs vœux avinés avec un sourire las puis, les épaules voûtées par la fatigue, son paquet de croissants à la main, sa baguette sous le bras, il rentra chez lui.

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21 décembre 2013

Jour de Corso (Mamido)

Mami
Robert Doisneau

Dans les années cinquante, le corso fleuri avait lieu tous les ans le dernier dimanche de Mai, jour de la fête des mères. La vogue s’installait sur la grand’place pour une semaine entière avec ses manèges et ses attractions qui faisaient le bonheur des plus grands aux plus petits.

Le défilé des chars fleuris était le clou des festivités Il était organisé par les associations de la ville qui unissaient leurs efforts pour présenter le plus beau des spectacle, chacune préparant dans le plus grand secret un char destiné à rivaliser d’inventivité et de beauté avec les autres.

Mon père, comme son père avant lui, était trombone dans la fanfare du centre culturel laïc. Cette année les militants avaient choisi l’aviation comme thème de leur char.

La benne du camion de Léon le limonadier avait été transformée en bombardier croulant sous les fleurs de papier crépon. Les passagers étant les garçons de l’école publique tous déguisés en aviateurs.

Tout autour, au sol, devait défiler une escadrille de petits avions construits avec des matériaux de récupération durant l’hiver dans le secret de l’entrepôt de Juste, le garagiste. Le mien, imaginé par papa à partir de deux caisses de bois et de trois des roues du landau de ma sœur avait une hélice et des ailes en carton et arborait de tapageuses fleurs de crépon confectionnées par ma mère et ma grand-mère. Une grande tige de métal servait à diriger l’engin.

Papa étant requis à la fanfare, c’est mon oncle Charles qui avait été désigné pour mener notre équipage.

« - Tu es sapé comme un milord » s’était exclamé mon père en le voyant débarquer dans la minuscule cuisine de notre appartement de la cité des verriers.

En effet, chapeau mou, chemise blanche, cravate, costume trois pièce et gants « beurre frais » à la main, mon jeune oncle avait fière allure. C’est qu’il comptait aller faire sa cour à la belle Henriette dès le défilé terminé.

« - Dans cette tenue, tu vas en faire chavirer des cœurs ! » s’était extasié ma mère qui rêvait de voir son frère, célibataire endurci, enfin établi.

Charles s’était pavané un moment autour de notre table en formica, tout en caressant avec feinte modestie, sa moustache soigneusement entretenue.

Avant de se précipiter sur les berges du fleuve afin de nous voir passer, au cœur du défilé et au son de la fanfare, toute la famille avait tenu assister à notre départ du balcon de la cité.

Nous avancions, protégés des premières chaleurs de la saison par les platanes de l’avenue. Moi, fier comme Artaban, dans ma drôle de machine, menée par l’élégant oncle Charles.

Mais aujourd’hui encore, je me demande quelle idée avait eu ma mère de me confectionner ce costume marin dont le béret à pompon était pour le moins incongru dans le monde de l’aviation auquel j’étais censé appartenir durant ce défilé.

 

Rive de Gier, le 17 Décembre 2013

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