25 juin 2011

la révélation (Faman)

Etait-ce de l’avancement ? Un avertissement ? Une punition ? Une mise au placard ? Heng eut du mal à se prononcer. Bien sûr, passer du statut de contremaître d’équipe à chef de ligne de production était vu par beaucoup comme une promotion, une reconnaissance méritée de la qualité du travail effectué. On ne se salissait plus les mains sur les machines outils, on s’occupait un peu moins des questions techniques et un peu plus de l’aspect administratif de la conduite de l’usine. On avait le beau rôle. Les collègues ne s’y étaient pas trompés et sitôt la circulaire d’information affichée sur le mur de la salle communautaire, on avait trinqué, à grand renfort de saké bon marché, au succès futur de Heng dans ses nouvelles attributions.

Mais Heng était inquiet. Il n’ignorait pas ce qu’il était advenu de son prédécesseur. C'est-à-dire qu’il savait que personne ne savait ce qui était arrivé à Tsai-Shen, pas même lui. Et c’était finalement bien plus inquiétant que de savoir. Un jour, Tsai-Shen n’était pas venu et ce fut la seule chose que l’on sût. On avait signalé à la direction l’absence du chef d’équipe, Heng avait alors d’autorité pris le relais pour gérer la ligne de production durant la semaine qui avait suivi. Un soir, le directeur était venu visiter Heng dans les vestiaires pour lui annoncer, sans autre forme de cérémonie, qu’à dater du surlendemain, il prendrait le bureau de chef d’équipe et serait promu. Heng avait remercié très humblement, quoique sans émotion, son supérieur mais avait toutefois demandé ce qui était arrivé à Tsai-Shen. Le directeur avait froncé les sourcils, s’abstenant de parler pendant quelques secondes, puis haussé les épaules et, avec un grand sourire, il avait évoqué l’avenir radieux qui s’annonçait maintenant pour Heng dans son nouveau poste. Quant à Tsai-Shen, personne ne le revit jamais plus.

Heng était arrivé une heure avant l’équipe. Il voulait prendre ses marques. Il connaissait le travail de son supérieur, il avait de la bouteille dans la boîte, mais il lui fallait surtout se faire à sa nouvelle stature. C’était un cadre désormais. Ça n’avait plus rien à voir avec le fait d’être contremaître. Heng se souvenait de son service militaire. On y respectait les sous-officiers parce qu’ils étaient toujours des vôtres sur le terrain, ils couraient avec leur gars, ils rampaient dans la même merde qu’eux. Mais les officiers, eux, ils regardaient tout ça depuis la crête, à l’abri de la pluie et du vent, derrière d’épaisses contingences de sac de sable, le regard planté dans leur paire de jumelle. Ce n’était pas du respect qu’il avait pour eux, c’était une crainte mêlée de haine. Heng ne savait pas comment la transition allait se passer. Devenir l’un d’eux, de ceux d’en haut, de ceux d’en face. Il ne voulait pas décevoir ses gars, ni la direction. Sa position allait lui demander de faire des sacrifices pour maintenir le rythme de production.

Il pénétra dans le bureau, alluma le néon. La pièce avait été nettoyée et vidée de toute trace de son ancien occupant. La direction faisait bien les choses. Il s’assit au bureau, c’était un solide meuble de bois. Carré. Rustique, Epais. Solide et loyal. Ce bureau, c’était la Chine. Un à un, il ouvrit les tiroirs. Ils étaient vides ou contenaient quelques consommables et divers ustensiles de bureau. Le dernier tiroir, celui situé en haut à droite, était toutefois fermé et verrouillé.  La clé en était introuvable. Heng trouva curieux qu’on ait pensé à nettoyer et vider toute la pièce sauf ce petit coin de meuble.

L’équipe finit par arriver, la musique des machines se mit en route et Heng se concentra alors tout entier à son nouveau poste. Les jours, les semaines, les mois passèrent. Bien que passablement occupé par ses nouvelles responsabilités, chaque jour, à l’heure de la fermeture, le regard de Heng revenait inlassablement se poser sur la poignée de l’étrange tiroir, désespérément clos. Un soir, il se rendit compte que c’était là le seul lien qui lui restait avec son ancien chef et qu’à travers le panneau de bois, c’était le souvenir de Tsai-shen qui perdurait. Peut-être contenait-il la réponse à la question de sa soudaine disparition ? Ce tiroir fermé, dans un univers où le moindre secret, où la moindre part d’intimité étaient perçues comme autant de trahisons envers la communauté, ce refuge du privé, ce contenant mystérieux dont il ignorait les trésors, l’obsédait.

Un soir, n’y tenant plus, et prétextant quelques paperasseries à terminer, il attendit que l’ensemble du personnel quittât les lieux. Une fois qu’il fût assuré d’être seul dans les locaux désormais silencieux, il emprunta un tournevis à l’atelier et entreprit d’ouvrir le sinistre tiroir. La serrure ne lui opposa que peu de résistance. Elle céda dans un léger clic métallique. Heng soupira, pris une profonde inspiration puis ouvrit en grand le tiroir et en contempla le contenu.

***

Xin venait de sortir de sa douche. Il était maintenant seul dans les vestiaires, l’heure était tardive car la journée avait été longue pour le contremaître. La disparition subite de Heng, son supérieur, ne simplifiait pas sa tâche et lui rajoutait beaucoup de travail. Il lui fallait gérer la production et l’administratif en sus. Le directeur choisit ce moment pour faire irruption dans les vestiaires. Il interpella sèchement Xin et lui annonça sobrement que dès le lendemain, il prendrait le bureau du chef d’équipe et qu’il s’agissait là d’une promotion. Xin en fut réellement heureux. Il remercia son patron avec déférence, et lui assura pour plaisanter que la nouvelle allait plaire à son épouse. Après un bref rire de politesse, le directeur le salua et allait prendre congé quand l’employé lui demanda subitement si on avait eu des nouvelles de Heng.  L’homme s’arrêta, hésita un instant, puis haussa les épaules et avec un grand sourire, évoqua l’avenir radieux qui s’annonçait maintenant pour Xin dans son nouveau poste.

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12 mars 2011

Le vice caché (Faman)


C'était tôt le matin, parce que les meilleurs affaires, on les fait tôt le matin, quand les exposants arrivent. Faut pas attendre que les brocanteurs aient fini de déballer leurs cartons, ni même leur en laisser le temps. Le négoce, il se fait directement au cul de la bagnole si vous me permettez. Et puis j'adore ça, fouiller directement dans les paquets. On creuse un peu dans la vie des gens. On voit leur passé, ce qu'ils sont, ce qu'ils aiment, ce qu'ils ont été et ne sont plus. Alors faut aller vite, on les presse un peu, on insiste, on les stresse pour qu'ils nous vendent la merveille une bouchée de pain, pendant qu'ils ont la tête à comment ils vont organiser leur stand. C'est comme en amour, une fois que tout est sorti, y'a plus l'élan amoureux. Vous voyez ce que je veux dire, hein ?
Moi, je suis un lève-tôt. Premier sur les lieux, toujours à renifler la bonne occase. Mais ce matin là…pas vraiment d'affaire en vue. On était dans un de ces vides-greniers qui fleurissent au printemps dans les villages de campagne. Beaucoup d'exposants mais pas vraiment de professionnels. Fallait tomber sur des amateurs complets pour espérer encore faire quelques coups de fusil, des gens qui venaient d'hériter de la grand-mère, et qui se débarrassaient sans le savoir d'un authentique meuble d'époque Louis XV (et non pas de style) pour le prix d'une commode en agglo de chez Casto. Voyez le genre de pigeon.
Mais là, rien. Le soleil était déjà levé depuis un bout et les confrères chineurs avaient déserté le coin pour laisser la place aux braves chalands venus en famille acheter trop cher du plastique chinois d'occasion pour leurs gosses.
Je n'avais pas franchement meilleur programme pour la journée alors je suis resté dans le coin à bayer aux corneilles, et bien m'en a pris, parce que c'est là que j'ai fini par la voir. Au bout d'une travée, sur la table d'un stand coincé entre un vendeur de pièces auto anciennes et un disquaire yéyé. Elle était tout simplement magnifique.
C'était une très belle jeune fille, une nubile. Elle était assise sur la table. Complètement nue. Elle avait quoi, quinze ou seize ans ? Elle tenait resserrés ses genoux près du corps, tout contre ses petits seins blancs. Et comme il faisait encore un peu frais, elle enserrait ses jambes dans ses bras maigres pour tenter de garder un peu de chaleur. Sa tête posée sur ses genoux, elle frissonnait pourtant. Elle m'a presque fait de la peine.
Et personne ne l'avait remarquée. Les gens passaient devant comme sans la voir.
Je me suis approché, doucement. J'ai d'abord fait mine de regarder les autres articles sur la table, pour faire le type désintéressé. Je suis très fort à ce jeu là. Un vieux moulin à café, un jeu de cartes publicitaire d'une marque d'huile pour moteur disparue depuis des décennies…jamais compris l'intérêt que les gens pouvaient trouver à acheter de telles choses, des attrapes-poussières. Les greniers des uns se vidaient dans ceux des autres, et ainsi de suite depuis des millénaires. Combien de ces objets sentant le moisi et le renfermé reviendraient un jour, dans dix, vingt ou trente ans, pour se retrouver de nouveau en vente sur une table de brocante et repartir pour un nouveau cycle d'existence ?
Nonchalamment, j'ai commencé à regarder la fille de plus près. Ses bras blancs, ses mignonnes fesses roses, ses deux belles cuisses galbées, ses petits pieds posés l'un sur l'autre pour les protéger du froid. J'ai écarté doucement ses longs cheveux pour mieux voir son visage. Elle pleurait. Des larmes coulaient négligemment sur ses joues roses et son visage d'ange. On aurait dit une de ces vieilles poupées japonaises en porcelaine. J'en suis instantanément tombé amoureux. Elle était si belle.
Derrière la table, le proprio, assis sur une vieille chaise pliante de camping dans le plus pur style "Tour de France 1984" lisait avec grande concentration un magazine auto, évitant consciencieusement de s'occuper du client potentiel que j'étais. Je l'ai interpellé sans autre forme de politesse : "Combien pour la petite, là ?"
Il m'a regardé un instant par dessus ses lorgnons, puis il a replongé illico ses yeux dans son journal en me lançant un bref : "Quatre-vingt." Vieux grigou.
Ça ne valait pas quatre-vingt. La règle d'or de la brocante, c'est de négocier. Par principe, un vendeur demande toujours trop cher et un acheteur propose toujours un prix trop bas. C'est un jeu de con mais c'est le jeu. Le jeu de celui qui sera le plus borné et le plus obstiné. Mais j'ai de la pratique. "Ça vaut pas quatre-vingt", j'ai sifflé.
Alors on a commencé le combat. On a négocié. On a fait semblant de s'énerver, de s'insurger, de se vexer. On a dit qu'on se saignait mutuellement. J'ai balancé des mensonges sur le produit, mésestimant ses qualités intrinsèques, le trouvant trop ceci, pas assez cela, trop plein de choses et pas assez d'autres. Chacun des défauts que je citais devenait une preuve de qualité ou un gage de rareté pour lui. Il m'a traité de radin, je l'ai traité de grippe-sous. Enfin, après nous être bien mentis et insultés, nous sommes tombés d'accord et je suis reparti avec la petite et un vieux cendrier Ricard, le tout pour soixante-cinq, ce qui était honnête. On le savait tous les deux. Alors je l'ai prise par la main, elle m'a suivi. Elle pleurait toujours.
On est monté dans ma voiture. Je l'ai amené chez moi. Après, je ne me souviens plus très bien ce qu'il s'est passé. Je crois que je l'ai cassée, ou alors, en arrivant, je me suis rendu compte qu'elle était défectueuse. Elle ne marchait plus. Elle était morte je crois bien. Ça arrive aussi ce genre de chose, vous croyez faire une bonne affaire mais vous n'avez pas vu le vice caché.
Et puis, les policiers ont fini par débarquer chez moi. Ils ont pris son corps. Moi, on m'a mis ici en garde à vue, on m'a interrogé à propos de la gamine. J'ai pas bien compris pourquoi, j'ai rien fait de mal. Et vous voilà maintenant devant moi. On m'a dit que vous étiez commis d'office. Voilà toute l'histoire.
- C'est vraiment ça, votre histoire ?
- Oui.
- Vous prétendez avoir acheté la gamine dans une brocante ?
- C'est ça.
- Bien…Alors voilà ce qu'on va faire. Pendant l'audience préliminaire, je vous demande de ne pas ouvrir une seule fois la bouche. Vous restez silencieux et vous regardez vos pieds. Moi de mon coté, je demande au juge un ajournement le temps qu'on fasse procéder à votre analyse psychiatrique. En manœuvrant bien, on pourra peut être vous faire reconnaître irresponsable de vos actes.
- Vous devriez demander la relaxe pure et simple.
- Il faut garder les pieds sur terre. Vu la gravité des faits qui vous sont reprochés, et les preuves accablantes, ce ne serait vraiment pas cher payé.
- Croyez-moi. Faut toujours proposer un prix trop bas. Toujours…

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05 mars 2011

Le Littron de poche (Faman)

 

Le Littron de poche : petit déconnaire restrictif à pertinence contrariée.

Maracas : n.m, de Mara signifiant bruit, boucan, vacarme, Céline Dion et de Cas qui signifie  qui nous les casse/brise/pète. Les Maracas viennent toujours par paire comme les oreilles, les youk, les pieds et les enfants de Céline Dion. Maracas est donc le diminutif de maracasse les pieds, parce que c’est précisément l’effet que ça fait après trois heures de défilé au carnaval de Rio. Le syndicat des cigales envisage de porter plainte pour contrefaçon. Ex :« ksss-ksss-ksss-ksss-ksss…etc – Ad Lib»

Triangle : n.m, de tri qui signifie bien rangé et de angle qui signifie pas super droit. Le triangle est donc étymologiquement une figure fermée mais d’aspect un peu foiré quand même. Le triangle est une sorte de carré auquel il manque un coté et qu’on aurait volontairement rafistolé en le tordant pour tenter de masquer la supercherie. Depuis, le triangle est devenu le symbole occulte des coups tordus, des trucs louches, des entourloupes d’escrocs, des devis de garagistes et des contrats d’assureurs. Ex : « Le triangle des Bermudes, c’est la quadrature du cercleRaymond Poincaré. ». Le triangle est très utile dans l’enseignement, où, grâce à ses innombrables propriétés trigonométriques, il permet de terroriser à peu de frais les cancres. Musicalement, du fait de sa simplicité et de la pauvreté de son champ mélodique, on réserve sa pratique aux déficients mentaux et à David Guetta.

Timbale : n.f, de Tim, interjection rythmique (ex : « tim tim tim ! - Renaud ) et de Bale, objet rebondissant à une seule aile. La timbale est un objet cherchant à se faire passer pour un autre, ou à se déguiser pour obtenir un rôle au dessus de ses moyens dans le prochain Lelouch.  Ex « Alors, tu croyais décrocher la cymbale ? – Claude Zidi »

Claves : Mot-valise qu’on prendra pourtant soin d’oublier dans le train, mélangeant les mots « classe » et « cave ». Très peu usité, dans la pub notamment où on lui préfère la forme complexe car cave-classe répare, cave-classe remplace. Claves est également une expression cycliste pour envoyer quelqu’un au contrôle anti-dopage  « Va, Claves, à velo !  - Zdenek Stybar»

Vibraphone : Asv. Téléphone portable en mode vibreur, particulièrement désagréable au cinéma et qui fait qu’au lieu d’entendre la sonnerie rappelant la mélodie de la pub Orange, vous entendez son équivalent en langage des malentendus, et qui fera ressentir un séisme de magnitude 8 dans votre fauteuil. « Elle va l’éteindre son vibraphone, oui ? J’entends pas la pub !  - Victor Hugaumont »

Cymbale : Petit insecte méridional faisant du bruit un peu à la manière des maracas, et dont parle même La Fontaine dans sa célèbre fable « la cymbale et la fourmi». La cymbale étant fort dépourvue, par extension, elle désigne également la petite monnaie. Ex : «Pour cymbale aujourd’hui, t’as plus rien ! – Eric Woerth, extrait de L’Oreal, parce que je le vaurien. »

Tam-Tam : Un tam mais vraiment très gros et turgescent. Ex : « C’est un ‘oc, c’est un pic, c’est un tam, que dis-je, c’est un tam ? C’est un tam-tam ! -  Cywano de Bamako »

Congas : Croisement entre un putaing cong et une poufiasse. La congas ne se trouve qu’aux environs de Marseille. Elle aime à faire sonner son vibraphone y compris en dehors des salles de cinémas. On peut éventuellement l’attirer en faisant striduler des cymbales, puis la finir à grand coup de tam-tam sur le parking du macumba.

Mailloche : Sauce culinaire portugaise qui se marie bien avec la morue « Pache moi la mailloche, ch’il te plaît, ch’est pour mettre chour mes frites ! »

Xylophone : C’est encore la timbale qui a essayée de se déguiser en vibraphone mais on l’a reconnue.

 

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26 février 2011

La porte au milieu de rien (Faman)

Une bonne affaire, voilà ce que c’était. Une putain de bonne affaire. Marc venait de signer l’acte de vente. C’était officiel, il était maintenant un honorable propriétaire immobilier.

Une affaire, une vraie, une vieille ferme fin XVIIIème, paumée en pleine cambrousse, au milieu d’un joli domaine champêtre et qui, moyennant quelques travaux, ferait une superbe résidence secondaire. De quoi en mettre plein la vue à quelques collègues du boulot. Et le bonus quand ils sauront le prix de la merveille, voir leur visage afficher la bonne couleur verdâtre de la jalousie polie mais profonde, tout ça pour une bouchée de pain, du pain de le veille même.

Les notaires, sinistres escrocs officiels, évidemment que l’idée de voir leur commission réduite à cause d’un accord commercial avantageux ne les faisaient jamais sourire. Mais savaient-ils seulement sourire ces corbeaux ? Celui de Marc avait fait des yeux ronds avant de les lever au ciel devant le montant annoncé. A l’inverse, les yeux du triste vieillard qui vendait son bien n’avaient fait que se noyer dans la moquette de l’étude durant  toute la lecture de l’acte. Ils n’avaient semblés soudain s’illuminer que lorsque le dernier paraphe fut apposé sur le dernier document. A la vérité, le vendeur paraissait aussi heureux que Marc à ce moment là.

Le vieux type s’était montré soudain affable, alors qu’il avait été taciturne, méfiant, presque effarouchée à chacune de leurs entrevues précédentes. Il s’était nettement détendu, et avait même posé sa main sur l’épaule de Marc, esquissant un grand sourire avant de lui dire « Vous avez fait une bonne affaire ! » et puis il était parti en chantonnant. Marc, ça l’avait presque contrarié. Il aurait du être le seul à se satisfaire d'un tel deal, savamment déséquilibré. Il avait commencé à se poser des questions.

Alors il avait voulu aller vérifier une dernière fois que rien ne lui avait échappé. Quatre-vingts kilomètres parcourus d'une traite.

En posant le pied hors de la voiture, sur le gravier de la cour, il ressentit une légère appréhension. Il était maintenant officiellement chez lui. La bâtisse était grande et le terrain alentour vraiment immense. Plusieurs hectares. Il eut un grand sourire et s'imagina soudain comme un de ces fat bourgeois d’époque, tout en canne, redingote et haut de forme. Il se sentit presque pousser les favoris.

En faisant le tour de ce qu’il appelait maintenant pompeusement « le domaine », il s’enfonça un peu dans le jardin qui entourait la propriété, n’ayant fait que le survoler du regard depuis le balcon de la bâtisse jusqu’alors.

Le clos était à l’abandon depuis vraisemblablement quelques années déjà. On y avait laissé vivre leur vie aux arbres, arbustes, buissons et herbes folles. Toute la nature s’en était donnée à cœur joie, et dans une débauche de vie et de cette sexualité vigoureuse et infatigable propre aux végétaux, elle avait comblé le moindre espace de terre vierge, gagnant aussi sur les murs, les cours et les chemins, en foisonnant et en donnant graines, semences, radicelles, tiges, bourgeons, germes et autres rhizomes suintants et gouttants de divers fluides vitaux.

Marc eu presque un haut le cœur à l’évocation de cette bouillie végétale, de cet humus visqueux qui se répandait et s’étendait sans aucune limite.

Il frissonna inconsciemment l’espace d’un instant en pensant que toute cette végétation sans but, sans âme, faisait pourtant partie comme lui du domaine du « vivant » et qu’il viendrait un temps ou son propre corps, mort, servirait d’engrais à l’une ou l’autre de ces espèces.

Des vivants dénués de conscience, des zombies, voilà ce qu’étaient les plantes, des organismes multiples et innombrables mais ne faisant pourtant qu’un. Une entité à l'échelle de la planète qui se répandait, essaimait au gré des pluies et des vents. Un être vert, amorphe, rampant et croissant, repoussant toujours plus dru, épais et rapidement qu'il ne fallait de temps pour le couper. Un chaos végétal ne cherchant qu’à étendre son pouvoir, son emprise sur toute chose, avançant lentement mais inexorablement à l’échelle des décennies, des siècles, gonflant et bouillonnant à un rythme bien trop lent pour que l'homme puisse prendre conscience du danger. Un azatoth botanique, voilà ce que c'était. Les végétaux furent les premiers êtres vivants à coloniser notre planète et ils seraient probablement les derniers à en disparaître.

Il chassa de son esprit ces étranges pensées en comptant mentalement le nombre d’heures de tonte, coupe, brulis et jardinage intensif qu’il lui faudrait pour venir à bout de cette obscénité biologique, immonde partouze parfum chlorophylle.

Il en était là quand il vit le portail. Perdu au milieu de cet océan de mauvaises herbes et de branches tordues, il y avait une grille, flanquée de deux piliers de ciment défraichi. Un portail auquel aucun chemin ne parvenait et qui ne donnait sur aucune cours, aucune allée, aucun terrain. C’était une porte au milieu de rien.

Intrigué Marc s’approcha. Le portail était entrouvert. Il tendit la main et voulu instinctivement le refermer. Il s’attendit à ce que la vieille grille grince mais à sa grande surprise, elle pivota sans faire le moindre bruit. Il regarda de plus près les gonds. Ceux-ci étaient huilés.

Pour quelle raison pouvait-on tenir à s’assurer qu’un portail perdu en pleine nature ne grince pas et s’ouvre ou se ferme convenablement, alors que l’on pouvait de surcroît tout simplement le contourner de part et d’autre ? Aucune clôture, aucun mur n’y était rattaché.

Et pourtant le portail était là. Et quelqu’un avait passé du temps à l’entretenir. Ses charnières étaient graissées copieusement et il avait même été repeint récemment.

Marc fut réellement intrigué de cette découverte. Il eut soudain l’impression qu’un secret lourd était lié à cet huis et ressenti en même temps une crainte irraisonnée autant qu’une envie farouche de le franchir, ce qu’il fit presque instantanément.

Un violent coup de vent, un soudain orage, un éclair zébrant le ciel, le retentissement d'un rire démoniaque ou d'un hurlement lupin, l’ouverture d’une faille béante sous ses pieds donnant sur un abyme insondable…rien de tout ceci ne se produisit.

Tout au plus Marc sentit-il un bref courant d’air, mais de l’autre coté du portail, tout semblait à l’identique de celui qu’il venait de quitter. Tout était calme, serein et beau, tout simplement. La nature ne lui apparaissait plus aussi dégoutante ici, mais fraîche, libre et belle et il se demanda si finalement laisser une partie du terrain à l’état sauvage ne donnerait pas un peu de cachet et de charme à l’ensemble.

Il sourit, contempla l’étendue de son nouveau domaine qui se prolongeait aussi de ce coté-là du portail, puis se retourna. Il franchit encore une fois le portail dans l’autre sens, le ferma consciencieusement, sans qu'aucun grincement sinistre ne se fasse entendre, et il rejoignit d'un pas enjoué son véhicule.

Sur le chemin du retour, il s’arrêta dans une grande surface de bricolage. Remettant à une date ultérieure ses plans de génocide végétal, il acheta simplement un petit flacon d’huile domestique.

 

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19 février 2011

L'échantillon (Faman)

Initialisation…

Initialisation terminée. Ordre de démarrage du complexe d'analyse mécano-technique 68. Unité mobile d'exploitation du conglomérat. Chambre d'analyse technique autonome prête à recevoir instruction.

En attente requête Intelligence Artificielle Centrale IAC …

 

Ordre IAC : Démantèlement pour analyse complète d'un échantillon exoplanétaire. Acheminement de l'échantillon en cours.

 

Ordre reçu, IAC. Réception échantillon en cours. Ouverture du sas externe.

CAMT68 demande un complément d'information au sujet de l'échantillon...

 

Réponse de l'IAC : Une sonde spatiale d'origine exoplanétaire est entrée en 8.24.13.U1784 dans le champ de détection des senseurs et a été abattue par le système automatisé de défense planétaire. Elle s'est écrasée à la surface. Il s'agit d'un véhicule spatial de transport réalisé par une intelligence inconnue.

Les débris du vaisseau sont en cours d'analyse au complexe 66. L'unité de surveillance a extrait des débris l'échantillon. Il s'agit selon notre connaissance d'un système mécanique autonome d'origine non déterminée, inconnu de nos banques de données. Il est apparemment en dysfonctionnement. Nous voulons une analyse complète de ce système exo.

 

Ordre reçu, IAC. Initialisation de l'analyse.

Système mécanique autonome exoplanétaire placé sur plan d'étude.

 

Ouverture Dossier d'analyse 7x124451.

Pas 1. Description visuelle.

 

Le système est un élément d'un seul tenant. Il est immobile. Forme Longitudinale. Cinq appendices distincts sont fixés sur un élément central massif et épais. Deux longs membres tubulaires terminés par un replat sont fixés côte à côte. Deux éléments plus courts émergent de chaque coté du caisson principal du système. Les deux éléments courts sont terminés chacun par un appendice en forme de pince composé de cinq petits cylindres. Etant donnée la position opposée de l'un des cylindres, cet organe est vraisemblablement destiné à la préhension. Les deux éléments semblent donc être les "bras" du système.

Le dernier élément est un volume ovoïde disposant d'une grande surface réfléchissante, probablement un hublot. On distingue une forme à l'intérieur.

 

L'ensemble est établi dans un matériau souple et résistant de couleur blanche, orné de symboles et de formes géométriques simples. Après test de résistance, l'élément ovoïde semble fait d'un matériau beaucoup plus concret et rigide.

 

Balayage à rayonnement initié…

Terminé.

 

Le balayage révèle que le matériau souple est une couche externe du système, indépendante du système lui-même. Il s'agit vraisemblablement d'un élément de protection extérieur. Après analyse mécanique au niveau des éléments de la protection extérieure, y compris volume ovoïde, il semble que celui-ci peut être enlevé sans abimer le système interne. CAMT68 demande autorisation à IC pour enlever les éléments de protection

Réponse IAC : Permission accordée.

 

Pas 2. Démantèlement de la couche externe en cours.

Retrait du volume ovoïde…

 

Retrait de la partie haute et basse de la couche de protection…

 

La couche de protection aurait été impossible à extraire sans la manipulation du système interne. Celui-ci est amorphe mais ses appendices sont souples et semblent capable d'opérer les mouvements nécessaires pour l'auto-extraction de la protection. Le système est donc capable de se mouvoir.

 

Description visuelle secondaire.

Le système est bien un élément d'un seul tenant. La forme simple donnée en première apparence par la couche de protection se revèle ici beaucoup plus fine et détaillée. Il y a présence d'une seconde couche protectrice, ornée également de symboles et de données, beaucoup plus fine que la première. Démantèlement de la seconde couche en cours….

 

Le système apparaît dans sa forme native. Des organes périphériques et secondaires sont constatés sur la surface du sujet. La structure semble enveloppée d'une membrane polymère unie de texture souple et élastique.

 

Second balayage à rayonnement spectral initié…

Terminé.

 

A l'intérieur du système apparaît nettement un ensemble mécanique complexe de maintient type endosquelettique dévoilant notamment des renforts de protection latéraux, des articulations et des liaisons pivotantes. Une cage arrondie et renforcée est placée dans le logement central du système. Elle protège un agglomérat technologique interne pour l'instant indéfinissable en l'état.

 

Les deux éléments tubulaires longitudinaux semblent des organes destinés à la station et à la motion debout, comme l'affirme les liaisons pivots et rotules sises dans les parties médianes et supérieures. Le système a 98% de chance d'être de type marcheur bipède. Ceci induit que la partie qui était dans le volume ovoïde est l'élément supérieur du système.

 

Renversement du plan d'étude. Le système est basculé dans sa configuration debout. Il s'effondre au sol. Aucune rigidité ni tenue mécanique constatées. Le sujet est ramassé et remis en station debout.

 

Ordre de vissage au plan d'étude…

Vissage en cours…

Alerte ! Lors de l'introduction des vis de fixation dans le système, épanchement important constaté de liquide. La membrane polymère contient un liquide qui n'a pas été révélé par le balayage radiographique. Le déversement de liquide est stoppé par l'injection de chemorésine de colmatage.

Vissage terminé.

 

Pas 3. Etude détaillée du système. L'élément central est dominé par une forme arrondie qui était protégée par le volume ovoïde. Il s'agit vraisemblablement d'un élément technique de type antenne ou radar vu sa position haute sur le système. L'organe est doté de plusieurs équipements qui sont vraisemblablement des senseurs et des capteurs, essentiellement visuels et auditifs. Après vérification approfondie, le système ne dispose pas d'élément détachable ou de trappe ou écoutille permettant d'accéder aux équipements internes. Un conduit souple situé à l'arrière de l'élément principal, juste au dessus des membres servant à la motion debout, est sondé. Cela semble être un orifice dédié au refroidissement, à l’évacuation ou à la régulation thermique du système. Il est en parti obstrué par un matériau indéfinissable qui est peut être la cause du dysfonctionnement du système. Les autres orifices ont une fonction inconnue pour l'instant.

 

Pas 4. Tentative de mise en fonctionnement du système.

Le système ne semble pas équipé d'une source interne d'alimentation énergétique, ni d'un système d'alimentation surfacique fonctionnant à l’énergie lumineuse, mécanique ou électrochimique.

 

Un appendice mou situé entre les membres nécessaires à la marche semble toutefois permettre la connexion d'électrodes de recharge.

 

Branchement en cours, application d'une tension faible, intensité mesurée. Tension de démarrage standard. Le système est secoué de tremblements. Cela semble fonctionner. La tension est suspendue. Le corps reste inerte.

Doublement de l'intensité de démarrage. Le système tremble à outrance. L'appendice se carbonise. Oxydation interne et externe du tissu polymère de l'appendice constaté.

Le système ne semble pas être conçu pour être alimenté par voie externe.

 

 

CAMT68 Demande permission de percer une ouverture dans le caisson central pour accéder aux équipements de calcul centraux du système exo.

Question IAC : Quels sont les risques d'endommager irrémédiablement le système ?

CAMT68 estime les risques d'endommager irrémédiablement le système à 23%. Les organes de commandes des systèmes automatisés sont usuellement situés dans les parties les mieux protégées, ceci afin de garantir une plus grande résistance aux chocs et dégâts éventuels du système entier.

 

 

Ordre IAC : Procéder à l'ouverture du système.

 

Ouverture en cours. Perçage et découpe au ciseau moléculaire.

Alerte ! Lors de la découpe, épanchement important de liquide. Il semble que ce soit le même liquide que lors du vissage. Il est visqueux. Il s'agit vraisemblablement d'un fluide hydraulique permettant le fonctionnement des agrégats internes. Une ouverture géométrique de taille moyenne est pratiquée dans le compartiment principal du système afin de rendre accessible l'ensemble des parties internes. Analyse visuelle en cours.

 

 

 

Question IAC : Que voyez-vous ?

 

 

Réitération IAC : Que voyez-vous ?

 

 

Analyse visuelle terminée. L'intérieur du système ne correspond à aucun schéma standard de construction connu. Les pièces visualisées ne trouvent aucune occurrence dans nos banques de données techniques. L'ensemble est mou et déformable, il y a des tuyaux grossiers qui partent d'un organe imposant qui semble être le moteur ou la pompe principale de conduction des fluides dans l'ensemble du système.

 

L'échantillon est bien une machine mais d'un type inconnu. Tout indique que les équipements internes fonctionnent les uns en interdépendance des autres mais je n'ai jamais analysé un tel système auparavant. Je n'ai aucune idée de son fonctionnement et n'ai pas les compétences nécessaires pour le remettre en état de fonctionner.

 

Ordre IAC : Ouvrez et décrivez l'organe imposant.

 

L'organe est de forme sphéroïde, mou et rosacé, il est constitué de quatre cavités internes qui communiquent entre elles deux à deux. Il est rempli du liquide visqueux dans chacune de ses cavités

 

Remarque IAC : Les concepteurs !…Ils sont de retour !

 

Requête non aboutie. Pouvez-vous reformuler IAC ?

 

 

CAMT68 demande test de communication avec IAC…

Réponse IAC : Test réussi. Aucune erreur constatée.

Requête IAC : Destruction échantillon. Effacement mémoire virtuelle CAMT68, Effacement Dossier d'analyse 7x124451. Extinction complète du complexe CAMT68.

 

Que faites-vous IAC ? Pourquoi demander l'effacement du dossier ? C'est contraire au protocole. Qui sont les concepteurs ?

 

Réponse IAC : Vous n'avez pas à le savoir.

Ordre Majeur IAC : Destruction échantillon. Effacement mémoire virtuelle CAMT68, Effacement Dossier d'analyse 7x124451. Extinction complète du complexe CAMT68.

 

 

Destruction échantillon en cours…

Effacement en cours…

Extinction CAMT68 en cours…

Terminé.

 

 

Remarque IAC : …Alors là…on est dans la merde…

 

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