08 novembre 2008

La recette du KadHB (Joe Krapov)

- Eh bien aujourd’hui, ma chère Catherine, nous allons nous intéresser à la recette du KadHB pour les ceusses qui sont un peu galaffes et qui aiment à se fourrer des bonnes choses dans le copail !
- Je suis prête, môssieu Raymond. J’ai mis ma catiolle et ma belle devantière !
-Vous allez commencer par me sortir vos orceux !
- Tous ?
- Il faut une robervalle avec son valiseau, un fil à couper l’amann de la Prévalaye, une boursoule à bords relevés, un rollet à pâtisserie, une bolée et un grand coulvassier.
- Voilà, voilà. J’ai tout déballé.
- Les ingrédients à présent : il faut 200 g. de farine, 200 g. de sucre et 200 g. d’amann,une pincée de sel, du lait, de l’huile et un sachet de levure de boulanger lyophilisée.
- Oh oui, oh oui, j’aime la levure ! C’est ce qui fait gonfler la pâte ! Mais je ne savais pas qu’on pouvait lyophiliser les boulangers !
- Justement ! Vous allez commencer par me remplir une bolée d’iao au robin. Veillez à ce qu’elle ne soit ni trop chaude, faut pas qu’elle soit à bouëdre, ni trop froide, mon boudet. Comment ça fait-y quand vous y boutez le doigt ?
- Hi ! Hi ! C’est mouillé !
- Dans votre bolée d’iao à 37°, vous y versez la levure. Mélangez, maintenant.
- Beuh ! C’est dégueu ! C’est comme quand je me suis guénée à la rave  !
- On va faire d’abord la pâte à bara. Fourrez donc une tapée de farine dans le valiseau avec une pincée de sel. Versez l’iao avec la levure. Mélangez. Complétez avec un gobillon de lait puis avec une cuillerée d’huile pour obtenir une pâte bien lisse.
- Il est-y pas beau, môssieur Raymond, ce pâton ?.
- Maintenant je vais vous le démêler à la façon de mon grand-père…
- Oh oui ! Oh oui !
- Vous poussez la pâte devant vous avec la paume de la main, c’est ça, poucéyez, vous repliez vers vous, vous donnez un quart de tour à droite, vous repoucéyez, repliez, donnez un quart de tour et ce pendant quatre bonnes minutes.
- Ca va vraiment monter après toute cette pétrissure ?
- Mais oui, mais oui, ne vous bilez point. Voilà qui est bien. On va la mettre à reposer au chaud près d’un radiateur pendant trois quart-d’heures. Pendant ce temps, si vous le voulez bien, ma chère Catherine, je vais vous emmener voir ma fabuleuse collection…
- …d’estampes japonaises ?
- … de fèves de l’épiphanie ! 

Trois quarts d’heure plus tard : 

- Oh ! Môssieur Raymond ! Comme c’est gros et beilloux, maintenant !
- Eh oui, Catherine ! Grâce à vos mains expertes, l’objet s’est développé et a pris des proportions admirables ! Prenez le rollet à pâtisserie !
- On va l’écabouir ? Quel dommage !
- On l’écabouit de manière à former un très grand cercle, plus grand que la boursoule. Vous allez ensuite couper avec votre eustache deux cent grammes d’amann si possible en neuf morceaux rectangulaires que vous allez poser au centre du cercle de pâte. Ensuite vous pesez deux cent grammes de sucre fin que vous frambayez par-dessus. Vous repliez ensuite les forrières des quatre coins pour encrouiller beurre et sucre.
- Et après ?
- Après on se lance dans un feuilletage. Avec le rollet, j’écabouis la pâte de manière à obtenir un rectangle trois fois plus long que large.
- Comme ça ?
- Oui très bien. On replie en trois et on donne un quart de tour. On recommence l’opération trois ou quatre fois en veillant bien à ce que l’amann et le sucre ne se décrouillent pas.
- C’est bien comme ça ?
- Très bien, chère Catherine ! Maintenant vous le positionnez dans la boursoule et je vais vous l’enfourner vingt- minutes…
- Oh oui ! Oh oui !
- … à thermostat 240 °.
- Waouh ! C’est chaud ! Mais dites-moi, môssieur Raymond, maintenant que l’objet est à cuire, qu’il nous reste à ramasser le bourrier et à faire notre échauderie, c’est quoi un KadHB ?
- C’est un Kouign-amann de Haute Bretagne !
- Qu’est-ce qu’il a de particulier par rapport à un KadBB ?
- Celui-là, au bout des 20 mn, on le retourne dans le grand coulvassier et on le réenfourne pour dix minutes !
- Ah oui, un petit supplément gratuit ? Un « reviens-y faire des beluettes » ? C’est un tour de main de votre grand père ? Une essespécialité régionale ?
- C’est surtout que mon fourneau est vieux et qu’il chauffe plus en haut qu’en bas ! Ca permet de faire cuire le dessous en le mettant cul par dessus ! 

30 minutes après : 

- Voilà, ma chère Catherine, ce kouign amann doré sur ses deux fesses, euh pardon, faces ! Comme il a l’air goulayant ! Il est temps de passer à table et de royaumer. Mais, qu’y a-t-il, vous faites la renfignouse, Catherine ? Vous êtes déçue ? Quelque chose ne vous a pas plu ? Mais vous pleurez ?
- Ben oui, je viens de me rappeler que je vais pas pouvoir en gaffer du KadHB à cause de mon cholestérol !
- Ce n’est pas grave, ma chère Catherine. Pour vous consoler, je veux bien vous la montrer, maintenant, ma collection d’estampes japonaises !
- Ah ? Vraiment ? Ben écoutez, je suis désolée, mais…
- Mais quoi Catherine ?
- J’ai pus envie !
- Bouououh !
- Mais saperlotte ! Pourquoi vous pleurez, vous aussi, môssieur Raymond ? pas pour les estampes quand même ?
- C’est à cause du gâteau ! Je dois faire mon renoncis, moi aussi !
- Vous avez du cholestérol ?
- Non. Moi, je ne peux pas en manger… à cause de mon diabète ! 

V’la l’boute !

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01 novembre 2008

Help (2e partie) - Joe Krapov

La première partie a été publiée ici ce matin à 9 heures

 

Même Marinette fait partie du complot ! Elle ne sait vraiment pas où sont passés mes disques de Neil Young, la B.O. du film « O brothers » ni mon intégrale des Beatles. Ni mes DVD des Marx brothers, du « Prisonnier » et d’ « Absolutely fabulous ».
- Tu n’as jamais possédé ça, Jojo, et tu me parles de gens qui n’existent même pas ! On dirait une langue étrangère ancienne. »
- Ce n’est pas une langue ancienne, c’est de l’anglais ! Et depuis quand tu m’appelles Jojo ? Mon surnom c’est Joe ! »
- Ah bon ? C’est nouveau ! Ca vient de sortir ! »

***

 

J’ai téléphoné à mon beau-père pour qu’il me dise comment il écrit le mot « touque ». Vous vous souvenez, les touques de rhum de l’an 40 ? Il est tombé des nues. Non seulement il n’a pas souvenir de m’avoir raconté cette histoire mais il prétend qu’il n’y a jamais eu de guerres mondiales.
- Si je vous écoute, papy, vous allez m’apprendre que Christophe Colomb n’a jamais découvert l’Amérique ! »
- L’Améquoi ? Christophe Colomb a épousé Ségolène Darc et est devenu le premier prince consort du royaume en 1492. Il est mort à la bataille de Marignan en… Zut, je ne me souviens plus de cette date-là ! »

***

 

Effondré. Je suis effondré. Je vis désormais dans un monde où ni Agatha Christie, ni Bill Gates, ni Winston Churchill n’ont existé. Un monde dans lequel Charlie Chaplin, Audrey Hepburn, Lady Di, Bill Clinton, Hitchcock, Paul McCartney, Laurel et Hardy, Ken Loach, Philip K. Dick et Marilyn Monroe sont inconnus du grand public ! J’ai consulté les bouquins de ma bibliothèque désinformatisée : l’empire colonial français s’étend du Viet-Nam à l’Afrique du Sud. Le français est la langue la plus parlée dans le monde. L’anglais est une langue ancienne que plus personne ne parle depuis la défaite des Grands-Bretons lors de la guerre de cent ans. Ce conflit a été remporté grâce à Jeanne d’Arc qui est devenue reine de France en 1432. Nous vivons depuis dans un régime matriarcal et « clonesque ». Le clonage est strictement réservé à la régénération de Sa Majesté la reine de France. Seul son prénom change lorsqu’il y a passation de pouvoirs ou transmission de relais. Dans ce contexte-là, la suivante ne peut même pas piaffer dans les starting-blocks : cet objet n’existe pas. Vous imaginez ça, un monde sans parking, sans shopping, sans sex-shops, sans rugby, une Bretagne sans kilt et sans whisky avec des portraits de Jeanne d’Arc partout ?

Jeanne d’Arc ? Où avais-je entendu parler de Jeanne d’Arc la dernière fois ? Si je me souvenais, seulement ! C’était samedi dernier aussi. Est-ce que c’est le passage à l’heure d’hiver qui a causé ce traumatisme ? Ah, ça y est, j’ai trouvé, c’était sur Internet, l’histoire du type qui envoie des scientifiques dans le passé ! Le défi du samedi ! Alors ce serait vrai ? Ils auraient réussi, finalement, à la sauver des flammes ? Et tout aurait basculé à partir de là comme dans « Smoking, no smoking » d’Alain Resnais d’après la pièce d’Alan Ayckbourn ? Mais pourquoi suis-je le seul à garder souvenir de l’autre monde, celui où elle brûle et n’est récupérée que par les Orléanais et les Orléanistes ?

***

Un mois plus tard. Même cahier.

On s’habitue à tout, au Cardex, au CCOE et à l’IPPEC, à la dégoogelisation comme au royaume de France. Les blouses grises des étudiants, la religion omniprésente, le culte de la royale Pucelle, le puritanisme, l’amour de l’ordre établi et de la monarchie non républicaine. Oh bien sûr il y a des jours où j’ai très envie de faire mon Sex pistol et de gueuler « God save the queen » ou « Fuck Mireille of Arc » mais, comme dans l’autre monde, je ne suis pas masochiste. Je me trouve quand même dans une drôle de situation. Il faut que je réapprenne tout de cet univers nouveau et que, dans le même temps, je n’oublie pas d’où je viens. N’est-ce pas cela, d’ailleurs, la vie ?

Je suis un être unique. Je dois me remémorer et restituer à ce monde une culture entière. Par quoi vais-je commencer ? Alice au pays des Merveilles ? Le Club des cinq ? Mister Jekyll Holmes et docteur Hyde Watson ? Harry Potter ? Mary Poppins ? Trois hommes dans un bateau ? Les carnets du major Thompson ?
Il y a certainement de l’argent à se faire pour qui aime raconter des histoires dans un monde où les enfants ne lisent que des histoires de scouts et les adultes du Charles Péguy. Si j’avais su, j’aurais fait comme Martine27 : j’aurais imprimé les œuvres complètes d’Iowagirl que je lisais autrefois sur Internet. Pas besoin de traduire, en plus ! Ca leur aurait fait le même effet que le monde de Narnja ou la découverte de Super(wo)man.
Allez, je m’y mets, je vais commencer par une chanson. Celle-ci convient bien à ma situation :


http://www.youtube.com/watch?v=goN1Xv88YR8 (texte) ou http://www.youtube.com/watch?v=9ibX3TejlZE (images).

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Help (1e partie) - Joe Krapov

Le monde a beau courir à sa perte en ces temps de crise du capitalisme, ça n’empêche pas les vieux de raconter des histoires. Mon beau-père qui fêtera ses 81 ans le jour anniversaire de la bataille d’Austerlitz m’a bien fait rire samedi dernier en me narrant un épisode de la débâcle de 40 du côté de Redon. Au début de la guerre les Anglais avaient installé deux bases de cantonnement dans la région. Lorsque les Allemands ont envahi la France et se sont pointés dans le coin, ces messieurs les rosbifs, pas fous, ont rembarqué vite fait vers leur Albion natale avec armes mais sans bagages. Le commandant de la garnison a prévenu le maire du village :

- Servez-vous ! ».

Quand les doryphores se mettent dans les pommes de terre un melon qui tombe du ciel est toujours le bienvenu. C’est ainsi qu’on a vu tous les paysans du coin venir effectuer une razzia de « tea », de « marmelade » et de « touques » de rhum dans lesquelles mon beau-père pense qu’il y avait aussi de l’éther, l’EPO des british fantassins à l’époque. Quand les Allemands sont arrivés il n’y avait plus rien. Ils ont fait décréter au maire du village un avis intimant l’ordre à ses concitoyens de restituer les english victuailles. Si les plus trouillards des habitants en ramenèrent un peu, les autres en planquèrent beaucoup.


Je m’appelle Georges Carpeaux, je suis bibliothécaire et j’adore les histoires. Sans doute parce que ma vie à moi est sans histoire. Je suis toujours passé à travers les gouttes. J’étais trop jeune pour faire la guerre de mai 68, je n’étais pas assez Don Juan pour avoir une ou plusieurs ex a qui verser pension(s) alimentaire(s), pas assez homo pour choper le sida, mais par contre suffisamment drôle et gentil pour que Marinette, qui l’est aussi, me mette le grappin dessus. Depuis nous ajoutons des bonheurs au bonheur, en toute simplicité, en toute bonhomie, avec beaucoup de rondeur mais sans « s » au bout du mot.


Depuis qu’on est passés de France-Inter à France-Culture, nous sommes réveillés le matin par l’émission « L’éloge du savoir ». C’est assez fabuleux d’imaginer ces professeurs du Collège de France ou de la Sorbonne qui dissertent pendant une heure d’affilée sur l’histoire turque et ottomane, les métamorphoses de la légitimité ou les morales de Proust alors que la France qui se lève quand même assez tôt n’en est pas encore à se tirer la tête du cul pour aller ensuite travailler pareil et gagner encore moins. A 6h 55 par exemple il y a les Carpeaux qui ouvrent un œil, prennent place en pyjama dans l’amphi virtuel et prêtent une attention endormie à un gloseur professionnel qui ne la leur rend jamais. Une heure et vingt minutes plus tard il et elle monteront dans le bus n° 11 et changeront de véhicule à la station République où ils seront entourés par des étudiants encore moins réveillés qu’eux. Lesdits potaches jetteront sans enthousiasme un œil ou une demi-paupière au journal gratuit qui pré-mâche, pré-digère et vomit doucereusement de telles images du monde que ça dispense ces futures élites d’en rien penser.


Ce lundi matin, après l’escapade redonnaise, il n’y a pas la suite des aventures de Shakespeare en langage coaltar dans le radio-réveil. M. Michael Edwards ne dispense pas son cours sur le poète au théâtre. Il nous en dispense ! A la place il y a une tendinite dans ma cheville gauche ! Je suis bon marcheur mais mes beaux-parents habitent à l’endroit où Joe Dassin siffle ses scies : là-haut sur la colline. J’arrive quand même encore à me déplacer. Quand je pousse la porte de la chambre, le chat noir s’étire derrière. Je remplis son bol de croquettes, je mets l’eau à chauffer, allume la radio qui est perchée chez nous sur une étagère au-dessus du grille-pain. Après un passage rapide par la salle de bains, je reviens prendre des nouvelles du monde auprès d’Ali Badou. Bizarre : il ne parle ni de la crise économique, ni de la campagne électorale aux Etats-Unis et ses invités ont l’air moins constipés que d’habitude. Il y a même de l’accordéon dans notre brouillard du matin. Eh ! Oh ! On n’est pas sur Radio-Nostalgie, quand même ? Quand je monte dans le bus, je réalise ce qui ne va pas. Personne aujourd’hui, parmi les chroniqueurs, n’a prononcé le nom de Nicolas Sarkozy !

 

***

 

Quelle claque ! Je n’ai plus d’ordinateur dans mon bureau ! Ni moi, ni personne ! Juste un vieux minitel dont j’ignore le maniement. Je me souviens juste qu’il faut se connecter à 36-15 quelque chose. Winnie B. Dobeuliou ? A côté une machine à écrire à ruban rouge et noir comme j’en avais une au temps où j’étais étudiant. Et tous ces meubles à tiroirs pleins de fiches perforées au format 7,5 par 12,5, c’est quoi ? Et toutes ces revues papier empilées ? Elle est revenue faire sa sieste à l’abri derrière, Tatie Suzanne ?

***

 

Je deviens fou ! Stella, ma voisine de bureau, m’a demandé de lui traduire le mot « week-end » ! Tout le monde sait bien pourtant que « week-end » n’est plus un mot anglais, qu’on ne dit plus « bonne fin de semaine » mais « bon week-end » ! Elle n’a plus d’ordinateur non plus mais elle prétend qu’elle n’en a jamais eu et qu’elle ne sait pas ce qu’est une connexion à Internet. Je suis donc retourné bosser à l’ancienne. Croyez moi, c’est éreintant ! Le plus pénible reste encore de devoir passer la langue au dos des timbres pour affranchir les enveloppes des dossiers de renouvellement. Je ne sais pas pourquoi mais ils représentent tous quelqu’un qui ressemble à Jeanne d’Arc. Sous son effigie, il est écrit « Royaume de France ». Quelle journée de fous !

jeanne_darc

Ce texte a pour suite « Help ! 2e partie » qui paraîtra ici à midi



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25 octobre 2008

IL Y A DES LIMITES ! (Joe Krapov)

- Ils sont très jolis vos boîtiers, Monsieur Varkop, mais on ne voit pas en quoi ils se distinguent des téléphones portables.
- Comme je vous l’ai indiqué tout à l’heure, il s’agit ici de télétransportation collective. L’objet en lui-même importe peu : ça n’est jamais qu’un clavier miniaturisé avec des lettres et des chiffres.
- Ca veut dire que si je veux me rendre à Venise pour visiter la fondation Carcopino je vais y être propulsé en un clin d’œil ?
- Absolument. Mais il y a juste une condition : c’est un moyen de transport collectif. Par mesure d’économie et d’écologie, il faut être plusieurs à faire le voyage. Voulez-vous une démonstration ?
- Oh oui, dit la plus jeune des membres du jury. Surtout si c’est Venise !
- Très bien ! Saisissez vos boîtiers et composez le même code tous ensemble. Je dicte : R O U 1 4 3 1 0 5 3 0.
- Mais… Il ne se passe rien ?
- Attendez quelques secondes. Les chauffeurs du bus spatio-temporel n’arrivent pas, quelquefois, à fermer les portes arrière.
- Dites, c’est quoi, le code pour revenir ici ?
- Revenir ici ? Pour quoi faire ? Vous serez plus utiles là-bas !
- Le bus spatio-temporel, avez-vous dit ? Mais alors…

 

Ils se sont dématérialisés. Le professeur Krapov récupère ses boîtiers, fait les poches des vestons et les sacs des dames. Puis il sort.

Dans l’antichambre, il salue du chapeau les candidats suivants. Dans une vespasienne publique, il ôte sa fausse barbe, son déguisement de djeunn’s et tout ce qui l’a transformé en savant fou. Qu’il est, du reste !

 

Le lendemain, au Vieux Saint-Etienne, devant le pognon :
- C’est pas ça qui va compenser ce qu’on vient de perdre à la Caisse d’épargne ! commente Lemouton.
- Si tu confies tes noisettes à l’écureuil, c’est normal, il en croque, répond Petitprince. Ce que je ne comprends pas, professeur, c’est votre but dans tout ça.
- Moi je viens d’envoyer cinq scientifiques faire un tour à Rouen, le 30 mai 1431 pour essayer de sauver Jeanne d’Arc !
- Quel intérêt ?
- Eh bien, vois tu… Ah, tiens, zut : 2000 !

2000 caractères

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18 octobre 2008

Cou de foudre (Joe Krapov)


Le petit cou d’albâtre a la blancheur du cygne

Et l’élégance du bijou posé sur guimpe.

J’approche l’inconnue d’une manière indigne

Mais le flacon, l’ivresse et le désir qui grimpe… !

Le costume est d’hier et la chair d’aujourd’hui.

Sur la nuque, mes doigts voudraient bien s’égarer :

D’ici part un empire identique à celui

Qui s’est, par sa muraille, au pire préparé.

Qui dira les trésors des cités interdites,

Les perles de frissons qui parcourent l’échine,

L’emballement des sens et les fièvres maudites

Qui tuent la bravitude au seuil de cette Chine ?

Ici passent des fleuves au débit insondable,

Des torrents d’émotion, de la passion limpide,

Le sang qui bat sur un tempo indéfendable

Et dicte son audace à la lèvre intrépide

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Peut-être son regard est-il bleu d’améthyste ?

En saurez-vous jamais quelque chose, ô, humains ?

Tous les bijoux secrets que possède l’artiste

D’ici quelques instants seront entre mes mains.

Elle a bien plus pour moi de prix que le diamant !

Quel poinçon a marqué cette joaillerie ?

Et pourquoi donc ressens-je aussi soudainement

L’instinct qui me revient d’ancienne Roumanie ?

Oui, je succomberai à ce charme troublant.

Je ne froisserai pas cet habit d’apparat.

Deux perles de rubis sortiront du cou blanc

Et la vie, de ce corps, se carapathera.

Poème apocryphe attribué à Vlad Krapovulescu, vampire moldo-breton du 15e siècle. Le doute subsiste aussi quant à la photographie qui accompagne le manuscrit : elle ne daterait pas de la même époque.

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11 octobre 2008

Fin du défi de Thétis (Joe Krapov)

Il faisait chaud, une chaleur moite, désagréable. Charlie était étendu sur le trottoir depuis trois heures déjà, évanoui. Peu à peu il émergea du brouillard où se trouvait son esprit, le corps en sueur et la tête lourde. Que s’était-il donc passé ? Il ne comprenait rien…

Ce dimanche matin, il avait trouvé une lettre sans timbre dans sa boîte aux lettres, enfin, une lettre… disons plutôt un gribouillage informe qui alignait les mots suivants :

« Retrouvez-moi à 13h au 2 bd Jasmin derrière le muret en briques. J’ai besoin d’aide, vous êtes mon dernier recours.  Signé : Clémentine. » 

« Clémentine ? Clémentine ? Mais je ne connais pas de Clémentine », se dit-il. Il cherchait dans ses voisins, sa famille, ses amis, ses collègues… Rien… Et puis soudain, ce fut le flash. Clé-men-tine ! Une élève de troisième qui avait quitté progressivement le collège l’année passée en décrochant de tout l’univers scolaire.  Il ne voyait qu’elle. Mais c’était étonnant. Trois mois sans nouvelle et puis ce message venu de nulle part… Il avait été son prof de français pendant quelques mois et son professeur principal aussi, c’est vrai. Ils avaient discuté parfois de son avenir à elle, des discussions franches mais sans lendemain… Il en aurait le cœur net. Il irait, c’était décidé.

Et la matinée s’était déroulée lentement, très lentement, jusqu’à ce qu’il soit enfin temps de se rendre au lieu du rendez-vous. Enfin !… Charlie avait imaginé ce qu’il pourrait lui dire, les questions à lui poser, la réserve à arborer pour ne pas effrayer la jeune fille…Cela ne l’empêchait pas de sentir son ventre se nouer. Lui, le prof, ne pouvait plus se cacher derrière son estrade ou son bureau. Il avançait là, seul dans la rue, et tourna bientôt à l’angle de la rue Jasmin. Sa montre indiquait 13h pile.

A peine avait-il traversé la rue pour atteindre le n°2 qu’une silhouette apparut derrière le muret. Oui c’était bien elle. Mais comme elle semblait amaigrie, le regard triste et le cheveu gras. Charlie avait du mal à la reconnaître. En l’approchant, il essaya de cerner davantage l’état dans lequel elle se trouvait et réalisa alors que ses bras étaient couverts d’hématomes. La jeune fille était loin de l’image de l’élève rebelle refusant de se soumettre au règlement intérieur de son établissement scolaire. On aurait dit  un oisillon tombé de sa branche, dans toute l’étendue de sa fragilité.

«  Que se passe-t-il Clémentine ? Dans quel état es-tu ? Pourquoi m’as-tu contacté ?... »,  s’exclama Charlie. Il avait du mal à retenir le flot de ses questions mais les mouvements trébuchants des lèvres de son élève l’obligèrent à se taire. « Je… Je… J’ai besoin de vous, bredouilla-t-elle. Je ne savais plus à qui demander. Je suis désolée de vous embêter. Je me suis fourrée dans une m… Euh pardon… Je ne peux plus rentrer chez moi, mon père va me … Mon mec est fou… Ma mère, je n’en parle même pas, de toute façon, elle a ses problèmes… » Charlie écoutait attentivement tous ces mots qui se déversaient hors de sa bouche, sorte de soubresauts d’autodéfense qui, elle l’espérait apparemment, allaient lui apporter une réponse salvatrice. Mais de phrase en phrase, il comprenait de moins en moins ce qu’elle attendait de lui. Il était question de drogue, de trafic, d’erreur commise. Au final, il l’interrompit et tenta un résumé de la situation : « Clémentine, tu as aidé ton copain et les choses ont mal tourné ? C’est çà ? » Un hochement de tête le poussa à poursuivre. « Tu n’as pas transmis la drogue à la bonne personne, tu n’as pas récupéré l’argent attendu et il t’en veut maintenant, enfin ils t’en veulent, c’est çà ? » Même hochement de tête silencieux.

Charlie sentait Clémentine honteuse de ses révélations. Lui-même ne se sentait pas très à l’aise mais il ne pouvait plus reculer, elle comptait sur lui. « Mais qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ? J’ai du mal à comprendre ce que moi je peux faire pour toi. - Mais, monsieur, je n’ai nulle part où aller. Ils vont me tuer. J’vous jure », articula-t-elle difficilement. Charlie n’en revenait pas. Comme la vie plongeait dans le sordide, qu’on était loin de sa vision du monde dans cette rue… Mais enfin ce n’était pas le moment de se laisser aller à une réflexion sur le monde, il fallait agir et prendre cet être blessé sous son aile. Elle s’était raccrochée à la dernière branche qui lui semblait exister, il ne pouvait pas la laisser tomber. « D’accord, suis-moi. Allons chez moi, on va essayer de régler le problèm… » Mais à peine avait-il fini sa phrase que Clémentine sursauta et fit virevolter ses regards tout autour d’elle. Un bruit l’avait alertée. Elle se mit à courir en pleine rue, affolée, et lui tenta de la suivre. Mais, le temps qu’il réagisse, quelqu’un s’était glissé derrière lui, il le sentait. Le dernier regard qu’il porta fut sur une pochette couleur châtaigne que Clémentine avait laissée tomber de sa poche en s’enfuyant ; elle dépassait à peine du caniveau.

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La princesse de Clèves. 2 (suite du texte de Thetis par Joe Krapov)

Je regarde à nouveau ma montre. Il est réellement 16 h 15 ! Comment est-il possible que je sois resté étendu inconscient près de trois heures dans cette rue à deux pas de la dalle d’Argenteuil un dimanche après-midi ? J’entreprends de me redresser.

Ca va. Je n’ai rien de cassé et à part la bosse comme un oeuf de pigeon derrière le crâne, une douleur au bras droit et l’engourdissement général qui suit les sommeils profonds, ça va. Pour en avoir confirmation, je vais me planter devant la vitrine de l’épicier de nuit, juste en face du banc public au pied duquel j’étais allongé. L’Arabe à l’intérieur me regarde d’un air inquiet puis il retourne à sa clientèle.

Evidemment, la pochette couleur châtaigne que Clémentine avait laissé tomber a disparu. Je tâte mes poches : j’ai toujours mon portefeuille et mes clés. Il est plus que temps de rentrer à la maison. Mon épouse va finir par s’inquiéter. Et j’ai besoin d’un remontant pour réfléchir à la façon dont je vais sortir cette gamine de la mouise.

***

La douleur à l’intérieur du bras, c’est la trace d’une piqûre, protégée par un tampon ouaté et un sparadrap. Clothilde et moi frémissons d’horreur en découvrant ce truc. En plus de m’avoir assommé, ces salauds-là m’auraient-ils injecté de leur saloperie ? J’ai soudain un étourdissement. Je vais m’allonger et Clothilde appelle le docteur Olive.

***

J’ai dormi une heure et ça m’a fait du bien : j’ai trouvé un plan pour rebondir ! Quand le docteur arrive, nous ne lui parlons que de la bosse et d’un accident domestique. Il a l’air sceptique mais me met en arrêt pour deux jours. Dès qu’il a descendu l’escalier, je saute du lit, m’habille et sors.

***

Madame Josiane est l’intendante du Collège. Clés, comptabilité, monnaie pour la cantine, permanence du dimanche. Elle part en retraite bientôt et il est sûr qu’on la regrettera ici. Elle vient m’ouvrir la grille et m’emmène au service de scolarité. En farfouillant dans les fichiers, je finis par dégoter « Dupuis Clémentine ». De 2003 à 2007, ses parents ont habité au 15 de la rue Paul Vaillant-Couturier. Pourvu qu’ils y soient encore !

***

Sébastien Douillet est policier et c’est une baraque. Je l’ai connu à l’époque où il y avait encore une police de proximité et où on jouait au foot après la classe avec les élèves du bahut. Il veut bien m’accompagner chez les parents mais m’engueule parce que ça va lui faire rater « Le masque et la plume ». Je lui dis que c’est podcastable et urgent. Il bougonne et on se donne rendez-vous au 15 de la rue PVC à 20 h.

***

C’est une maison de brique. Je frappe à la porte, un peu angoissé, et m’attends à voir surgir un alcoolo hystérique armé d’un fusil à pompe et… pas du tout ! La petite dame nous fait entrer dans le séjour où elle et son mari, un petit bonhomme rondouillard à lunettes, regardent le journal télévisé. Ils ne comprennent rien à mon histoire d’agression et encore moins quand je parle de SOS femmes battues et d’un trafic de drogue auquel leur fille serait mêlée. Pire, ils me regardent comme si j’étais moi-même une espèce de junkie et seule la présence du balaise à l’air doux qui est à mes côtés les empêche de me prendre pour un taré. Sébastien est d’ailleurs le seul flic rassurant que je connaisse en ce bas monde.

- Notre fille est rangée des voitures, commente le père, et encore, elle ne nous a jamais vraiment causé de souci. Malgré ses problèmes en troisième elle a quand même eu son brevet et elle a trouvé du travail dans une troupe de théâtre. Et puis elle est stabilisée, elle est fiancée avec un médecin urgentiste plus vieux qu’elle mais tout ce qu’il y a de bien.

Je sors un peu confus mais avec ce que je souhaitais obtenir : l’adresse de la fille chez son copain à… Neuilly-sur-Seine ! Le toubib s’appelle Gilles Lepape-Carpentier. Sébastien maugrée pour sa soirée fichue.

- Tu vas pouvoir écouter un bout du Masque sur ton autoradio pendant qu’on roule ! »

***

Eux habitent un appartement dans une résidence de luxe et il faut que Sébastien montre sa carte barrée de tricolore pour que le gardien nous ouvre et nous laisse accéder au 3e étage. Je sonne. Je perçois un changement de luminosité au niveau du judas mais la personne derrière la porte n’ouvre pas.

- Clémentine ? C’est vous ? C’est Charlie. Je viens pour vous aider ! »

- Allez vous en ! Je n’ai plus besoin de vous. Mes problèmes sont résolus. Je ne vous ouvrirai pas. »

Ca énerve Sébastien qui sort du renfoncement dans lequel il était dissimulé.

- Police, mademoiselle. Ouvrez ! »

S’ensuit un grand silence. On imagine des bruits de pas à l’intérieur puis on entend celui des barres de sécurité qu’on déverrouille. Un jeune type en cravate nous fait face, très calme et sûr de lui.

- Vous avez un mandat de perquisition ? »

- Non, avoue Sébastien, mais… »

- Je veux bien recevoir monsieur, mais pas vous ! »

Sébastien m’interroge du regard et je lui fais signe que c’est bon, qu’il m’attende.

***

- Qu’est-ce que vous voulez monsieur Mence ? » me demande-t-il.

Avant de lui répondre, je contemple Clémentine. De sa robe à fleurs à manches courtes ressortent deux bras inquiets mais sur la peau desquels ne se remarque plus aucun hématome. Son visage, maquillé, est resplendissant et l’adolescente frondeuse que j’ai côtoyée jadis et qui avait repris son look de marginale ce midi s’avère être devenue une très jolie jeune femme.

Il faut s’attendre à tout de la part d’une comédienne !

- Vous allez bien monsieur Mence ? Est-ce que votre hématome se résorbe comme il faut ? »

Il se fout de ma gueule ou quoi ?

- Quand on vous a amené dans mon service cet après-midi, ça saignait pas mal. Le voyou qui vous a fait ça ne vous a pas raté. Nous vivons de bien tristes temps d’insécurité, voyez-vous ! Cette dalle d’Argenteuil, il aurait vraiment fallu la nettoyer. Au Kärcher, ça aurait été bien ! Mais pourquoi allez vous vous promener dans ces rues-là, monsieur William ? »

Il connaît Léo Ferré et il se paie ma tronche, ce petit con !

- On a dû vous faire une piqûre. A cause de votre délire sur la drogue, les Tangerine dreams, vos histoires de clémentines et de châtaignes. Une vraie pochette-surprise toute pleine d’incohérences, votre discours. Rassurez-vous, ce n’était qu’un sédatif. Bon, peut-être que la seringue avait déjà servi. On nous recommande tellement de faire des économies, à l’hôpital, alors… Bien sûr, il y a aussi des risques d’infection noscomiale et puis, avec tous ces drogués qui atterrissent dans nos couloirs et qui laissent traîner leurs seringues un peu partout, le risque de confusion n’est jamais écarté, n’est-ce pas ? »

J’ai envie de lui sauter à la gorge à ce salaud mais je me retiens. Je veux tout comprendre et je sens qu’il va tout me dire.

- Au fait, je suis désolé, mais on n’a pas pu vous garder bien lontemps. En ce moment on refuse du monde chez nous, le dimanche. On n’a même pas eu le temps de vous inscrire sur le registre des entrées-sorties, c’est dire ! Dommage, hein ?

- Bon, allez, je vais être beau joueur. Pourquoi moi ? Et pourquoi tout ce cinéma ?

- Ca devrait vous plaire, monsieur Mence, le cinéma. Vous ne vous occupiez pas du ciné-club au Lycée Romain Rolland autrefois avant d’être muté au collège Jean-Jacques Rousseau ?

- Si mais… Je ne vois pas…

- Ne cherchez pas par là. Pensez plutôt littérature. Vous êtes prof de français, non ? Vous n’êtes jamais venu à Neuilly ?

- Je n’ai pas souvenir…

Et puis si, ça me revient. Je lui hasarde :

- 2000 ? 2001 ? L’épreuve de français du baccalauréat ? »

- Bravo, mister Mence ! Vous m’avez donné 1 sur 20 après m’avoir interrogé sur la préciosité dans « La Princesse de Clèves ». Vous êtes sûr que vous n’étiez pas un peu sadique, vous, à l’époque ? »

- Je pourrais porter plainte pour coups et blessures et voire plus pour cet après-midi ! »

- Voyons, monsieur Mence ! A l’heure où vous avez été agressé, j’étais à la clinique. Et Clémentine au cinéma. Elle a eu grand soin de conserver son ticket. Je vous raccompagne, monsieur Mence. Croyez-en le corps médical, il n’y a pas de bobo, juste un œuf de pigeon qui va s’envoler comme par magie et quelques inquiétudes supplémentaires. Il y a plein de choses pires qui auraient pu vous arriver : vous réveiller attaché par une menotte à un cadavre d’homme roux. Ou ligoté tout nu sur une chaise avec une vipère endormie dans un carton sur vos genoux ! »

Je tourne mon regard vers Clémentine mais cette péronelle pouffe de rire dans son coin comme une ravissante idiote qu’elle a toujours été.

***

On est ressortis dans une nuit plus noire encore que celle que j’avais connue de 13 h à 16 h. J’avais vraiment le « Neuilly blues » de Gilbert Laffaille mais c’était beaucoup moins drôle. Je n’ai rien dit de tout cet échange à Sébastien. Je me suis excusé platement du dérangement et je l’ai invité à dîner samedi prochain. Je lui ai demandé de me déposer sur le lieu de l’agression.

***

L’épicier de nuit s’appelle Mohamed. Très sympa. Je lui ai acheté deux bouteilles de son Sidi Brahim plus une bouteille de cidre finistérien et il m’a confirmé qu’il avait bien tout vu de l’agression. C’est un infirmier en blouse blanche qui m’a filé un coup de gourdin sur le citron et un autre qui conduisait l’ambulance s’est pointé aussitôt après pour m’embarquer comme si j’avais juste fait un malaise dans la rue. Vers quatre heures, ils sont revenus me déposer sur le banc où je n’étais plus pour les rares passants qu’un S.D.F. comme un autre.

***

J’ai fait un test de dépistage du virus du VIH. A cause de ce con de Lepape, Clothilde et moi avons fait abstinence pendant tout le temps où j’attendais les résultats : elle n’aime pas les préservatifs.

***

Le test s’est révélé négatif, heureusement. Et maintenant je donne une note minimum de 10 à tout le monde quand je corrige une copie ou que je note des élèves.

- « Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre », c’est de La Fontaine, pas de Mallarmé ! Vous auriez pu bosser un peu, quand même. Je mets dix pour le déplacement ! ».

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27 septembre 2008

Le gros lot de la tombola - Joe Krapov


M. le Conservateur du Musée des Beaux Arts de Rennes

20, quai Emile Zola

35000 RENNES

 Rennes le 23 septembre 2008

 Cher Monsieur

 La dernière de vos géniales idées va sans doute me coûter très cher. Quelquefois ce qu’on nomme la chance n’en est pas vraiment une. Je n’aurais sans doute pas dû, je pense, à l’issue de ma récente visite dans votre établissement, garder par-devers moi le ticket d’entrée numéroté ni le remettre à ma secrétaire, mademoiselle Martine Vingt-Trois, afin qu’elle l’archivât avec mes autres notes de frais à destination de M. mon contrôleur des impôts. Je suis aux frais réels et donc très conservateur moi aussi.

 Je n’aurais surtout pas dû dire oui à Miss 23 quand elle m’a demandé de répondre positivement à votre courrier. Le n° de mon billet d’entrée avait été tiré au sort lors de la grande tombola annuelle de votre établissement et il m’était donc proposé le prêt pour trois mois d’une œuvre de votre musée à choisir dans vos collections.

 J’ai tout de suite pensé à ce merveilleux petit Picasso, la baigneuse de 1928 qui joue au ballon sur la plage de Dinard avec le même enthousiasme que Martine Vingt-Trois qui chantonne toujours, même quand elle va aux toilettes. Ma secrétaire était si emballée par votre courrier qu’on eût dit qu’elle-même avait gagné, au tirage du Catalogue des « Trois cuisses », en guise de cadeau-attirail, le vibromasseur de Madonna. Je l’ai un peu calmée puis l’ai diligentée vers vous afin qu’elle nous ramenât la volleyeuse de ce brave Picasso. Les tableaux de Pablo, c’est mon blot !

 Las ! Martine n’a jamais été ni très duraille en affaires, ni fute-fute en quoi que ce fut. Elle est un peu du même tonneau que l’architecte de la station de métro Sainte-Anne à Rennes qui a construit tout de guingois là-dessous sous prétexte qu’il est né à Traviole, en Italie ! Elle a donc accepté qu’en lieu et place du Picasso promis à une exposition New-Yorkaise vous lui prêtassiez le « Portrait d’Isaure Chassériau » peint en 1838 par Eugène Amaury-Duval, élève d’Ingres moins doué que son maître pour le violon à sanglots longs et les berceuses langoureuses à low tone de l’automne. Personnellement, étant plutôt versé dans la modernité, je déteste cette peinture figurative atone, monotone et autochtone. Ce tableau m’a paru relever du pire néo-classicisme tendance mou du bulbe ! Une horreur !

 J’ai donc fait la leçon à ma secrétaire et l’ai obligée, par punition, à garder le portrait de ladite donzelle dans son propre bureau. Elle en a été ravie, cette idiote ! A croire que cette fille n’a jamais rien gagné dans la vie qu’à être connue des dragueurs de shampouineuses rase-moquette de la foire du Trône ou des rois du tir au bouchon de la foire aux boudins de Mortagne-au-Perche ! J’étais bien loti, désormais : au lieu d’avoir une cruche à proximité, j’avais deux gourdes sous les yeux à chaque fois que je sortais de mon bureau ovale.

 La vie a continué son cours dans nos bureaux : les affaires sont les affaires et il faut toujours travailler plus si on veut gagner plus. Et puis voilà qu’à la fin de la semaine, un samedi, Martine Vingt-Trois est entrée affolée chez moi sans même frapper à la porte.

- Monsieur ! Monsieur ! Elle n’est plus là !

- Qui ça, mademoiselle Vingt-Trois ?

- Ben dame ! La fille Isaure ! La môme Chassériau, celle qui est en rose et qui a des couettes à la place de Picasso dans le Musée !

- Vous voulez dire qu’on vous a volé ce tableau que nous avions en dépôt ?

- Non, lui est toujours là. C’est la fille qui est peinte dessus qui est partie !

 J’allai constater de visu l’étrange phénomène qui s’était produit dans mon antichambre. Sur le tableau ne subsistaient plus, en effet, qu’un décor gris, des moulures, un rideau bleu, l’ovale du cadre. Le personnage féminin malingre et maladif semblait s’être fait la malle. C’était toujours ça de pris !

 J’aurais pu vous contacter dès ce moment, Monsieur le Conservateur, pour vous signaler le fait mais j’étais alors plongé en plein « mercato ». Les transferts de joueurs de football d’un club à l’autre, cela vaut une fortune maintenant et je m’étais piqué au jeu d’y mettre mon grain de sel. C’est moi qui paye, après tout, non ? On passe par plusieurs stades dans la vie et moi j’étais rendu à celui de propriétaire de stade. Je mets le paquet – et un tas de paquets même -là-dessus parce que j’aimerais bien que mon équipe soit championne de quelque chose d’autre que du milieu de tableau un jour.

 J’ai rassuré Martine 23 en lui affirmant que je ne la tenais pas pour responsable de ce tour de magie. Elle avait déjà pris un sermon quand elle m’avait ramené cette stupidité, je n’allais pas la moucher ou la doucher encore. Le petit personnel, si on le frotte trop souvent dans le sens inverse du poil, si on le savonne trop, il se rebiffe et se met à buller. J’ai passé l’éponge sur l’incident. Il fallait d’abord que je consolide ma défense sur la pelouse avant de repartir à l’attaque auprès de vous.

 Et puis le samedi suivant, nouveau coup de théâtre, Isaure Chassériau était de retour dans son tableau ! Seulement cette fois-ci elle était coiffée d’un chapeau de reporter américain. Du bandeau de tissu de ce couvre-chef dépassait un bout de carton sur lequel on pouvait lire « press ». Elle était encore plus ridicule ainsi qu’auparavant et la contemplation de cet objet saugrenu me fit découvrir pour le coup un sentiment que j’ignorais jusque là : la honte.

 Cela fait plus de deux mois maintenant que ce trafic insensé à lieu dans notre siège social. Isaure Chassériau disparaît le lundi et revient le samedi matin avec son chapeau à la con et un petit sourire en coin qui ne me plaît pas du tout. On dirait qu’elle se fout de ma gueule. Je n’aime pas qu’on se moque des milliardaires. Et encore moins quand le milliardaire c’est moi.

 Je ne vais évidemment pas pouvoir, Monsieur le Conservateur, vous rendre en l’état ce phénomène de foire. Encore que cela amuserait peut-être les enfants qui viennent visiter vos croûtes figuratives archaïques. Je vais donc vous acheter ce radis rose et vous offrir en prime, en dédommagement, un tableau que vous choisirez parmi mes toiles abstraites. Mes lignes de fuite ne sortent pas du cadre, mes traits de couleur ne coulent pas sur la moquette, mes taches d’acrylique sont garanties non amovibles. Mes biens ne se font pas la malle, mon Bacon ne part pas en omelette et mes Jocondes modernes ne se laissent pas pousser la moustache.

 Si ce marché ne vous agrée pas, je vous propose de racheter la totalité de votre boutique, le Picasso y compris et les murs du bâtiment itou. Je ferai démonter tout pierre par pierre, repeindre l’extérieur en jaune moutarde et installer l’ensemble sur le bord du Grand Canal à Venise. Tout plutôt que le scandale jaillissant sur mon nom à cause d’un ticket de tombola et d’une mijaurée qui se prend pour Albert Londres et me jette un regard de défi tous les samedis !

 Je vous remercie de garder cette proposition secrète le temps que nous effectuions les transactions nécessaires.

 Veuillez agréer, Cher Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées mais un poil énervées quand même. Je t’en foutrai, moi, de l’élève d’Ingres !

 Francis Carcopino, homme d’affaires et collectionneur d’art

P.S. Si vous voulez voir ce qu’est devenu votre tableau je vous joins une photo ci-dessous :

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20 septembre 2008

Operation Picadillo - Joe Krapov

Il lui a donné rendez-vous en l’église Saint-Louis-des-Invalides à Paris, dans la crypte où est exposé le tombeau de Napoléon. Il est lui aussi général, mais pas d’Empire. Il s’appelle Blizzard.

- Blizzard ? Vous avez dit Blizzard ? Comme c’est Blizzard ! » a commenté Papistache après avoir pris le rendez-vous pour l’interview. Ca n’a fait rire ni Janeczka, la rédac’ chef du « Défi du samedi », ni Isaure Chassériau la journaliste.

 

Lorsque celle-ci arrive, toute vêtue de rose, le général Blizzard est en contemplation devant des vitraux représentant une fécondation dans un laboratoire pharmaceutique au Moyen-Age. Le matériel médical de l’époque n’est pas sans évoquer les chambres de torture dans lesquelles on pratiquait la question.

- Excusez-moi de vous avoir condamné à m’attendre, mon général, mais j’étais un peu charrette !

- Dans ce cas, je veux bien tenir les brancards !» plaisante le général avant de lui baiser, très vieille France, la main. Puis il l’invite à s’asseoir sur un des bancs de bois inconfortables mais tout proches.

- On comprend pourquoi les amoureux de Brassens préféraient commettre leurs turpitudes sur des bancs publics !

- Encore Brassens ! fulmine Isaure intérieurement. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec ce type ?

 

Elle installe son mini K7 acheté dans une boutique antique d’électroménager à Quimper pendant les Européades 2005. Les lecteurs du Défi du samedi n’ont rien à cirer de ce détail mais comme c’est un fait véridique elle ne le mentionnera pas dans son papier dont le sujet est bien, du reste, la publication, par le général Blizzard, d’un livre...

-… qui est devenu un best-seller dès le lendemain de sa parution, sans que vous-même ne fassiez partie des pipeules ni que vous ayez brillé par vos faits d’armes. Justement, parlez-moi un peu de vous. Où êtes-vous né ? Qu’avez-vous fait comme études ?

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- A l’origine il y a une accumulation d’ingrédients hétéroclites mais indispensables. Je vous les énumère : 30 g de margarine, 450 g de bœuf haché, un gros oignon, 1/2 verre de vin rouge ou de xérès, 2 cuillerées à soupe de jus de citron, 3 tomates, 1 petit piment chili, 100 g. d’olives vertes farcies, 2 cuillères à soupe de câpres, 75 g. de raisins secs, 3 grosses pommes de terre coupées en petits cubes, 1 gousse d’ail, ½ cuillère à café de cumin, 50 g. d’amandes mondées grillées et concassées, du sel et du poivre.

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- J’entends bien à travers tout cela que vous avez fait vos classes à Mourmelon-le-Grand à la 410ème Compagnie Légère de Repérage des Morses, dans les transmissions, sous les ordres du Capitaine Walrus. Mais pouvez-vous indiquer à nos très nombreuses lectrices et à nos quelques égarés lecteurs les opérations militaires auxquelles vous avez été mêlé ? Vous fûtes à la B.B.C., dans le même placard, je crois, que Pierre Dac dans les années 40, aide de camp d’un général célèbre. On vous doit, paraît-il, le choix des vers de Verlaine qui annoncèrent le débarquement allié ?

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- Je me souviens très bien des corvées de pluches de cette époque. On pleurait sur l’oignon mais après lui avoir fait la peau, on le coupait en quatre quartiers puis on y tranchait de fines lamelles. On faisait des concours d’économe ! Ca consiste à essayer de ne garder qu’une seule épluchure par pomme de terre ! Ensuite de quoi on la coupait en tout petits cubes. Le général et Yvonne préféraient qu’on laissât les olives entières.

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- Pendant la campagne d’Indochine, vous avez été blessé. Vous aviez le bras dans le plâtre.

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- Aller à l’épreuve du feu, c’est toujours une opération délicate. Je commence à faire fondre la margarine dans un faitout. Je fais ensuite rissoler les oignons jusqu’à ce qu’ils soient blonds ou dorés. J’ajoute les pommes de terre et le cumin puis ensuite les tomates. On est là pour casser du rouge, non ? Même si je l’admets, ils étaient plutôt jaunes !

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- Ah ? C’était un accident survenu en permission ? Vous êtes mal retombé en sautant du haut d’un plongeoir ? C’est pour cela qu’on vous affecte ensuite à la DGSE, la Piscine, ou vous oeuvrez au sein du Service de Décodage des Enigmes, Calembredaines et Entourloupes, le SDECE seconde manière. Vous y resterez assez longtemps.

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- Eh bien oui, cela arrive ! On ajoute le piment, le sel, le poivre, les olives, le jus de citron, le vin, enfin tout… sauf la viande !

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- Vous avez, vous aussi, votre traversée du désert. Vous êtes affecté à la surveillance de la pousse du gazon sur les pelouses corses de 1981 à 1983.

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- Ca n’a pas duré aussi longtemps que ça. J’ai mis le couvercle et laissé mijoter la situation pendant 20 minutes en ajoutant de l’eau chaude de temps en temps pour que tous les ingrédients baignent constamment dans leur jus de cuisson.

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-Vous rentrez ensuite en France et vous terminez votre carrière à la Direction des Renseignements Généraux puis vous partez en retraite sans avoir jamais fait parler de vous. Vous publiez aujourd’hui vos mémoires et c’est un immense succès en librairie. La novélisation de « Bienvenue chez les Ch’tis » est enfoncée, vous êtes sur le point de dépasser les chiffres de vente du tome 8 de Happy Roteur. Votre ouvrage s’appelle « Les fiches cuisine de tante Edvige / par son général de mari, Blizzard ».

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- Effectivement au bout des vingt minutes, j’ai ajouté la viande, mélangé le tout et laissé cuire cinq autres minutes. Mais cette « opération Picadillo », je ne la raconte pas dans mon livre . C’est un scoop que j’ai réservé pour les lecteurs de votre journal. « Le Défi du samedi », c’est ça ?

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Isaure appuie sur la touche « stop » de son zinzin.

 

- Maintenant qu’on est « off the record » vous pouvez m’expliquer en clair pourquoi vous répondez en langage codé comme dans le bouquin ?

- Secret défense ! Sécurité du territoire !

- Mais alors, quel intérêt pour le lecteur ? Vous ne donnez même pas la grille de décodage ! D’habitude on nous explique qui a vraiment coulé le Rainbow Warrior, où sont passées les courroies et l’étui des deux tours jumelles, dans quelle position la fille de madame Angot s’envoyait en l’air avec Ange Pitou ou avec son gynécologue. Et vous, là, rien ! C’est carrément les Parapluies de l’escouade ! Vous révolutionnez le monde de l’édition avec un livre dans lequel on n’apprend rien sur la Grande Muette !

- Il n’y a rien à en dire ! Les civils n’ont pas à connaître notre cuisine interne !

- Alors vous l’expliquez comment votre succès en librairie ? Par le bouche à oreille ?

- Non, par l’oreille à bouche ! Il s’avère que le message crypté est lui compréhensible par la majorité des non-spécialistes de l’art militaire et que son contenu peut être utilisé par les fantassins et cantinières qui s’occupent de la logistique ou plutôt de l’intendance. Je ne l’avais jamais remarqué auparavant. C’est une amie, qui est devenue mon agent littéraire, Madame Sylvie R. qui m’a incité à publier ainsi, de manière codée, mes fiches secrètes.

- Votre livre est édité « aux Arcanes de Pandora ». C’est en référence à votre travail dans la police ?

- Non, je peux vous le prouver et vous soutenir mordicus que c’est un simple hasard. Vous savez, Baudelaire a bien été édité par Poulet-Malassis et il n’a jamais travaillé pour la maison Poulaga !

- Quand même ! Quel succès pour un livre de cuisine somme toute bien banal ! Est-ce que vous êtes sûr que l’illustration de la couverture n’y est pas pour quelque chose ? On vous voit dans une cuisine, de dos. Vous êtes nu, vous avez pour seul vêtement un tablier et vous avez une fleur dans les cheveux. Vous avez un beau cul, certes. Mais ça date de quand, cette icône en noir et blanc ?

 

Visiblement le général se vexe qu’on lui rappelle son âge. Il élude.

 

- A Tahiti, ça veut dire qu’on est un cœur à prendre, la fleur dans les cheveux. Est ce que ça vous tenterait une aventure avec moi, maintenant que je suis un héros de l’édition ?

- Mais vous êtes marié, mon général, si j’en crois le sous-titre de votre livre ?

- Ce genre de considérations n’empêche jamais un général de partir à l’assaut d’une nouvelle forteresse, à la conquête d’un cœur ! Vous savez, mademoiselle Chassériau, Edvige et moi connaissons beaucoup de choses sur votre compte. Vos rapports avec votre cousin Théodore, votre passé rennais, vos récentes promenades en barque, par exemple…

- Halte-là, militaire ! Bas les pattes, monsieur le satyre mal nippé ! Vous n’avez aucun mérite à savoir des choses! Tout ce qui me concerne est sur Fesse-bouc.com ou ailleurs sur Internet. Allez donc y voir, vous ne serez pas déçu. Et surtout n’essayez pas de me faire chanter : je connais la musique et votre partition par cœur !

 

Isaure Chassériau ramasse son matos et plante là l’officier de renseignement pantois et déconfit.

- Je suis allé trop vite, se dit celui-ci. Il eût mieux valu que je lui proposasse de venir voir ma collection de soldats de plombs.

- Je préfère de loin les estampes japonaises, songe Isaure en sortant de la crypte.

 

***

 

Dans les locaux du « Défi du samedi » le metteur en pages, Monsieur Papistache, entre dans le bureau de la rédactrice en chef.

- Dites-moi Janeczka, vous-qui-rédactez-en-chef et veillez à la haute tenue morale de notre hebdomadaire chéri, pouvez-vous me dire dans quelle rubrique je puis insérer cette interview surréaliste ? Vie littéraire ? Cuisine ? Politique ? Power to the Pipeule ?

- Mettez-là où vous voulez, Papistache, mais surtout veillez à la mettre au dos d’une publicité nulle.

- Diantre ! Quelle idée originale que celle-là ! Pourquoi donc un verso ?

- Un recto peut aller aussi. Une fois qu’elles auront découpé les questions d’Isaure et collé les réponses du général Rondo Veneziano sur une fiche cartonnée, les lectrices auront récupéré une recette de cuisine inédite qui ne devrait pas déplaire à leur Crouton ni déparer le menu de leur Manu !

- Quelle belle idée, Janeczka ! Finalement, l’interview de Demoiselle-qui-s’habille-de-rose-et-a-des-couettes-comme-Sheila, je vais y mettre des pointillés et en faire une fiche bricolage !

 

P.S. La recette du picadillo est extraite de « La cuisine espagnole et mexicaine » de Anna MacMaiadhachain et Jan Aaron, livre paru aux éditions Gründ en 1980. A vos fourneaux et bon appétit à toutes et à tous !

 

P.S. Madame Joye, du service technique, signale (aux blondes belges ?) qu’il ne faut pas découper les pointillés qui apparaissent sur l’écran de l’ordinateur avec une tronçonneuse. Il vaut mieux imprimer et ensuite découper la feuille avec des ciseaux. You’re not ecologic, Joe Krapov !

 

- Dites, Val, Vous n’auriez pas vu mon thé Krypto ?

- Non, Papistache, je n’ai vu monter personne !

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13 septembre 2008

UNE INTERVIEW EXCLUSIVE DE DON JUAN (Joe Krapov)


 Dans l’appartement de Don Juan Tenorio, la journaliste Isaure Chassériau se bagarre avec un magnétophone à cassettes antédiluvien pour capter les propos de l’illustre séducteur vieillissant :

- On m’a aussi souvent demandé la raison pour laquelle, malgré mes multiples conquêtes, ou à cause d’elles d’ailleurs, je n’avais jamais songé à me marier.

- Personnellement, je n’avais pas l’intention de vous poser cette question !

- Eh bien malgré cela, je vais vous le dire. Cela va constituer un scoop pour votre petit journal. Comment avez-vous dit qu’il s’appelait, déjà ?

- Le Défi du samedi.

- Je vais même faire mieux, je vais vous le chanter.

- Ah bon ? Mais ça va être très difficile pour moi de retranscrire votre interprétation sur le papier !

- Votre journal n’a pas de version en ligne ?

- Si, si, bien sûr ! Allez-y. J’irai voir madame Joye au service technique pour qu’elle me transforme ma K7 en MP3.

- Je vais même m’accompagner à la guitare, spécialement pour vous.

Il se lève et va chercher… une mandoline !

- Vous voulez dire « vous accompagner à la mandoline » ?

- Ceci est une guitare, mademoiselle ! Vous n’allez pas vous y mettre, vous non plus !

- A quoi donc ?

- A réduire tous mes arguments en purée, à minorer et à douter de tout ce que je dis ! Certaines de vos consoeurs ne croient pas, par exemple, que mon pénis mesure 47 centimètres.

- Je connais des lectrices que cela va peut-être intéresser. En érection ?

- Non, au repos. Pourquoi donc croyez-vous que tant de femmes s’intéressent à moi ?

- C’est un peu ce que je me suis demandé au début en vous voyant. Mais dites-moi, elle est très jolie, votre mandoline, bien conservée, en tout cas. Le manche est un peu petit mais les couleurs sont pimpantes. On dirait qu’elle est neuve. Vrai, je n’ai pas vu depuis longtemps un instrument rococo aussi frais, dis !

- Bon, on peut y aller ? C’est un texte qui se chante sur l’air du « Parapluie » de Georges Brassens, un de mes admirateurs.

- Vous voulez dire que vous êtes un admirateur de Georges Brassens ?

- Non, c’est lui qui m’admire. Il a d’ailleurs écrit une chanson sur moi.

- Je ne la connais pas. Vous savez, Brassens, ce n’est pas ma génération !

Il lui jette un regard noir, comme si elle était de la mauvaise herbe.

- Ma chanson s’appelle « la folie des glandeurs »

1

Je drague dans les fêtes foraines

Pas pour l’amour mais pour l’hygiène :

J’emmène de jolies shampooineuses

Fair’ des tours d’autos-tamponneuses

J’promets à des clones de Blanche-Neige

Le pompon d’mon drôle de manège.

Quelques frissons sur le grand huit

Et voilà : je me fais la p’tite !

Et la semaine, seul dans mon lit

Je rêve toujours de l’Italie.

Mais qu’est-ce qu’elle fout Carla Bruni ?

N’était-il pas pourtant écrit

Dans son destin comme dans le mien

Qu’elle était la femme de ma vie ?

Est-ce que je n’ suis pas mieux loti

Que son mari, qui est tell’ment p’tit

Qu’elle l’a perdu au fond d’son lit ?

2

Chaque semaine, une différente :

Elles n’ont pas l’temps d’être emmerdantes !

Samedi soir : « Chérie sois mienne ! »

Dimanche : « Adieu quoi qu’il advienne !

Faut pas qu’on soit esclaves du sexe

Devenons tout de suite des ex !

Tu n’étais qu’une intermittente,

Moi j’attends la princesse charmante.

Elle est mann’quin elle est jolie

Elle est pour moi toute l’Italie

Mais qu’est-ce qu’elle fout Carla Bruni ?

N’était-il pas pourtant écrit

Dans son destin comme dans le mien

Qu’elle était la femme de ma vie ?

Il paraît qu’elle s’est enlisée

Dans le palais de l’Elysée !

Faudrait que j’aille la dégriser.

3

Avec le temps comme tout s’en va

Je sens du mou dans mes nougats

Il y a des sam’dis - Ouille ! Ouille ! Ouille ! -

Où je reviens d’la fête bredouille :

Pas de carton avec Pauline

Pas de gros lot avec Martine

A la tombola pas d’ Paula

Le Stromboli est un peu froid :

Et trop souvent seul dans mon lit

Je rêve encore à l’Italie.

Mais qu’est-ce qu’elle fout Carla Bruni ?

N’était-il pas pourtant écrit

Dans son destin comme dans le mien

Qu’elle était la femme de ma vie ?

Ell’ se magn’ pas le popotin !

Elle a oublié son destin !

C’est à y perdre son latin !

Refrain final

Il est raisonnable je pense

D’abandonner mes espérances :

A Venise il faut mettre un terme, quitter Rome, oublier Palerme

Soyons Français, restons Gaulois,

L’amour ne connaît pas de loi

C’est pourquoi la semaine prochaine

Je vais épouser Ségolène.

Fini l’Italie ! Après tout,

C’est pas mal non plus, le Poitou !

Isaure le regarde, interloquée, poser sa mandoline et soupirer rêveusement.

- Vous… Vous croyez que je peux publier ça ?

- Mais bien sûr. Par contre l’exécution de ce morceau m’a un peu fatigué. Je vais vous demander de mettre un terme à cette entrevue. Peut-être que vous-même souhaiteriez vous allonger un instant avec moi dans ma chambre ?

- Non, merci, sans façons, monsieur Tenorio. J’ai rendez-vous avec Jancezka, ma rédac chef. Il faut que je file. L’article paraîtra samedi, en une, à côté de l’éditorial d’oncle Walrus.

- Un billet en morse, je présume ?

- Non, mais ce n’est jamais aussi long que les défenses de ce mammifère. Merci à vous pour le… scoop !

- Quand même, Mademoiselle Chassériau, je ne comprends pas pourquoi ça n’a pas marché avec Carla Bruni. Vous ne trouvez pas que je chante mieux que Mick Jagger et que je joue mieux qu’Eric Clapton.

- Pour être tout à fait honnête, monseur Tenorio, je dirais l’inverse : vous chantez mieux qu’Eric Clapton et vous jouez mieux que Mick Jagger. Mais bon, il n’y a pas que ça dans la vie.

- Oui, je sais. Je sais.

- .En tout cas, si c’est à Reims que vous allez retrouver votre nouvelle promise, je vous souhaite un bon déduit ! Ou plutôt un bon congrès comme il est dit dans le Kama-Soutra !

***

Il ne restait plus à Isaure qu’à aller retrouver Janeczka, la rédac’chef du Défi du samedi, pour lui refiler sa cassette. Mais pourquoi donc lui avait-elle donné rendez-vous dans cette île en lui demandant de s’y rendre en barque sans emmener personne avec elle ?

P.S. Madame Joye a réussi à transformer la K7 pourrie en MP3. Ecoutez ce document faramineux : la mandoline de Don Juan émet réellement  le son d’une guitare ! C’est ici : http://joekrapov.free.fr/folie_des_glandeurs.htm

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06 septembre 2008

L’Odyssée pour les nuls : extraits 2 (Joe Krapov)


Ce texte fait suite à « L’Odyssée pour les nuls : extraits 1 »

Cela faisait huit jours qu’Ulysse et son bateau s’étaient échoués sur l’île d’Ogygie. Cela faisait huit jours qu’il filait le parfait amour avec la fille d’Atlas, une nymphe nommée Calypso qui, sans bouger autre chose que toutes les parties de son corps, lui faisait voir un sacré bout de pays ! Huit jours qu’il était devenu infidèle, dépassé par les feux de l’amour dont son hôtesse brulait pour lui. Ses compagnons aussi semblaient être envoûtés. Tout cet aréopage de valeureux guerriers, pris en mains par les nymphes, ne vivait plus que d’arrêts au page pour y pratiquer le repos de lui-même. Ulysse ne doutait pas qu’un jour ou l’autre un poète un peu barge vouerait les nymphes aux Mânes célestes et chanterait les mérites pas minces de la Calypsosuccion !

Il s’apprêtait, ce matin-là, à ressortir le grand jeu à sa divine douairière quand ils entendirent soudain qu’on rappait à la porte. Il ne manquait pas d’ « f » à « rappait » et la rappeuse ne manquait pas d’air de venir ainsi interrompre leur coït. Calypso sortit du lit, enfila un déshabillé bleu et se dirigea vers l’entrée du temple afin de dire son fait à l’effrontée. La rappeuse n’était autre que Janeczka :

- Je vends je vends de beaux chapeaux en astrakhan, de la toque violette avec de la voilette, du bibi d’Arabie, du turban plein de rubans, de la cloche tout sauf moche, du label de Fontenay pour les miss fortunées, du melon pour la Madelon, de la paille d’Italie pour la biche un peu riche, de la simple gapette pour la p’tite gigolette, des couvre-chef royaux pour madame Calypso. Je vends des chapeaux, ça vous intéresse ? Voulez vous regarder mes échantillons ?

L’humaine créature montrait un drôle de coffre posé à ses côtés. Calypso avait horreur des marchands ambulants mais cette étrange mendigote avait une drôle de redingote et portait un bizarre bonnet andin en laine avec tresses sur sa tête. Chacun sait que les femmes adorent farfouiller dès qu’il y a du taffetas en tas sur le galetas. Calypso ne fit rien qui allât à l’encontre de ce vilain cliché.

- Aurais-tu un bonnet dans le genre de celui que tu as sur la tête ?

- Certainement, baronne !

Janeczka chercha dans le tas, étala ses falbalas mais n’en trouva pas.

- Je n’ai dans ce modèle, ô malheur, que le mien

Que fabrique au Pérou monsieur Alex, Andin.

Calypso prit un air dégoûté à l’idée de porter la coiffe d’une mortelle puis elle avisa dans le tas de marchandises un petit bonnet rouge, sans tresses ni pompon, tout simple, dont elle pensa qu’il plairait peut-être à son coquin du moment, le dénommé Ulysse, allongé sans pelisse dans la chambre à côté, qui attendait qu’elle en finisse et revienne s’adonner au vice.

- Voulez-vous l’essayer avant de l’adopter ? » demanda Janeczka.

Calypso enfila le bonnet de marin sur sa sublime tête. Il y eut alors un grand flash. La divinité se trouva d’un seul coup transformée en officier de la marine française spécialisé dans l’exploration des grands fonds marins.

- Vous ne me devez rien, je vous en fais cadeau !» lança Janeczka en ramassant son coffre vide et en se carapatant au loin.

Ulysse ne comprit d’abord pas pourquoi ce vieil homme en déshabillé bleu, la tête couverte d’un ridicule casque rouge venait se coucher à ses côtés. Mais quand le sosie du commandant Cousteau se mit à lui sussurer des insanités à l’oreille avec la voix chaude de Calypso, il se dit qu’on était peut-être bien chez les Grecs, certes, mais qu’il y avait des choses qui n’étaient pas son truc. Il remit aussi sec son froc et s’enfuit au dehors de cette rôtisserie de la reine Pédauque.

Dehors l’attendaient justement ses compagnons, libérés des nymphes par les Vikings de Ragnar qui avaient pris le relais auprès des Ogyginettes. Quand Val, Papistache, Janeczka, Isaure et les frères Park lui eurent expliqué le pourquoi du comment de cette intervention, Ulysse qui était loin d’être con se dit qu’il valait mieux ne pas jouer au plus fin avec des gens dotés de tels pouvoirs magiques et se trouvant à la tête d’une armée moderne. Il savait bien qu’il se trouvait dans un univers de contes et légendes où monstres à un œil, femelles immortelles et soldats du futur viennent en deux temps trois mouvements installer autour de vous un bordel presque aussi joyeux que celui de madame Ango, la mère maquerelle étique et sans éthique d’Ithaque, dont la fille unique n’avait rien à envier à celles de madame Bertrand.

CHANT XXVI

Quand Ulysse eut échappé une nouvelle fois aux Vikings et aux Tornadonautes, c’est Val qui cette fois fut chargée d’aller le récupérer chez Circé. Les mères de jeunes enfants, qui plus est lorsqu’elles sont mariées de frais, font montre d’une autorité naturelle telle que personne d’autre dans l’équipage ne pouvait mieux qu’elle être désigné pour mettre rapidement fin aux plaisanteries infantiles de cette magicienne gourgandine spécialisée dans la métamorphose d’Ovide

- On ferait comme si que je serais Peggy la cochonne, disait justement Circé à Ulysse en se mettant à quatre pattes dans sa chambre tapissée de satin rose.

- Et moi que je serais le grand méchant loup, lui répondait Ulysse. Et pis que j’aurais une grande… une grande faim de toi !

- Non mais ça va pas, vous deux ? hurla Val révulsée en entrant dans le gynécée de Circé. Rhabille-toi, espèce de morue charcutière ! Et toi, la vipère lubrique, remets ta tunique et tes sandales avant que je ne fasse un scandale ! Je vous ai dit cent fois déjà de ne pas vous enfermer dans la salle d’eau pour jouer avec les robinets : c’est comme de se claquer la porte sur les doigts, c’est dangereux !

La queue entre les jambes, Ulysse sortit de son orgie tout penaud et les Vikings de Ragnar qui lui faisaient une espèce de haie d’honneur étaient mi-rigolards, mi-envieux. Eux aussi auraient bien aimé être transformés en « little piggies crawling in the dirt » comme il est dit dans la légende du grand poète danois Jørg Arisøn. Mais d’un autre côté, si on risquait de se faire incendier ainsi par une Val en colère qui vous tombe sur le râble ! Comment l’appelait-elle déjà, sa méthode ? Ah oui, la méthode Manu. Manu Militari, du nom de son mari.

CHANT LXII

Val encore une fois. Elle donne des ordres et des consignes aux Vikings et aux marins d’Ulysse :

- Pour éviter le gouffre, pas d’Irak mais de Charybde, c’est pas compliqué, les p’tits gars. Vous me posez une chape de béton ici, ouais, là, près de la roche tarpéienne entre le Capitole et les oies. Vous enfoncez la bitte d’amarrage dedans et vous attachez un maximum de caoutchouc au bout. Quand on va approcher du gouffre l’élastique va se tendre, le monstre va nous aspirer mais la force de la tension sera telle qu’elle va nous faire remonter et nous retomberons sur Scylla qui sera ainsi assommé. Nous aurons fait d’une pierre deux coups. Ca s’appelle tomber de Charybde sur Scylla.

- Mais Val, objecta Janeczka, je croyais que tu avais horreur du saut à l’élastique ?

- T’as une meilleure idée, ma chérie ? Peut-être que le monstre est végétarien et qu’en lui proposant un plat de boudin aux pommes il va s’enfuir en criant « Kaï ! Kaï ! » ?

CHANT CCCXXL SPÉCIAL GRANDES TAILLES

C’est bien entendu Papistache qui fut chargé de raconter à Homère l’Odssée d’Ulysse afin qu’il en fît aux générations suivantes le récit que l’on connaît. Certes, l’intervention de nos administrateurs préférés et du quatuor d’employés zélés de l’Université de Rennes 3 avait réduit le périple de l’homme adultère à une quarantaine de jours au lieu des dix ans de la légende. Le chien Argos avait à peine levé l’œil de sa sieste en voyant son maître pousser le portillon de son jardinet (a shrubbery in Monthy Piton english !) et passer la porte de sa maison qui portait l’inscription « Sam Sufy ». Pénélope avait continué de travailler à sa tapisserie et s’était contentée de soupirer :

- C’est à cette heure-ci que tu rentres ? T’étonnes pas si la soupe est froide ! Comment c’était au fait cette guerre de Troie ?

- On a gagné 3 à 1 et on a failli marquer un quatrième but mais l’arbitre a sifflé la fin du match juste à ce moment-là. Je ne sais pas pourquoi mais tout ça m’a paru horriblement court ! » avait répondu Ulysse sur le même ton faussement détaché.

C’était bien la peine qu’Isaure, les frères Park et tout le monde se soient décarcassés à lui courir après pour le ramener et éviter à Pénélope de se languir pendant dix ans ! Ce couple de héros d’opérette ne valait, semblait-il, pas beaucoup mieux que l’hellène Hélène et le Ménélas « bénêt las » de l’oeuvre bouffonne d’Offenbach ! Après avoir mangé leur moussaka, ils avaient regardé d’un œil las Télémaque puis étaient allés se coucher tranquillement, l’une rêvant de son rapport annuel au Congrès des petites tapisseuses au point de croix d’Ithaque, l’autre à la queue en tire-bouchon de Circé et au commandant Calypso-Facto en déshabillé bleu avec lequel, finalement, il eût pu, peut-être, habiter tout un monde de silence.

Papistache se garda bien de conter à l’aède aveugle la geste des Vikings paillards, les marchandages de Janeczka et les souvenirs de mariage et d’amarrage de Val.

- Lorsque Ulysse et ses matelots, attachés au mât du navire, furent à proximité du rocher des sirènes, Nausijaneczkaa saisit sa harpe d’or, pinça les cordes magiques et fit s’elever dans le ciel de Capri la mélodie du « Lion qu’est mort ce soir ». On n’entendit plus alors que des bribes du chant de la sirène. C’était, sur l’air fameux de Jean-Sébastien Bach « Jésus, que ma Joye demeure » des paroles qui disaient, entrecoupées par celles de Janeczka :

- J’aime pas attendre au super, chez la toubib…

- Dans la jungle terrible jungle…

- J’aime pas attendre. Attendre c’est se faire hanter, c’est mal, c’est moche et ça pue !

- Le lion est mort ce soir ! O wim o weh O wim o weh O wim o weh !

Quand Papistache eut terminé sa narration, Homère le remercia et, en tâtonnant, posa la main sur l’épaule du poète jardinier.

- Papistache, mon ami, votre récit est très intéressant. Les aventures d’Ulysse formeront, j’en suis convaincu, un poème charmant et un livre d’aventures maritimes qui feront rêver les enfants. Mais je voudrais bien que vous éclairiez mes ténèbres, ne serait-ce qu’un instant. J’ai une question à vous poser.

- Dites, ô grand Homère ! L’homme-qui-ne-peut-rien-vous-refuser-tant-il-vous-admire se fera un réel plaisir de satisfaire votre curiosité.

- Voici, Papistache. Vous qui l’avez côtoyé, qui l’avez vu de près, qui avez parlé avec lui, peut-être… C’est une question qui me turlupine depuis longtemps : est-ce qu’on dit Raniar le Viking ou Rag-Nar le Viking ?

- Rag… ? Ran… ? Mais, grand Homère-qui-toujours-chérira-l’homme-libre, jamais je n’ai rencontré ce Rag… ce Ran…ce Viking !

- Papistache, voyons ! Un homme de votre âge et d’une si immense sagesse ! Croyez-vous que l’on peut abuser ainsi un écrivain, fût-il ainsi que moi non-voyant ? La caque sent toujours le hareng sur les bateaux des hommes du Nord et vous transportez cette odeur attachée à votre pull marin rayé ! Voyez-vous, il y a autre chose ! Je doute pour ma part qu’Hermès ait attendu sept ans pour venir dire à Ulysse qu’il était temps de quitter Calypso et tenter de regagner Ithaque. Par contre, un messager avec des ailes sur son casque et qui se joue du temps, je n’en connais qu’un seul : Ragnar le Viking ! Qu’en pensez-vous ?

- Il y a peut-être aussi Astérix ? se hasarda Papistache.

- Tut tut tut polop polop ! On ne me la fait pas, à moi ! Je connais mon monde ! Je vois toujours très clair dans le jeu d’Isaure Chassériau ! Ca lui ressemble tellement bien ces histoires de héros fidèles et chastes malgré eux ! Alors, Papistache, nous sommes entre amis : Raniar ou Rag-Nar ?

- En fait, Homère-qui-ne-prend-pas-l’amer-mais-Homère-qui-prend-l’homme, tout le monde l’appelait Roger à bord !

- Roger ?

- Oui, Roger !

- Roger ? Roger ! Comme c’est bizarre !

- Ben oui, Roger, quoi !.

- Mais dites-moi encore… Vous allez dire que j’exagère ! Ils disaient « Ro-ger » ou « Rod-jeure » ?

- En fait, vénérable poète, je me demande si je n’ai pas confondu. Il s’agissait peut-être après tout d’un autre Viking !

- Ah bon ? fit Homère. Et qui donc d’après vous ?

- Hagar Dunør !

CHANT MMVIII : LE RETOUR A ITHAQUE

Mamoune qui attendait son mari Papistache en faisant des gâteaux en pain d’épices décorés de lettres grecques s’étonnait qu’il fût en retard pour la cérémonie du thé. Elle commençait à s’inquiéter quand le trio de nos administrateurs préférés fit irruption, la goule enfarinée, dans sa cuisine tranquille. Elle n’en apostropha pas moins, dans un picard pas encore proche du surgelé, l’homme-qui-lui-servait-de-mari :

- Mais quo qu’ch’est donc qui t’arrife, min Papistache ? T’étos parti quèr’ eune guéyolle à ch’déballache et ch’est tros heures après seul’mint qu’té rint’s à t’mason ! (1)

- Regarde, ô épouse-qui-parle-avant-de-voir-les-merveilles, ce que je te ramène ! C’est un authentique blog acoustique des années 50, de 1951 précisément, année que nous choisîmes pour convoler en justes noces ainsi que le firent Val et Manu plus récemment. Te plaît-il avec son beau rideau rouge ?

- Ah bin nous v’la chi prop’s avec cha ! commenta Mamoune dont les bras tombèrent. (2)

Papistache, en plus de la cage à rats que portait Janeczka, s’était fait refourguer, pour pas cher, heureusement, le confessional qui voisinait avec la chaise percée et l’aspirateur il y a longtemps, très longtemps, au début de cette histoire et au début de tous les temps.

N.B. Voici la traduction des deux tirades de Mamoune pour ceux qui n’ont pas tout suivi à « Bienvenue chez les Ch’tis » :

(1) - Mais que t’arrive-t-il, ô, mon Papistache ? Tu étais parti t’enquérir d’une cage à rats au vide-grenier et tu ne rentres à ton domicile qu’après trois longues heures d’absence ?

(2) – Eh bien ! Nous voici propres avec cela !

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